‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 35 sur 37 · S. ROCHEBLAVE · texte numérisé non relu

S. ROCHEBLAVE

Bévue des Deux Mondes, i^'" décembre 1912. — (Sous le titre : Le testament d'une génération) :

« La fin loue la vie, et le soir le jour... » M. Romain Rolland citait ce vieux proverbe en 1906, quand il publiait aux Cahiers de la quinzaine le premier fascicule de la Révolte, qui achève la première partie de son Jean-Christophe. Maintenant il vient de donner le deuxième et dernier volume de son ouvrage : la fin loue la vie; l'ouvrage est beau...

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Jean-Chrisiophe est, dit l'auteur, « la tragédie (rime génération qui va disparaître ». Gettegénéralion : celle qui, au moment de la guerre, était à l'âge puéril. Et elle n'eut point à se battre; elle ne porte pas les responsabilités : mais elle a reçu le châtiment. Elle fut triste et orgueilleuse, éperdue au milieu des ruines, acharnée à rebâtir « une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle » ; et elle manqua de méthode, non d'héroïsme. Génération malheureuse et pathétique.

Les velléités, les espérances, les déconvenues, les folies de ces jeunes hommes, leurs rêves, leurs vertus et leurs vices, leur prodigieux émoi, tel est le tableau que Romain Rolland décida de peindre. Et il a dressé le bilan d'un quart de siècle.

Les idées que je distingue, les voici : Christophe est l'art et^est le peuple. El il ne s'agit pas seulement d'offrir au peuple l'art comme un cadeau, comme une récompense de son labeur, mais d'affirmer que l'art vient du peuple. Christophe est l'art et est l'amour... : l'art vient de l'immense amour populaire, de la grande âme féconde en qui germe toute l'ardeur humaine.

L'œuvre tout entière est destinée à réunir l'intellectualisme le plus fougueux et l'action la plus véhémente, ces deux ferments qui l'un l'autre

s'annihilent si une volonté plus forte qu'eux ne les oblige à travailler ensemble.

Et ils travaillent donc. Tel est le principe de la lutte essentielle. Lutte et souffrance. Mais il ne faut pas « se lasser de vouloir et de vivre; le reste ne dépend pas de nous ». Quel, combat, où alternent la victoire des doctrines et la victoire du mâle instinct ! « Laisse les théories », ordonne Gottfried; et les théories prennent le dessus : mais elles se confondent avec la volonté.

Tout réunir, assembler même les contraires, pousser le paradoxe jusqu'à prétendre accorder ies contradictoires, enfin totaliser les diverses puissances de la pensée et de la vie, les grouper sans les appauvrir et, pour les prendre toutes, renoncer à les coordonner, mais tenir en haleine leur foule confuse, voilà (autant que je la saisis) la philosophie de Jean-Christophe. Et, puisque Jean-Christophe nous est présenté comme le testament d'une génération (celle que j'ai dite), d'une génération « qui va disparaître » ou qui, du moins, a passé l'âge de sa plus vive expansion, voilà le caractère des jeunes hommes qu'hier (ou avant-hier) nous étions.

Le diagnostic est bon. D'autres moralistes et psychologues nous ont représentés comme de fins sceptiques désœuvrés : sceptiques, je ne dis pas non; mais si ardents et, capables d'agir, nous ne

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l'avons que trop élourdiment prouvé, dès Toccasion, fùl-elle médiocre ou détestable. Le diagnostic est, ajoutons-le, flatteur. M. Romain Rolland, suivant un ancien précepte de Maurice Barrés, a mis à notre vieille jeunesse un dieu dans les bras.

André Beaunier.

Progrès de Lyon^ i*^'" décembre 1912:

Romain Rolland se trouve célèbre sans Tavoir cherché, et il y a autour de lui un grand public qui attendait désespérément un tel homme dans la foule des adroits faiseurs... Jean-Christophe constitue, au tout premier rang, une œuvre significative. Son succès est symptomatique : il est bien plus intéressant que le fait seul de voir un homme de grand mérite conquérir une juste réputation. 11 révèle ce que la presse frivole et la bourgeoisie qu'elle flatte semblaient nier, Tcxistence de toute une classe française de lecteurs assoifl'és d'émotions hautaines et prêts à glorifier la sincérité idéaliste d'qn poète croyant. C'est pourquoi il faut que le succès d'une telle œuvre ne soit pas accaparé par la critique qui fait mine de disposer de la gloire et de l'opinion :

Jean- Christophe est offert au peuple, et non aux délicats et aux précieux, par un penseur que

la science a laissé plein de foi dans le peuple ; et c'est entre le peuple et lui que, directement, l'échange doit se faire.

. , . Évidemment Jean-Christophe pèche par trop d'idées; c'est un gros défaut — tout le monde ne l'a pas I... Ne vous arrêtez pas aux détails, il y en a de contestables, de hâtifs ; mais suivez le grand jet superbe de cette œuvre lancée comme une arche gigantesque au-dessus de toutes les anxiétés, de toutes les théories de notre fiévreuse époque; tout ce qui a été adoré, rejeté, discuté, essayé depuis vingt ans dans le monde intellectuel est rassemblé là. Et voyez comme un écrivain de celte puissance est incapable de se connaître complètement lui-même ! Romain Rolland est avant tout obstiné à théoriser sur la vie, sur la société. Il ne s'occupe que secondairement des épisodes sentimentaux de son ouvrage. Eh bien ! ils y sont adorables. Ce tribun, cet apôtre, ce penseur austère, cet altruiste aux fières conceptions révèle dans le paysage, dans la peinture de l'amitié et de l'amour, dans l'évocation des impressions d'enfance, la tendresse la plus exquise, et c'est là qu'il écrit le mieux, lui qui dédaigne d'être un styliste et ne se sert de l'écriture que pour exprimer clairement mais cursivement ses pensées. Dût-on n'approuver aucune des idées exprimées dans Jean-Christophe^ on y trouverait encore des

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joies profondes rien que dans les parties do pur sentiment.

Camille Mauclair.

La Vie, iG novembre 1912 :

...Romain Rolland est, à l'heure actuelle, un des rares écrivains, je serais tenté de dire le seul, à qui, par l'action qu'il exerce, a été dévolu l'honneur magnifique, et la responsabilité, de guider les consciences et d'entraîner les âmes. Nombreux, très nombreux, sont, à l'étranger, ceux pour qui vraiment il parle au nom de la France. En lui, ce n'est pas tant un auteur qu'on admire, qu'un homme qu'on écoute avec déférence, dans lequel on a foi, avec qui on s'inquiète de se trouver en désaccord, quand il arrive qu'il heurte trop violemment une opinion reçue, un jugement tenu pour sage et bon. D'où lui vient cette extraordinaire autorité ? D'autres sont aussi clairvoyants, d'autres ont autant ou plus que lui la profondeur et l'étendue de l'esprit, autant de probité intellectuelle et de courage dans l'expression sans fard de la pensée. Mais son accent, qui va au cœur, n'est qu'à lui. 11 ne faut pas chercher ailleurs le secret de son succès.

Eugène Hollande.

Le Matin ^ 2 décembre 1912 :

Voici le dixième et dernier volume de Jean- Christophe. Le roman s'achève en beauté, comme il a commencé...

On pourra dire ce qu'on voudra de la structure et du détail de ces dix volumes : quand on aura bien critiqué, il restera qu'ils constituent une des plus hautes, des plus belles œuvres de notre époque; l'œuvre est de ce petit nombre qu'il suffit de regarder pour écarter l'idée d'une décadence littéraire de notre pays.

Elle est riche à la fois de pensée et de poésie. En vain s'évertuera-t-on à nous persuader qu'il y a incompatibilité entre l'intelligence et la sensibilité, et qu'il faut renoncer à comprendre, pour vivre par le cœur. Toutes nos grandes œuvres littéraires le démentent, et c'est une des marques peut-être les plus constantes de notre génie national que cet intime accord dans lequel tout sentiment s'éclaircit en idée et toute idée s'échauffe en sentiment. iVl. Romain Rolland, chez qui la passion même la plus intense ne trouble pas la vue de l'esprit, est dans la pure tradition française.

Gustave Lanson.

OUVllAGKS DE ROMAIN ROLLAND "281

Poème et Drame, janvier 191 3.

... Nulle savante recherche de slyle chez Romain Rolland. Un langage clair, sensible, à la portée de tous, et le plus naturel, le plus simple qui soit. Il coule partout égal, en masses tranquilles, comme un fleuve calme. Mais, sansalTeclation, Romain Rolland sait identifier Jean-Christophe aux forces de la nature. Lorsqu'une image peut exprimer l'idée, le sentiment ou la sensation, Christophe devient cette image. Le support littéraire de la comparaison se trouve supprimé; et comme ces images sont presque toujours tirées des choses simples du monde, la vie de Christophe se confond avec celle du monde. Les premiers poètes, créateurs de mythes, pensaient ainsi. Toute l'enfance du musicien est ainsi traitée, et combien d'autres scènes encore 1 Ainsi nous ne voyons pas seulement un homme, mais sa force originelle, un homme auquel participe la vie de la terre, des nuages, du vent, des arbres, de l'eau... Un héros tout d'édification, de foi, de conquête, d'exemple; un héros créateur de joie humaine et qui ne meurt que pour renaître... Un héros de légende, de ces légendes qui sont les chants éternels de l'humanité...

Gaston Sauvebois.

Kî.

Nouvelle Revue Française^ i*^'" février 1918:

En fermant Jean-Chrislophe sur la Nouvelle Journée, ce livre qui est, nous dit Romain Rolland, « une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire », je songeais à deux autres sommes, à Tune par un singulier contraste, à l'autre par une ressemblance et une sympathie profonde. La première, c'était cette Histoire contemporaine d'Anatole France, qui ne fut point à vrai dire la (( tragédie », mais la comédie d'une génération, et qui, comme Jean-Christophe, se dévoilait pour notre attente, vivait au jour le jour sous nos yeux. Comme Rolland son Christophe, Anatole France promenait M. Rergeret. Quelle ampleur, quelle intensité de notre culture française que celle qui permet, à douze ans de distance, ces deux massifs violemment opposés ! Parleronsnous, et surtout pour si peu de temps, d'une différence entre des générations? Non. Bergeret et Jean-Christophe, le vieux Français que notre culture distilla, le jeune Européen qui s'avance vers elle, « le grand ours qui venait de la forêt germanique » : deux coups de filets, jetés sur la vie par deux Ulysses intelligents, et dont les mailles veulent retenir toute une époque qui fuit...

Et je songeais aussi à une autre « somme », que je ne rapprocherai pas de Jean-Christophe par la surface, mais par ses puissances profondes et par ses voix intérieures. Ce sont, n'en soyez pas surpris, les Misérables. Laissons-en tomber toutes les parties basses, tout ce qui se confond à de l'Eugène Sue, et n'en gardons que le héros, un des plus purs du roman de tous les temps, Jean Valjean. Je sais bien, Jean Valjean est tout d'une pièce comme un cornélien, Jean-Christophe passe par toutes les nuances de la tremblante, haletante musique. Mais voyez comme tous deux sont construits du dedans par la même progression, par la même probité auguste de l'auteur qui se confond avec eux. Tous deux, ils sont cela : une épuration; tous deux ils sont une vie que sur ses ailes fortes la musique en eux déposée porte vers la beauté de la mort...

Albert TumAUDET.

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