L'HOMME QUI MARCHE
Toutefois, le pédant qui s'aviserait d'expliquer tout Jean-Christophe à la lumière d'Empédocle ferailfausse route. Le poème, infiniment divers, a pour objet de représenter le chaos d'une génération qui n'est pas arrivée à la claire conscience de sa pensée. Romain Rolland s'est efforcé de marquer les courants qui l'ont entraînée et leur direction. Et, par là même, il nous a révélé les mouvements successifs de sa propre pensée. Nous avons cherché dé}k à les déterminer en parlant des Vies kéroï-
ques. Nous avons dit, en particulier que, dans le Buisson ardent^ Tinfluence qui domine est celle du libre chrétien Tolstoï.
La crise que traverse Jean-Christophe est une conversion. Et il n'est pas difficile d'y retrouver tous les éléments psychologiques du christianisme : chute, remords, grâce, rédemption, vie nouvelle.
Nous ne dirons pas que Romain Rolland ait pris tout cela, consciemment, dans l'Évangile. Ce serait faux. Mais qu'il y soit arrivé spontanément, et par une sorte de nécessité intérieure, ce n'en est que plus significatif.
On sent assez, au ton grave et pathétique du Unisson ardent^ que ce n'est pas une œuvre de dilettante et que l'auteur y a mis beaucoup de lui-même. Au moment où il l'écrivait, il a été en proie aux crises morales de son héros. Il se disait avec angoisse : « N'ai-je pas tort d'écrire ce
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livre? Que de gens je vais troubler !» Il a essayé de ne pas l'écrire. Durant un an, il l'a laissé sur le chantier.
Combien f aurais voulu pouvoir m^y soustraire! m'écrivait-il le 3 janvier 1912. Mais cela ne m'a pas été permis. Je vous assure que fen ai souffert^ presque autant que Jean- Christophe, Il Va fallu. D'abord^ c'est le châ^ timent de ses aventurées antérieures. Chacun travaille à sa propre fatalité, Christophe ne s est jamais défendu, contre les entraînements de la passion. Il le paye. Et puis^ il fallait non seulement qu'il souffrit^ mais que^ dans sa souffrance^ son orgueil fût enfin brisé. Il était trop sûr de soi et de sa volonté. Il fallait qu'il apprit que l'on n^est rien sans Dieu.
Cette croyance en Dieu n'est pas, on le sent bien, chez Romain Rolland, une pure idée spéculative. C'est une foi vivante et vécue. Notons qu'il ne dit presque jamais
Dieu tout court, mais J>ien, parlant de Jean^Christophe, son Dieu, son Dieu personnel, son génie familier, son moi supérieur, en contact avec une ineffable réalité, dont procède la vie de l'Esprit. Ce Dieu, ou mieux ces Dieux qui souffrent et combattent contre des forces hostiles, soutiennent les hommes de bonne volonté; mais ils ont aussi besoin de nous pour remporter la victoire toujours incertaine.
Car le sort du monde est en suspens.
Pour un peu, il dépend de chacun de nous.
Il faut observer qu'ici, M. Romain Ralland rejoint William James ; et cette rencontre est bien significative. *
Merci, m'écrivait-il le 2 février 1912, merci de m' avoir envoyé le beau livre de M, Flour noy (i). fen ai fait une première lecture rapide.
(i) Théodore Flournoy, la Philosophie de William James, Saint-Biaise, édition du Foyer solidariste.
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Il ni' a toujours attaché^ et stupéfait quelquefois, par V étroite parenté que f ai découverte entre certaines idées du Buisson ardent et celles de James ^ De celui-ci^ je n^ avais jamais lu une pa:ge. Je riai^ pour ainsi dire^ plus ouvert un livre de philosophie^ depuis le temps lointain oîi^ à V Ecole normale^ je m^ enivrais de Spinoza et des présocratiques. J'estime qu'un homme vigoureux et sain doit refaire sa philosophie soi-même ^ comme il refait sa vie^ son art^ comme il se décide dans V action et comme il aime^ sans demander aux autres ce quils feraient à sa place,,. Le résuU tat est frappant. Il montre à quel point les pensées exprimées par James le dépassent ; elles sont comme V irradiation de la conscience humaine d'à présent^ du Dieu cachée incarné en nous^ à cette heure de sa vie millénaire.
C'est pour moi une démonstration de plus de ces grands courants irrésistibles^ de ces vagues de pensée qui parcourent Vhumanité entière^ et^ d'un bout à Vautre de Vunivers,
soulèvent les âmes les plus différentes^ qui s'ignorent..*
Le Buisson ardent a été lu et discuté avec passion un peu partout, spécialement dans les milieux protestants. Certains ont cru que Romain Rolland évoluait du côté du christianisme. C'est une des faiblesses — ou une des forces ^~ des protestants de s'annexer les esprits avec lesquels ils se sentent une parenté spirituelle. L'auteur de Jean-Chrislophe n'est pas d'humeur à se laisser annexer par qui que ce soit. Que l'on n'attende pas de cet esprit si libre l'adhésion à un dogme quelconque.
Certains protestants^ m'écrivait-il récemment, nie reprochent d^ aimer Tolstoï et V Évangile, « Il faut choisir^ disent-ils : ou Jésus^ ou Tolstoï ; ou r Evangile^ ou Tolstoï ; ou V Eglise^ ou Tolstoï, » Rien ne me révolte davantage.
Qu'ils choisissent^ s'ils veulent ! Moi^ je choi-
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sis tout, tout ce que je trouve de pui\ de libre ^ de vivifiant dans le monde. Le Jésus de ces gens-là n'est pas le Jésus aux bras ouverts, le Christ sur la Croix.
Au cours de son long pèlerinage, Jean- Christophe gravit successivement trois cimes dont chacune est, dans la pensée de l'auteur, plus haute que celle qui Tavait précédée. A la fin des Amies, on le voit atteindre à Tidéal de l'amour : Amorej cou visa veslilo d'umillà... Puis, comme Moïse, il monte, seul, sur THoreb. Et l'ange de rÉlernel lui apparaît dans une flamme de feu, au milieu d'un buisson.
11 entend, lui aussi, une voix qui lui dit :
<( Va faire sortir mon peuple du pays de servitude ! » Christophe purifié descend de THoreb pour accomplir sa tâche. Affranchi lui-même, il faut qu'il travaille à affranchir ses frères qui ont douté et souffert avec lui.
Laborieusement, il accomplit son œuvre. A la fin de sa longue carrière, il atteint à la cime dernière de la montagne des saints Anachorètes, à la haute cellule d'où un horizon infini se découvre :
Hier ist die Aussicht frei, Der Geist erhohen.
dit le docteur Marianus du Second Faust.
Jean-Christophe contemple le monde de si haut qu'il lui apparaît « comme un beau tableau, où se fondent, en une harmonieuse magie, les couleurs divisées qui, de près, se heurtaient». Tout se combine à ses yeux, le bien et le mal, la vérité et l'erreur. « Le scepticisme et la foi, dit-il, ne sont pas moins nécessaires. Le scepticisme qui ronge la foi d'hier va préparer la place à la foi de demain. . . 11 faut tout embrasser, et vaillamment, joyeusement, jeter dans la fonte ardente de notre cœur et les forces
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qui nient et celles qui affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout, c'est la statue qtii s'élabore en nous, le fruit divin de l'esprit. »
C'est ici que je me vois, à mon grand regret, forcé de me séparer de mon cher Jean-Christophe. Je n'ai pas le pied assez solide, ni le souffle assez puissant pour atteindre au sommet vertigineux qu'il a escaladé. Je puis, certes, comprendre l'attrait de ces grandes rêveries métaphysiques, qui parcourent l'Univers et l'infini, sans s'arrêter nulle part. Il n'est pas d'ivresse comparable au vertige de l'esprit libre, emporté par une course folle. Sans doute, une vaste et vague synthèse, embrassant et conciliant tout, peut avoir sa beauté.
C'est une philosophie très haute; mais elle ne convient qu'à un homme ayant terminé sa tâche. Ceux qui sont encore au fort de la mêlée doivent s'imposer la discipline
d'une limitation volontaire. Pour servir la vérité, il faut que, comme les simples bonnes gens, ils la croient absolument distincte de Terreur; pour vouloir le bien, il faut qu'ils aient une horreur, toute simpliste, du mal. C'est au Jean-Christophe des jeunes années qu'ils recourront, de préférence. Les haines robustes de la Foire sur la place, ou même les angoisses morales du Buisson ardent, leur seront d'un exemple plus tonique que l'olympienne indulgence d'un génie victorieux qui, ainsi que le Centaure de Maurice de Guérin, « décline dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations ».
Romain Rolland, dont nous avons par ailleurs signalé les affinités avec William James, ne se rallie pas à ce a pragmatisme »
qui est aujourd'hui la tendance dominante des protestants et des libres-croyants. Certains d'entre eux — et celui qui écrit ces
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lignes doit en convenir — sont pragmatistes moins par entraînement que par le sentiment qu'une discipline leur est nécessaire. Et ce qu'ils gagnent en sécurité dans Taction, ils le perdent par ailleurs. I^eur pensée peut avoir moins d'ampleur et de joie. Qu'elle demeure pourtant accueillante pour les oiseaux voyageurs qui volent, à tire d'aile, dans le ciel libre ! Mein Reich isi in der Luft, disait Beethoven. C'est une parole que Romain Rolland aime à répéter. L'idéal serait de discipliner son intelligence sans la rétrécir : Tout comprendre et, pourtant, choisir. Être un esprit capable d'être libre, mais acceptant d'être conduit par une volonté. Caria volonté a son emploi, même au royaume de l'idée. Elle doit y régner.
Et il faut bien, tôt ou tard, en revenir au pari de Pascal.
c< Je crois, m'écrivait Romain Rolland,
que le inonde est fait d'étages superposés, et Tétage de Taction humaine ne nie paraît pas le plus haut, il s'en faut de beaucoup. Au-dessus, est la contemplation, le monde de Tâme libre. » De ce monde enchanté, la musique nous ouvre les portes.
Relisez l'admirable poème en prose qui sert de prologue à la Nouvelle Journée. Il exprime cette extase mystique qui est, selon Rolland, le plus haut stade de Tâme humaine, celui où elle touche à la divinité : c( ... Musique, vierge mèrequiportes toutes les passions dans tes entrailles immaculées, qui enserres le bien et le mal dans le lac de tes yeux couleur de joncs, couleur de Teau vert pâle qui coule des glaciers, tu es par delà le mal, tu es par delà le bien; qui se réfugie en toi, vit en dehors des siècles ; la suite de ses jours ne sera qu'un seul jour ; et la mort qui tout mord se brisera les dents... » Relisez
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toute cette page. Laissez-vous emporter, à travers les plaines infinies, par le rythme de cet Adagio, et vous comprendrez, mieux que je ne puis le dire en des paroles trop précises, ce qu'il y a de plus intime dans l'âme profonde, secrète et fervente du grand musicien qui a écrit Jean-Christophe.
On a reproché au héros de Romain Rolland d'être un (( don Juan des idées (i) ».
Le mot est plus frappant que juste. Il se peut que Jean-Christophe soit volage dans son commerce avec les idées. Mais il ne les courtise que pour le bon motif. Et, de bonne foi, il les épouse toutes, les unes après les autres. Car il est bien trop honnête et trop sérieux pour s'en faire un harem. Rien n'est plus loin de lui que ce dilettantisme qu'il reproche aux histrions
(i) André Beaunier, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1912.
de la Foire sur la place. Il est Vhomme qui marche et dont les horizons se renouvellent chaque jour. Et, maintenant que Christophe a achevé sa course, Romain Rolland le porte en terre et continue allègrement la sienne. Dans Tavant-propos de son dernier volume, il écrit ; « Je dis adieu à mon âme passée; je la rejette derrière moi, comme une enveloppe vide. La vie est une suite de morts et de résurrections. Mourons, Christophe, pour renaître. » Cette mobilité semble être la loi intérieure d'un esprit qui jamais ne con sent à se cristalliser, afin de rester apte à tout comprendre et à tout aimer. Il y a en.
lui une merveilleuse et bienfaisante intensité de vie. Le 9 novembre dernier, Romain Rolland m'écrivait : « Après avoir terminé Jean-C h risiophe^ j'éprouve le sentiment de n'avoir encore rien dit, rien dit... Il semhlejiue Jean-Chrislophe m'ait
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rendu le service de m'avoir délivré de l'énorme fardeau du passée Je me sens au seuil d'un monde esthétique et moral nouveau. Si Dieu me prête vie, je vais tâcher d'y entrer. Vous ne pouvez croire quelle joie exaltée est en moi, au spectacle de la vie nouvelle. Ah ! si j'avais dix ans de moins! » Cette joie exaltée se communique à nous, et nous y trouvons, à là fois, un réconfort et une promesse.
Ne demandons pas à Romain Rolland ce qu*il ne veut pas nous donner, une certitude acquise une fois pour toutes. Chercher sans trêve, demeurer sincère avec soi-même — quand il faudrait se contredire — garder un espritassez ouvert pour accueillir toute vérité nouvelle, une âme assez spontanée pour comprendre toute beauté inédite, ne jamais désespérer du triomphe d'un idéal de vérité, briser l'idole de cet idéal menteur et couard qui,
détournant les yeux des misères de la vie et des faiblesses de l'âme, n'est qu'un mensonge héroïque ( i), croire fermement au Dieu qui naît dans la douleur et dont r effort soulève et soutient les hommes de bonne volonté, telle nous paraît être, à peu près, la conclusion de Jean-Chrislophey si Ton tient absolument à une conclusion.
Et il nous donne encore, et il nous donne surtout un bel exemple de vaillance.
(1) Préface de Michel-Ange.
PAR LA SOUFFRAxNCE, A LA JOIE
Aucune épreuve n'a été épargnée à Jean- Christophe. Il a connu la misère, la souffrance d'être méconnu, l'hostilité des envieux. Il a connu même la honte d'une faillite morale. Autour de lui, la mort a frappé sans cesse tous ceux qu'il aimait.
Quoiqu'il ait le cœur passionné et un infini besoin d'aimer, son destin est de rester, ainsi que Beethoven, un grand solitaire.
Seul dans la vie. Seul dans la mort. Seul, mais avec Dieu. Il s'est frayé, seul, sa voie. Mais, comme il arrive aux êtres vrai-
ment forts, sa force a grandi de tous les obstacles qu'il a eu à briser. Son génie s'est enrichi de tant d'expériences de vie, de tant de douleurs vaillamment supportées. Après chaque coup reçu, il se redresse et reprend le combat, avec une gaieté juvénile. L'âpre vie lui est une bonne et salutaire école.
L'aube d'une « nouvelle journée » a lui.
Jean-Christophe a triomphé. 11 a confiance dans le Dieu qu'il a fidèlement servi, dans le Dieu caché qui mène l'humanité vers un but inconnu. Il croit à la victoire finale.
Quelles que soient les forces qui raniment la terre, il est avec elles, même quand elles sont contre lui. Par-dessus tout, il aime la vie. Il en comprend le prix.
Et c'est là l'enseignement de ce livre bienfaisant: non pas une doctrine, mais une attitude — une attitude en face du destin. Le destin peut être implacable, il peut
nous faire, en plein cœur, de mortelles blessures ; il peut nous terrasser d'un coup ; il peut aussi nous étouffer lentement, sous la pluie de cendres des difficultés mesquines et des soucis quotidiens. Jamais il ne faut s'avouer vaincu. « Je prendrai le destin à la gueule, disait Beethoven, et je le vaincrai. » Et la douleur surmontée finit par se transformer en joie, en une joie supérieure, que le héros victorieux ne garde pas pour lui, mais qu'il donne à ses frères en souffrance. DurchLeidenFreude^ par la souffrance à la joie. C'est la grande pensée beethovenienne, celle de VEroica^ celle de la Symphonie en ul mineur^ — cette lutte sauvage contre le destin, — celle de l'immortelle Neuvième^ qu'achève Y Hymne à la joie.
On rencontre dans la vie des joies offusquantes. Il est des optimismes béats et
bêtes, des partis pris de ne rien voir des
tragiques réalités de la vie, de celles qui
nous environnent sans cesse, comme un
cercle d'épées menaçantes, et frappent a^i-
tour de nous nos proches et nos amis,
quand, par hasard, elles nous épargnent
nous-mêmes. Pour ne pas voir les morts
et les blessés qui tombent à nos côtés,
? pour trouver que tout est pour le mieux
dans le meilleur des mondes, il faut se
boucher les yeux et ne plus songer qu'à
ses digestions heureuses.
L'optimisme qu'après Beethoven nous
enseigne Romain Rolland est d'une tout
autre nature : Voir les hommes tels qu'ils
sont, avec leurs petitesses, leurs vices
et leurs trahisons, et pourtant les aimer.
Voir la vie telle qu'elle est, avec ses
criantes injustices, ses avortements, avec
l'immense douleur qui tenailletouslesêtres
de chair, et pourtant la vouloir, et lui dire :
oui ! Homme, es-tu fait pour fuir la dou-
leur, comme le chien fuit le fouet de son maître? Peine perdue, tu n'y échapperas pas. Apprends donc ce que Lamartine appelait « le triste et beau métier de vivre ».
C'est le métier que Jean-Christophe apprend en conscience. Voyez-le, adolescent, au chevet de son père mort. Le malheureux, dégradé, est tombé, une nuit qu'il avait bu. 11 est mort ainsi. Christophe le regarde, étendu, dans l'immobilité dernière, vaincu par la vie. Il entend la plainte de cette âme misérable, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter, gémissant de sa vie inutilement perdue. Et brusquement, Jean-Christophe se voit couché luimême, à la place du mort. « Ah ! se dit-il, toutes les souffrances du monde plutôt que d'en arriver là, de se trahir soi-même et de se mépriser dans la mort ! »
11 reconnaît alors que la vie est une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut
être un homme digne du nom d'homme, doit lutter constamment, non seulement contre les forces destructives qui sont hors de lui, mais contre ses propres désirs, contre les pensées troubles qui, traîtreusement, le poussent à s'avilir, à s'anéantir.
Il vit que le bonheur et V amour étaient une duperie d'un moment^ pour amener le cœur à désarmer^ à abdiquer. Et ce petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu :
— Fa, va, sans jamais te reposer,
— Mais oit irai-je. Seigneur? Quoi que je fasse^ où que faille, la fin n' est-elle pas toujours la même, le terme n^ est-il point là?
— Allez mourir, vous qui devez mourir!
Allez souffrir, vous qui devez souffrir! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre, meurs. Mais sois ce que tu dois être : un Homme.
Pour bien des inconnus, Romain Roi-
land est ce que Beethoven a été pour luimême. On sent bien que la dure lutte à laquelle il nous convie, il Ta soutenue lui aussi et qu'il a remporté la victoire. 11 doit y avoir eu dans sa vie de grandes tristesses, fécondes comme toutes les tristesses surmontées. Telles pages de Jean- Christophe semblent dévoiler à demi une blessure qui fut lente à guérir. On y trouve, comme Romain Rolland le dit lui-même des derniers quatuors de Beethoven, « un sourire émouvant fait de souffrances vaincues ». Ou mieux, on songe à l'expression un peu dédaigneuse, désabusée, miséricordieuse et triste du Christ de Vinci.
Il a vu les hommes tels qu'ils sont, le Christ de Vinci ; il les a jugés, tout en les aimant jusqu'à vouloir mourir pour eux.
C'est pour cela que ses paupières fatiguées s'abaissent sur des yeux qui ont contemplé la trahison et n'en ont point été surpris.