La Fin du voyage et la sérénité conquise
Le délicieux épisode d' Antoinette , placé très heureusement au milieu du panneau central, en rompt l'uniformité. Et ce petit livre, qui forme un tout à part, pourrait, ainsi que le Beethoven^ montrer combien Romain Rolland peut avoir, lorsqu'il lé
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veut bien, ies qualités si françaises de concision, de sobriété, de juste mesure.
Sans doute, au cours d'un travail qui s'est poursuivi durant de longues années, l'auteur s'est laissé entraîner à donner trop d'importance à tel ou tel incident. Peutêtre a-t-il écrit avec trop de hâte certaines parties auxquelles il tenait moins qu'à d'autres. Nous souhaitons qu'il puisse, ainsi qu'il en a toujours eu l'idée, remettre sur l'éiabli l'œuvre entière et en limer les bavures.
Car il y a des bavures dans Jean-Chrisiophe, il faut le reconnaître. Romain Rolland est un écrivain tout spontané.
Tel un bon marin, pour qu'il révèle ce qu'il vaut, il faut que le vent souffle en tempête et que la vague d'une violente passion intellectuelle le secoue. Le ton s'élève alors, de l'invective, brûlante d'une haine sacrée, jusqu'au plus haut lyrisme.
l'écrivain 145
Et, sans les chercher, Romain Rolland trouve des formules brèves, martelées, fulgurantes, qui sont d'un grand poète et se gravent à jamais dans l'esprit. Depuis Michelet, on n'avait plus guère entendu en France ces accents-là.
Parfois aussi, il somnole, comme le bon Homère. Certaines parties de récit plus ou moins indifférent, telles qu'il y en a nécessairement dans une œuvre semblable, sont d'une écriture lâchée et donnent l'impression de Tinachevé. Une ponctuation très personnelle et abondante en parenthèses, y est sans doute pour beaucoup. Je ne voudrais pas insister sur des critiques à la portée de tous les maîtres d'école. Car ces défauts, si apparents que tous les commentateurs de Jean-^Christophe les ont relevés, sont le revers d'une rare- qualité- Romain Rolland fait fi de cette habileté dégoûtante dont se parent
tant de grimauds à la tête vide et au cœur sec. Fidèle disciple de Tolstoï, il écrit pour se faire comprendre de tous, non pour complaire à quelques raffinés.
L'art factice des ciseleurs de bijoux en clinquant, ne lui dit rien qui vaille. Il ne veut à sa phrase aucun ornement. Il la laisse courir nue, sortant de son puits.
Elle nous plaît ainsi. Poussée par le mouvement de la pensée, l'expression surgit d'elle-même, si naturelle qu'elle se fait oublier, comme une fidèle servante, pour laisser transparaître Tidée, ingénue et toute claire. Si Vauteur de Jean-Christophe n'est pas toujours égal à lui-même, là où il est vraiment lui-même il est excellent, l'un des rares qui aient le sens de la vraie grandeur et de la beauté non maquillée.
Tout ce qu'il écrit a,^ comme le voulait Vigny, ce ton de vérité qu'on reconnaît avec émotion dans la parole des enfants.
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l'Écrivain 117
« Jean-Christophe, dit-il, ne concevait pas qu'on écrivît pour écrire, qu'on parlât pour parler. Il ne disait pas des mots.
Il disait ou voulait dire des choses. »
Ei dice cose^ voi dite parole.
On peut lui appliquer à lui-même cette parole de Dante, et cela seul suffirait à lui conférer une originalité dans la littérature française d'aujourd'hui. Car la république des lettres est encombrée d'hommes de talent, de trop de talent, qui écrivent pour écrire et qui parlent pour parler, ils écrivent tout ce que le public réclame :
un livre par an, dans la formule du jour.
C'est tout h fait répugnant. Toutes ces vaines paroles, flottant dans l'air, forment un brouillard opaque et puant qui voile les splendeurs de la vie vraie. Romain Rolland est un des rares qui aient la force de dissiper ce brouillard par une puissante projection de lumière crue.
Nous croyons discerner, dans Jean- Christophe^ une esthétique nouvelle, ou peut-être renouvelée, car il serait possible d'en trouver les éléments chez les romantiques. Depuis Flaubert, l'art littéraire français est orienté dans le sens de la perfection minutieuse. On s'arrête au fini du détail, à de petites réussites de phrases.
On modèle des statuettes de proportions élégantes et faites à l'ongle. On travaille comme pour Barbedienne. C'est précisément le contraire du caractère de libre et
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l'esthétique de « JEAN-CHRISTOPHE » 119
large ébauche que le génie emporté de Rodin a imprimé à la sculpture (i). N'y a-t-il pas certaines analogies entre la manière de Romain Rolland et celle de Rodin ? L'un et l'autre font surgir, d'un bloc de marbre fruste, des figures pantelantes de vie. Il semble que ce soit le roc qui les enfante. S'avisera-t-on de regarder à la loupe un marbre de Rodin, ou une page — entre mille autres — de Jean- Christophe ? Ira-t-on mettre le nez tout contre les soubassements cycippéens du palais Pitti?ll est des œuvres d'art qui ne sont pas faites pour les myopes. Que l'on se place à la distance, et l'impression totale s'imposera, avec une force irrésistible.
(1) Même remarque pour la peinture de la jeune école, étudiée avec beaucoup de soin par Romain Rolland, dans sa chronique de la Bibliothèque uni-verselU du !«' janvier 1913.
Ce n'est pas une question de pure forme.
Romain Rolland a en lui le génie de la révolte. Par là il est aux antipodes de ceux qui prêchent aujourd'hui la discipline, « Tordre français » et le retour aux formules du Grand Siècle. Il ne pouvait loger dans de vieux vaisseaux un vin nouveau, en pleine fermentation. Sa croyance dominante pourrait bien être une foi aveugle dans la spontanéité de l'esprit créateur.
Que toutes les entraves soient donc brisées ! Sans doute, sous peine d'impuissance, l'esprit s'imposera à lui-même des lois. Mais il n'en veut pas de factices. Il culbute la Tabulalur de Beckmesser, le T^uistre des Maîtres chanteurs.
En une page significative de \ai\ouvelte Journée, Romain Rolland nous a dit comment, dans l'âme pacifiée de Jean-Christophe, une grande œuvre musicale s'élabore. C'est d'abord une torpeur calme et
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puissante, Tatmosphère alanguie d'une journée chaude, alors que de blancs nuages planent dans le ciel. Dans la ruche, où les abeilles chantent, on entend un bourdonnement d'orgue. Puis, cette vague musique se précise. Le rythme s'établit. C'est le moment où la volonté entre en jeu. « Elle saute sur la croupe du rêve hennissant qui passe et le serre entre ses genoux. L'esprit reconnaît les lois du rythme qui l'entraîne ; il dompte les forces déréglées et leur fixe la voie et le but où il va. La symphonie de l'instinct et de la raison s'organise... » L'œuvre d'art est donc issue de l'instinct, élément féminin dompté et fécondé par la raison volontaire, élément mâle.
Ainsi naît et grandit une symphonie.
Ainsi un roman du genre de Jean-Chrislophe. Son allure est libre, et, en apparence, désordonnée. Nous verrons d'ail-
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leurs que ce n'est là qu'une apparence. Il y a toute une école aux yeux de laquelle l'artiste doit avoir un parti pris et s'y tenir- Le point de vue peut se soutenir. L'auteur de Jean-Christophe a une autre idée de Tart. Il n'admet rien de ce qui limite la création spontanée. Après avoir choisi son thème, il improvise, au grand orgue, sur un clavier d'une étendue extraordinaire. Que de registres il a à sa disposition ! Quelle étonnante variété de tons, du lyrisme le plus exalté jusqu'à un humour familier, à la Dickens (i); de Tobservation exacte des réalités coulumières, jusqu^aux plus hautes idées philosophiques ; de l'âpre satire jusqu'au sentiment poignant de ce « tragique quotidien »
dont a parlé Maeterlinck.
(i) Qu'on songe en particulier à la peinture si amusante et si juste de la vie domestique en AUemagne.
l'esthétique de « JEAi^-CHRISTOPHE » 123
Par-dessus tout, Romain Rolland a le don suprême du romancier : celui de créer de la vie. Il faut bien insister sur ce point et se garder, en étudiant Jean-Christophe^ de ne yoir dans cette grande œuvre qu'un traité didactique. Elle fourmille de personnages bien vivants et saisis en pleine réalité. Il est peu d'écrivains, en particulier, qui aient un sens plus juste et plus délicat de la psychologie féminine, qui connaisse mieux la femme telle qu'elle est, dans son être intime et dans sa vie de tous les jours, et non seulement telle qu'elle se montre à l'heure passagère où elle est transfigurée par l'amour passion.
Nous nous sommes trop habitués à ne voir dans Vunivers que nous^ a dit Romain Rolland (i). Ce n^ est pas seulement Dieu que nous avons fait à notre image ; c^est aussi celle qui^
(i) Biblioîhèque universelle.
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après Dieu — (si je n'étais dans une j*evue aussi grave ^ je me demanderais si c'est après ou avant) — a toujours occupé la première place dans nos pensées. Je suis toujours surpris, quand je relis les meilleurs romans psychologiques de notre temps, ou même les œuvres les plus célèbres du passé, du peu de réalité profonde des personnages féminins, La silhouette en est souvent séduisante, ou frappante ; mais la construction morale est presque toujours fragile et factice ; çà et là des traits justes, épars, contradictoires, sans que r auteur s'efforce de les relier : il semble tout au contraire tenir à cette incohérence qui parait, à des yeux d'homme, caractériser la femme (la donna è mobile...); les types, pour laplupart, se l'amènent à trois : la femme que l'homme voudrait avoir, la femme qu'il croit avoir, la femme qu'il ne peut avoir.
C'est le désir de l'homme, son contentement, ou sa peur, qui s'exprime; ce n'est presque jamais la femme, observée en elle-même, pour
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elle-même, Tai Vimpression de cette cécité morale jusque chez les romanciers russes qui^ plus avant que les autres^ ont pénétré dans Vâme féminine ; plus primitifs ^ plus près de la nature^ ils ont eu quelquefois des intuitions sauvages et saisissantes ; mais^ comme tous les hommes^ ils ne s^intéressent guère qu^à la femme aimante ou aimée : comme si tout Vêtre de la femme gravitait autour de ce soleil unique^ — V amour de V homme!
Romain Rolland a observé la femmeainsi qu'il veut qu'on l'observe : « en elle-même et pour elle-même ». Il l'a vue à tous les âges, dans toutes les conditions, dans toutes les phases de sa vie. On pourrait extraire de Jean-Christophe une galerie de- figures féminines, d'une étonnante diversité. Ne nous semble-t-il pas les avoir connues, tant elles demeurent vivantes dans notre mémoire ? L'ignorante et simple Louisa, aux mains déformées par le tra-
vail, an grand cœur maternel; Minna von Kerich, cette petite Gretchen en jupes courtes, coquette déjà et rouée dans sa naïveté; et la tendre et silencieuse Sabine pour laquelle Mary Robinson (i ) a un faible que nous comprenons ; et Ada, la bonne fille allemande, toute proche de la nature, d'une forte et saine sensualité; et Colette Stevens, vierge perverse, fleur rare et vénéneuse éclose dans la serre chaude du luxe parisien; et la domestique Sidonie, qui, avec sa générosité sans illusions et ses dévouements ombrageux, révèle la première à Jean-Christophe la vraie France qu'il ignore; et la figure féminine la plus fouillée de toutes, peut-être, Jacqueline, si séduisante et si déconcertante, si coupable et si digne de pitié; et la violente et franche Françoise, d'une personnalité
(1) Voir à l'Appendice.
l'esthétique de « jeâN'<:hristophe » 137
forte à ce point qu'elle est de taille à tenir tête à « Tours de Germanie »; et la tragique Anna, froide en apparence, secrètement possédée par le démon de la luxure ; et Grazia qui fait songer à la tendresse apaisée de ce vers d'Agrippa d'Aubigné :
Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise,
et celle-là surtout dont le nom est sur les lèvres de tous mes lecteurs, Antoinette, type de jeune fille française, où tant de vérité s'allie à tant de grâce et de noblesse qu'on en chercherait en vain l'équivalent dans la littérature d'aujourd'hui, et même d'hier.
Y trouverait-on également cette compréhension, cette divination de l'enfance, de la toute petite enfance, qui donne à VAube un charme unique? L'auteur prend son héros de bonne heure, dans les langes du nouveau-né. Avec une extraordinaire
puissance d'intuition, il décrit ses premières sensations confuses, au sortir de la nuit de Tinconscient, ses épouvantes, « les hallucinations d'un cerveau à peine dégagé du chaos, la nuit étouffante et grouillante qui Tentoure, l'ombre sans fond, d'où se détachent, comme des jets aveuglants de lumière, des sensations aiguës, des douleurs, des fantômes... >
Et plus tard, dans l'épisode d'Otto, avec quelle chaste délicatesse s'exprime un autre éveil, celui de la puberté qui s'ignore et met dans une amitié passionnée un pressentiment de l'amour l A un écrivain qui tentait d'exprimer tout un monde si nouveau pour des lecteurs français, il fallait bien une forme renouvelée. Il y a en lui une saveur de vie intense et toute chaude.
C'est peut-être là sa qualité dominante, celle qui conquiert d'emblée les lecteursfaits pour le comprendre.
l'esthétique de « JEAN- CHRISTOPHE » 129
Par ses proportions inusitées aussi bien que par la nature de son inspiration, Jean-Christophe se rapproche de certains romans anglais à la mode d'autrefois. Le célèbre auteur à' Anne-Véronique, H. G.
Wells, a relevé cette analogie dans un important article qui. est un véritable manifeste littéraire (i). Wells s'élève contre les prétentions d'une certaine critique qui prétend traiter le roman comme si sa forme était aussi définie que celle du sonnet. On a voulu nous apprendre, ditil, qu'un roman doit être juste assez long pour qu'un gentleman, fatigué par le sport ou par les affaires, puisse, sans effort, le comn>encer après le dîner et le terminer à l'heure du whiskey. Une telle règle pourrait s'appliquer tout au plus à la nouvelle.
(1) Vobjeî et le développement du roman contemporain. Traduction française publiée par le Temps^ le 18 juin 1911.
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Le roman au contrairey ajoute Wells^ est à mon sens une œuvre discursive. Au lieu de se ramener à un seul thème j il constitue toute une tapisserie de thèmes entrelacés. On y est emporté tantôt par tel mouvement d'émotion ou de curiositéy tantôt par tel autre. C'est une œuvte à laquelle il faut revenir. Aussi ne voit-on guère comment on pourrait assigner des limites à son étendue.
La valeur distinctive du roman parmi les œuvres d'art écrites^ repose dans la peinture des caractères^ et le charme d'un caractère bien conçu tient avant tout à la façon dont il est développé. T avouerai que tous les romans de DickenSy si longs qu'ils soient^ sont trop courts pour mon goût... Après Dickens ^ le roman anglais entreprit de se contracter^ de subordonner la peinture des caractères^ à V anecdote y la description au drame.
Aujourd'hui néanmoins bien des signes me prouvent^ à ma vive satisfaction^ que cette phase de rétrécissement et d'amoindrissement
l'e&THÉTIQUK de « JKAN-CHRÏSTOPHE » 431
touche à sa fin et que tout nous encourage, à rei>enir à une forme de roman plus libre et plus spacieuse. Ce nouveau mouvement est en partie (V origine anglaise; il représente en Angleterre une révolte contre une certaine conception étroite et paralysante de la perfection artistique^ et un retour à la liberté de la forme ^ au vagabondage de la pensée^ à ce goût pour le chemin des écoliers que Von trouve dans le vieux roman anglais, tel que Tristram Shandy et Tom Jones. Mais ce mouvement vient aussi de V étranger et tire ses meilleurs encouragements d'entreprises audacieuses et originales telles que celle de M, Romain Rolland dans son Jean-Christophe.
Il ne serait pas difficile de découvrir dans la littérature française des romans répondant à la définition de Wells : Le Pantagruel^ le Grand Cyrus^ la Nouvelle Héloïse^ les Misérables^ ou encore les quatre volumes de VHisloire contempo-
raine, d'Anatole France (i), pour ne citer que les plus célèbres. Wells se réclame même de Bouvard et Pécuchet, « ce chefd'jœuvre sombre et joyeux d'abondance intellectuelle ». Si bien que Flaubert serait le précyrseur du roman « dilaté » , aussi bien que du roman « concentré )i.
Certes, nous n'irons pas dire que le premier soit supérieur au second. Nos préférences personnelles iraient à l'art plus sobre qui nous a donné Madame Bovary ^ Noire Cœur, Thaïs, ou Colette Baudoche. Mais, puisque l'esthétique de Romain Rolland correspond à sa nature intime, elle est, par cela même, justifiée.
Et n'est-ce pas un signe de la richesse et de la complexité du génie français, que
(1) Voir à l'Appendice, l'ingénieux rapprochement établi par M.Thibaudet, dans \si Nouvelle Revue Française, entre Jean-Chrislophe et VHisîoire contemporaine d'Anatole France.
l'esthétique de « JEAN-CHRISTOPHE )) 133
de pouvoir enfanter des œuvres si dissemblables?
On n'enclôt pas dans le cercle étroit d'une définition le génie d'une grande race. Et ce serait un bien pauvre écrivain, celui qui se mentirait à lui-même, pour se conformer docilement à une « tradition > contrecarrée, d^ailleurs, par d'autres traditions, non moins vénérables. Romain Rolland n'est pas de ceux qui s'en vont en troupes. Les consignes intellectuelles ne sont pas faites pour lui. Il a une passion dominante : celle de l'indépendance. Le rôle de caporal instructeur des recrues de lettres ne lui conviendrait pas. A une
revue de jeunes (i) qui avait « enquêté »
. sur son œuvre, il écrivait récemment :
« J'estime que mon œuvre est à peine commencée. Jean-Christophe est l'homme qui
(1) Ombres el formes, décembre 1912.
marehe : il lui manque encore la tète.
Patience ! Laissez-moi le temps de dire ce que j'ai à dire. Je n'ai jankais fait partie d'aucune « école » ; et J'espère bien qu'aucune école ne sortira de moi. S'il en était autrement, je renie d'avance quiconque se réclamerait de Romain Rolland.
Je prie qu'on ne Yoie pas dans cette déclaration un sentiment d'orgueil, qui est loin de ma pensée, mais la passion de la liberté, pour les autres comme pour moi. »
Voilà qui est d'un bon exemple à une époque où tant d'artistes ou d'écrivains, qui pourraient mieux employer leurs jeunes années, ratiocinent au lieu de créer, ne se sentent rassurés que quand ils se sont collé dans le dos une étiquette en ismey et lancent, du haut de leur fatuité de . forts en thème, l'excommunication majeure contre quiconque est assez osé pour ne
l'esthétique de « JEAN-CHRISTOPHE » 135
pas adopter le guide-ânes qui les guide eux-mêmes.
De bons apôtres voudraient transformer en séminaire la vieille bâtisse que nos pères appelaient « le Temple des Muses ». Ne vaudrait-il pas mieux en faire une abbaye de Thélème, au fronton de laquelle on inscrirait, en lettres d'or, le seul mot d'ordre qui vaille : Fais ce que voudras? •
Dans cette œuvre si complexe qu'est Jean-Christophe , on peut discerner une idée directrice dont l'équivalent se trouve-
rait, croyons-nous, chez Emerson. Le génie, aux yeux de Romain Rolland, est une émanation du Dieu caché. On doit reconnaître en lui le voyant, le prophète auquel ce Dieu se révèle spontanément et qu'il est chargé de révéler aux hommes.
M.Maurice Barrés l'a dit avec sa précision habituelle dans une revue de jeunes (i) :
(1) Ombres eî formes. Album mensuel inédit d'Art libre et de Critique. Figuière, Paris. Décembre 1942. Enquête sur Romain Rolland.
« Romain Rolland a toujours voulu nous montrer, qu'il les prenne dans l'histoire ou dans ses propres songeries, ceux en qui il y a de la divinité (pour employer une grande expression sortie en un jour de bonheur de la bouche impure de Mirabeau) , et cela seul déjà place au premier rang l^&uteur de Jean-Chrislophe »... Dans l'histoire ou dans ses propres songeries :
En effet les biographies de héros, et surtout le Beethoven^ le Michel-Ange^ le Tolstoï^ expriment, sous une forme différente, la même pensée qui a inspiré Jean- Christophe. Pour bien comprendre cette pensée, nous ne pouvons les négliger.
Le Beethoven est, en quelque sorte, la préface de Jean-Christophe. A lire les premiers volumes, l'Aube et le Matin^ on pourrait penser que le héros est un Beethoven revenu au monde à l'époque actuelle. Il naît, lui aussi, d'une famille
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dWigijQe flamanide^ dans une Yille 4es bords 4u Rltia, -où il n'est pas «difficile de reconnaître la vieille cité de Bono- Romaia RoUaii'd airait fait un séjour dans cette contrée en 1901, aia moment où furent organisées à Mayence ée grandes soienniiés beethoveniennes, il avait revécu en pensée les années d'enfance du futur Moïsie de la musique moderne. Il avait gravé dans sa mémoire les paysages rhénans, que nous trouverons décrits avec tant de charme dans VAabe. Le fleuve qui, dans ses eaux vertes roule J'or purde la poésie allemande, avait exercé sur lui sa fascination (1). Dès maintenant, ilTassociait à La vie et k lart de l'auteur de la Neuvième.
(1) Romain Rolland 'connaissait du reste le Bhin depuis le i-emps de sa jeunesse-: « J'ai la passion da Rhin, m'écrivait-il. Je l'ai aimé dès le premier jour que je l'ai vu. Il n'y a presque pas d'année que je ne le revoie. Je Pai, pour ainsi dire, suivi, de la source à l'embouchure, x)
Et il écrivait à la Revue de Paris (\) quelques pages par lesquelles il préludait à ses ceuvres futures : « L^image ée Beethoven, disait-il, flotte toujours sur la vallée du Rhin où se sont écoulées ses vingt premières années, auprès du grand fleuve qui lui ressemble, « unser Vaier Rhein «^ comme il l'appelle, « notre père le Rhin », si vivant en effet, presque humain, pareil à une âme gigantesque, où passent des pensées et des formes innombrables, — nulle part plus beau, plus puissant et plus doux qu'en la délicieuse Bonn, dont il baigne les pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante^ > Le génie de Jean-Christophe, nous le verrons tout à l'heure, s'éveillera au
(1) Les fél-es de Beethoven. Revue de Pétris^ 45 mai 1901. Cet article est Tébauche delà biographie de Beethoven, publiée deux ans plus tard dans les Cahi^^t de ta quinzaine. .
murmure de cette « grande voix maternelle > du fleuve, qui avait bercé la petite enfance de Beethoven. Il a, lui aussi, pour père un musicien de la Cour, pour mère une femme du peuple. Les plus cuisantes blessures d'amour-propre ne lui sont pas épargnées. On l'exhibe comme un petit prodige, on lui fait donner des concerts dans un costume ridicule — pareille aventure était arrivée au petit Beethoven; — on lui dicte une lettre d'une écœurante platitude adressée au grand-duc, reproduction presque identique d'une supplique écrite par Beethoven dans des circonstances semblables. Jean-Christophe a également une jeunesse déprimée par les soucis matériels. Il a à lutter contre la sottise de son milieu et ne trouve de refuge que dans la tendresse d'une mère à l'esprit simple et au grand cœur, qu'il aime passionnément. Jusque-là, le parallélisme
est complet. Dans la suite de son récit, Romain Rolland emprunte des traits à la vie d'autres génies. Il y a du Jean-Jacques dans Jean-Ghristophe et bien autre chose encore. *
Lorsque le jeune musicien, exilé d'Allemagne, se débat, comme un beau diable, dans la cohue de la Foire sur la place, ses aventures parisiennes font songer à celles de Richard Wagner. Plus tard, à l'époque de sa maturité, le héros tient de Heendel et aussi de Gluck. M. Lucien Maury, le critique si clairvoyant de la Revue poliinique et littéraire y a signalé également (i) la ressemblance qu'il y a entre Jean-Ghristophe et le portrait que Romain Rolland a tracé de l'auteur d'Orphée :
Dans la société, il prenait d'abord un ton
(1) Figures littéraires. Écrivains français et étrangers. Paris, Perrin, 1911.
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guindé et solennel. Mais tout de suMÉ>eil s'emportait. Burney, ^ui vu Haendel et GLuck^ les rapproche pour le caractère : Gluck^ ditil^ est d^une humeur aussi sauvage que Vêtait Haendel^ dont on sait que tout le monde avait peur. Il était libre et irritable^ et ne pouvait sliabituer aux règles de la société. Il appelait crûment les choses par leur nom...
il scandalisait vingt fois par jour ceux qui rapprochaient. Il était insensible aux flatteries^ mais il admirait ses propres œuvres avec enthousiasme. Cela ne V empêchait pas de se juger exactement. Il aimait un petit nombre de gens... >(i)
On peut donc relever dans Jean^hristophe des traits empruntés à 'différents hommes de génie. Mais c'est bien influence de Beethoven qui domine.
L'œuvre entière semble inspirée par
(I) Musiciens d autrefois, p. 'M6.
UB& YIUS KBROÏQUES iU
son esprit. On settt que Romarin RoUand a vécu dans le commerce^ intime de cetîe « grande âme fratemeFle». Il \m doit la révélation d'aune force héroïque, conquise de haute lutte contre le destin :
Càer Beethoven ! s'^écrie-t-il, assez d'autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il est bien davantage que le premier des musiciens.
Il est-la force la plus héroïque de Vart moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami de ceux qui- souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par les misères du monde^ il est celui qui vient auprès de nous^ comme il venait s'assemr aupiana d'une mère en deuil^ et, sans une parole, consolait celle qui pleurait, au chant de sa plainte résignée. Et quand ta fatigue nous- prend de V étemel combat inutilement livré contre la mêdiotrité des nces et des^ vertus,^ c'es-t un bien indicible de se retremper dcms cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une conta-
gion de vaillance^ un bonheur de la lutte ^ V ivresse d^une conscience qui sent en elle un Dieu — Quelle conquête vaut celle-ci^ quelle bataille de Bonaparte^ quel soleil dWusterlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain^ de cette victoire^ la plus éclatante qu^ ait jamais remporté V esprit : un malheureux^ pauvre^ infirme^ solitaire^ la douleur faite homme ^ à qui le monde refuse la joie ^ crée la joie lui-même pour la donner au monde. Il la forge avec sa misère^ comme il Va dit en une fière parole, où se résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque :
La Joie parla Souffrance. Durch Leiden Freude.
Romain Rolland a voulu lui aussi propager celte (( contagion de vaillance » pour nous aider dans les combats sans gloire que chacun doit livrer en silence. « Que ceux d'entre nous qui sont le plus malheureux sachent que les meilleurs de l'hu-
manité sont avec eux (i). » Ayant souffert, eux aussi, et plus que nous, ils sont tout près de nos souffrances. Leurs victoires doivent être les nôtres. A nous de marcher dans la voie qu'ils ont ouverte. Ils nous deviendront des amis fidèles dont nous pourrons, aux heures de détresse, saisir la main tendue. Ne sont-ils pas, au milieu de nous, les ténioins d'un Dieu secourable qui nous appelle à lutter à ses côtés et veut, avec notre aide, acheminer l'humanité à des fins glorieuses ?
Mais les grands génies qui marchent devant nous, en suivant la route marquée dans la nuit par la nuée ardente, n'ont pas tous la force d'âme d'un Beethoven.
Il en est qui, aux heures mauvaises, sont, comme les plus faibles d'entre nous, des êtres de doute et de débilité. C'est ce que
(4) Préface du Beethoven.
Romain .Rolland nous a montré dans son Michel-Ange^ que publièrent, en agoô, la Reuue de Paris et les Ca'hiers de 4a quin^ zavne, La force du fgénie, issu dia Dieu •caché, ne îse manifeste que plus clairement eia un homme sans volonté tel que Michel-Ange. Car celui-là ii';agit pas, il est agi. « Qui ne croit pas au génie, dit Romain Rolland, qui ne sait ce qu'il est, qu'il regarde Michel-Ange. Jamais homme n'en fut ainsi la proie. Ce génie ne semblait pas de même nature que lui : c'était lan conquéraiat qui s'était rué ;en lui et le tenrait asservi. Sa volonté n'y était pour rien, et l'on pourrait presque dire: pour rien, son esprit et son cœur. C'était une exaltation frénétique, une vie formidable dans un corps et une âme tro^p faibles pour la contenir. »
Michel-Ange est la Pythie visitée par Apollon. Possédé par le Dieu qui a eu
LES VîIES HÉJRfOiQUES 147
le caprice de s'incarner en sa faii).lesse, il vit <ians oin état de fureur sacrée. Il .se livre — c'esi le m-ot — à un travail achaa^né et sans joie qui ne lui laisse pas une heure de répit. Et il* n'a pas même la joie de l'œuvre accomplie. Ses entreprises sont gigantesques. 11 n'en achève aucune. Ce labeur forcené le sépare du troupeau des hommes. Comme le Moïse dont il a taillé la formidable effigie, il vit « puissant et solitaire >>. Seul, toujours seul, comme Beethoven, mais plus misérable que lui.
Ce sont les circonstances qui ont rendu Beethoven malheureux. En Michel-Ange, la soufïd'ance est innée. Jamais cette mauvaise compagne ne le quitte d'un pas. Et il est si triste que les hoimmes le •craignent. Le vide se fait autour de lui. Où tro^uverait-il la paix, puisque c'est &on âme «qui est misérable? On le voit faible, tourmenté de mille scrupules, accessible à la peur,
hanté par le spectre de la mort. « Aucune pensée n'est en moi, dit-il à Vasari, où la mort ne soit creusée au ciseau. » Mourir pourtant! Ce serait le seul remède. Les U- morts lui font envie. C'est à eux qu'il s'adresse dans une de ses douloureuses poésies :
Vous n^ êtes plus dans la crainte du changement d'être et de désir,., La suite des heures ne i^ous fait pas violence^ la nécessité et le hasard ne vous mènent pas,,, A peine puis- je V écrire sans envie,,. Ah! faites que je. ne retourne plus à moi-même !
Alors, ne sachant où trouver un refuge, il le cherche, comme il le dit lui-mênie, « dans cet amour divin, qui, pour nous prendre, ouvre les bras en croix w. Aux yeux de Romain Rolland, c'est là une « abdication ». Il l'oppose à la parole libératrice de VOde à la joie. Je crois que Rolland
et c'est un des points où |e me sépare de lui — a une idée insuffisante du christianisme, malgré le profond respect qu'il lui a souvent témoigné. Comme beaucoup d'hommes élevés dans le catholicisme, il voit trop la religion du Christ à travers les vitraux opaques que les moines du moyen âge enchâssèrent dans les baies de leurs cathédrales, pour n y pas laisser pénétrer la clarté du soleil.
Dans la préface du Michel-Ange, nous trouvons une définition du chrétien qui est une demi-confession. Romain Rolland voit, dans le chrétien, une espèce en train de disparaître et que Ton étudiera plus tard « avec un mélange d'admiration, d'horreur et de pitié r>. Sa mission aura été d'embellir le monde par sa grandeur morale, tout en l'attristant. Car la tristesse est son lot. Et sa foi n'est qu'un pis-aller, bon pour celui qui n'a pas su découvrir la
divine joi^ qa-e recèle la vie. A cet te époque — il a p» changer 4:epui'& — Ronaain Roiland considérâ'it la religion du Christ comme étan-t, par définition, pessimiste :
Qui le sentim mieux que nous^ dil-il, qui avons été mêlés ^ enfants^ à ces angoisses — qui avons vu s'y débattre les êtres qui nous sont le plus c/ters, — nous dont la gorge connaît l'odeur acre et enivrante dupessimisme chrétien^ — nous à qui il a fallu faire\ certains jovtrs^ un effort pour ne pa^ céder ^ comme d^ autres, dans les moments de doute^ cou vertige dm Néant divin .
Dieu! Vie éternelle! Refuge de ceux qui ne réussissent point à vivre ici-bas! Foi, qui n'est bien souvent qu'un manque de foi dans la vie, quun manque de foi dans V avenir, un manque de foi en soi-même,, un manque de courage et un manque de joie,,. Nous savons sur combien de défaites est bâtie votre douloureuse victoire,..
LE& VIES IlEROÏQrfiS 151
A mes yeux, on me permettra de le dire, le christianisme peut et doit être tout autre chose qu'une a^bdicatiion. Jésus-Christ luimême n'a-t-il pas été le plus magniûque exemple de ces héros victorieux de la souffrance et de la mort? Et nombreux sont ceux de ses- disciples qui ont suivi, en cela, s<î)n exemple, Paul de- Tarseï, tout le premier. A celui-là aussi on; pouirrait appliquer la devise : « Par la douleur à la joie. » Auprès de cette vie, celle de Beethoven lui-même pourrait paraître douce.
« Souvent, écrivait-il à ses disciples de Corinthe, souvent j'ai vu la mort de près.
J'ai reçu des Juifs, par trois fois, quairante coups de fouet moins un ; j'ai été ba-ttu de verges trois- fois ; j'ai passé un jour et une nuit dans l'abîane. Somnent, dans^ mes voyages, j'ai, été en danger &un les fleuves, en danger des voleurs, en danger de la part de ceux de ma nation, en danger de
la part des Gentils, en dajiger dans les villes, en danger dans les déserts, en danger sur mer, en danger parmi les faux frères. J ai enduré les labeurs et les peines, les veilles fréquemment, la faim et la soif, les jeûnes fréquemment, le froid et la nudité. Sans parler de tant d'autres choses, j'ai tout un courant d'affaires qui m'assiège chaque jour, le souci de toutes les Eglises.
Qui est faible que je n en'Souffre?Qui trébuche que je n'en aie la fièvre? » Et c'est au sein d'une existence semblable qu'il donne à ses disciples, après l'avoir pris pour lui-même, ce mot d'ordre : « Soyez toujours joyeux ! » 11 est bien certain que la consigne de saint Paul n'est pas toujours suivie, et qu'il y a dans le monde pas mal de chrétiens dolents, inquiets du salut de leur âme, dévorés de scrupules stérilisants. Mais ce que l'on peut dire en toute justice, je crois, c'est qu'en étudiant
les vies des chrétiens, on y trouverait à peu près la même proportion d'optimistes et de pessimistes que dans la moyenne de riiumanité. La préface de Michel-Ange ne décrit qu'une espèce de chrétiens. 11 yen a d'autres. Et Romain Rolland, je le sais, le reconnaît lui-même.
Mais ce n'est pas ici, bien entendu, le lieu d'engager une controverse théologique. Nous n'avons aucun goût pour ce genre de débats. Nous devions seulement indiquer l'étape que le i//cAe/-^/zg^emarque dans l'histoire de la pensée de Romain Rolland. Tolstoï et le Buisson ardent en marquent une autre. Nous avons vu que ces deux livres, d'un accent grave et religieux, disons même chrétien, furent écrits à un moment où Romain Rolland venait de regarder la mort en face. Mais nous avons dit également qu'à l'Ecole normale déjà, il s'était passionné pour l'auteur
15î ROMAIN HOfilLAND
&Arina Karénine. Et fe Tolstoï est le témoignage de cette passion^ qui fiit durable. Après toutes les sottises qu^e d^es gens d'esprit ont débitées en France sur le grand solitaire d'Iasnaïa Poliana», c'est un soulagemeatd'en entendre parler ainsi. On a prétendu couper Tolstoï en» deux. Le procédé est commode, mais sommaire. Il' a déjà servi souvent, pour Auguste Comte par exemple. Une fois l'amputation faite, on garde ce qui convient, on rejette le reste. M. Romaij3 Rolland n'admet pas qu'il y ait eu deiTX Tolstoï. « Pour nous, dit-il, il n'y en» avait qn'un», nous l'aimions tout entier. Car nous sentions d'instinct que dans dételles âm-es Bout est li-é. » Pour trauver l'unité de cette grande vie, il n'y a qu'à regarder al^centre. Iln'y a qu'à reconnaître celte évidente vérité que Tolstoï fut, comme son prédécesseur J.-J, Rousseau, un grand génie religieux.
Encore faufil, pour le reconnaîtite, avoir le sentiment de ce qu^'est, en dehors des cadres changeants des Eglises- et desdogmes, la vie religieuse véritable-, c'est-àdire la vie intime des âmes religieuses. Si l'on admet cet axiome, répété à satiété, qu'une religion purement individuelle soit un nonrsen&, on doit bien en conclure que Tolstoï n'eut pas de religion, puisque aussi bien il fut, à» la^ fin, seul de la sienne. Mais alors Jésus-Ghrist lui-même, dans la solitude de Gethsémané, n'eut-il pas non plus de religion, alors que ses apôtres euxmêmes ne le comprenaient pas? Et ne voit-on pas qu'une religion quelconque, fût-elle celle du Christ, du Bouddha» ou de Mahomet, doit, de toute nécessiiié, être née dans une conscience « individuelle » ? Nul ne peut dire encore ce qui est né* dans l'âme de Tols-toK C'est le secret de l'aA^enir. Il' faut souvent bien» des généra bions- pour
que germent les semences jetées au vent par un génie précurseur. A coup sûr peuton affirmer que rien n'est jamais perdu des trésors de la vie de l'esprit. Et ceux-là mêmes qui rejettent les dernières idées de Tolstoï, q'ont-ils pas été éclairés par cette lointaine lumière?
Romain Rolland montre bien de quel éclat elle brille. Et je ne ne crois pas que nul, depuis Gaston Frommel, ait su mieux comprendre cette âme de prophète « affamée de l'éternel ». Rolland n'enseigne pas, il se borne à comprendre. Il comprend jusqu'au fond, avec l'ardente sympathie d'une âme foncièrement religieuse, avec la liberté d'un esprit qui n'a point de dogme à imposer, avec le sens le plus vrai de ce qu'est l'homme toul entier, esprit et chair, grandeur, passions et faiblesses, et encore de ce qu'est l'art, reflet de l'homme. L'art de Tolstoï, c'est tout le
clavier des passions humaines, depuis la sensualité bestiale que nous dévoile ce livre terrible et vrai, la Sonate à Kreutzer^ jusqu'à la ferveur mystique d'un saint Augustin. Et Tolstoï lui-même est grand, moins encore par l'esprit que par cette passion forcenée qu'on voit briller, sous la broussaille des sourcils, dans ses yeux fulgurants et qui, après l'avoir tenaillé toute sa vie, le jeta, mourant, hors de sa demeure.
Ce qui fait surtout la beauté de cette longue vie, c'est d'avoir été un mouvement perpétuel vers l'inaccessible idéal. « Un chrétien, a dit l'auteur de la Sonate à Kreutzer^ ne saurait être moralement supérieur ou inférieur à un autre chrétien ; mais il est d'autant plus chrétien qu'il se meut plus rapidement sur la voie de la perfection, quel que soit le degré sur lequel il se trouve à un moment donné :
458 ROMAirf ROLLAJSD.
ea sorte que la vertu stalionnaire dut pharisien est moins chrétienne que celle du larron, donl Tâme est en plein mouvemen-t vers l'idéal et qui; se repent sur sa croix. »
Romain Rolland nous a décrit la; marche:
ascendante de ce grand disciple du Christs.
Après une jeunesse au. sang chaud, le bonheur à deux^ étape bienheureuse et vite dépassée, que marque l'époque de Guerre el paix; puis, au sein môme du bonheur,, une angoisse mortelle et sans cause, le vertige du néant. C'est l'heure fatale oà l'ivresse de la vie étant dissipée,, tout homme qui n'a pas le don de se mentir à lui-même est bien contraint, ayant passé de la scène dans la coulisse, de voir l'envers horrible du splendide décor de la vie. Ce n'est donc que cela ? Et après? Et que suis-je? Et quel est le sens de ma vie?
Il faut, soUvS peine de la mort de Tâme*,
qu'unne réponse soit donnée., Getile crise décisive fut, chez Tolstoï, tardive,, mais préparée dte longue date. II &e eonvertidi à Tâge où la plupart se cFÎstalIlisent, ayanâ, bien avant 1^ mort, termlaé leur vie. Avecsa persévérante et touchante bonne volonté, le nouveau converti chercha à &e mettre d'accord avec l'Eglise de s^s pères. Ecl vaîin. Alors, pouvant tout supporter, hors le mensoîiaige, il brisa les icônes. Dumêmie coup il devint, le Révolté et l'Apôtre.
« Le salut, dit Romain Rolland, vint! du:
peuple, w Disons que Tolstoï chercha dans le peuple ce qu'il avait en lui : son Dieu. Il ne l'eût point cherché, là ni ailleurs-, s'il n-e l'eût déjà trouvé. Et cette cris€ moraJe décisive ne fut pa«, pour le grand romancier russe, une déchéance d^e*. son talent d'écrivain, niais, au contraire, un rajèunissement. « J'entends démontrer, dit Romain Rolland, que la foi religieuse de
Tolstoï, loin de tuer son génie artistique, la renouvelé. »
De même pour Jean-Christophe. 11 est, lui aussi, un de ces hommes dont l'Evangile a dit : « Ce sont les violents qui l'emportent. » Comme Tolstoï, il a Tamour intransigeant de la vérité. Comme lui, il méprise les habiles, et veut cet art renouvelé par la sève populaire que l'oncle Gottfried (une figure toute tolstoïenne) lui a révélé en lui chantant de vieilles chansons d'Allemagne. Comme Tolstoï, il a une âme a affamée de l'éternel », que les passions troubles de la jeunesse n'ont pu satisfaire. Et, après l'épisode de sa passion sensuelle pour Anna (on songe sans .
cesse en le lisant à la Sonate à Kreutzer)^ il passe également par une crise terrible, où il se trouve inerte, sans volonté, en proie au dégoût et à la terreur de lui-même.
Le vertige de la mort le saisit. « J'étais
semblable, a écrit Tolstoï dans ses Confessions, à un homme égaré dans une forêt, qui est saisi d'horreur parce qu'il s est égaré, et qui court de tous côtés et ne peut s'arrêter, bien qu'il sache qu'à chaque pas il s'égare davantage... » Cette forêt est ici un symbole. Le secours et la délivrance vinrent à Tolstoï un jour qu'il se promenait, en réalité, dans la forêt d'iasnaïa Poliana. « Un jour de printemps précoce, dit-il, j'étais seul dans la forêt et j'écoutais ses bruits. Je pensais à mes agitations des trois dernières années, à mes recherches de Dieu, à mes sautes perpétuelles de la joie au désespoir... Et brusquement je vis que je ne vivais que lorsque je croyais en Dieu. A sa seule pensée, les ondes joyeuses de la vie se soulevaient en moi. Tout s'animait autour, tout recevait un sens. Mais dès que je n'y croyais plus, soudain la vie cessait. —
162 ROMAIN RjDiLLAND
AlQr& q.u'esl-ce qu,e je cherche encore ?. cria ea moi une voix. C'est donc Lui, ce sans qiuoi on ne peut vivre ! connaître Dieu et vivre, c'est la même chose. Dieu> c'est la vi«.... » Dieu c'est la vie. N'est-ce pas,, ea deux mots, TEvangile de Romain Rolland ?
En lisant le Buisson ardent, nous verrons Jean-Christophe égjaré,. lui aussi,, dans une forêt obscure, (i).. Soudain le foehii' se Lève, annonciateur du printemps.
(1) Il n'y a là qu'une analogie toute fortuite et, peut-être, d'autant plu& significative. La course de Jean-Christophe à travers la forêt du Jura bâlois était déjà écrite avant que Romain Rolland songeât au Tolstoï. Et c'est en prenant des notes en vue de cet ouvrage qu'il a lu, pour la première fois, le récit de la conversion de Tolstoï, dans la forêt. La coïncidence ne l'avait pas frappé. Comme je la lui avais signalée, il m'écrivit : « Ce rapprochement m'a stupéfié. Vous me L'avez révélé... En fiai*, la crise da Buisson ardent, je l'ai vécue (moins tragique); et la forêt que je décris existe. Les forêts de Suisse ont tenu une grande place dans Thiistoire die ma pensée. »
LES YIES HEROÏQUES " 463
L'âme de Chri&lophe remaît aussi : car, dans la tempête, il a entendu Dieu qui passait. — « toi! toi ! s'éerie-t41, tu es enfin reyenu ! » Alors une vie nouvelle commence pour lui. Il est un racheté. On est ea droit de voir en lui un libre disciple du Christ, à la manière de Tolstoï, puisque sa vie purifiée sera dès lors une lente ascension et qu'il se mouvra sans relâche « surla voie de la perfection ». Ainsi,.dans le Tolstoï et dans le Buisson ardenly Romain Rolland a écrit des pages d'inspiration toute chrétienne qui Font entraîné bien, loin de la préface du Mkhel-Ange.
Mais,, nous- Le verrons, ce n'est pas làeneo^re, comme nous avions été tentés de le croire y un aboutissement. Ce nest qu'une étape- dans \m voyage auquel aucun) terme m'est assigné.
Les trois grandes- a vies- héroïques » décrites par R(i>main* Rolland, correspondient
donc aux différentes parties de Jean-Christophe : Le Beethoven (1908) à VAube et au Malin {i^ol^) ; \e Michel-Ange (1906) à la fin de r Adolescent (1906), à la Révolte (1906- 1907) et à la Foire sur la place (1908); le 7^o/s/oi" (1911) au Buisson ardent (1911).
Et voyez quelle exacte concordance il y a entre le roman et les biographies ! Chacune des parties de Jean-Christophe semble avoir été écrite sous l'inspiration d'un de ces héros, dont Romain Rolland a déployé « Tétendard glorieux ou sanglant ». Dans VAube et le Matin nous retrouvons, avec les souvenirs tout frais du séjour à Bonn, Beethoven à Tétat pur. L'Adolescent, la Révolte^ la Foire sur la place sont, comme la vie de Michel-Ange, pleines d'inquiétude et d'amertume. Il semble que l'auteur fasse un effort titanique pour soulever un monde qui l'écrase. On découvre chez lui, également, des influences nietzschéennes. Le
Buisson ardent est tolstoïen et chrétien.
Quant à la dernière partie, la Nouvelle ' Journée — journée calme et sereine comme le ciel de Rome au déclin de l'année — elle est placée sous l'invocation d'un génie dont Romain Rolland n'a pas encore écrit la vie : Gœthe.
Que l'on nous comprenne bien : Romain Rolland n'a pas étudié les vies de Beethoven, de Michel-Ange et de Tolstoï pour y chercher des documents en vue de la composition de Jean-Christophe, Sa méthode de travail a été bien différente.
Pour cette œuvre si personnelle, il a tout pris en lui-même. Même au début, il n'a empruntée Beethoven que quelques traits extérieurs. Souvenirs et pensée, Tessentiel est tiré de son propre fonds. Mais il cherchait à entretenir autour de lui Tatmosphère morale nécessaire à la croissance de l'œuvre qu'il créait. Et c'est pour cela qu'il
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pénétrait dans rintiimité de ces <( grandes âmes fraternelles » dont Jean-Ckristopiie se rapproche successivement aux différentes époques de son développement moral.
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