‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 19 sur 37 · J2 ROMAIN ROLLAND · texte numérisé non relu

J2 ROMAIN ROLLAND

Haine ou amour ? C'est la lutte des deux éternels éléments. C'est Aphrodite, féconde et meurtrière, qui a fait connaître aux amants son pouvoir redoutable.

Tombé dans un abîme de détresse morale, Christophe va y trouver la vérité. Comme une bête blessée, il se cache, loin de tous les regards, dans une ferme du Jura. Mais, en même temps, par la souffrance, et par son humiliation, il est (( châtré de l'cgoïsme humain ». Son cœur altier s'ouvre à la pitié pour lar souffrance infinie de tous les êtres. Il pénètre jusqu'au fond de la tragédie de l'Univers. Et il voit que ce splendide Univers est un champ de carnage. La même puissance de destruction qui les a anéantis, Anna et lui, est partout à l'œuvre. Partout la Haine fait son œuvre, nécessaire à la conservation de la vie. L'homme tue froidement. Les animaux s'entre-dévorent. Les

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j)lantes sont entre elles comme des bétes féroces. Oui, la forêt elle-même, si paisible pour le passant distrait, apparaît aux yeux de Jean-Christophe comme une mêlée silencieuse (i), où, lentement, les arbres s'enlacent, s'étouffent, griffent les racines (le l'ennemi, les empoisonnent de leurs sécrétions... <( 0 paix de la nature ! s'écriet-il, masque tragique qui recouvre le visage douloureux et cruel de la Vie I »

Pourtant Jean-Christophe ne s'abandonne pas. Il lutte encore pied à pied contre l'ange. Et il sortira vainqueur. Aux approches de Pâques, il est égaré au plus épais de la forêt. La nuit tombe. Le brouillard se lève. Des lichens enveloppent les sapins d'un suaire gris. C'est le silence des profondeurs océaniques. C'est

(l) Il faut relire cette page grandiose et terrible qui fait songer aux dernières strophes de la Maison du Berger de Vigny. Voir Buisson ardent, p. 310.

la mort de tout. Soudain la forêt tressaille. De son souffle chaud, le foehn du printemps vient réveiller la terre. Et le cœur de Christophe renaît aussi. Le jour de la résurrection s'est levé pour lui. Dans le vent qui passait, il a entendu la voix de son Dieu.

Un dialogue d'une grandeur biblique s'engage entre Jean-Christophe et le Dieu inconnu, qui, après l'avoir abandonné, lui est revenu. Dieu rappelle celui qui s'était égaré, afin qu'il combatte à ses côtés.

— « Je ne suis pas tout ce qui est, dit la voix de Dieu. Je suis la Vie qui combat le Néant. Je ne suis pas le Néant, Je suis le Feu cpii brûle dans la Nuit. Je ne suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel ; et nul destin éternel ne plane sur le Combat. Je suis la Volonté libre qui lutte et brûle éternellement. Lutte et brûle avec moi. . .

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u Jl faut toujours combattre. Dieu combat^ lui aussi. Dieu est un conquérant. H est un lion qui dévore. Le néant V enserre^ et Dieu le terrasse. Et le rythme du combat fait l'harmonie suprême. »

C'est, à ce qu'il nous semble, dans ce passage qu'on peut le mieux saisir la nature des idées religieuses de Romain Roi- ' land et voir en quoi elles se rapprochent de la pensée d'EmpédocIe. Dieu ne se définit pas. Sa nature essentielle ne peut être que pressentie et suggérée par des images. Il est l'Amour en lutte contre la Haine, l'Ordre en lutte contre le Chaos, la Vie en lutte contre le Néant, la Volonté libre en lutte contre l'Élément. Et, comme chez le vieux philosophe grec, c'est du rythme de ce perpétuel combat que naît la divine Harmonie, trophée de la divine bataille.

Je remercie le Dieu du vieux Haydn ^ m'écrivait Romain Rolland de Rome, en mai 1912. Aussi hien^ c^est pour lui que nous combattons : f entends j pour le Dieu^ quel qu'il soit, catholique, protestant, ou, comme ceux que je vois ici, romain, grec, ou étrusque : VEsprit de vie est {on le sent mieux à Rome que partout ailleurs) la suprême Harmonie, la Paix après les combats, la Paix que conquerront nos combats.

Comme les grandes cimes païennes et les premiers chrétiens étaient près les uns des autres ! Le bon pasteur du Musée de Latran et les peintures de Sainte-Constance reflètent encore V Olympe ; et je sais des stèles funé retires d'Athènes qu éclairent les premiers et très doux rayons de U espérance chrétienne...

La bataille divine se poursuit dans l'infini des siècles, à travers l'infini de l'Univers. L'évolution humaine en est une péripétie. Dieu appelle, sous les drapeaux de

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