‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 36 sur 37 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

The Daily News, 20 septembre 190^ :

La crise liliéraire qui se produisit en France vers 1890 (Paul Desjardins, Edouard Rod, Paul Bourget, F. Brunetière) fut une révolte, assez sombre il est vrai, mais nécessaire : elle visait les rigueurs glaciales d'une époque satisfaite et sans cœur. C'était bien plus une réaction qu'un signal de marche, un cri de désespérance, ou plutôt l'aveu d'une impuissance... Cosmopolitisme, antimilitarisme, exode fatal des campagnes vers les villesinduslrielles, toutétait stigmatisé également. Les efïbrts de la vieille religion pour se rajeunir en prenant conscience des problèmes de l'ère nouvelle étaient bafoués, traités de futiles ou môme signalés comme dangereux. La protestation des écrivains semblait stérile et sans promesse de printemps.

Et cependant c'était déjà le printemps, un pâle

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printemps de février que les gelées cruelles de mars devaient bientôt chasser. Mais à l'heure qu'il est, c'est à nouveau la saison d'avril pour la France littéraire... Et je tiens très particulièrement à saluer l'apparition d'un écrivain de tout premier ordre. Le nom de Romain Rolland appartient dès maintenant à l'histoire de la littérature française. Son œuvre, Jean-Christophe, est en quelque sorte une brillante épopée psychologique d'une puissance singulière, et marquée au coin d'une îoi ardente et sobre en la vie, rare depuis longtemps en littérature. Que nous sommes loin des études maladives de pathologie sociale dont s'alimenta l'imagination de deux générations successives I C'est le retour à l'âge de Gœthe : nous rentrons dans le mystérieux laboratoirè*"de l'âme humaine irréductible aux mesures conventionnelles; nous sommes à l'origine d'un romantisme plus jeune et plus sain. Nous faussons enfin compagnie à ces types de sombres dégénérés choisis pour faire le procès d'une société malade, et nous nous retrouvons avec des hommes et des femmes de notre temps, s'abreuvant aux sources mômes de la vie véritable qui nous donne la jouissance, comme aussi les souiTrances. L'atmosphère de cette histoire d'un jeune musicien est celle d'un monde aux forces neuves. Rarement peut-être imagination d'artiste créateur

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atteignit au degré de noblesse et de perfection où s'élève le début de Jean-Christophe, l'aube du génie dans le développement d'une vie d'enfant.

A. L. LlLLEY.

Times, 29 septembre 1900:

Il y a du vague, de l'informe, du diffus, autour de la figure principale : cela rappelle les brouillards dorés de Rembrandt, qui enveloppent une scène éclairée la nuit par une simple lanterne. Mais ce que le rayon de lumière touche, est vivant et parlant. M. Rolland, dans ses meilleurs moments, nous rappelle seulement les plus grands écrivains ; les noms qui nous viennent à la bouche sont Rousseau, Gœthe. Il ignore volontairement les trucs du métier. Il n'est pas pour moitié aussi habile que M. Abel Hermant ou M. de Régnier. Mais il est « une nature » ; s'il vit, il est probable que nous aurons à l'admirer avec toutes ses fautes, et peut-être à les considérer (ainsi que nous considérons l'emphase de Rousseau, la prolixité de Goethe) comme une partie intégrante de son talent. Les génies ne sont jamais impeccables ; ils laissent la perfection à un Gautier ou à un Banville.

Peut-être le premier volume [VAiibe) est le

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meilleur ; il a le double charme du roman de l'enfance et du roman musical ; deux genres dangereux, mais qui, lorsqu'ils sont réussis, sont particulièrement heureux. Dans ce volume, la grâce simple et familiale du cadre allemand, la force et la fidélité de la peinture des caractères, quelque chose à la fois de cordial et de large, de simple et de tendre, révèlent l'auteur de la Vie de Beethoven.. . Le troisième volume {l'A dolescent) a pourtant un épisode — celui de Sabine — qui est encore meilleur. Cela semble énorme à dire ; mais nous y avons pensé plus d'une fois : Gœtlie aurait pu tenir la plume qui a écrit ces pages si naturelles dans leur puissance ou leur grâce, ces pages qui, relues pour la troisième ou la quatrième fois, semblent plus émouvantes encore .

[L'auteur de cet article non signé, un des premiers que l'on ait consacrés à Jean-Christophe, est le grand poète Mary Robinson.]

Westminster Gazette^ août 1908 :

On lit Jean- Christophe en se préoccupant aussi peu de savoir s'il est ancien ou contemporain, classique ou moderne, que lorsqu'on lit Werther, Anna Karénine ou Wuihering Heights.

Le style, si vous l'analysez, est certainement moderne : mais vous ne l'analysez pns ol ne songez

pas à l'analyser, pas plus que Fauteur ne s'est troublé l'esprit à savoir ce que vous et d'autres pourraient en penser.

Par-dessus tout, il n'a aucune crainte de dire des choses, évidentes et « vieux jeu », aucune crainte de dire ce que d'autres ont dit avant lui.

Il s'appesantit sur les choses essentielles, parce qu'il sent qu'elles sont essentielles, sans souci de savoir si elles ont été déjà dites. Il ne cherche jamais à placer les choses familières en des perspectives étranges, en des lumières bizarres, ou à les peindre avec des pointillures, des hachures, des taches, des coups de brosse, des lavis qui les rendent difficiles à reconnaître; il ne cherche jamais ni dans ses propres sentiments, ni dans son dictionnaire, des effets et des mots jusqu'alors inusités. Il va sans se presser ni se préoccuper; il semble être d'un autre temps : si empoigné par ce qu'il veut dire et si indifférent à la manière de le dire qu'en songeant à la virtuosité savante de la littérature française de notre époque, il donne l'impression d'un dilettante plus que d'un artiste.

Seulement, peu à peu, en avançant de livraison en livraison, on commence à soupçonner que l'art de M. Romain Rolland est le plus grand art possible et que, par-dessus tout, il est l'art de l'avenir.

Les derniers volumes de ce roman encore inachevé font sentir — du moins à ceux, je pense, qui

OUVRAGES DE UO.MAl-N IKJLLAND iSi)

connaissent un peu la France el Taiment beaucoup, — que M. Romain Rolland est le premier el le plus grand d'une nouvelle école d'écrivains, étrangers à toute coterie et i\ tout cénacle, individus isolés, unis seulement par leur sincérité et leur indépendance personnelle; le premier porteparole de la nouvelle France ou plutôt de tout ce qui a le plus de force, le plus de vitalité, le plus de persistance dans la plus avancée des civilisations modernes au point de vue intellectuel, et cependant la plus ancienne et la plus conservatrice. Le porte-parole de ce grand peuple français sur lequel on se méprend et qu'on représente sous de fausses couleurs.

Vernon Lee.

(Traduction de Mme Brandon-Salvador.)

Daily Mail^ 21 février 1918 (sous le titre : Une épopée en prose) :

Il y a des années — en 1904, pour être précis — paraissait à Paris un petit livre, qui parlait d'un enfant musicien dans une petite ville d'Allemagne. Par la magique puissance qu'ont les œuvres d'art belles et rares, malgré leur muette réserve, de s'insinuer, de s'imposer à l'attention des gens dégoût, ce livre s'empara aussitôt, pour

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la relenir, de rafîeclion d'un auditoire qui — à présent que l'histoire est parvenue à sa (in — compte des membres dans tous les pays.

Les fidèles semblent d'abord avoir été particulièrement nombreux en Angleterre, bien que l'Angleterre ait été laissée en dehors du récit, qui embrasse tour à tour l'Allemagne, la France, la Suisse et l'Italie. A présent que Jean- Christophe est traduit en anglais, les portes du temple sont ouvertes à ta multitude; et les fidèles se sentent un peu inquiets de songer à la curiosité frivole et aux malentendus possibles qui envahiront peutêtre le culte, entourés par eux d'une si pieuse affection...

ALl.EMAGNE

Frankfnrten Zeitung, 8 octobre h)o5 (à propos (le rAube) :

... En une succession de lableaux lanlùl lumineux et gais, lanlôl graves ou attristés de larmes, uneànie d'entant nous révèle ses trésors cachés. Ixomain Rolland a certes les yeux d'un peintre, mais c'est aussi avec toute son Ame de poète et de musicien qu'il conlempleet décrit d'émouvantes visions. Le cœur vibrant, il prête Torcille aux voix (le la nature et les interprète en une langue mélodieuse et pleine d'images. Les ligures de Jean Chrisiophc sont ilessinées d'une main très sûre, avec cet art tout classi(pie qui limite sa matière aux traits essentiels empruntés à la vie. La description est si sobre, le travail de l'artiste si loyal, (ju'il atl(ùnt sans peine îi la perfection dans la ressemblance et qu'il nous met face à face avec de véritables personnalités vivantes. Les ombres

de Beethoven et de Bach hantaient l'imagination de Técrivain, tandis qu'il créait son jeune héros. Le souffle qui inspirait leurs œuvres passe à travers les pages riches de pensées et de sentiment délicat; le poète a pétri ensemble les douleurs et les joies de l'existence, la réalité et la fiction, pour en faire une œuvre harmonieuse et belle.

F. Ed. Schneegans (Heidelberg).

Berliner Tageblatt, 22 décembre 1912 :

LETTRE A ROMAIN ROLLAJW)

... Maintenant que le dixième volume de votre œuvre très noble et émouvante a paru, toute la jeunesse française qui réfléchit s'apprête à vous fêler... Mais l'Allemagne, elle aussi, se doit de n'être point muette en ce jour, car, mieux qu'aucun Français jusqu'ici, Romain Rolland, vous avez essayé d'apprendre aux intellectuels de votre pays ce qu'est l'âme allemande et notre culture artistique. Jamais écrivain, avant comme après « l'année terrible », n'avait tenté si libre et si sympathique eff'ort pour réconcilier les esprits, et je ne sais personne en France à qui l'art allemand doive plus de reconnaissance qu'à vous, maître amoureux du silence, qui refuserez cet

hommage comme aussi la gloire qu'on vous prépare... Vous vous êtes donné pour tâche, dans une France gagnée par le chauvinisme, de créer un héros qui soit un musicien allemand imaginaire, nouveau Beethoven, dont vous n'avez pas fait une figure qui prête au rire et à la moquerie ce qui est le sort de tout Allemand dans les romans français, même chez Balzac), mais bien un héros véritable, un pur génie aux sentiments élevés. Vous avez campé l'Allemagne et la France en face l'une de l'autre, mais amicalement, dans une haute sphère de justice où la comparaison s'impose, mais non plus l'antagonisme.

. . . C'est en qualité d'Allemand que je tiens à vous remercier, car j'ai le sentiment que pour nous rapprocher de la jeunesse française, votre Jean- Christophe a plus fait que ligues, diplomates ou banquets. C'est toujours à travers un homme qu'on arrive à connaître un pays sous son meilleur jour. Jean-Christophe s'est assuré qu'à Paris il existe une élite d'hommes qui s'estiment audessus des erreurs et des contingences politiques, parce qu'ils se recherchent dans la sphère des valeurs les plus nobles et dédaignent les événements mesquins. Vous avez vu l'Allemagne grande parce que vous regardiez les Beethoven et les Gœthe ; nous voulons et nousdevons voir la France par vos yeux; et nous lui accorderons notre con-

fiance, parce qu'elle produit encore des hommes du type de ceux à la parfaite loyauté et au pur désintéressement desquels votre œuvre rend témoignage. A la sympathie, la sympathie seule doit répondre.

Stefan Zweig.

Flamberge {Mons), Mons, 191 3 :

Si Romain Rolland apparaît ainsi comme un admirable historien, son oeuvre n'en est pas moins en première ligne un grand poème. Nous apercevons chaque tableau cultural à travers le miroir d'une âme humaine — celle de Jean-Christophe — de sorte que les regards multiples et divers que nous jetons sur la vie nationale des peuples dépeints, trouvent leur critique, leur correction, leur mise au point dans le, développement progressif du caractère du personnage principal. Le développement de ce caractère est le lien continu qui réunit l'ensemble. La description ici sert à poser et à résoudre des problèmes d'une portée générale, humaine...

Dans Jean-Christophe se reflète en son entier le vouloir de tout l'Occident européen de notre époque. Et c'est pourquoi ce roman mérite de devenir un hvre commun à tous les peuples.

Otto Grautoff,

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