‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 2 sur 29 · AUX AMIS DE JEAN-CHRISTOPHE · texte numérisé non relu

AUX AMIS DE JEAN-CHRISTOPHE

Esl'il besoin de vous le dire ? U auteur de ce petit livre est un des vôtres. Un camarade très cher, le regretté Gaspard Vallette, lui avait envoyé un volume intitulé TAube en lui écrivant : « Voici 'un roman pour toi. Le héros est un musicien. Ce n'est pas mon affaire. » La première condition^ en effet, pour être un digne membre de notre grande famille est d'aimer, pardessus tout, la musique. Que ceux qui, d'aventure, ne porteraient pas Beethoven dans leur cœur passent leur chemin ! Nous n'avons rien à voir avec ces gens-là.

Non seulement l'auteur se targue d'être

un des aînés de la famille Christophe.

Mais il cultive encore une de ces petites faiblesses d'amour-propre, ou^si Von veut, une de ces curieuses excroissances morales que son compatriote Tœpffer appelait un « bourgeon ». Dans ce monde ^ oà tout est vanité, chacun a un bourgeon, à moins qu'il n'en ait plusieurs. Or le bourgeon le plus florissant de r auteur est V intime satisfaction d'avoir été te tout premier à parler de Jean-Christophe dans un article publié par le Journal de Gertève, le 2 juillet 1905.

Si quelqu'un, d'aventure, venait à lui con-^ tester S'On droit de priorité j ce serait pour lui un vrai chagrin. Il est à espérer que personne ne vaudra commettre une si méchante action.

Même en admettant que quelque critique inconnu, français, anglais, allemand ou belge ait eu l'indiscrétion de devancer l'auteur, en consacrant un entrefilet à Jean-

Christophe, nul à coup sûr n'a suivi de plus près la longue carrière du héros qui fut, durant huit années^ l'ombre de Romain Rolland,

Par la parole et par la plume, r auteur s'est efforcé d'être quelque chose comme le Jean-Baptiste de saint Christophe. Chaque jour il mettait en pratique le pieux adage latin :

Christophori faciem die quacunque tueris, Illa nempe die non morte mala morieris.

Non seulement il n'est pas décédé de mort violente, mais Christophe lui a été^ sans cesse, secourable. Juché sur les épaules du bon géant, il a passé, fort à son aise, le fleuve aux eaux tumultueuses. Et, comme le passeur d'eau continue de remplir fidèlement son office f il engage tous les pèlerins qui se trouvent en détresse, sur la rive, à recourir au saint bénévole.

Quiconque a voyagé longtemps aux côtés d'une ombre j éprouve le désir de connaître Vhomme auquel cette ombre appartient.

Quiconque a lu Jean-Christophe veut savoir qui est Romain Rolland. C'est précisément pour satisfaire à ce désir si légitime que ce petit livre a été écrit.

Grâce au bienheureux Christophe, l'auteur a eu le privilège de se lier d'amitié avec Romain Rolland. Une correspondance active lui a permis de suivre de près Fêlaboration du grand œuvre et de marquer j avec quelque précision^ les étapes parcourues par un esprit voué, semble-t-il^ au mouvement perpétuel.

Il va de soi que^ puisqtCil s'agit d'un homme vivant — bien vivant^ Dieu merci!

— les indications qui pourront être données ici ne sont que provisoires. Nous en garantissons toutefois Vexactitude documentaire.

Amis de Jean-Christophe, c'est à vous que s'adresse ce livre, non à d'autres. Son but est de vous aider à pénétrer plus avant dans la pensée d'un écrivain que vous aimez et auquel vous devez beaucoup. Pour un grand nombre d'entre vous, il fut et demeure un guide:

Dispersés dans le monde entier, vous êtes semblables à ceux qui tentèrent de construire la chimérique Babel. Vous parlez toutes les langues de la terre. Vos croyances sont diverses. Il faut pourtant qu'il y ait entre vous quelque secrète parenté ^ puisqu'aussi bien c'est pour vous être reconnus en Jean-Christophe que vous êtes devenus ses amis. Un accord tacite vous unit.

Et, par là-même, vous prouvez qu^au-dessus des discordes qui troublent aujour^ d'hui l'univers et le bouleverseront peutêtre demain, une entente s'établit entre les âmes de bonne volonté, et que les disso-

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nancesse résoudront an jour en une sereine harmonie.

Patients ouvriers qui vous ignorez les uns les autres^ travail lez y sans trêve, à voire œuvre commune. Construisez quelque tour gigantesque^ avec Vambition téméraire (Tescalader le ciel.

Genève, mars igiS.

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^ II peut y avoir, dans la littérature française d'aujourd'hui, des talents plus adroits et plus raffinés. C'est par la valeur de sa personnalité morale que Romain Rolland est hors de pair. Cet écrivain a un mérite qui prime tous les autres : celui d'être sincère et vrai jusqu'au fond. « On s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme. » N'est-ce pas la plus belle des trouvailles et l'une des plus rares qui se puissent faire ? Pour trouver un homme, dans la république des lettres, il

faut allumer la lanterne de Diogène. On ne le découvrirait pas aisément dans la cohue de ce que Romain Rolland lui-même a appelé « la Foire sur la place », foire aux vanités où les réputations sont tarifées et se paient à beaux deniers comptants. Sans doute, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, la France ne manque, dans le domaine de l'esprit, de gloires qui soient pures. Mais il faut savoir les discerner. Et ce n'est pas facile. La littérature en vogue prend de plus en plus le caractère d'une industrie qu'il faut classer dans la catégorie des industries insalubres. Tout est faussé par un mercantilisme éhonté. Les auteurs qui cherchent le succès immédiat n'ont plus pour but unique de s'exprimer eux-mêmes, de donner à leurs rêves une forme faite ' pour la durée ; ils sont de bons commerçants qui suivent la mode du jour et s'enquièrent des goûts de la clientèle pour

lui fournir l'article qu'elle demande. De vulgaires histrions sont sacrés génies, aux sons d'une réclame organisée par euxmêmes on par leurs barnums. De rares écrivains — André Suarès, pour ne citer qu'un nom — restent dans Tombre, ignorés du grand public.

Par la bouche d'un de ses héros, Olivier, Romain Rolland nous a dit dans quelle atmosphère déprimante étouffait, à la fin du siècle dernier, la jeunesse idéaliste française, éprise de loyauté intellectuelle et de propreté morale, il s'est exprimé plus directement encore sur ce sujet dans la préface de la Foire sur la place :

Combien nous aidons souffert ! Et tant (Tautres avec nouSj quand nous voyions ^ amasser^ chaque jour^ autour de nous^ une atmosphère plus lourde^ un art corrompu^ une politique immorale et cynique^ une pensée veuhy s^ abandonnant au souffle du néant

avec un rire satisfait.,. Nous étions là^ nous serrant Vun contre Vautre^ angoissés^ respi-rant à peine,,. Ah ! nous avons passé de dures années ensemble. Ils ne se doutent pas, nos maîtres, des affres où notre jeunesse s^est débattue sous leur ombre!,..

La « prostitution intellectuelle » tenait le haut du pavé. Dans le tumulte de la foire, il semblait que toute parole de vérité dût être couverte par les coups de grosse caisse et les glapissements des pitres.

C'est alors qu'avec les ressources les plus modestes, un ami de Romain Rolland, Charles Péguy, fonda les Cahiers de la Quinzaine, Charles Péguy est, lui aussi, un écrivain d'une puissante originalité.

11 était depuis longtemps connu et apprécié à sa valeur dans les milieux lettrés.

L'Académie française a révélé son nom au grand public, en lui accordant, sur la proposition de Maurice Barrés, un prix im-

portant pour son Mystère de la charité de Jeanne d'Arc. C'est un rude et robuste ouvrier « en qui survit, a dit Romain Rolland (i), Fâme raisonneuse et mystique des maîtres d'œuvres gothiques ».

Les Cahiers de la Quinzaine ne sont pas une revue, mais de petits volumes, publiés périodiquement, et contenant chacun une œuvre complète, ou un fragment d'œuvre important. Tout étant vicié par la réclame, Charles Péguy résolut de s'en passer complètement. Jamais il n'a voulu démordre de ce principe. Il l'applique avec une logique invraisemblable. Pas une annonce, rien. Loin du tumulte des boulevards, il s'est retiré, comme un ermite, dans une petite boutique obscure de la vieille rue de la Sorbonne. C'était une gageure. Charles F^éguy l'a gagnée. Les

(1) Chronique parisienne de la Bibliothèque universelle el Revue suisse. Novembre 1911, p. 400.

Cahiers de la Quinzaine existent depuis plus de douze ans, le premier voiume ayant paru en janvier 1900. La liste serait trop longue des jeunes talents qu'ils ont révélés : citons au hasard les frères Tharaud et Moselly, tous trois, dans la suite, lauréats de l'Académie Goncourt, Pierre Haiïip, le Gorki français, Louis Gillet, le critique d'art, les poètes François Porche et André Spire, Daniel Halé\y, André Suarès, le génial auteur de Voici rhomme^ enfin Romain Rolland lui-même, qui, en première édition, a donné aux Cahiers presque tous ses ouvrages : ses drames populaires, ses biographies de héros, et son œuvre maîtresse, Jean-Christophe.

Non seulement, cet original de Jean- Christophe prétendait faire son chemin en se passant des « marchands de gloire », mais il les provoquait, il révélait leurs tripotages malpropres, il les clouait au pi-

lori.*On conçoit que ce terrible homme se soit fait des ennemis. Au début, il avait été assez bien accueilli. Une élite intellectuelle le soutenait envers et contre tous.

Au mois de décembre 1906, Romain Rolland s'était vu décerner le grand prix de la Vie heureuse. Quelques articles sympathiques furent consacrés à VAube^ au Matin, à V Adolescent [\). Mais, autour de la Foire sur la place^ le silence se fit, à peine interrompu par quelques voix amies.

Jean-Christophe n'en frayait pas moins sa voie, lentement et sûrement. A mesure qu'il avançait dans sa grande œuvre, Romain Rolland s'est senti entouré d un cercle de sympathies de plus en plus large. En dehors de l'élite dont nous par-

(1) En particulier, par M. Louis Gillet, dans le Journal des Débaïs du 16 août 1905, et par M. Gaston Deschamps, dans le Temps du 10 décembre 1905 (voir à l'Appendice).

lions tout à Theure et du groupe fidèle des abonnés français des Cahiers^ c'est en Angleterre, en Italie, et dans la Suisse romande (i) qu'il a trouvé ses premiers et ses plus chauds admirateurs. Il a eu ce sentiment vivifiant d'être entouré d'une famille spirituelle à laquelle il donne beaucoup, du meilleur de son être et de sa pensée, et dont il reçoit, en échange, des dons semblables. Souvent il me l'a dit, ce sont ces amis inconnus, répandus un peu partout dans le monde (2), qui lui ont

(1) « Je suis vraiment touché, m'écrivait Romain Rolland, le 22 avril 1909, de la constante sympathie que mes efforts rencontrent chez vous. Mon Christophe doit beaucoup à votre petite France plus grave, où, dès ses premiers pas, il a trouvé des amis qui l'ont défendu. »

(2) A rétranger comme en France, une élite intellectuelle a d'emblée compris la valeur et la portée de Jean-Chrislophe, On trouvera à l'Appendice des extraits d'articles publiés par les critiques les plus autorisés des principaux pays d'Europe. Parmi

donné le courage de poursuivre une entreprise dont le succès paraissait impossible. Songez donc, un roman en dix volumes, alors que les lecteurs français ont peine à supporter deux volumes ! El ces dix volumes paraissant d'abord aux Cahiers de la Quinzaine, par petites tranches, à longs intervalles, et dans des conditions invraisemblables, au dire de ceux qui connaissent le métier de la librairie !

En dépit de tout, Jean-Christophe a triomphé. Une cesse démonter en pleine lumière. Des traductions ont paru dans presque toutes les langues (i). Chaque

ceux qui ont le plus fait pour propager l'œuvre et la pensée de Romain Rolland, il faudrait signaler, dans les pays de langue allemande, MM. Hermann Rabr et Stefan Zweig ; en Angleterre, MM. Wells et Arnold Bennet; en Danemark, M. Georges Brandès ; en Suède, Mme Ellen Key ; en Amérique, M. Upton Sinclair.

(1) Il n'a pas été publié, jusqu'ici, de traduction

pays a son volume de prédilection. En Suisse, on préfère l'Aube ; en Italie, V Adolescent; en Allemagne, la Révolte; en Angleterre, Anloinelle ; en France, Dans la maison, les Amies ei la Nouvelle Journée; en Amérique, le Buisson ardent. Ces préférences ne pourraient-elles pas donner lieu à d'intéressantes considérations de psychologie ethnique ? De l'étranger, Jean- Christophe revient en France. A Paris, les éditions se multiplient (i). On l'écoute, on compte avec lui. C'est une force qui se déploie pour le bien et pour la vérité. Et les « marchands de gloire » rentrent dans Tombre. Demain, ils seront bien forcés de suivre le mouvement de l'opinion. « Ils

de Jean-Christophe en langue italienne, mais les Italiens lisent avec passion l'édition française.

(1) Sans conipter l'édition primitive des Cahiers de la Quinzaine, V Aube Vi dépassé sa 40® édition, à la librairie Ollendorff. Les autres volumes suivent de près.

ne sont pas si forts q^u'on le croyait », m'écrivait M. Romain Rolland. Son mérite, c'est de l'avoir montré : magnifique victoire de l'esprit pur ! La pierre de David plantée dans le crâne de Goliath.

Dans sa grande œuvre, Jean-Chrislophe, Romain Rolland a mis beaucoup de lui-même. On peut même dire qu'il s'y est mis tout entier, avec ses idées, ses rêves, ses expériences de vie. Il serait possible, sans doute, d'y trouver çà et là des éléments autobiographiques. Mais, dans cette recherche, il faudrait user de prudence, car tout est transposé. Deux personnages, Jean-Christophe et Olivier, semblent le représenter plus ou moins.

Et ils sont aussi différents que possible

l'un de l'autre. Ils se complètent par leurs contrastes. Le génial Jean-Christophe est un intuitif doué d'une vitalité puissante.

Comme un grand enfant joyeux, il va droit devant lui, brisant les obstacles qu'il ne voit même pas. Il crée et ne raisonne pas.

L'intellectuel Olivier, au contraire, produit d'une vieille civilisation raffinée, est un esprit réfléchi et ultra-critique. La pensée paralyse en lui la force active. Il nous paraît que Jean-Christophe serait l'idéal de vie de Romain Rolland, incarné dans un être créé par lui, de toutes pièces, à l'image de ses rêves. Dans Olivier, on pourrait le reconnaître lui-même, tel qu'il fut à l'époque la plus troublée de sa jeunesse.

L'épisode à' Anloinelle ^ ce petit chefd'œuvre d'émotion discrète et vraie, où sont racontées les premières années d'Olivier, est sans doute, au moins par le

décor et par les sensations d'enfance, assez près de la réalité. Romain Rolland nous y décrit une ville de province abritant des existences qui dureilt dans des cadres identiques, « vieille petite ville endormie qui mire son visage ennuyé dans Teau trouble d'un canal endormi... Sans monuments, sans souvenirs... Rien n'est fait pour attirer, tout est fait pour retenir ». Cette bourgade de l'ancienne France est Clamecy (i), où Romain Rolland est , né le 29 janvier 1866, mais non pas re-| produite avec une exactitude photographique. Clamecy a ses souvenirs et ses

(i) A l'entrée du Morvan. Oa trouvera une charmante description des paysages du Morvan dans une étude bien documentée que M. Jean Bonnerot a placée en tète d'un recueil de morceaux choisis de Romain Rolland. Cahiers nivernais et du Centre, octobre 4909. Ce périodique est analogue aux Cahiers de la Quinzaine. Nous avons emprunté quelques détails biographiques à V InîrodacUon de M. Bonnerot.

monuments. Au lieu d'accentuer le caractère de sa ville natale, Rolland Ta atténué pour mieux rendre la couleur uniformément grise de la vie provinciale.

Romain Rolland fit ses premières études au collège de Clamecy. Il les continua à Paris, au lycée Louis-le-Grand, où il eut pour camarade Paul Claudel, le futur auteur de V Annonce faite à Marie. Tous deux romantiques, wagnériens, révoltés contre les conventions bourgeoises, Rolland et Claudel étaient intimement liés. Au sortir de classe ils prenaient le chemin des écoliers^ en pérorant interminablement sur la poésie et sur la musique. Dès son enfance, RomainRollandeutungoûtpassionnépour la musique; et sa mère, à laquelle il doit beaucoup, lui donna ses premières leçons.

Il eût voulu suivre la carrière musicale (i).

(1) Romain Rolland m'écrit à ce sujet :. « Cependant je concevais toujours l'union des deux formes

Son père, notaire très considéré dans toute la région, le destinait à TÉcole polytechnique. On prit un moyen terme et on se décida pour l'Ecole normale, où il fut reçu en 1886.

Il y eut pour professeurs MM. Brunetière, Boissier, Ollé-Laprune, Brochard, Paul Guiraud, Gabriel Monod et Vidal de Lablache. La tendance de son esprit semblait devoir Torienter plutôt vers Tétude de la littérature et de la philosophiç.

Pourtant, dans la seconde année, il opta pour la section d'histoire et de géographie. Le dégoût d'une sorte d'idéalisme officiel, que Ton cherchait à inculquer aux candidats à l'agrégation de philosophie, l'engagea à choisir cette section historique dont l'examen était plus difficile et exigeait des connaissances plus exactes.

d'art ; et il est bien probable que je serais revenu à la poésie par le drame musical. »

Dès cette époque ses maîtres préférés, M. Paul Guiraud, élève et ami de Fustel de Coulanges, et M. Gabriel Monod, élève et ami de Michelet, lui inculquèrent line bonne méthode de travail et le goût de la précision scientifique.

Durant cinq années, de i883 à 1888, Romain Rolland avait passé par une crise intellectuelle intense et douloureuse. Il était alors passionné pour les spéculations philosophiques. Ce n'était pas pour lui simple jeu de Tesprit, mais nécessité vitale. 11 était à la recherche d'une certitude sur laquelle il pût fonder sa vie et ne la trouvait pas. Autour de lui, nul ne pouvait le secourir. Il se sentait seul, perdu dans le désert infini de sa pensée. A tout prix, il fallait trouver un^ issue. La lecture assidue des philosophes pré-socratiques, d'Empédocle en particulier, puis de Spinoza, qui demeura longtemps son

guide, lui fut d'un grand secours. Après avoir passé, durant sa première année d'Ecole normale, par un état de mysticisme quasi bouddhique, à la fois très intense et très lucide, il écrivit, en 1888, une sorte de confession philosophique intitulée Credo quia verum. Si cet écrit est un jour publié, il donnera peut-être la clef des idées fondamentales de Romain Rolland, lesquelles demeurent, pour nous du moins, un peu énigmatiques encore. Nous n'avons pas eu le manuscrit entre les mains et n'en connaissons que le sens général.

Cet essai" philosophique était d'inspiration panthéiste. Le point de départ n'était pas le Je pense, donc Je suis de Descaries, mais : Je pense, donc il est, ou, plus exactement. Je sens, donc il est, car, contre la pensée intellectuelle pure, Romain Rolland revendiquait les droits de

la pensée-sensation. De ce noyau central, il faisait sortir tout le reste : une conception de Dieu et du monde extérieur, une explication de la liberté, enfin des règles morales et esthétiques. Après cinq années d'angoisses, Rolland était arrivé à trouver, pour lui-même, une preuve sufûsante de sa foi, de son être, de son Dieu.

A partir de ce moment, et c'était la conclusion même du traité, il se dit : « Désormais plus de métaphysique! J'ai touché ma certitude; je ne la remets plus en question. Maintenant, le terrain çst solide sous mes pas. Marchons et créons. » Et il s'est tenu parole. « Jusqu'à ces dernières années, m'écrivait-il récemment, la lumière de ce Credo de jeunesse a suffi à m'éclairer. »

Mais il ne considère pas la position qu'il a prise alors comme immuable. Après avoir accompli le plus important de son

œuvre de créateur, son rêve serait de revenir aux idées abstraites, à la métaphysique et même, si faire se pouvait, aux mathématiques qui sont, pour lui, le couronnement de Tesprit. On voit quelle erreur ont commise ceux qui ont vu en Romain Rolland un antiintellectuel (i). 11 est à la fois un intuitif et un esprit réfléchi. Mais il semble bien avoir lui-même le sentiment que ces deux côtés de sa nature spirituelle peuvent s'opposer l'un à l'autre, puisqu'il ne laisse pas le champ libre aux deux à la fois.

Durant ses années d'École normale, Romain Rolland subit une autre influence, allant en sens contraire de celle des présocratiques et de Spinoza, mais qui l'aida également à sortir de la crise par laquelle il avait passé. Avec quelques-uns de ses

(1) Voir en particulier l'article de M. PaulSouday. Temps y 13 novembre 1942.

camarades, il lisait avec passioii les œuvres du grand solitaire d'Iasnaïa Poliana que le livre de Melchior de Vogué, le Roman russe, venait de révéler à la France.

Dans notre petit groupe, a dit Romain Rolland {i), où se troui^aient réunis des esprits réalistes et ironiques comme le philosophe Georges Dumas, des poètes tout brûlants de l'amour de la Renaissance italienne comme Suarès, des fidèles de la tradition classique, des Stendhaliens et des Wagné riens, des athées et des mystiques, il s'élevait bien des discussions, il y avait bien des désaccords ; mais pendant quelques mois, Vamour de Tolstoï nous réunit presque tous» Chacun Vaimait sans doute pour des raisons différentes : car chacun s y retrouvait soi-même ; et , pour tous ^ c'était une porte qui s ouvrait sur l'immense univers, une révélation de la vie.

(1) Vie de Tolstoï, Paris, Hachette, p. 2.

L'influence de Tolstoï a été grande sur Romain Rolland, sur ses idées morales et esthétiques, sur toute sa conception de la vie. Nous en trouverons un témoignage dans Tétude fouillée, profonde et vraie jusqu'au fond, que l'auteur de Jean-Chrislophe a consacrée au grand écrivain russe.

Ayant pris, en 1889, son agrégation d'histoire, Romain Rolland fut admis à l'Ecole française de Rome. Dès l'arrivée il fut frappé du « coup de foudre » et conquis, pour jamais, par la Ville éternelle.

Gabriel Monod l'avait recommandé à Malwida von Meysenbug, cette femme remarquable qui avait été liée d'abord avec les révolutionnaires de 4^, Kossuth, Mazzini, Louis Blanc, Herzen, puis avec quelques-uns des plus hauts esprits du siècle, tels que Wagner, Liszt, Ibsen et Nietzsche. Uneintimité charmante s'établit entre cette septuagénaire, dont la foi idéa-

liste n'avait pas été brisée par une vie difficile, et le jeune Français qui passait de longues soirées auprès d'elle, lui jouant du Beethoven ou du Wagner. « Ses dons musicaux, a-t-elle dit dans le Soir de ma vie (i), ne furent pas seuls à m attirer vers ce jeune ami... Sur tous les autres terrains de la vie intellectuelle, il me semblait être dans son élément, aspirant toujours à un plus complet développement de lui-même. Près de lui, je trouvais un continuel stimulant qui réveillait en moi la jeunesse de la pensée et un intérêt intense pour tout ce qui est beau et poétique. » Malwida de Meysenbug eut certainement une influence durable sur

(1) Malwida de Meysepjbug, le Soir de ma vie^ suite" des Mémoires (Tune idéaliste. Paris, Fischbacher, 1908. Voir dans la revue belge Flamberge (mars 1913) une remarquable élude de Dominique DE Bray, Romain Rolland et Malwida von Meisenbug.

Romain Rolland. Quand on lit les livres écrits par cette femme qui a mérité d'éveiller de telles amitiés, on est surpris de leur lyrisme déclamatoire et du peu qu'ils nous apprennent sur les grands hommes qu'elle a connus de près. Ce qu'elle avait en elle de meilleur devait, sans doute, se communiquer dans l'intimité de sa conversation. Je dois ajouter que Romain Rolland trouve trop sévère mon jugement sur les écrits de son amie.

Il ne faut pas la juget\ m'écrit-il, sur le Soir de ma vie, mais sur les premiers volumes ûJe^ Mémoires d'une idéaliste et en particulier sur celui qui raconte son séjour à Londres, — Assurément le meilleur de Malwida de Meysenbugne s^ est jamais traduit dans ses lii^res. Pourtant, elle y a mis beaucoup de grandeur naturelle et de bonté, Cest un fait que les Mémoires d'une idéaliste o/z^ remué un grand nombre de consciences féminines en Allema-

gne et dans les pays du Nord. Tai rencontré^ depuis^ bien des femmes qui avaient un culte pour Malwida^ sans V avoir jamais connue que par ses livres. Sa forme^ volontairement un peu terne ^ pour ne point trahir ses émotions^ lui fait tort. Je ne parle pas du Soir d'une vie, écrit à une époque oîi elle était affaiblie. Elle ne se croyait pas permis de publier ce qu^elle savait de plus intime sur ses grands amis du passé. Ce que fen ai appris ivHa été révélé au cours de nos entretiens. Elle n'a été pour rien dans mes idées philosophiques. Celles-ci étaient à peu près forniées dé/à, sous Vinfluence de Spinoza et des philosophes grecs. — Mais c^est par le rayonnement de son âme épurée^ calme^ sereine^ toujours jeune^ après avoir traversé tant de misères^ de tristesses, de vilenies, qu^elle eut une action sur moi — comme sur tant d^ autres. Elle s"" harmonisait avec Rome, elle en faisait mieux comprendre le sens auguste et apaisant.

Malwida de Meysenbug était une personnalité religieuse, affranchie de tout dogme positif. Gabriel Monod nous a dit qu'elle professait un « monisme idéaliste ». Elle avait foi dans l'Esprit un et éternel, seule réalité vivante, dont le monde n'est qu'une manifestation. Il semble que Romain Rolland, nature foncièrement religieuse, professe un Credo analogue auquel il est arrivé spontanément.

Mais quelqu'intérêt qu'il ait pour les idées abstraites, la vie l'intéresse davantage.

Il est plus artiste que théoricien. C'est chez les grands musiciens qu'il trouve le mieux la réponse à ses aspirations profondes. Il était alors, comme presque tous ceux de sa génération, fenent de Richard Wagner. Après son premier séjour à Rome, il retrouva Mme de Meysenbug à Bayreuth. Liée avec Wagner, elle avait été une des premières fidèles du

temple qu'il venait d'élever à l'art nouveau. Elle était heureuse d'y introduire son jeune ami. « Romain Rolland, nous ditelle, voulait clore ainsi ses belles années de jeunesse passées en Italie et recevoir ces impressions sublimes, en quelque sorte comme une bénédiction, au seuil de l'âge viril, pour ses travaux projetés, ses luttes et ses déceptions presque certaines. »

Romain Rolland rêvait alors d'une réforme du théâtre, français. C'était le but essentiel qu'il avait assigné à sa vie.

Son maître était Shakespeare, pour lequel il a toujours eu un culte. Il eût ambitionné de le prendre pour modèle. « Malgré Tolstoï, Wagner, etc., écrivait-il à un ami (i), Shakespeare est de tous les artistes celui que j'ai constamment préféré, depuis l'enfance. Et si ses drames

(l) Cahiers nivernais, Romain Rolland. Introduction, par Jean Bonnerot, p. i9.

historiques ne sont pas la seule partie de son œuvre que j'aime, du moins ils ont eu l'influence la plus directe sur moi, en m'ouvrant les horizons de ce monde artistique nouveau et en m'en présentant des modèles incomparables, » A Rome, Romain Rolland avait déjà écrit une série de pièces, telles qu'Orsino, Niobé, les Baglioni^ le Siège de Manloiie, en prenant de préférence ses sujets dans la Renaissance italienne qu'il étudiait alors passionnément (i).

De 1892 à 1898 il fit un nouveau séjour en Italie pour préparer une thèse sur les Origines du théâtre lyrique moderne [Histoire de l'opéra en Europe avant Lulli et

(l)Toutefois la première pièce que Romain Rolland ait écrite à Rome, en 1890, est un drame philosophique intitulé Empédocle. On y retrouverait la trace des idées exprimées déjà dans cet écrit de jeunesse dont nous avons parlé plus haut : Credo quia verum.

Scarlalli). Après avoir soutenu cette thèse en Sorbonne, en 1896, il passa à Paris quelques années difficiles, faisant les dures et salutaires expériences par lesquelles, dans Jean-Chrislophe^ il fait passer Olivier. Pourtant, s'étant spécialisé dans l'histoire de la musique, il obtint une situation dans renseignement officiel : à TÉcole normale d'abord (1), puis, dès l'année 1908, à la Sorbonne. Devant un plus large auditoire, il fit là jusqu'en 1910 un cours très suivi et rendu vivant par des exécutions au piano des œuvres dont il parlait. De cet enseignement il a tiré la matière de plusieurs ouvrages, en particulier de son beau livre sur Haendel,

(1) A rÉcole normale, il se lia intimement avec quelques-uns de ses élèves, d'une dizaine d'années plus jeunes que lui : Charles Péguy, les frères Tharaud, Louis Gillet — ses futurs collaborateurs des Cahiers de la Quinzaine.

En même temps, il se faisait une place de premier rang dans la critique musicale.

Les articles qu'il a publiés, sur ce sujet, ont été réunis depuis en deux volumes :

Musiciens d'autrefois et Musiciens d'aujourd'hui. La plupart de ces études avaient paru. dans la Revue de Paris et dans la Revue d'art dramatique^ que le futur auteur de Jean-Christophe rédigeait avec quelques amis littéraires.

Nous ne pouvons que signaler brièvement ce côté important de l'activité de Romain Rolland. Après avoir lu les pages où Jean-Christophe, dans sa période de révolte, détruit avant de reconstruire et porte des jugements si sévères sur la musique allemande et française, il ne faut pourtant pas négliger ces deux volumes.

On y voit combien Romain Rolland est loin d'être un pur négatif et avec quelle joie il sait aimer et admirer ce qui, en

tous pays et à toute époque, est digne d'amour et d'admiration. Sa liberté d'esprit est entière. 11 n'est inféodé à aucune coterie. 11 n'a aucun parti pris. Des vieux maîtres italiens à Mozart et à Beethoven, de Wagner à Gustave Mahler, de Berlioz à Debussy, il reconnaît l'art vivant partout où il le rencontre. Ses prédilections semblent bien aller aux grands classiques, sains, clairs et bienfaisants. Mais nul n'a mieux parlé de ceux qui ont exprimé l'inquiétude fébrile de l'âme contemporaine, de Richard Strauss, qu'il considère comme le plus grand des musiciens vivants, ou du génial et malheureux Hugo Wolf. Et il s'estplu à montrer quel a été, depuis 1870, le magnifique essor de la musique française moderne.

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