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Aucuneépreuve n'a été épargnée à Jean- Christophe. Il a connu la misère, la sou(france d'être méconnu, l'hostilité des envieux. Il a connu même la honte d'une faillite morale. Autour de lui, la mort a frappé sans cesse tous ceux qu'il aimait. Quoiqu'il ait le cœur passionné et un infini besoin d'aimer, son destin est de rester, ainsi que Beethoven, un grand solitaire. Seul dans la vie. Seul dans la mort. Seul, mais avec Dieu, Il s'est frayé, seul, sa voie. Mais, comme il arrive aux êtres vrai-
ment forts, sa force a grandi de tous les obstacles qu'il a eu à briser. Son génie s'est enrichi de tant d'expériences de vie, de tant de douleurs vaillamment supportées. Après chaque coup reçu, il se redresse et reprend le combat, avec une gaieté juvénile. L'âpre vie lui est une bonne et salutaire école.
L'aube d'une a nouvelle journée » a lui. Jean-Christophe a triomphé. 11 a confiance dans le Dieu qu'il a fidèlement servi, dans le Dieu caché qui mène l'humanité vers un but inconnu. 11 croit à la victoire finale. Quelles que soient les forces qui raniment la terre, il est avec elles, même quand elles sont contre lui. Par-dessus tout, il aime la vie. 11 en comprend le prix.
Et c'est là l'enseignement de ce livre bienfaisant: non pas une doctrine, mais une attitude — une attitude en face du destin. Le destin peut être implacable, il peut
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nous faire, en plein cœur, de mortelles blessures; il peut nous terrasser d'un coup; il peut aussi nous étouffer lentement, sous la pluie de cendres des difficultés mesquines et des soucis quotidiens. Jamais il ne faut s'avouer vaincu. « Je prendrai le destin à la gueule, disait Beethoven, et je le vaincrai. » Et la douleur surmontée finit par se transformer en joie, en une joie supérieure, que le héros victorieux ne garde pas pour lui, mais qu'il donne à ses frères en souffrance. Durch Leiden Freude , par la souffrance à la joie. C'est la grande pensée beethovenienne, celle de VEroicOy celle de la Symphonie en id mineur, — cette lutte sauvage contre le destin, — celle de l'immortelle Neuvième, qu'achève V Hymne à la joie.
On rencontre dans la vie des joies offusquantes. Il est des optimismes béats et
bêtes, des partis pris de ne rien voir des
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tragiques réalités de la vie, de celles qui nous environnent sans cesse, comme un cercle d'épées menaçantes, et frappent autour de nous nos proches et nos amis, quand, par hasard, elles nous épargnent nous-mêmes. Pour ne pas voir les morts et les blessés qui tombent à nos côtés, pour trouver que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, il faut se boucher les yeux et ne plus songer qu'à ses digestions heureuses.
L'optimisme qu'après Beethoven nous enseigne Romain Rolland est d'une tout autre nature : Voir les hommes tels qu'ils sont, avec leurs petitesses, leurs vices et leurs trahisons, et pourtant les aimer. V^oir la vie telle qu'elle est, avec ses criantes injustices, ses avortements, avec l'immense douleur qui tenaille tous lesêtres de chair, et pourtant la vouloir, et lui dire : oui ! Homme, es-tu fait pour fuir la dou-
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leur, comme le chien fuit le fouet de son maître? Peine perdue, tu n'y échapperas pas. Apjirends donc ceque Lamartine appelait « le triste et beau métier de vivre ».
C'est le métier que Jean-Christophe apprend en conscience. Voyez-le, adolescent, au chevet de son père mort. Le malheureux, dégradé, est tombé, une nuit qu'il avaitbu. Il est mort ainsi. Christophe le regarde, étendu, dans l'immobilité dernière, vaincu par la vie. Il entend la plainte de cette âme misérable, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter, gémissant de sa vie inutilement perdue. Et brusquement, Jean-Christophe se voit couché luimême, à la place du mort. « Ah ! se dit-il, toutes les souffrances du monde plutôt (jue d*en arriver là, de se trahir soi-même et de se mépriser dans la mort ! »
Il reconnaît alors que la vie est une bataille sans trêve et sans merci, où (jui veut
être un homme digne du nom d'homme, doit lutter constamment, non seulement contre les forces destructives qui sont hors de lui, mais contre ses propres désirs, contre les pensées troubles qui, traîtreusement, le poussent à s'avilir, à s'anéantir.
Il vit que le bonheur et V amour étaient une duperie d'un moment^ pour amener le cœur à désarmer^ à abdiquer. Et ce petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu :
— F«, va^ sans jamais te reposer.
— Mais oit irai-je^ Seigneur? Quoi ^que je fasse ^ où que faille^ la fin n' est-elle pas toujours la même., le terme n'est-il point là?
— Allez mourir, vous qui devez mourir!
Allez souffrir, vous qui devez souffrir! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre, meurs. Mais sois ce que tu dois être: un Homme.
Pour bien des inconnus, Romain Roi-
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laiid est ce que Beethoven a été pour luimême. On sent bien que la dure lutte à laquelle il nous convie, il Ta soutenue lui aussi et qu'il a remporté la victoire. Il doit y avoir eu dans sa vie de grandes tristesses, fécondes comme toutes les tristesses surmontées. Telles pages de Jean- Christophe semblent dévoiler à demi une blessure qui fut lente à guérir. On y trouve, comme Romain Rolland le dit lui-même des derniers quatuors de Beethoven, ^< un sourire émouvant fait de souffrances vaincues ». Ou mieux, on songe à l'expression un peu dédaigneuse, désabusée, miséricordieuse et triste du Christ de Vinci.
Il a vu les hommes tels qu'ils sont, le Christ de Vinci ; il les a jugés, tout en les aimant jusqu'à vouloir mourir pour eux.
C'est pour cela que ses paupières fatiguées s'abaissent sur des yeux qui ont contemplé la trahison et n'en ont point été surpris.
Mais, ni la tristesse d'une âme noble que la vie brutale a froissée, ni la claire vision des vilenies humaines, ni même le généreux pardon des offenses, ne sont le dernier mot de Romain Rolland. Pour lui, comme pour Beethoven, la douleur n'est que la route ardue qui doit conduire à la joie. En^'proie aux pires détresses qui puissent étreindre le cœur d'un homme, un arni très cher que nous avons perdu, l'écrivain genevois Philippe Monrïier, répétait souvent, même dans ses jours les plus sombres: « C'est la joie qui est la vérité, c'est la joie qui doit être le dernier mot. » Monnier aimait Romain Rolland, sans le connaître personnellement. Il le mettait près de cet autre idéaliste au cœur tendre et vaillant, Fogazzaro. Voilà bien ceux auxquels nous donnons notre confiance.
Notre génération est. Dieu merci, guérie de la crise de neurasthénie collective,
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qui, comme un souffle pestilentiel, passa sur l'Europe, vers i885. Ce que nous voulons, ce n'est plus cette « Cou r>r ."i la mort » dont nous parla Edouard Rod, mais bien la Course à la vie. Nos guides ne sont pas les faibles, tremblants d'avance, à la pensée des coups du destin et ne sachant avoir devant ses menaces qu'une attitude courbée. Nous voyons, comme l'a dit Romain Rolland, que « la nuit du monde est éclairée de lueurs divines ». Ces lueurs lointaines suffisent à nous montrer la route. Et quand l'ombre croît, nous cherchons la main de ceux qui nous apprennent à vivre et à mourir debout.