‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 10 sur 29 · LE GÉNIE PRÉDESTINÉ · texte numérisé non relu

LE GÉNIE PRÉDESTINÉ

Aulî yeux de Romain RoMand, le génie est donc un prédestiné. Il naît n'importe où, de parents obscurs. Mais, avant sa naissance, il y a dans les génératiojis de ceux qui le précèdent une obscure préparation inconsciente. Le génie est la floraison superbe qu'une lente germination a préparée. C'est ainsi que le grand-père et le père Krafft sont des ébauches de ce chef-d'œuvre que sera Jean- Christophe :

la première belle, mais incomplète ; la •seconde ridicule et caricaturale. ïï semble

qu'ainsi qu'un peintre qui cherche en tâtonnant et barbouille avant de trouver sa ligne définitive, la nature doive s'y prendre à plusieurs fois avant de créer un génie. La plante n'a pas encore réussi à percer la dure croûte de la glèbe résistante. Mais la sève monte. Elle est puissante. De ses ancêtres paternels Jean- Christophe hérite d'une forte vitalité. Sa mère lui lègue une âme aimante, et, comme l'a dit Musset,

Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer ; hors de là toiît est vain.

Par cette femme du peuple, simple et bonne, Jean-Christophe tient à l'humanité commune. Il ne sera pas un surhomme, il sera plus et mieux : un homme, de ceux qui sont, dès leur naissance, marqués au front du signe des élus.

Il semble que, d'après Romain Rolland,

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ces hommes-là doivent nécessairement triompher. Une double tâche leur est imposée. Il faut d'abord qu'il se réalisent euxmêmes, au prix de quels efforts ! Il faut ensuite que, pour s'imposer, ils luttent contre un milieu hostile. Cette hostilité du public contre le génie créateur est une loi générale. Car le génie, seul de son espèce, brise les idées r>eçues. Il apporte des paroles inentendues et jugées fausses par là même. Il dénonce les mensonges admis de tous ; et c'est pour cela qu'il est qualifié de menteur. On le repousse, on le bafoue, on le met hors la loi. Ou bien on cherche à l'étouffer sous des conseils prudents. S'il cède, pour chercher le succès immédiat, il est déchu, comme le musicien Ilassler auquel Jean-Christophe rend visite. Il faut que le génie accepte son isolement et qu'il garde son idéal, seul contre tous. Seul, c'est son destin. Cette solitude tragique

du génie était déjà la pensée dominante de Vi^ny. Parvenu au seuil de la Terre promise, son M'oïse «'écrie :

Seigneur ! j'ai gra«Rdi puissant et solitaire, Laissez-moi m*endormir du sommeil de la terre.

La réponse de Jean-Ghristophe à Ténigme du destin n''est pas désespérée comme celle de Vigny. Elle est joyeuse et triomphante. Tous les obstacles que le génie rencontre sur sa route, il les brise (i). L'effort même de la lutte le grandit, en lui donnant la révélation de sa force. Et voici que la solitude elle-même est surmontée.

Il a dû rompre avec son milieu naturel, avec ceux qui sont sa chair et son sang. Mais sa musique va éveiller de lointains échos.

11 a trouvé la parole libératrice que des

A) « L'homme a besoin d'aiguillons. Le génie veut l'obstacle, et Tobstacle fait le génie. » [Romain Rolland. Introduction à la Leltre de ^Tolstoï. [Cahiers de la quinzaine.)

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âmes obseui'es attendaient, et qu'elles n^e pO'UvaAen't formuler. Elles se sont reconnues en lui, elles sont venues à lui. C'est un vieux musicien pauvre qui s'enthousiasm>e pour Jean-Christophe, afers que la critiqua et les chefs d'orchestre cherchent à étouftersa voix. Puis, de bons philistins,, gardant aw fond au cœur un coin d'idéai, Potpetsch.midfc et ses amis; puis Texquise Antoinette et son frère Olivier, lequeî, à Paris, deviendra Tanïi intimie de Jean- Christophe; puis un cercle toujours grandissant d'amis qu'il vivifie de sa pensée et qui, en échange, lui prodiguent cette chaude sympathie sans laquelle aucun artiste ne peut vivre. Peu à peu, le génie s'impose. Le cercle de ses admirateurs grandit. On voit s'y faufiler les snobs, les malins qui veulent accaparer une gloire nouvelle et l'exploiter, à leur profit. Nouveaux dangers, nouvelles embûches. C'est

rheure où beaucoup d'entre les meilleurs ont sombré. Ils avaient supporté l'adversité et la solitude. Ils ne résistefnt pas à la griserie du succès. Ou bien ils cèdent au démon de la sensualité qui les entraîne à Tabîme. Ceux qui sortent triomphants de ces dernières épreuves sont les héros, les êtres forts et lumineux qui, dans leurs puissantes mains, façonnent les humanités futures.

Je viens d'esquisser le sujet de Jean- Christophe,

A côté de ce thème central de Jean- Christophe^ il en est un autre non moins important. Romain Rolland a lancé son héros en plein courant de la vie moderne. Ce lui a été une occasion de nous faire part de son riche trésQr d'observations sur la société contemporaine, sur l'Allemagne d'abord, puis sur la France, et enfin, dans le dernier volume, sur l'Italie. Le poète lyrique qu'est, à ses heures, Romain Rolland, est doublé d'un observateur précis, ayant un sens robuste

de la réalité, connaissant les hommes, leurs faiblesses et leurs mensonges. Blessé parles répugnants spectacles de la vie, Tidéaliste réagit, se redresse et s'arme du fouet de la satire, pour en cingler les pitres et les pleutres. Le poète se transforme en un humoriste savoureux.

On retrouve chez lui le caractère « d'ironie, de mépris héroïque et joyeux » qu'il signalait dans' les dernières œuvres de Beethoven. Cette ironie, Romain Rolkntî la prête à son Jean-Christophe. A mesiire que le jeune musicien grandit et qu'il- prend conscience de sa force, il se différencie d avec le [milieu bourgeois qui l'entoure dans la petite Residenzsladt des bords du Rhin] où il a vu le Jour. Etant différent, il peut juger.

Il est peu d'écrivains français qui aient parlé de l'Allemagne avec plus de pén'étralion que Romain Rolland. Bien qu'il

n'ait jamais- séjo^iiriié longtemps au pays d'ô^utre-Rhin, il est familûier non seulement avec la pensée allemande, mais avec- les m^'HU's détails de la vie de tous les jours.

C'est surtout par ta musique qu'il a pénétré les secrets de l'âme germanique (c'est bien la meilleure clef), par la musique ancienne et moderne, par la boane et la mau^vaise. Le kngage des sons lui a révélé les, profondeurs de cette àme allemande, ses élans éperd^svers l'idéal, mais aussi ses côtés de sensiblerie larm^oyante et clair-de-lunescjue, s alliant parfois à une assez épaisse matéi'ialité. Là se trouve être précisément le Mensonge allemand.

« Toute race, tout art a son hypocrisie, dit Romain Rolland. Le monde se nourrit d'un peu de vérité et de beaucoup de mensonge... La vérité est la même chez tous ; mais chaque peuple a son menso'nge qu'il nomme son idéalisme..., tout

être l'y respire, de sa naissance à la mort.

C'est devenu pour lui une condition de vie. II n'y a que quelques génies qui peuvent s'en affranchir, à la suite de crises héroïques où ils se trouvent seuls, dans le libre univers de leur pensée. » — Ainsi fait Jean-Christophe. D'abord, il se révolte et juge son peuple sévèrement. Plus tard, il comprendra la grandeur du génie de sa race et tout ce qu'il lui doit.

Le mensonge allemand lui est révélé un soir, dans un concert à la Stàdtische Tonhalle, Il est brusquement frappé de la goinfrerie musicale d'un public qui, tout en buvant de la bière et en mangeant des saucisses, avale coup sur coup, et sans sourciller, les morceaux de musique les plus hétéroclites, du Beethoven, du Mendelsohn, du Nicolaï, du Meyerbeer. Lorsqu'à la fin le Chœur des hommes de T Allemagne du aSmû? vient chanter, en susurrant,

l'aveu d'amour d'une jeuae fille rougissante, il n'y tient plus ; il iéclate de rire et fait un tel scandale qu'on l'expulse.

C'est là le début des hostilités entre lui et ses concitoyens. Les écailles lui sont tombées des yeux. « Il voyait l'art allemand tout nu, nous dit Romain Rolland. Tous — les grands et les sots — étalaient leur âme avec une complaisance attentive.

L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la redoutable sensibilité allemande ; elle diluait l'énergie des plus forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres :

c'était une inondation... » Jean-Christophe est écœuré de cette sentimentalité qui <i dégoutte de l'âme allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi », de tous ces Lieder% Liedchen ou Liedlein où se déverse un Gemûlh intarissable dans

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ses effusions : les Frûhlingslkd, Fruhlingslusl^ Frùklingsgruss^ Frûhling^fahrl, Frûhlingsnacht^ Fraklingsbolsckafi. Et puis, ce sont des dialogues nigaud» avec la petite rose, avec le ruisseau, avec la tourterelle, avec rhirondelle; ce sont des^ que&tions saugrenues : Si c'est aveu: un vieil époux que rhirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se fiancer depuis peu de temps. Un déluge de tendresse fade, d'émotion fade, de poésie fade ; une habitude de déshabiller son cœur en public; une p»ropension affectueuse et niaise des bonnes gens allemandes à se confier bruyamment. Rien à dire et toujours parler. — a Ce bavardage ne fihira-t-it jamais ? s'écrie Jean-Christophe ?... Holà! Silence aux grenouilles du marais ! » ,

Le mensonge allemand est donc, selon Romain Rolland^ une affectation de sensiblerie ; un idéalisme truqué et pleur-

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nicfeeur, qui sévit partout, en musiq-U'e, en poési-e, dans la vie quotidie-ane ; un attecidrissenaent bête qui s'étale avec complaisance et noie la pensée sous les nappes grisâtres d'une « glaise humide et uniforme ». Ce qui est plus oppressant pour Jean-Christophe, ce n'est pas rhostilité des gens qui l'entourent, c'est leur nature inconsistante. Que feire en effet « contre une masse amorphe qui cède comme une gelée, s'enfonce sous la moindre pression et ne garde aucune empreinte ? » Il ne trouve devant lui que des hommes qui n'ont la force ni d'aimer, ni de haïr, ni de croire, ni de ne pas croire — en religion, en art, en politique, dans la vie journalière — et <lont la vigueur se dépense à tacher de concilier l'ioconciliabJe. Ce que l'on tente de concilier surtout, depuis les victoires de 1870, c'est le vieil idéalisme, dont on ne veut pas avouer la banqueroute, et

l'esprit nouveau de domination, de lucre et de positivisme brutal. « Quand on était battu, on disait que l'Allemagne avait Thu- manité pour idéal. Maintenant qu'on battait les autres, on disait que l'Allemagne

était l'idéal de l'humanité... La Force était

devenue sainte, depuis qu'on l'avait pour soi. La Force était devenue t6ut idéalisme et toute intelligence. » Et c'est là le triomphe suprême du mensonge ailemand.

Ici encore, comme en bien d'autres ren^ contres, il nous semble que l'auteur s'est substitué à son héros et lui a prêté un peu de sa sensibilité latine, hostile aux rêves indéfinis et aux idées imprécises. Le candide Germain qu'est Jean-Christophe en arrive à se différencier totalement de son milieu et à le voir du dehors. 11 juge sa patrie allemande comme pourrait le faire un Français, d'esprit très ouvert et très

informé, mai& restant toujours sur le quivive, ainsi qu'on l'est à proximité du camp 1»^. adverse, et ne laissant jamais émousser la pointe acérée de sa malignité. N'omettons pas toutefois d'ajouter que l'excellent biographe de Beethoven fait d'équitables réserves et qu'il ne craint pas de témoigner de son admiration intellectuelle pour (( la racé dont la pensée puissante et trouble roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie où l'Europe vienne boire. »

Le dernier épisode du volume La Ré-volte, intitulé Délivrance, nous fait connaître le mensonge allemand sous son aspect le plus aimable. Honni de sa vie natale, chassé delà cour du grand-duc comme un domestique que l'on casse aux gages, mis à l'index par tous les cénacles artistiques, Jean-Christophe sent qu'il s'enlise dans

un bourbier d'indifférence. Il va sombrer,

quand une planche de salut inespérée s'offre à lui. Un professeur de musique d'une petite université de province [Universitàtsmusikdirektor) lui donne, sans marchander, cette ardente et intelligente sympathie dont il ne peut se passer.

C'est un vieil homme impotent, obscur, mais débordant de vie, jeune de cœur et d'imagination. Schulz et ses fidèles amis, les bons philistins Kunz et Pottpetschmidt, sont des représentants de l'Allemagne patriarcale, conservés encore à l'état de fossiles au fond de leur province perdue.

Romain Rolland leur consacre quelques pages dans lesquelles on retrouve toute la fraîcheur et le charme poétique de celles où il nous avait conté les années de la petite enfance de son héros.

Le vieux Schulz, dont les yeux clairs et tendres se refusent à voir les laideurs et les tristesses de la vie^ montre à Jean-

Christophe ce qu'il peut y avoir de grandeur dans cet idéalisme allemand, qui se crée un monde au milieu du monde, comme un îlot dans l'océan. Mais le jeune artiste sent aussi que cette « Ile des Morts » ne saurait être son refuge. Il ne veut pas être un héros qui ment, a Peut-être, se dit-il, ce mensonge optimiste, dont un empereur allemand prétendait faire une loi à tout son peuple, était-il, en effet, nécessaire aux êtres faibles, pour vivre... Pour lui-même, il n'eût pu recourir à de tels subterfuges * il aimait mieux mourir que vivre d'illusions. — L'art n'était-il donc pas une illusion aussi ? — Non, il ne devait pas l'être. La vérité ! La vérité ! Les yeux grands ouverts, aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, son infortune en face — et rire ! »

Qu'est-ce donc que la révolte de Jean-

Christophe? Dans une individualité forte, qu'un milieu médiocre n'a pu étouffer, c'est la renaissance victorieuse du génie de la grande race qui nous a donné les âmes profondes, probes et pures des Bach, des Ilaendel, des Beethoven, de tous ceux que Romain Rolland admire le plus au monde, parce qu'il se sent avec eux une parenté spirituelle. Le seul fait qu'il ait choisi pour héros un musicien né en Allemagne et doué de toutes les plus nobles qualités de sa nation, ne montre-t-il pas assez que l'auteur de Jean-Chrislophe sait rendre pleine justice à celte nation? Et les Allemands ne s'y sont point trompés. Les plus clairvoyants d'entre eux en ont témoigné de la manière la plus claire. Dans une lettre ouverte publiée par le Berliner Tagblall^ le poète etcritique bien connu, Stefan Zv^eig, a adressé à Romain Rolland, au nom de tout le public allemand cultivé, des félici-

talions chaleureuses, pour l'achèvement de sa grande oeuvre (i). « L'Allemagne, dit-il, ne doit pas rester muette en ce jour, car, mieux qu'aucun autre Français, Romain Rolland, vous avez cherché, avec équité et bienveillance, à faire mieux comprendre aux intellectuels de votre pays Tâmeallemandeetla culture artistique allemande... J'ai le sentiment que ce livre a plus fait pour rapprocher de nous la jeunesse française que tous les diplomates, tous les banquets et toutes les associations. » A une Allemagne dégénérée, Jean- Christophe oppose le pur génie allemand.

De même qu'à la France de la « Foire sur la place », il oppose la vraie France.

(1) Brief an Romain Rolland von Stefan Zweig. Berliner Tagblaîîy 22 décembre i9d 2. (Voira l'Appendice un extrait de cette lettre.)

Après le mensonge allemaind, en effet, Jean-Christophe va connaître le mensonge français. Expulsé de son pays, à la suite d'une rixe où l'a entraîné son caraetère généreux, le jeune héros part pour Paris.

Il se tourne vers la France, qui est, nous dit l'auteur, « l'éternel recours de l'Allemagne en désarroi ». Ce point mériterait d'être développé. Les deux volumes intitulés la Foire sur la place et Dans la maison^ sont une peinture de la société française en deux grandes fresques, l'une

toute en ombre, l'autre toute en lumière.

Au point de vue artistique, nous préférons les premiers volumes. Ici, Romain Rolland a suivi une méthode d'exposition trop didactique. Alors que, dans la réalité vivante, les divers éléments d'une société, mauvais ou bons, sont confondus et doivent être observés simultanément, ils nous sont présentés les uns après les autres, par chapitres bien délimités (i) : le monde musical, le monde des lettres, le théâtre, la politique, les femmes, la société israélite, etc.

(1) Il faut observer toutefois, que la société française est vue ici à travers le tempérament de Jean- Christophe. Avec son caractère porté à l'outrance, le jeune et fougueux musicien allemand doit nécessairement être einseilig, comme disent ses compatriotes, c'est-à-dire ne voir jamais les choses que d'un côté. Il verra donc la France d'abord superficiellement, tout en laid, ensuite plus à fond, tout en beau. Psychologiquement, cela peut se justifier.

Il se peut que la seconde partie de Jean-- Christophe dépasse les cadres généralement assignés au genre du roman. Cela importe peu à l'auteur. 11 a pris soin de nous en prévenir. Son but a été de dire la vérité sur* Télat actuel de son pays. Et nous ne croyons pas que nul avant lui Tait fait avec cette courageuse franchise et cette perspicacité. Et d'abord, qu'estce que cette « foire sur la place » où il nous introduit, avant de nous faire pénétrer « dans la maison » ? C'est le monde que voient d'emblée les étrangers débarquant à Paris : hommes du jour, gens de théâtre, écrivains du boulevard, journalistes, financiers, députés, brasseurs d'affaires, femmes à la mode, demi-mondaines ou mondaines équivoques; ces gens que l'on voit partout, dans les fêtes données en de somptueux hôtels, aux premières représentations, au pesage, dans les grands

restaurants, faisant tant de tapage et soulevant tant "de poussière qu'on n'aperçoit qu'eux et qu'ils ont' la prétention de représenter la France. L'âpre satire de Romain Rolland ne craint même pas de s'attaquer directement aux puissants du jour, en les désignant parfois d'une manière fort claire. Besogne répugnante peut-être, mais salutaire. Il faut savoir gré à celui qui a osé Tentreprendre. Il nous a donné une œuvre de grand courage et de grande bonne foi, amère, hautaine et loyale. Elle étonne au premier abord, elle détonne au milieu de la veulerie ambiante. On Ta jugée maladroite, exagérée, antipatriotique. Pour nous, au contraire, elle est la voLx même de la vraie France, de celle qu'on ignore trop, parce qu'elle se laisse trop ignorer.

Et elle est sa revanche : un effort énergique tenté par le pur génie de la race pour

reprendre conscience de sa force en face des déracinés et des métèques parisiens qui prétendent faire la loi au pays.

De ce^ monde cosmopolite, formé par des aventuriers de toute race, se dégage « une odeur de cadavre mélangée de pastilles du sérail ». Ce qui frappe surtout Jean- Christophe, c'est la suprématie de la femme.

Elle tenait une place absurde^ démesurée.

Il ne lui suffisait plus d'être la compagne de V homme. Il ne lui suffisait même pas de devenir son égale. Il fallait que son plaisir fût la première loi pour elle et pour Vhomme, Et V homme s'y prêtait. Quand un peuple vieillit ^ il abdique sa volonté^ sa foi,, toutes ses raisons de vivre ^ dans les mains de la dispensatrice du plaisir. L'éternel féminin a toujours exercé une force exaltante sur les meilleurs ; jnais^pour le commun des hommes et pour les époques fatiguées ^ il y «, comme Va dit quel-

qiCun^ un autre féminin tout aussi éternel qui les attire en bas. Celui-là était le maitre de la pensée parisienne^ lé roi de la Republique.

Un art particulier exprime cette société efféminée, un art raffiné et morbide, produit de cette prostitution cérébrale que Jean-Christophe retrouve partout, et dans laquelle il découvre un mensonge français qui lui fait bientôt oublier le sentimentalisme hypocrite de ses compatriotes allemands : le mensonge de Fart pour Tart, un mensonge paré, plâtré, portant des robes de soie sur des dessous malpropres, parfumé au musc pour dissimuler une odeur suspecte ; une « débauche inféconde de la pensée et des sens » ; de petites âmes froides et fades qui s'agitent dans Timpuissance... est-ce donc là le peuple français ? Non, ce n'est que la cohue d'un

champ de foire, quelques milliers de charlatans, d'histrions et de filles de joie qui s'agitent et s'étalent si bien qu'on ne voit plus qu'eux. 11 y a pourtant autre chose :

Il y a la France.

En dépit de cette pseudo-élite qui s'est emparée de Paris, la vieille terre des Gaules a encore une inépuisable réserve de foi, de dévouement, d'honnêteté laborieuse. Elle la cache bien, comme la bonne semence sous la terre hersée. 11 faut la chercher chez les vrais artistes, les poètes, les savants désintéressés, chez les humbles surtout qui vivent pour faire leur devoir, simplement et sans gloire. C'est par ces héros incoimus que la nation vit, répare ses désastres et prépare son avenir. Olivier et Jean-Christophe apprennent à connaître quelques-unes de ces vies obscures et fécondes dans la maison banale où ils occupent deux mansardes. 11 y a là, à tous

les étages, de braves gens, appartenant à des clans divers, murés dans leurs petites demeures, dans leurs préjugés, dans leur fierté ombrageuse, s'ignorant les uns les autres et se tenant mutuellement pour suspects, alors qu'ils sont de la môme famille de bons Français et qu'ils devraient s'unir contre Tennemi commun.

C'est là ce qui surprend Jean-Christophe : cet isolement volontaire des gens de bien, cette atmosphère d'universelle méfiance, cet éparpillemeht des forces vives de la nation. « Comme ils sont seuls ! »

s'écrie-t-il. Seuls, les paysans dans leurs petits lopins, soigneusement clôturés de murs et de haies vives ; seuls, les Parisiens cantonnés dans leurs appartements bien clos ; seuls, ses voisins qui ne répondent qu'en hésitant à son salut et à son sourire. Jean-Christophe s'indigne de voir tous ces bons et authentiques Fran-

çais douter de la puissance de leur effort.

Il ne comprend pas Tidéal qu'ils se font d'une indépendance tout intérieure, ignorant la valeur de Tefifort solidaire :

« Je ne vous jcom prend s pas, leur crie-t-il, vous êtes dans le plus beau pays, vous êtes doués de la plus belle intelligence, du sens le plus humain, et vous ne faites rien de tout cela , vous vous laissez dominer, outrager, fouler aux pieds par une poignée de drôles. Soyez vous-mêmes, que diable !

N'attendez pas que le ciel vous aide ou un Napoléon ! Levez-vous, unissez-vous ! A l'œuvre tous ! Balayez votre maison ! »

(( Balayez votre maison ! » C'est précisément ce qu'a voulu faire Romain Rolland.

Et que l'on nous dise où l'on trouverait en Europe, ou ailleurs dans le monde, des écrivains capables de juger leur propre nation avec cette perspicacité et cette absence totale d'amour-proprechauvin? On

peut tout espérer d'un peuple qui, ayant profité de la dure et saine leçon de la défaite, est capable d'entendre si distinctement la voix grave de la vérité. Des réserves d'énergie latente sontenlui. Elles peuvent apparaître brusquement dans une de ces bourrasques de passion qui, si souvent déjà, ont soulevé la France au-dessus d'ellemême et stupéfié le monde. Un jour que des bruits de guerre ont couru, Jean- Christophe est surpris de voir tous les Français qui l'entourent transformés du jour au lendemain. D'un commun accord, ils sortent de leurs petites cellules bien closes. On dirait une fourmilière où lona planté un bâton. Les rancunes, les méfiances, les discussions byzantines sont oubliées. Les antimilitaristes eux-mêmes se disposent à courir aux armes. 11 semble que la nation tout entière se ramasse sur elle-même pour voler à la frontière, d'un

élan unanime et formidable. Et Jean- Christophe, mis au ban par ses voisins, sent bien que la France veille et qu'elle n'est pas près de périr. Ces pages, où l'on sent passer le souffle d'un ardent patriotisme, avaient été écrites avant l'alerte d'Agadir. Elles ont été prophétiques.

De même que Jean-Christophe personnifie le pur génie de l'Allemagne, Olivier représente l'esprit vivace de la vraie France. A une époque indécise et trouble, ses souffrances sont celles de son pays.

Il lutte avec courage, s'efforçant de soulever le fardeau écrasant qui pèse sur lui et sur toute sa génération. Et ses efforts ne sont pas vains. Il est le petit coq gaulois perdu dans la nuit. Son chant annonce l'aube d'une nouvelle journée.

Lorsqu'après un long exil, Christophe revient à Paris, il découvre, avec joie, que son ami a été un précurseur. Une France

rajeunie se lève, vaillante, pleine de confiance en Tavenir. La génération qui monte s'est affranchie des inquiétudes de celle qui Ta précédée. Elle est orientée versTaction, et, à l'action elle sacrifie, au besoin, l'indépendance de la pensée. Ayant l'instinct qu'une discipline lui est nécessaire, pour des tâches encore inconnues, elle se groupe en formations compactes.

Elle est sûre d'elle-même, partant intolérante et dédaigneuse pour ses aînés qui cependant luir ont frayé la voie. Qu'importe? Le vieux Christophe est de cœur même avec ceux qui le dénigrent. Il admire « le mystère des résurrections d'une race, qui s'endort épuisée et se réveille débordante, comme un torrent de montagnes au printemps ». Et il écrit à son amie Grazia :

Mon amie^ quel peuple étrange que ces Fran-

çais! Il y a vingt ans ^ je les croyais finis,,* Ils recommencent,,, La France était comme leur Paris ^ pleine de démolitions^ de plâtras et de troiis. Je disais : « Ils ont tout détruit,.. Quelle race de rongeurs! » Une ra£e de castors. Dans Vinstant qu'on les croit acharnés sur des ruines^ avec ces ruines mêmes ils posent les fondations d'une ville nouvelle. Je le vois à présent que les échafaudages s'élèvent de tous côtés.,,

A la vérité, c'est toujours le même désordre français. Il faut y être habitué pour reconnaître, dans la cohue qui se heurte en tous sens, les équipes d'ouvriers qui vont chacune à sa tâche. Ce sont des gens, comme vous savez, qui ne peuvent rien faire sans crier sur les toits ce qu'ils font. Ce sont aussi des gens qui ne peuvent rien faire sans dénigrer ce que les voisins font. Il y a de quoi troubler les têtes les plus solides. Mais quand on a vécu, ainsi que moi, près de dix ans chez eux, on n'est plus dupe de leur vacarme. On s'aper-

çoit que c^est leur façon de s'exciter au travail. Tout en parlant^ ils agissent: et chacun des chantiers bâtissant sa maison^ il se trouve qu^à la fin la ville est rebâtie. Le plus fort ^ c'est que V ensemble des constructions n'est pas trop discordant. Ils ont beau soutenir des thèses opposées^ ils ont tous la tête faite de même. De sorte que sous leur anarchie, il y a des instincts communs, il y a une logique de race qui leur tient lieu de discipline et que cette discipline est peut-être, au bout du compte, plus solide que celle d^un régiment prussien.

Cette renaissance de l'énergie et de la joie de vivre n'est pas Tapanage de la France seule. Jean-Christophe Tavaitconslatée également chez ses jeunes amis d'Italie. Et il salue l'ascension du monde vers le bonheur. Ainsi s'achève, par un hymne triomphal, la tragédie d'une gênération. Se tournant vers ceux qui entrent

dans la carrière, avec un bel entrain, Romain Rolland leur dit: « Hommes d'aujourd'hui, jeunes hommes, à votre tour!

Faites-vous de nos corps un marchepied et allez de l'avant. Spyez plus grands, et plus heureux que nous, w En terminant son œuvre, il la dédie : Aux âmes libres — de toutes les nations — qui souffrent, qui luttent, et qui vaincront. ,

Par une peinture véridique de la société contemporaine en France, en Allemagne et en Italie (i) ; par sa diffusion dans le monde entier, par l'esprit même qui l'inspire, Jean-Christophe est une œuvre d'un caractère européen, et l'on peut dire qu'elle, est par là unique de son espèce. Il faut bien le reconnaître: si, au point de vue strictement français, les écrivains les plus notoires de Paris peuvent trouver avan-

(i) Dans la Nouvelle Journée.

EN FRATSCE 201

tage à suivre le mouvement nationaliste ou « traditionaliste » à la mode du jour, ils y perdent beaucoup en autorité et en influence au delà des frontières de leur pays. Cela va de soi. Du dehors, on peut encore admirer quelques-uns d'entre eux, comme artistes. Je n'en vois guère, dans ce clan-là, qui aient une action appréciable sur le mouvement général des idées en Europe. N'y a-t-il pas là un regrettable abandon d'une tradition française qui est au moins aussi glorieuse et aussi ancienne que les autres? On peut la faire remonter, en littérature, à la Chanson de Roland, où la France est représentée comme ayant une mission universelle, celle de marcher contre les infidèles, à la tête de la chrétienté. Et en tous temps il y a eu des esprits supérieurs qui sont restés conscients de cette mission.

D'instinct, Romain Rolland se rattache

à cette France d'esprit universel. Dans son enfance solitaire, à Clamecy, il lisait avec ardeur les philosophes du dix-huitième siècle, lesquels se sont efforcés de penser et d'agir non pour la France seulement, mais pour Thumanité. Il dévorait aussi les chefs-d'œuvre de Shakespeare, et Shakespeare est encore aujourd'hui son maître préféré. La large culture reçue à l'École normale a développé cette disposition d'esprit. Aujourd'hui, Romain Rolland est l'écrivain français qui connaît le mieux les idées et les aspirations de la « Jeune Europe ». S'il aime la montagne suisse, s'il y revient chaque été, c'est que, comme son Jean-Christophe, et comme tant d'esprits altérés de liberté « qui suffoquent dans le cercle étroit des nations ennemies », il y cherche un coin de terre « où Ton puisse respirer au-dessus de l'Europe ».

« L'Europe littéraire devient inhabitable », m'écrivait-il, le 17 février 1911, en faisant allusion à des « querelles dignes du Lutrin^ mais sans bonne humeur » qui se déchaînaient alors à Paris^ à Genève et en divers autres lieux. Et il ajoutait: « De tous côtés, de France, de Pologne, d'Italie, de Hongrie (pour ne pas parler des autres peuples), montent des voix furieuses qui crient : Nous avons la vérité. Hors de nous, nul ne l'a. Nul n'a le droit d'exister qu'avec notre consentement. Nous sommes la civilisation, nous sommes rhumanité. Le reste, un ramassis de sauvages^ faits pour être nos esclaves !

Lorsque nous parlons, que les autres se taisent !... Et le plus souvent, ils n'ont rien à dire que : Moi, moi, et encore moi...

Je crains que le monde n'ait besoin d'une rude leçon, — un grand danger commun qui fasse sentir à tous le peu qu'ils pè-

sent dans réternel ou dans le néant. »

Parvenu à la fin de sa carrière, nous voyons Jean-Christophe aussi hostile que possible à la « grande peste de Torgueil nationaliste, qui, de proche en proche, gagne toutes les nations d'Europe ». Pour lui, il se sent incapable de tant d'étroitesses et de haines si aveugles. Il est né en Allemagne et a été éduqué par la France.

Et il s'en est bien trouvé. « Originaire de ces pays du Rhin où se mêlent, en un flot, deux civilisations, il avait eu, dès son enfance, nous dit Romain Rolland, l'instinct de leur union nécessaire. Plus il était riche de rêves germaniques, plus il avait besoin de la clarté d'esprit et de Tordre français. De là, que la France lui était si chère. Il y goûtait le bienfait de se connaître mieux et de se maîtriser. Sous la menace constante des formidables conflits qui peut-être éclateront demain, il est dans

la situation d'esprit du sage de Weimar en i8i3. Et il répète la parole goelhéenne:

(( Quand on est parvenu à un certain degré de Tânie, on ne connaît plus de nations, on ressent le bonheur ou le malheur des peuples voisins comme le sien propre ».

Les violences de la Révolte et de la Foire sur la place ^ les critiques beaucoup plus modérées que, dans sa Nouvelle Journée, Romain Rolland adresse à la jeune France et à ritalie contemporaine, pour laquelle il a une vraie sympathie, tout ce côté de satire sociale n'est pas encore ce que Jean-Chrislophe nous a apporté d'essentiel. Pour comprendre le sens profond de Tœuvre, il faut creuser plus avant et mettre au jour sa signification religieuse. En renversant les idoles du jour, Romain Rolland

a voulu, aux côtés de quelques-uns de ses frères en pensée, travailler à restaurer le temple du vrai Dieu. On sent en lui le sens du divin. Mais il tient à ne s'immobiliser dans aucun dogme formulé une fois pour toutes. Intuitif de tempérament et non logicien, il garde sans cesse une fenêtre ouverte sur Tinconnu. Ce serait une erreur de chercher à extraire de Jean- Christophe^ oeuvre d€ vie, une doctrine nettement définie. Rappelons-nous toutefois cette confession de foi philosophique, ce credo quia verum, qu'avait écrit l'étudiant de TEcole normale, pour mettre fin à des doutes stérilisants et formuler les croyances sur lesquelles il voulait désormais fonder sa vie (i ). Romain Rolland n'a pasabandonnécette foi de jeunesse fondée, en particulier, sur l'ancienne philosophie

(1) Voir plus haut, p. 26.

grecque. Et peut-être, dans cinquante ans, quelque candidat au doctorat es lettres pourra-t-il prendre pour sujet de thèse :

De Vinfluence d'Empédocle sur « Jean- Christophe ».

L'œuvre, en tout cas, est animée d'un grand souffle panthéiste. Et, dans son rythme général, . on discernerait l'alternance de ces deux principes éternels de TAmour et de la Haine qui tantôt se séparent et, par leurs luttes, engendrent la vie, tantôt se réunissent dans l'harmonie suprême de la bienheureuse Sphère.

C'est, pour Empédocle, la loi de l'Univers, comme la loi de chaque vie individuelle.

Ainsi, par sa naissance, Jean-Christophe sort de la paix inconsciente, pour entrer dans le monde de la douleur et de la lutte. Enfant, jl est encore à demi plongé au sein de l'onde infinie et calme d'où il vient. Et cette force divine est personni-

PIIILOSOniIE DE (( JEAN-CHRISTOPHE )) 209

fiée par le Rhin, qui devient un être bienfaisant, veillant sur le nouveau-né et le berçant de son perpétuel murmure.

,..Le fl&uve gronde. Dans le silence^ sa voix monte toute-puissante ; elle règne sur les êtres. Tantôt elle caresse leur sommeil^ et semble près de s'assoupir elle-même^ au bruissement de ses flots. Tantôt elle s'irrite^ elle hurle^ comme une bête enragée qui i^eut mordre. La vocifération s'apaise : c'est maintenant un murmure d'une infinie douceur, des timbres argentins comme de claires clocJiettes^ comme des rires d'enfants^ de tendres voix qui chantent., une musique qui danse. Grande voix maternelle qui ne s^ endort jamcds! Elle berce V enfant, ainsi cpielle berça pendant des siècles, de la naissance à la mort, les générations qui furent avant lui ; elle pénétrée sa pensée, elle imprègne ses rêves, elle l'entoure du manteau de ses fluides harmonies, qui V envelopperont encore, quand il sera couché

i^m^^SSESBBaÊ^BSSSSÊÊiaatâBSA

dans le petit cimetière qui dort au bord de Veau et que baigne le Rhin,,.

Il semble que ce soit la voix du Rhin qui éveille le génie de Jean-Christophe.

Son éducation se fait au contact des hommes. Il faut qu'il subisse la loi du perpétuel combat. Par la révolte, sa force se manifestera. Il se lancera à corps perdu dans le flot amer et tumultueux de la vie.

La Foire sur la place estlapogée de cette période de lutte. Jean- Christophe foule aux pieds tout ce qui s'oppose au libre développement de sa personnalité. A la vie, à ses lourdes tâches, à ses douleurs, il dit (( oui ! » joyeusement. Il y a alors du nietzschéisme en lui. {]ne. grande force d'orgueil le soutient. Il faut que cet orgueil soit brisé pour que la vérité se manifeste à lui. C'est le sujet du Buisson ardent. Entraîné par une passion sensuelle pour une

Bàloise qui est une faunesse, mal domptée parla rigide discipline protestante, il trahit Tami qui lui avait donné un asile. A une heure où il se trouvait faible, désespéré par la mort d'Olivier, sa volonté a fléchi.

Il a été emporté par un vent de folie. Pourquoi cette folie?

Parce quHl y a une âme cachée^ des puissances aveugles^ des démons que chacun porte emprisonnés en soi. Tout notre effort^ depuis que Vhumanité cviste^ a été d'opposer à cette mer intérieure les digues de notre raison ou de nos religions. Mais que vienne une tempête {et les âmes les plus riches sont les plus sujettes aux tempêtes) , que les digues aient cédé^ que les démons aient le champ libre, qu'ils se trouvent en présence d'autres âmes que soulèvent des puissances semblables,,, ils se jettent Vun sur Vautre, Haine ou amour? Fureur de destruction mutuelle? — La passion, c'est V âme de proie.

Haine ou amour ? C'est la lutte des deux éternels éléments. C'est Aphrodite, féconde et meurtrière, qui a fait connaître aux amants son pouvoir redoutable.

Tombé dans un abîme de détresse morale, Christophe va y trouver la vérité.

Comme une bête blessée, il se cache, loin de tous les regards, dans une ferme du Jura. Mais, en même temps, par la souffrance, et par son humiliation, il est a châtré de Tégoïsme humain ». Son cœur allier s'ouvre à la pitié pour la souffrance infmie de tous les êtres. Il pénètre jusqu'au fond de la tragédie de l'Univers.

Et il voit que ce splendidc Univers est un champ de carnage. La mêçne puissance de destruction qui les a anéantis, Anna et lui, est partout à l'œuvre. Partout la Haine fait son œuvre, nécessaire à la conservation de la vie. L'homme tue froidement. Les animaux s'entre-dévorent. Les

plantes sont entre elles comme des bêtes féroces. Oui, la foi'êt elle-même, si paisible pour le passant distrait, apparaît aux yeux de Jean-Christophe comme une mêlée silencieuse (i), où, lentement, les arbres s'enlacent, s'étouffent, griffent les racines de Tennemi, les empoisonnent de leurs sécrétions... a paix de la nature ! s'écriet-il, masque tragique qui recouvre le visage douloureux et cruel de la Vie ! »

Pourtant Jean-Christophe np s'abandonne pas. Il lutte encore pied à pied contre l'ange. Et il sortira vainqueur. Aux approches de Pâques, il est égaré au plus épais de la forêt. La nuit tombe. Le brouillard se lève. Des lichens enveloppent les sapins d'un suaire gris. C'est le silence des profondeurs océaniques. C'est

(i) n faut relire cette page grandiose et terrible qui fait songer aux dernières strophes de la Maison du Berger de Vigny. Voir Buisson ardent, p. 310.

la mort de tout. Soudain la forêt tressaille. De son souffle chaud, le foehn du printemps vient réveiller la terre. Et le cœur de Christophe renaît aussi. Le jour de la résurrection s'est levé pour lui. Dans le vent qui passait, il a entendu la voix de son Dieu.

Un dialogue d'une grandeur biblique s'engage entre Jean-Christophe et le Dieu inconnu, qui, après l'avoir abandonné, lui est revenu. Dieu rappelle celui qui s'était égaré, afin qu'il combatte à ses côtés.

— (( Je ne suis pas tout ce qui est, dit la voix de Dieu. Je suis la Vie qui combat le Néant, Je ne suis pas le Néant. Je suis le Feu qui brûle dans la Nuit. Je ne suis pas la Nuit. Je suis le Combat éternel; et nul destin éternel ne plane sur le Combat. Je suis la Volonté libre qui lutte et brûle éternellement. Lutte et brûle avec moi. . .

PHILOSOPHIE DE « JEAN-CHRISTOPHE )) ti^

(t II faut toujours combattre. Dieu combat, lui aussi. Dieu est un conquérant. Il est un lion qui déifore. Le néant V enserre, et Dieu le terrasse. Et le rythme du comba^t fait Tharmonie suprême. »

C'est, à ce qu'il nous semble, dans ce passage qu'on peut le mieux saisir la nature des idées religieuses de Romain Rolland et voir en quoi elles se rapprochent de la pensée d'Empédocle. Dieu ne se définit pas. Sa nature essentielle ne peut être que pressentie et suggérée par des images. Il est TAmour en lutte contre la Haine, TOrdre en lutte contre le Chaos, la Vie en lutte contre le Néant, la Volonté libre en lutte contre TÉlément. Et, comme chez le vieux philosophe grec, c'est du rythme de . ce perpétuel combat que naît la divine Harmonie, trophée de la divine bataille.

Je remercie le Dieu du vieux Haydn ^ m'écrivait Romain Rolland de Rome, en mai 1912.

Aussi bien^ c'est pour lui que nous combattons : f entends j pour le Dieu^ quel qu'il soit^ catholique, protestant^ ou, comme ceux que je vois icij romain, gf^^c, ou étrusque :

VEsprit de vie est {on le sent mieux à Rome que partout ailleurs) la suprême Harmonie, la Paix après les combats, la Paix que conquerront nos combats.

Comme les grandes âmes païennes et les premiers chrétiens étaient près les uns des autres ! Le bon pasteur du Musée de Latran et les peintures de Sainte- Constance reflètent encore V Olympe ; et je sais des stèles funé raires d' Athènes qu' éclairent les premiers^ et îrès doux rayons de V espérance chrétienne,.,

La bataille divine se poursuit dans Tinfini des siècles, à travers Tinfini de l'Univers. L'évolution humaine en est une péripétie. Dieu appelle, sous les drapeaux de

son armée, les hommes qui sont à lui. La mort le traque lui-même. Ce n'est qu'à coups de victoire qu'il peut se frayer sa voie. L'âme de ce Dieu fort pénètre en Jean-Christophe pour le purifier. Désormais le héros n'est plus seul. Même vaincu, il fait partie de Tarmée qui n'est jamais vaincue. Dieu lutte avec tous ceux qui luttent. Et le combat divin ne s'arrête jamais.

El nul ne peut savoir quelle en sera V issue. Quelle force les vaillants puisent dans cette incertitude ! Savoir que, pour si peu que ce soit, l'issue douteuse de cette lutte gigantesque où le sort de l'Univers est en jeu, dépendra de leur fidélité! Savoir que leurs efforts soutiennent la Vie et l'empêchent de glisser au gouffre du Néant ! Jean- CKristophe retrouve dans ce sentiment une valeur décuplée. Il ne s'appartient plus à lui-même. Il a senti qu'il faut s'humilier devant Dieu, caria volonté humaine

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