‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 34 sur 37 · OPINIONS · texte numérisé non relu

OPINIONS

Dans la presse de lous les pays, de nombreuses études ont été publiés sur l'œuvre de Romain Rolland. Nous en avons cité quelques-unes au cours du présent ouvrage. Afin de donner un aperçu de l'opinion de TEurope intellectuelle sur Jean- Christophe, nous pensons bien faire de reproduire ici quelques fragments des articles qu'il nous a été possible de rassembler. Il en est d'autres, certainement, et des plus importants, qui nous ont échappé. Nous n'avons pu par exemple nous procurer les articles publiés aux États- Unis, en Espagne ou dans les pays du Nord (Russie et pays Scandinaves), où Jean-Christophe a trouvé de très nombreux amis. Nous nous bornerons à donner des extraits de quelques études significatives parues en France (ou en Suisse française), en Angleterre, en Allemagne et en Italie.

Du journal le Temps, lo décembre 1905:

Taine a dit au tome V de son Histoire de la littéralure anglaise, à propos de Dickens, que « les enfants manquent dans la littérature française ».

Je ne sais si M. Romain Rolland s'est souvenu, en écrivant Jean-Christophe, de ce jugement de Taine et des romans de Dickens. En tout cas, il a doté la littérature française d'un portrait d'enfant qu'on n'oubliera plus. Il y a chez lui autant de tendresse que chez Dickens, avec moins de sac^ cades nerveuses, et sans ces tics, presque maladifs, qui font broncher à chaque instant et quelquefois grincer la plume du grand romancier de la Petite Dorrit. Il nous fait aimer Jean-Christophe parce qu'il l'aime lui-même, d'une dilection passionnée. Jean-Christophe, cet enfant rêveur, Imaginatif, afîectueux, délicieusement artiste, prendra

place dans notre souveniF, à côté de ce cher Petit Chose, de plus en plus aimé par la postérité maternelle. Mais ce n'est plus, ici, la fragilité du Petit Chose ni sa peur de vivre, c'est au contraire un énergique effort pour s'emparer de la vie, de toute la vie, -et un entraînement génial vers les idéales réalités de l'art...

Gaston Deschamps.

Chronique des lettres françaises, 20 juillet 1908.

... Personne, je pense, ne doute que Romain Rolland ne soit en train d'accomplir avec son Jean- Christophe une des œuvres d'imagination les plus frémissantes, les plus douloureuses du commencement de ce siècle. Peut-être le recul n'estil pas encore suffisant pour que nous puissions juger de tels livres à leur valeur vraie, mais attendez quelques années, et vous verrez comme ils domineront de leur magnifique hauteur la production d'aujourd'hui. Si Ton pouvait douter, du reste, de la beauté de cette littérature originale, chaque volume qu'ajoute à la série des précédents le travail patient et fécond de son auteur nous apporterait un motif nouveau d'admiration.

Peu de livres ont aujourd'hui plus de noblesse

morale que les livres de Romain Rolland. Derrière chacun d'eux on sent véritablement l'effort d'une conscience à la fois virile et tendre qui juge avec un implacable sentiment d'équité la vie moderne et ceux qui la nient. Comme tous les esprits vraiment élevés, ses préférences vont d'emblée aux humbles, aux souffrants, aux désespérés de la Vie. Pour eux, on le sent empli d'un amour infini, d'une pitié débordante. Mais jamais — et c'est ici que se souligne l'originalité vraie de Romain Rolland — jamais cette pitié ardente ne se transformera chez l'auteur de Jean-Christophe en une commisération attendrie pour les déchets de la vie. Il a une trop haute idée de celle-ci, il a un trop haut sentiment de ce que doit être l'activité humaine intégrale pour ne pas mettre tout de suite la santé au-dessus de la maladie, pour ne pas chanter avant tout la virilité.

... Vous retrouverez, dans /l /2/o//2e//e, cette même noblesse morale, celte même hauteur de sentiments, cette même équité et cette même grandeur d'âme. C'est un livre à la fois viril et sensible, un livre qui est à cent pieds au-dessus de la production courante, un livre rare, peut-être un livre unique.

Jules Rertaut.

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Gil Bios, \'2 octobre 1908 :

Cette œuvre d'émotion et de naturel, de franchise, de simplicité, de bonté et de colère, est assurément la plus noble qui soit, depuis longtemps, sortie de nos presses françaises. Est-ce un roman ? C'est une biographie sans arrangements truqués, sans événements habilement concertés en vue d'une action artificielle ou d'une fin de chapitre. Mais les épisodes touchants ou dramatiques s'y suivent à leur ordre. Les portraits, si fouillés et si ressemblants, s'y dessinent à l'entrée des nouveaux venus. Les études d'âmes et de milieux s'y développent en leur place, et, de cet ensemble en marche, se dégage une somme de vie et de rêve, qui englobe plus de vérité, même de réalité, que ne le peut faire le roman en sa forme habituelle. M. Romain Rolland, visiblement, y « soulage son cœur, » et, sans crainte, y définit de l'idéal. Parle temps qui court, et si vite, il est bon de regarder cet homme et d'écouter sa parole.

Jules Case.

Comœdia^ ^911-

M. Romain Rolland vit en marge des groupes littéraires, enfermé dans son œuvre, indilTérent aux modes éphéniôros, ardent à se développer sans

cesse, à grandir dans sa foi d'artiste et à poursuivre la rude et longue tâche qu'il s'est commandée. C'est un indépendant riche de passion intérieure, fort de sa mission parmi les hommes, jaloux de sa liberté.

Il présente ce spectacle reposant, salutaire et réconfortant, dans une époque de servitude presque générale, d'un homme qui affirme sa vérité profonde, exalte les forces généreuses et libératrices qui sont en lui, sans se soucier des haines couardes qu'il fait lever sur son passage. Certes, M. Romain Rolland est un bien médiocre auteur parisien. Mais il est un vigoureux écrivain, de la grande tradition française, celle de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot et de Michelet.

Nazzi.

Bévue bleue, 2 mars 1912 :

Notre temps doit à Romain Rolland l'un des plus magnifiques spectacles que Ton puisse attendre d'un écrivain : Romain Rolland est à lui seul un spectacle étonnant, qui requiert nos curiosités surprises, et captive l'attention passionnée des libres esprits et des observateurs désintéressés de la vie contemporaine; une personnalité vigoureuse qui naît, grandit, s'affirme active, généreuse et diverse, une en sa diversité, impérieuse, inflexible, aveugle aux tentations et aux menaces,

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un cerveau, el, commeon disait il y a quelques années, une conscience, qui jugent et formulent leur jugement avec une sereine audace; une âme véhémente, éloquente, qui se livre toute, sans peur ni réticences, — vous le reconnaîtrez, j'espère, cela vaut d'être considéré avec une très particulière estime : rien de plus rare qu'une semblable aventure, rien de plus dramatique. Les adversaires de Romain Rolland — il en a — s'elTorcent avec un surprenant succès de faire éclater la variété, la fécondité du spectacle, de confirmer nos espoirs émerveillés, de prouver enfin l'irrésistible puissance d'un élan spirituel insoucieux de toute compromission, de toute habileté. On mesure la force aux obstacles qu'elle surmonte ou renverse. Nous voici donc obligés de constater qu'une grande force s'est levée parmi nos médiocrités, puisqu'elle ne cesse de progresser, conquérante, dominatrice, et ne recule ni ne faiblit devant aucune attaque. A mesure que grandit son œuvre, et que l'on en distingue mieux les lignes maîtresses el les tendances fondamentales, un fait s'avère : ces livres sont un viatique d'affranchissement : qui les a lus, s'il est honnête homme, relève la tête et savoure ses légitimes indignations; parmi le désordre contemporain, ils projettent une implacable lumière; parmi ce chaos, ils réha])ililent la notion d'équilibre ; ils nous libèrent,

ils nous affranchissent. Ils sont puissants parce qu'ils sont l'expression d'une grande force morale, l'une des très rares que nous ayons vu naître, et de celles que nous connaissons, en raison même de son étonnante ardeur, Tune des plus révolutionnaires. Une marée qui a l'inéluctable élan d'une force cosmique nous emporte : aveugle qui ne la voit, sourd qui ne l'entend retentir. Elle anime d'un mouvement fantastique cette ample fresque où Romain Rolland nous offre une véridique image de notre temps; elle roule et retentit à travers tous les Jean-Christophe ; elle nous berce et nous assourdit, nous soulève bien au-dessus de nous-mêmes et nous exalte; distinctement nous voyons ceux qu'elle engloutit, nous assistons à mille naufrages et nous en prévoyons mille autres, ô philosophes, politiciens, musiciens, peintres et écrivains ! mais déjà nous découvrons de nouvelles grandeurs et respirons le souffle d'une salubre tempête... Cette œuvre est grande, elle est émouvante comme la Destinée en marche. Nous savons quelle est sa puissance, quelle est sa signification, et que Romain Rolland l'édifia, avec une lenteur passionnée et une violence inspirée, pour servir de portique et comme de propylées aux avenues triomphales d'une France revivifiée.

Lucien Maury.

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Excelsior^ V novembre 1912 :

Romain Rolland a terminé la grande œuvre, qui est l'œuvre romanesque la plus considérable et la plus hardie, la plus neuve et la plus variée de la littérature contemporaine...

Force de pensée, ardeur de sensibilité, aptitude à l'observation précise et profonde, discipline de Fespril, élan du cœur, enthousiasme incessant devant les magnificences de la nature et de l'art, des êtres et des choses : ce sont là quelques traits de Romain Rolland.

J. Ernest-Charles.

Semaine littéraire (Genève), 9 novembre 1912:

Symbole et réalité, vérité et poésie, lyrisme idéaliste, avec l'espoir, au bout de tous les désespoirs, l'espoir dans les jeunes hommes de demain, qui se lèvent plus forts que leurs aînés, — voilà le résumé dernier de Jean-Christophe...

Nous Taimons, cette œuvre étrange, bariolée de tons, prodigieuse de ressources, fourmillante d'idées et tout éclatante de talent. Nous l'aimons, parce qu'elle a activé, je l'espère, le dégoût de la littérature sale; parce qu'elle a sonné le réveil des plus pures aspirations de notre race dans

le moment le plus trouble que nous ayons traversé depuis quarante ans ; parce qu'elle s'est faite, à l'occasion, vengeresse des histrions de la renommée, des snobs de l'esprit et des cabotins de l'art; parce qu'elle a su dégager, sous les grouillements malpropres de certaines surfaces, les élaborations profondes par où se régénèrent les nations. Nous l'aimons enfin, parce que l'auteur n'a pas douté de la France, et parce que son livre, acte de foi, sera pour la génération qui monte un levier d'énergie. Que dis-je ? maint homme de demain est déjà en puissance ce qu'il sera, grâce en partie à la lecture de Jean-Christophe. EiM.Romsi'mïioWand, l'homme de la « génération sacrifiée », doit bénir un si fécond sacrifice.

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