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uns après les autres, ceux qu'il aimait, il meurt seul dans une pauvre chambre.
Toute sa vie passée lui apparaît (i). Les portes de la mort s'entr'ouvrent. Et Christophe voit venir à lui les flots d'un océan de lumière :
O joie^ joie de se voir disparaître dans la paix souveraine du Dieu qu'on s'est efforcé de servir j toute sa vie!,..
— Seigneur^ n'es-tu pas trop mécontent de ton serviteur? J'ai fait si peu! Je ne pouvais faire davantage... J'ai lutté ^ j'ai souffert^ j'ai erré ^ j'ai créé. Laisse-moi prendre haleine dans tes bras paternels. Un jour ^ je renaîtrai pour de nouveaux combats.
Et le grondement du fleuve^ et la mer bruissante chantèrent avec lui :
— Tu renaîtras. Repose. Tout n'est plus
(1) Romain Rolland résume ici en une page Tœuvre entière. C'est ici que se place le rappel de la vision du début. Voir plus haut p. 407 et suiv.
qu^un seul cœur. Sourire de la nuit et du jour enlacés. Harmonie^ couple auguste de V amour et de la haine! Je chanterai le Dieu aux deux puissantes ailes. Hosanna à la vie! Hosanna à la mort!
Harmonie^ couple auguste de Vamour et de la haine. Je crois bien que c'est là, à la fin de Tœuvre, la parole qui en marque le plus nettement le sens philosophique. Certains lecteurs de Jean-Christophe avaient eu quelque peine à comprendre le sens de ces derniers mots.
C'est Empédocle qui peut leur donner la' clef de Ténigme. Le couple auguste de l'Amour et de la Haine, est-ce autre chose que la divine « Sphère » du sage d'Agrigente, ou, si Ton veut, l'union de Cypris et d'Ares, qui enfante \p monde?
Il est curieux de voir les vieux mythes helléniques reprendre vie dans la oon-
science d'un homme d'aujourd'hui. Car ces idées ne sont pas pour Romain Rolland de la grise théorie. Elles font vraiment partie de son être intime. Il en vit.
On a souvent répété que la religion de Jean-Christophe est le « culte de la Vie ».
Il faudrait s'entendre sur le sens du mot Vie, qui, avec ou sans majuscule, joue un si grand rôle dans la littérature d'aujourd'hui. Il est aussi difficile à définir, ce nous semble, que le mot Nature chez les philosophes du dix-huitième siècle, et il remplit, à peu près, les mêmes usages un peu vagues. La Vie est le Saint-Esprit de ceux qui ont cessé d'être chrétiens. Chacun Tadore à sa façon. Pour Romain Rolland, elle est une émanation du Dieu d'amour qui lutte sans trêve contre le néant, ou elle est ce Dieu lui-même, tel que nous pouvons l'apercevoir. Le plus souvent — et là encore ne retrouverait-on pas un
souvenir d'Empédocle? — il la compare à un feu ou à une lumière, « à la goutte de lumière tombée dans les ténèbres, qui s'élargit, s'étend, par qui la nuit est bue ». Cette Vie divine engendre le génie. Et le génie la manifeste. « Entendez le mot Vie, m'écrivait Romain Rolland, dans son sens le plus large, — non pas bornée à cette vie mortelle, mais continuant par delà, et remplissant les espaces et les temps. » C'est sous cet aspect d'éternité qu'il considère lui-même notre vie présente, îlot baigné par les flots d'un océan inconnu. C'est dans ce sens qu'il aime à répéter cette parole de foi : Mon espoir regarde plus haut que V homme.