‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 21 sur 37 · J8 ROMAIN ROLLAND · texte numérisé non relu

J8 ROMAIN ROLLAND

ne peut rien sans la sienne. L'artiste créateur a besoin de ce secours plus que tout autre. Et sage était le vieux Haydn qui se mettait à genoux, chaque matin, avant de prendre la plume. « Veillez et priez, conclut Romain Rolland. Priez le Dieu, afin qu'il soit avec vous. Restez en communion amoureuse et pieuse avec l'Esprit de Vie. »

La Nouvelle Journée, c'est l'Harmonie conquise par le combat. Jean-Christophe a i( émigré en Dieu ». Désormais il domine les contingences. Aucune angoisse ne peut le troubler à fond. Aucun malheur ne i'abat. Les années passent, fécondes. Maître de son art, comme de lui-même, Christophe donne les œuvres fortes et sereines de la maturité. Sous le ciel d'Italie, il a rencontré sa Béatrice. Elle lui a révélé la calme beauté classique. On le voit parvenue une olympienne sérénité . Après avoir perdu , les

ilIILOSOPIIIE DE (i JEAN-CHRISTOPIIE » 21Î)

uns après les autres, ceux qu'il aimait, il meurt seul dans une pauvre chambre.

Toute sa vie passée lui apparaît (t). Les portes de la mort s*entr'ouvrent. Et Christophe voit venir à lui les flots d'un océan de lumière :

0 /oie, Joie de se voir disparaître dans la paix souveraine du Dieu quon s'est efforcé h' servir, toute sa vie!...

— Seigneur, n'es-tu pas trop mécontent de ton serviteur? fai fait si peu! Je ne pouvais faire davantage... fai lutter fai souffert, fai erré, fai créé. Laisse-moi prendre Jialeine dans tes bras paternels. Un jour, Je renaîtrai pour de nouveaux combats.

Et le grondement du fleuve, et la mer bruissante chantèrent avec lui :

— Tu renaîtras. Repose. Tout nest plus

1) Romain Rolland résume ici en une page l'u-uvre entière. C'est ici que se place le rappel delà vision du début. Voir plus haut p. 107 el suiv.

qu'un seul cœur. Sourire de la nuit et du jour enlacés. Harmonie^ couple auguste de V amour et de la haine! Je chanterai le Dieu aux deux puissantes ailes. Hosanna à la vie! Hosanna à la mort!

Harmonie^ couple auguste de V amour et de la haine. Je crois bien que c'est là, à la fin de l'œuvre, la parole qui en marque le plus nettement le sens philosophique. Certains lecteurs de Jean-Chrisîophe avaient eu quelque peine à coniprendre le sens de ces derniers mots.

C'est Empédocle qui peut leur donner la clef de l'énigme. Le couple auguste de l'Amour et de la Haine, est-ce autre chose que la divine « Sphère » du sage d'Agrigente, ou, si l'on veut, l'union de Cypris et d'Ares, qui enfante le monde? Il est curieux de voir les vieux mythes helléniques reprendre vie dans la con-

PHILOSOPHIE DE (( JEAN-CniUSTOPHE » 221

xience d'un homme d'aujourd'hui. Car ces idées ne sont pas pour Romain Rolland (le la grise théorie. Elles font vraiment partie de son être intime. Il en vit.

On a souvent répété que la religion de Jean-Christophe est le « culte de la Vie ». Il faudrait s'entendre sur le sens du mot Vie, qui, avec ou sans majuscule, joue un si grand rôle dans la littérature d'aujourd'hui. Il est aussi difficile à définir, ce nous semble, que le mot Nature chez les philosophes du dix-huitième siècle, et il r<'mplit, à peu près, les mêmes usages un peu vagues. La Vie est le Saint-Esprit de <('ux qui ont cessé d'être chrétiens. Chacun ladore à sa façon. Pour Romain Rolland, ♦ lie est une émanation du Dieu d'amour <iui lutte sans trêve contre le néant, ou elle est ce Dieu lui-même, tel que nous pouvons l'apercevoir. Le plus souvent — <'l là encore ne retrouverait-on pas un

souvenir d'Empédocle? — il la compare à un feu ou à une lumière, <( à la goutte de lumière tombée dans les ténèbres, qui s'élargit, s'étend, par qui la nuit est bue ». Cette Vie divine engendre le génie. Et le génie la manifeste, a Entendez le mot Vie, m'é(5rivait Romain Rolland, dans son sens le plus large, — non pas bornée à cette vie mortelle, mais continuant par delà, et remplissant les espaces et les temps. » C'est sous cet aspect d'éternité qu'il considère lui-même notre vie présente, îlot baigné par les flots d'un océan inconnu. C'est dans ce sens qu'il aime à répéter cette parole de foi : Mon espoir regarde plus haut que V homme.

Toutefois, le pédant qui s'aviserait d'expliquer tout Jean-Chrislophe à la lumière d'Empédocle ferait fausse route. Le poème, infiniment divers, a pour objet de représenter le chaos d'une génération qui n'est pas arrivée à la claire conscience de sa pensée. Romain Rolland s'est efforcé de marquer les courants qui l'ont entraînée et leur direction. Et, par là même, il nous a révélé les mouvements successifs de sa propre pensée. Nous avons cherché déjà à les déterminer en parlant des Vies héroi-

qiies. Nous avons dit, en particulier que, dans le Buisson ardent, Tinfluence qui domine est celle du libre chrétien Tolstoï.

La crise que traverse Jean-Christophe est une conversion. Et il n'est pas difficile d'y retrouver tous les éléments psychologiques du christianisme : chute, remords, grâce, rédemption, vie nouvelle. Nous ne dirons pas que Romain Rolland ait pris tout cela, consciemment, dans l'Évangile. Ce serait faux. ^Mais qu'il y soit arrivé spontanément, et par une sorte de nécessité intérieure, ce n'en est que plus significatif.

On sent assez, au ton grave et pathétique du Buisson ardent, que ce n'est pas une œuvre de dilettante et que l'auteur y a mis beaucoup de lui-même. Au moment où il l'écrivait, il a été en proie aux crises morales de son héros. Il se disait avec angoisse : « N'ai-je pas tort d'écrire ce

livre? Que de gens je vais troubler !» il a essayé de ne pas Técrire. Durant un an, il Fa laissé sur le chantier.

Combien f aurais voulu pouvoir in y soustraire ! m'écrivait-il le 3 janvier 1912. Mais cela ne m'a pas été permis. Je vous assure que fen ai souffert^ presque autant que Jean- Christophe. H Va fallu. D'abord^ c'est le châtiment de ses aventures antérieures. Chacun travaille à sa propre fatalité. Christophe ne s'est jamais défendu contre les entraînements de la passion. Il le paye. Et puis ^ il fallait non seulement quil souffrit^ mais que^ dans sa souffrance, son orgueil fût enfin brisé. Il était trop sûr de soi et de sa volonté. Il faU lait qu'il apprit que Von n'est rien sans Dieu.

Cette croyance en Dieu n'est pas, on le sent bien, chez Romain Rolland, une pure idée spéculative. C'est une foi vivante et vécue. Notons qu'il ne dit presque jamais

Dieu tout court, mais bien, parlant de Jean-Christophe, son Dieu, son Dieu personnel, son génie familier, son moi supérieur, en contact avec une ineffable réalité, dont procède la vie de l'Esprit. Ce Dieu, ou mieux ces Dieux qui souffrent et combattent contre des forces hostiles, soutiennent les hommes de bonne volonté; mais ils ont aussi besoin de nous pour remporter la victoire toujours incertaine. Car le sort du monde est en suspens.

Pour un peu, il dépend de chacun de nous. Il faut observer qu'ici, M. Romain Rolland rejoint William James ; et cette rencontre est bien significative.

Merci, m'écrivait-il le 2 février 1912, merci de m'cwoir envoyé le beau livre de M. Floiir noy (i). Ten ai fait une première lecture rapide ,

[\) Théodore Flournoy, la Philosophie de William James. Saint-Biaise, édition du Foyer solidariste.

l'homme qui marche

Il m'a toujours attacité, et stupéfait quelquefois, par V étroite parenté que f ai découverte entre certaines idées du Buisson ardent et celles de James. De celui-ci, je n'avais jamais lu une page. Je n'ai, pour ainsi dire, plus ouvert un livre de philosopJde, depuis le temps lointain oii, à VJLcole normale, je m'enivrais de Spinoza et des pré-socratiques, f estime qu'un homme vigoureux et sain doit refaire sa philosophie seizième, comme il refait sa vie, son art, comme il se décide dans V action et comme il aime, sans demander aux autres ce qu'ils feraient à sa place... Le résultat est frappant. Il montre à cpiel point les pensées exprimées par James le dépassent ; elles sont comme V irradiation de la conscience humaine d'à présent, du Dieu caché, incarné en nous, à cette heure de sa vie millénaire. C'est pour moi une démonstration de plus de ces grands courants irrésistibles, de ces vagues de pensée . qui parcourent l'humanité entière, et, d'un bout à l'autre de l'univers.

soulèvent les âmes les plus différentes^ qui s'ignorent...

Le Buisson ardent a été lu et discuté avec passion un peu partout, spécialement dans les milieux protestants. Certains ont cru que Romain Rolland évoluait du côté du christianisme. C'est une des faiblesses — ou une des forces — des protestants de s'annexer les esprits avec lesquels ils se sentent une parenté spirituelle. L'auteur de Jean-Christophe n'est pas d'humeur à se laisser annexer par qui que ce soit. Que l'on n'attende pas de cet esprit si libre l'adhésion à un dogme quelconque.

Certains protestants, m'écrivait-il récemment, 7?ie reprochent d'aimer Tolstoï et V Evangile. « // faut choisir., disent-ils : ou Jésus, ou Tolstoï ; ou l'Evangile, ou Tolstoï ; ou l'Eglise, ou Tolstoï. » Rien ne me révolte davantage. Qu'ils cJioisissent, s'ils veulent! Moi, je choi-

sis tout, tout ce que Je trouve de pui\ de libre ^ de vivifiant dans le monde. Le Jésus de ces gens-là n'est pas le Jésus aux bras ouverts, le Christ sur la Croix.

Au cours de son long pèlerinage, Jean- Christophe gravit successivement trois cimes dont chacune est, dans la pensée de l'auteur, plus haute que celle qui Tavait précédée. A la fin des Amies, on le voit atteindre à l'idéal de Tamour : /Imore, con viso veslito d'iimillà,.. Puis, comme Moïse, il monte, seul, sur l'Horeb. Et l'ange de l'Eternel lui apparaît dans une flamme de feu, au milieu d'un buisson.

11 entend, lui aussi, une voix qui lui dit : « Va faire sortir mon peuple du pays de servitude ! » Christophe puriiîé descend de l'Horeb pour accomplirsa tâche. Affranchi lui-même, il faut qu'il travaillée affranchir ses frères qui ont douté et souffert avec lui.

Laborieusement, il accomplit son œuvre.

A la fin de sa longue carrière, il atteint à la cime dernière delà montagne des saints Anachorètes, à la haute cellule d'où un horizon infini se découvre :

Hier isl die Aussicht frei.

Der Geist erhohen.

dit le docteur Marianus du Second Faust. Jean-Christophe contemple le monde de si haut qu'il lui apparaît « comme un beau tableau, où se fondent, en une harmonieuse magie, les couleui's divisées qui, de près, se heurtaient » . Tout se combine à ses yeux, le bien et le mal, la vérité et l'erreur. (( Le scepticisme et la foi, dit-il, ne sont pas moins nécessaires. Le scepticisme qui ronge la foi d'hier va préparer la place à la foi de demain... Il faut tout embrasser, et vaillamment, joyeusement, jeter dans la fonte ardente de notre cœur et les forces

l'homme qui marche

qui nient et celles qui aflirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fm de tout, c'est la statue qui s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit. »

C'est ici que je me vois, à mon grand regret, forcé de me séparer de mon cher Jean-Christophe. Je n'ai pas le pied assez solide, ni le souffle assez puissant pour atteindre au sommet vertigineux qu'il a escaladé. Je puis, certes, comprendre l'attrait de ces grandes rêveries métaphysiques, qui parcourent l'Univers et l'infini, sans s'arrêter nulle part. Il n'est pas d'ivresse comparable au vertige de l'esprit libre, emporté par une course folle. Sans doute, une vaste et vague synthèse, embrassant et conciliant toul, peut avoir sa beauté. C'est une philosophie très haute; mais elle ne convient qu'à un homme ayant terminé sa tâche. Ceux qui sont encore au fort de la mêlée doivent s'imposer la discipline

d'une limitation volontaire. Pour servir la vérité, il faut que, comme les simples bonnes gens, ils la croient absolument distincte de l'erreur; pour vouloir le bien, il faut qu'ils aient une horreur, toute simpliste, du mal. C'est au Jean-Christophe des jeunes années qu'ils recourront, de préférence. Les haines robustes de la Foire 8ur la place, ou même les angoisses morales du Buisson ardent^ leur seront d'un exemple plus tonique que Tolympienne indulgence d'un génie victorieux qui, ainsi que le Centaure de Maurice de Guérin, « décline dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations ».

Romain Rolland, dont nous avons par ailleurs signalé les affinités avec William James, ne se rallie pas à ce (^ pragmatisme » qui est aujourd'hui la tendance dominante des protestants et des libres-croyants. Certains d'entre eux — et celui qui écrit ces

h IlOMMK (^11 MAUCIlh ^233

lignes doit en convenir — sont praginalistes moins par entraînement que par le sentiment qu'une discipline leur est nécessaire. Et ce qu'ils gagnent en sécurité dans l'action, ils le perdent par ailleurs. Leur pensée peut avoir moins d'ampleur et de joie. Qu'elle demeure pourtant accueillante pour les oiseaux voyageurs qui volent, à tire d*aile, dans le ciel libre ! Mein lieich isl in der Lnft, disait Beethoven. C'est une parole que Romain Rolland aime à répéter. L'idéal serait de discipliner son intelligence sans la rétrécir : Tout comprendre et, pourtant, choisir. Être un esprit capable d'être libre, mais acceptant d'être conduit par une volonté. Car la volonté a son emploi, même au royaume de l'idée. Elle doit y régner. Et il faut bien, tôt ou tard, en revenir au pari de Pascal.

« Je crois, m'écrivait Romain Rolland,

que le monde est fait d'étages superposés^, et l'étage de l'action humaine ne me paraît pas le plus haut, il s'en faut de beaucoup. Au-dessus, est la contemplation, le monde de l'âme libre. » De ce monde enchanté, la musique nous ouvre les portes. Relisez l'admirable poème en prose qui sert de prologue à la Nouvelle Journée. Il exprime cette extase mystique qui est, selon Rolland, le plus haut stade de l'âme humaine, celui où elle touche à la divinité : « ... Musique, vierge mère qui portes toutes les passions dans tes entrailles immaculées, qui enserres le bien et le mal dans le lac de tes yeux couleur de joncs, couleur de l'eau vert pâle qui coule des glaciers, tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui se réfugie en toi, vit en dehors des siècles; la suite de ses jours ne sera qu'un seul jour ; et la mort qui tout mord se brisera les dents... » Relisez

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