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LA CRISE D'UNE GENERATION

A cette époque, Romain Rolland n'avait pas encore conquis la belle assurance et roptimisme confiant qu'on lui voit aujour* d'hui. La génération à laquelle il appartient eut une jeunesse troublée. On trouvera l'écho de ses sentiments dans un volume de théâtre que Romain Rolland vient de publier (i) sous le titre Tragédies de la foi. Ce volume est une réédition de Saint Loiiis^ d'Aërt^ et du Triomphe de la

(1) A la Librairie Hachette.

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raison. Ces trois pièces évoquent les douloureux combats qu'ont à livrer des âmes brûlées de foi. Le monde ne peut les faire douter, mais il les écrase. Leur héroïsme ne trouve pas à se déployer. Et Aërt a pour devise le mot que la tradition prête à Guillaume d'Orange : « Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (i). »

Jean-Christophe témoigne, au début, des mêmes angoisses. Au sein de quelles incertitudes se débat l'esprit critique du loyal Olivier! Combien il lui est difficile de trouver un credo qui lui fournisse une raison de vivre ! « J'ai écrit la tragédie d'une génération qui va disparaître, a dit Romain Rolland dans sa brève Pré-

(1) Nous ne savons si cette parole est authentique. Elle ne se trouve pas dans la correspondance de Guillaume le Taciturne. En tout cas, elle résume bien son idéal de vie.

face au dernier volume de Jean-Chrislophe, Je n'ai rien cherché à dissimuler de ses vices et de ses vertus, de sa pesante tristesse, de son orgueil chaotique, de ses efforts héroïques et de ses accablements sous l'écrasant fardeau d'une tâche surhumaine : toute une somme du monde, une morale, une esthétique, une foi, une humanité nouvelle à refaire. Voilà ce que nous fûmes. »

Ames religieuses, qui n'avaient pas de croyances ; idéalistes impénitents qui n'arrivaient pas à formuler leur idéal, et foulaient aux pieds celui de leurs devanciers; esprits désillusionnés et conservant pourtant une grande force d'espoir et une ardente volonté d'action : telle fut cette génération, que M. Beaunier a dite « malheureuse et pathétique (i) ». L'affaire Dreyfus

(i) Voir dans V Appendice, quelques extraits du remarquable article consacré par M. Beaunier dans

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lui fournit une occasion de manifester par des actes son amour pour la vérité et la justice. Elle se jeta dans la mêlée avec fureur. Et ce fut pour elle un bienfait.

L'action, à laquelle elle avait tant aspiré, la guérissait de son intellectualisme maladif.

Elle sortait de sa tour d'ivoire. Elle se mêlait à la vie commune et apprenait à la connaître. Des liens de solidarité s^étaient créés entre des compagnons d'armes appartenant aux classes sociales les plus diverses. Les jeunes universitaires tentèrent alors d' « aller au peuple », selon le mot d'ordre qui eut cours pendant quelques années. Leurs espoirs furent déçus. Après l'heure de la lutte fiévreuse, vint l'heure de la victoire, qui futaussi celle de la désillusion. De toute cette belle flambée de pasla Bévue des Deux Mondes du i^^ décembre 4912 à Jean-Christophe considéré comme le Testament d'une époque française.

siondésintéressée,ilnereslaitqu'unpeiide cendre refroidie. Quelques habiles avaient accaparé et exploitaient à leur profit un des plus beaux élans de générosité française qu'on eût jamais vus. Tout se terminait, entre les alliés de la veille, par un pitoyable et sordide règlementde comptes.

La Justice rayonnante de lumière s'était embourbée dans le marécage de la politique. Cruel désenchantement ! Nous en trouvons la trace dans le septième volume de Jean-Christophe. Romain Rolland nous y fait connaître un couple d'honnêtes et candides dreyfusards, l'ingénieur Erlsberger et sa femme :

Tous deux avaient été, quelques années avant, emportés par V ouragan de V affaire Dreyfus; ils s'étaient, Vun et Vautre, passionnés pour cette cause, jusqu'à la frénésie, comme des milliers de Français, sur qui, pendant sept ans, passa le vent furieux de cette

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sainte hystérie. Ils y avaient sacrifié leur repos^ leur situation y leurs relations; ilsy avaient brisé de chères amitiés; ils avaient failli y ruiner leur santé. Pendant des mois^ ils n'en donnaient plus y ils n'en mangeaient plus ^ ils ressassaient indéfiniment les mêmes argu ments^avec un acharnement de maniaques ; ils s^ exaltaient Vun Vautre^ malgré leur timidité et leur peur du ridicule ils avaient pris part à des manifestations^ parlé dans des meetings; ils en revenaient la tête hallucinée^ le cœur malade; et ils pleuraient ensemble^ la nuit.

Ils avaient dépensé dans le combat une telle force d' enthousiasme et de passion^ que lorsque la victoire était venue ^ il ne leur en restait plus assez pour se réjouir; ils en étaient demeurés vidés d'énergie^ fourbus^ pour la vie. Si hautes avaient été les espérances^ si pure V ardeur du sacrifice que le triomphe avait paru dérisoire^ au prix de ce qu'on avait rêvé. Pour ces âmes tout d'une pièce^ où il n'y avait de place que pour une seule vérité^ les tran-

sactions de la politique^ les compromis de leurs héros avaient été une déception amèi^.

Ils avaient vu leurs compagnons de luttes^ ces gens qu'ils avaient crus animés de la même passion unique pour la justice^ — une fois r ennemi vaincu^ se ruer à la curée y s' emparer du pouvoir^ rafler les honneurs et les places^ et piétiner la justice^ à leur tour, Seule^ une poignée d'hommes^ restés fidèles à leur foi^ pauvres^ isolés^ rejetés par tous les partis^ et les rejetant tous^ se tenaient dans Vombre^ à V écart les uns des autres^ rongés de tristesse et de neurasthénie^ n' espérant plus en rien^ avec le dégoût des hojnmes et la lassitude écrasante de la vie, V ingénieur et sa femme étaient de ces vaincus.

Dans cette page qu'il faudra retenir lorsqu'il sera possible d'étudier, avec l'impartialité voulue, la psychologie de la nation française durant la crise de l'affaire Dreyfus, Romain Rolland a exprimé les senti

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ments du milieu où il vivait, plutôt que ses propres sentiments. Même au fort de la tourmente, il avait conservé assez de maîtrise de soi pour juger de haut les événements et les hommes. « J'ai vu de près, m'écrivait-il récemment, la grandeur et la vilenie également indicibles des deux partis en lutte. »

Après une victoire équivalant presque à une défaite morale, que restait-il à cette génération éprise d'héroïsme et de foi?

La religion de la science, qui avait suffi à beaucoup d'entre ceux qui furent jeunes sous l'Empire, était pour elle une bien pauvre panacée, bonne tout au plus pour le candide Zola des Quatre Evangiles. Elle ne consentait pas non plus à prendre, en désespoir de cause, le chemin de Rome, comme de bons apôtres l'y engageaient.

Son esprit était ultra-critique. Elle avait un sens trop précis de la réalité pour se

perdre dans les nuages de la métaphysique spiritualiste. L'idéalisme officiel lui donnait la nausée. Rien ne pouvait la satisfaire. On la voyait semblabje à l'infortuné Sancho, monarque d'un jour, mourant de faim devant une table chargée des mets les plus savoureux, auxquels il ne peut toucher, parce que l'impitoyable docteur, armé de sa baguette, les fait enlever sitôt que le malheureux fait mine d'y mettre la dent.

Restait l'art, la musique surtout. Là était le refuge. Richard Wagner apparaissait comme le dernier des prophètes. Sur ses traces, on pouvait encore gravir la pente abrupte du Mont-Salvat et y retrouver un peu de ferveur mystique. Mais voilà que Tolstoï se mettait en devoir de briser cette dernière idole, Tolstoï, le seul écrivain vivant qui fût alors respecté et suivi de toute cette jeunesse ! Il venait de

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publier celivreétrange: Qu'est-ce que Varl?

où il faisait le procès des artistes et des poètes les plus indiscutés. Shakespeare?

Un écrivain de quatrième ordre, et pas même cela : nul comme peintre de caractères, aussi peu artiste que possible.

Beethoven ? Un corrupteur, dont la Sonate à Kreuzer avait déjà dénoncé l'influence pernicieuse. La Neuvième Symphonie? Une œuvre faite pour désunir les hommes, alors que le rôle de Tart doit être de les unir. Richard Wagner? Un impuissant. Après avoir entendu le commencement d'une représentation de Siegfried (il n'avait pu tenir bon jusqu'au bout) Tolstoï s'écriait : « Il n'y a rien à attendre d'un auteur capable d'imaginer des scènes comme celles-ci. On peut affirmer qu'il n'écrira jamais rien qui ne soit mauvais. »

Tous les soi-disant génies, acclamés par la foule, ne sont aux yeux de Tolstoï que

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