‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 8 sur 37 · L INFLUENCE · texte numérisé non relu

L INFLUENCE

sable tourment de l'infini. Romain Rolland n'a pas, nous le verrons, de credo positif à proposer ^ ses lecteurs. Mais il est une âme religieuse et cela seul peut expliquer son influence sur tant d'âmes religieuses, éparses, un peu partout, dans la nuit du monde et s'ignorant les unes les autres. Pour beaucoup de ces âmes hésitantes et solitaires Jean-Christophe a été la lumière attendue. Elles y ont volé et s'y sont rencontrées.

Certains médecins tant pis de la société actuelle, sous prétexte que le phénomène religieux est « grégaire » par définition, déclarent que Tolstoï n'a abouti qu'à un lamentable avortement. A coup sûr, ces docteurs-là ne pourront jamais apprécier à sa juste valeur l'œuvre de Romain Rolland, disciple de Tolstoï. Mais il y a, en tous pays, et au sein de toutes les confessions, des multitudes d'hommes de bonne

volonté pour lesquels la religion est un pain de vie et non, exclusivement, une discipline, un dogme et une hiérarchie.

C'est pour ceux-là qu'écrit l'auteur de Jean-Christophe, Et il les attire à lui.

Entre âmes religieuses^ m'écrivait-il, le 9 février 1909, on se comprend à demi-mot ; et je le suis extrêmement. Si je suis « naturiste y> comme vous dites^ c^est que je sens Dieu partout. Mon intelligence y est pour peu de cliose. Elle est fort libre. Ma foi est un instinct irrésistible. Et, avec les années, la vie, au lieu de rémousser, V aiguise davantage. Cet instinct m'a toujours soutenu et me soutient encore, parmi tant de fatigues et de découragements, qui ne niLont pas été épargnés, non plus quaux autres.

Rien ne me donne plus de joie, de paix et de force que de sentir combien il y a dans le monde d'âmes vraiment religieuses, vrai* ment vivantes. Je ne Saurais pas cru autre-

fois. J'en découvre , chaque jour^ davantage . Xous ne sommes pas isolés. Nous sommes des milliers de frères. Mais la plupart ne s'en (louttnt pas, et ils se découragent. Tout notre effort doit être de les unir.

Voilà ce qu'il ne l'aut jamais oublier, en lisant l'œuvre de Romain Rolland. Si artiste que soit cet écrivain, il n'est pourtant [)as un pur esthète. Il ne veut pas seulement créer de la beauté, mais encore exercer une action et témoigner d'une foi. Certains de ses lecteurs — nous en sommes et ne le cacherons pas — peuvent trouver que cette foi est imparfaitement (iélinie. Mais qu'importent les formules inlellectuelles qui traduisent, ou trahissent, d'essentielles vérités? Pour qu'une parole convaincue trouve le chemin de notre cœur, est-il indispensable que son sens logique nous satisfasse entièrement ? Les diver-

gences d'opinions philosophiques qui séparent encore tant d'hommes d'âme religieuse, sont plus superficielles sans doute qu'ils ne le croient eux-mêmes. Un rideau de nuages opaques s'écartera quelque jour. Une clarté subite brillera au sommet d'un Sinaï encore invisible. Dispersés aujourd'hui dans la nuit du monde, les fidèles sans nombre de l'Église sans nom, se trouveront rassemblés, côte à côte, dans un sanctuaire spirituel que les hommes n'auront pas construit. Dès maintenant qu'ils se tendent la main, pour peu qu'ils se sentent d'accord sur le terrain d'une réalité invisible. Tl est bien des chrétiens affranchis des entraves du dogme, qui, dans les écrits d*un spinoziste tel que Romain Rolland, trouvent l'aliment nécessaire à leur âme, mieux que dans les traités savants des docteurs de leurs Églises. Cet écrivain est au nombre de ceux dont

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la loyauté intellectuelle est si évidente, qu'auprès d'eux, on se sent en toute sécurité, même lorsqu'on n'est pas de leur avis. 11 s'affilie à la plus noble lignée française, à celle de Port-Royal.

Ouvrons Jean-Christophe. Lisons-le, — ainsi l'entend bien l'auteur lui-même — en toute sympathie, comme en toute indépendance d'esprit.

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