L'HOMME
Romain Rolland est d'origine bourguignonne. Il y a Bourguignon et Bourguignon, le Bourguignon mystique et le Bourguignon salé, Lamartine et Piron^ Inutile de dire que Fauteur de Jean-ChriS' lophe n'appartient pas à la seconde catégorie, il lient plutôt d^ l'ascète, non par sa pensée qui est très libre, mais par sa vie. Avec ses yeux gris bleu, l'ovale allongé de sa figure, sa moustache blonde, son abord réser\^é et distant, sa sobriété de gestes et de paroles^ il fait songer à lan
homme du Nord. Sa ville natale, Clamecy, a été nommée la « Bruges morvandelle ».
S'avançant dans les riches plaines bourguignonnes, comme un promontoire rocheux, le Morvan fut le cœur de l'ancienne Gaule, et c'est en France, après la Bretagne, un des points où la race celtique s'est le mieux conservée : race de poètes et d'apôtres qui a toujours eu le culte de l'esprit.
Nous ne voudrions pas attacher trop d'importance à ces considérations ethnographiques toujours sujettes à caution.
Et nous savons que Romain Rolland en fait bon marché. Il n'y a pourtant qu'à le regarder pour constater qu'il est du Nord et non du Midi. Nul n'est plus affranchi de ce pli héréditaire commun aux représentants des deux Frances hostiles, de la rouge et de la noire, et que nous avons cru pouvoir appeler la (^ mentalité romaine ».
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Il n'est pas Thomme des extériorités, des institutions et des dogmes, mais bien plutôt un intuitif, ayant un sens profond de la vie de l'âme et de ses mystères, de ceux que la musique évoque, sans les traduire avec précision.
Un psycho-physiologiste le classerait dans la catégorie des auditifs, non dans celle des visuels. Sa sensibilité est musicale. Il est des écrivains tels que Théophile Gautier, Flaubert "ou Maupassant, chez lesquels le sens plastique domine.
Leur art évoque, avec précision, les aspects extérieurs et immédiats des choses.
Chez d'autres, la vision est au second degré. Les apparences du monde extérieur, ou les rencontres de la vie, transformées au creuset de la mémoire, éveillent en eux des résonances lointaines. Ils prêtent l'oreille à des voix intérieures. S'ils se souviennent d'un paysage, ce n'est pas le
contour net de ses lignes qui s'inscrira dans leur mémoire, mais bien plutôt l'émotion exaltante qu'ils auront éprouvée en le contemplant. C'est pour eux, et pour eux seuls, qu'est vraie la définition d'Amiel : « Un paysage est un état d'âme. »
Pour d'autres, un paysage est un état d'atmosphère. « Mon état d'esprit, a dit Romain Rolland dans une lettre privée (i), est toujours d'un musicien et non d'un peintre. » Et il ajoute ce renseignement précieux qui nous aide à apprécier son œuvre tout entière : « Je conçois d'abord comme une nébuleuse l'impression musicale de l'ensemble de l'œuvre, puis les motifs principaux et surtout les rythmes, non pas tant de la phrase isolée que de la suite des volumes dans l'ensemble, des chapitres dans le volume et
(1) Citée par M. Bonnerot, Ouvrage cité, p. 46.
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dés alinéas dans le chapitre. Je me rends compte que c'est là une loi instinctive. Elle commande tout ce que j'écris... » De même que les grands musiciens classiques, ses maîtres, Beethoven en particulier, Romain Rolland est avant tout un constructeur, l'opposé des impressionnistes qui s'en vont zigzaguant ait hasard de leurs sensations momentanées, comme des phalènes attirées par la lumière d'une lampe.
La sensibilité musicale n'est pas confinée dans les limites de la musique proprement dite. Elle ne se laisse pas enclore dans une portée de cinq lignes. Elle embrasse l'univers entier et tout l'infini de la pensée humaine : « Tout est musique pour un cœur de musicien, nous a dii Romain Rolland. Tout vibre et semeut et s'agite et palpite, les jours d'été ensoleillés, les nuits oi^i le vent siffle, la lu-
mière qui coule, le scintillement des astres, les orages, les chants d'oiseaux, les bourdonnements d'insectes, les frémissements des arbres, les bruits familiers du foyer, de la porte qui grince, du sang qui gonfle les artères dans le silence de la nuit. Tout ce qui est, est musique.
11 ne s'agit que de l'entendre.» Romain Rolland est un de ces hommes pour lesquels tout ce qui est est musique. Ce n'est pas pour rien que le héros de son œuvre est un génie musical.
Ce mode de sensibilité, infiniment plus rare chez les Latins que chez les Germains ou les Celtes, suffirait à lui donner une place à part dans les lettres françaises.
Avec bien des nuancés à distinguer, je lui vois pourtant un proche parent, Maurice de Guérin. La sensibilité musicale incline à une communion panthéiste avec l'âme de la nature. C'est la pente constante
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du sentiment religieux grave et profond de Romain Rolland. Je le crois bien capable, comme Maurice de Guérin, de se lier d'amitié particulière avec certains arbres préférés. 11 enlacerait dans ses bras le tronc flexible d'un lilas, poussé à Tombre des murs d'un jardin de Paris et le presserait contre lui, en chantant une chanson de son enfance, que cela ne m'étonnerait nullement. Qu'on ne le prenne pourtant pas pour un bucolique. En étudiant Jean-Christophe^ nous découvrirons d'autres faces de sa riche et complexe personnalité. Ses curiosités sont universelles. Romain Rolland n'est pas un nébuleux idéaliste. 11 a un sens robuste de la réalité. Il voit la vie et il connaît les hommes. Par là, il est bien de son pays.
Au cœur de Paris, il a trouvé moyen de vivre en contact avec la nature et de suivre, de sa fenêtre, le cours changeant
des saisons. Sur un boulevard bruyant, il habite une maison locative à la façade banale, celle-là même oii il a logé Olivier ^t Jean-Christophe (i) :
Ils avaient trouvé dans le quartier Montparnasse, près de la place Denfert^ au cinquième cVune vieille maison^ un logement de trois pièces et une cuisine, fort petites, qui donnaient sur un jardin minuscule, enclos entre qiutti^ grands murs. De Vétage oie ils étaient, la i^ue s'étendait, par-dessus le mur d'en face, moins élevé que 'les autres, sur un de ces grands jardins de couvent, comme Uy en a encore tant à Paris, qui se caclhent ignorés. On ne voyait personne dans les allées désertes. Les vieux arbres^ plus hauts et plus touffus que ceux du Luxembourg, frissonnaient au soleil ; des bandes d'oiseaux chantaient y
(1) Dans la maisoriy p. 35. Cette maison prend une portée symbolique et donne son titre au livre. C'est elle qui révèle à Jean-Christophe la vie véritable du peuple français.
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dès Vaube c'étaient les flûtes des merles^ et puis le choral tumultueux et rythmé des moineaux ; et le soir en e7e, les cris délirants des martinets^ qui fendaient Vair lumineux et patinaient dans le ciel. Et la nuit^ sous la lune^ telles que les huiles d'air qui montent à la surface d'un étangs les notes perlées des crapauds. On eut oublié que Paris était là^ si la vieille maison n'eût constamment tremblé du grondement des lourdes voitures lointaines^ comme si la terre avait été remuée par un frisson de fièvre.
Cette page si poétique est la description exacte de ce que Romain Rolland voit et entend de sa fenêtre. Son cabinet de travail, où tantdebelles œuvres ont été écrites, est une modeste chambre d'étudiant. 11 en défend jalousement l'accès aux indiscrets, aux snobs et aux snobinettes teintés de littérature, cette plaie d'Egypte redoutée de tous les écrivains. Il est de ceux
qui ont la tenace volonté de se réserver pour leurs tâches essentielles en déblayant leur chemin de la broussaille des petites obligations secondaires et de tout ce qu'on est convenu d'appeler les « devoirs mondains ». Quel contraste entre cette vie simple, recueillie et si digne, et le faste de certains écrivains en vogue qui vendent leur pensée ou s'endettent pour mener un train de millionnaires! Relations utiles, démarches opportunes, complaisances, compromissions, camaraderie avec des hommes tarés que l'on ménage parce qu'ils sont puissants, Romain Rolland a, de parti pris, élagué tout ce côté, réputé essentiel, de la vie littéraire. 11 tient à distance les histrions de la Foire sur la place, afin d'avoir le droit de leur dire leur fait; on sait avec quelle verdeur ! 11 est l'anachorète qui vit dans sa cellule et en sort parfois pour parler haut et ferme aux rois
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du jour. II est Thomme libre, absolument, et c'est ce qu'il y a de plus enviable au monde.
Mais il n'est pas l'égoïste solitaire. 11 a la plus délicate, la plus affectueuse sensibilité. A ses amis, sa porte est toujours ouverte, et il en a de fidèles non seulement à Paris, mais un peu partout en Europe, Ce fut un chagrin pour lui de contrister quelques-uns de ses amis allemands par des critiques sur leur pays (i), justes pourtant et nullement malveillantes. Car nul n'est plus affranchi de tout parti pris chauvin. Ses critiques sur la France ellemême sont, nous le verrons, autrement âpres et violentes. Et combien de Français qu'il aime et estime n'ont-elles pas blessés au vif! C'est un douloureux conflit que celui de l'amour et de la vérité. Ro-
(1) Voir les premiers volumes de Jean-Chrislophe, en particulier la Révolte,
main Rolland vient de nous le dire, à propos de Tolstoï, en une page qui a l'accent ému d'une confession personnelle (i) :
Comment fera celui qui a reçu du sort le don superbe et fatal de voir la vérité^ et de ne pouvoir pas ne pas la voir? Qui dira ce que Tolstoï a souffert du continuel désaccord de ses dernières années^ entre ses yeux impitoyablés qui voyaient Vhorreur de la réalité^ et son cœur passionné qui continuait d'attendre et d'affirmer V amour?
Nous avons tous connu ces tragiques débats. Que de fois nous nous sommes trouvés dans V alternative de ne pas voir ou de haïr! Et que de fois un artiste — un artiste digne de ce nom^ un écrivain qui connaît le pouvoir splendide et redoutable de la parole écrite — se sent oppressé d'angoisse, au moment cV écrire telle ou telle vérité! Cette vérité saine et virile, nécesscdre au milieu des mensonges
(1) Vie de Tolstoï, p. 20.
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modernes^ des mensonges de la civilisation^ cette vérité vitale^ sémble-t-il^ comme Vaiv qu'on respire,,. Et puis on s'aperçoit que cet air y tant de poumons ne peuvent le supporter ^ tant d'êtres affaiblis par la civilisation^ ou faibles simplement par la bonté de leur cœur!.,, La société se trouve sans cesse en face de ce dilemme : la vérité ou V amour. Elle le résout^ d'ordinaire^ en sacrifiant à la fois la vérité et l'amour.
Comme Tolstoï, Romain Rolland voudrait ne sacrifier ni Tune ni l'autre de ces deux fois. Que la vérité s'inspire donc de l'amour, que, même implacable, elle soit bienfaisante comme le scalpel du chirurgien qui ne blesse que pour guérir. Et n'est-ce pas cette vérité pleine d'amour que l'auteur de Jean-Christophe ne cesse de dire à son pays ?