‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 4 sur 29 · ROMAIN ROLLA.ND · texte numérisé non relu

ROMAIN ROLLA.ND

de faux grands hommes. Et l'engouement du public pour eux est un exemple de ces folies contagieuses qui se répandent parmi les hommes, telles les Croisades, la croyance aux sorciers^ la recherche de la pierre philosophale, la passion des tulipes, ou encore... l'affaire Dreyfus ! Tolstoï, le grand redresseur des torts, mettant les défenseurs de Dreyfus sur le même pied que les collectionneurs de tulipes ! Quelle amère ironie !

Ce n'était pas la première fois que Tolstoï scandalisait le monde cultivé par ces étonnants paradoxes. Il les avait déjà mis en circulation dans son Que devonsnous faire? (1884-1886). Et Romain Rolland en avait été déconcerté, ainsi qu'il l'a avoué lui-même (1) :

T aimais profondément — je nai jamais

(1) Préface de la Lettre inédite de Tolstoï. Cahiers de la Quinzaine, 9« cahier de la troisième série.

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cessé d'aimer — Tolstoï, Depuis deux ou trois ans^ je vivais enveloppé de Vatinosphère de sa pensée^ fêtais certainement plus familier avec ses créations, avec la Guerre et ia Paix, Anna Karénine et la Mort d'Ivan Uiitch, qu'avec aucune des grandes œuvres françaises. La bonté, l'intelligence, V absolue vérité de ce grand homme, en faisaient pour moi le guide le plus sûr, dans V anarchie morale de notre temps.

Mais, d' autre part , f aimais V art avec passion; depuis Venfance,jeme nourrissais d' art , surtout de musique ; je n^ aurais pu m'en passer ; je puis dire que la musique m'était un aliment aussi indispensable à ma vie que le pain. Aussi, combien fus-je troublé en lisant, chez celui que j'étais habitué à respecter, ces violentes invectives contre l'immoralité de l'art! Je sentais bien pourtant que rien n'était plus pur que l'impression qui vient de r œuvre d'un grand artiste. Dans Une symphonie de Beethoven ou un tableau de Rembrandt, on puise non seulement l'oubli de

Végoïsme^ mais la force (V intelligence et de bonté qui ruisselle de ces grands cœurs.

Tolstoï parlait de la corruption de Vart^ qui déprave et qui isole les hommes. Où m^étais-je mieux retrempé^ où avais-je mieux fraternisé avec les hommes^ que dans les émotions communes d'un OEdipe-Roi, ou de la Symphonie avec chœurs ? Mais je me défiaisde moi-même^ et f avais une angoisse profonde à Vidée que je perdais peut-être ma vie^ qui commençait^ au service d'une cause mauvaise^ quand mon désir était de la rendre utile aux autres.

Romain Rolland écrivit à Tolstoï, pour lui soumettre ses doutes et ses perplexités. Touché par la sincérité de cette confession, le grand écrivain russe répondit à ce jeune Français inconnu, par une longue lettre, en date du 4 octobre 1887.

Cette lettre est un véritable traité d'esthétique et de morale, ébauche de Qu'est-ce que tari? qui devait paraître quelques

LA CRISE d'une génération 53

années plus lard. « Elle reflète, a dit Romain Rolland, la tranquille et limpide lumière de Tâme de Tolstoï, cette âme où tout est raison et charité. »

On comprendra sans peine l'impression que put faire l'épître du grand apôtre russe, quand le facteur l'apporta dans une chambrette d'étudiant parisien. L'influence qu'elle a exercée sur Romain Rolland a été décisive. Sans doute, jamais cet esprit si équitable n'a pu souscrire au verdict extravagant que Tolstoï prononçait, avec une inconscience de grand enfant terrible, contre des génies qu'il connaissait à peine.

Mais son jugement général sur l'art n'en était pas moins, pour Romain Rolland, « d'une vérité absolue ».

Aux yeux de Tolstoï, l'art moderne n'est qu'un sépulcre blanchi. Tout en lui estfausseté. Ce qu'on appelle dans notre monde, dit-il, les sciences et les arts, n'est qu un

immense hiimbug (i). Le mal vient de ce que les gens soi-disant civilisés, ayant à leur tête les artistes et les savants, sont devenus une caste privilégiée. Et Tolstoï reprend à son compte la fameuse diatribe de Rousseau sur la civilisation corruptrice.

Seulement, alors que Jean-Jacques concluait : « Retour à la nature », il conclut, lui : (( Retour au peuple », ce qui est la même pensée sous une autre forme. A Tart des riches, vicié par un perpétuel mensonge, Tolstoï oppose l'art ingénu et vrai du peuple. Il faut y revenir. Là est le salut (2). Au lieu d'être un vain amusement pour les oisifs, que l'art s'adresse à tous, et, pour cela, qu'il exprime, en un

(1) Préface de la lettre inédite de Tolstoï, p. 26. Plus tard, dans la Foire sur la place, Romain Rolland dénoncera ce hiimbug-lk.

(2) C'est ce que l'oncle Gottfried, une figure toute tolstoïenne, fera comprendre à Jean-Christophe, en lui chantant de vieilles chansons d'Allemagne.

LA CRISE d'uKE GÉNÉRATION 55

langage simple, les vrais sentiments d^ tous ! Sa tâche est de découvrir et de manifester la conscience religieuse de l'époque.

Car, en dehors de tous les dogmes et de toutes les Églises, il existe une conscience religieuse. C'est le lit où coule le fleuve.

L'artiste doit donc être un prophète, et il n'est digne de l'être que s'il est entièrement désintéressé, « s'il ne recherche pas son art comme avantage personnel, s'il est exclusivement un serviteur de la vérité...

Est un prophète, celui qui a la conviction intime de ce qu'il est, et doit, et ne peut ne pas être. Cette conviction est rare et ne peut être éprouvée que par les sacrifices qu'un homme fait à sa vocation... Les produits de la vraie science et du vrai art sont les produits du sacrifice, mais pas de certains avantages matériels (i) ». Romain

(i) Ouvrage cité, pp. 21 et 22.

Rolland applaudissait à ces paroles, pensant, lui aussi, que la dignité de Tari était souillée par des milliers de parasites qui vivent honteusement à ses dépens. Et il pouvait faire sienne la définition de Tolstoï : Tout ce qui réunit les hommes est le bien et le beau — tout ce qui les sépare est le mal et le laid. Mépris des raffinements d'une littérature de mandarins, amour de la vie, respect absolu de la vérité, désir de s'adresser à tous et non seulement à quelques privilégiés, sentiment profond de la valeur religieuse que l'art doit avoir, nous verrons en lisant les grandes œuvres de Romain Rolland tout ce qu'il doit aux leçons et à l'exemple de Léon Tolstoï. Cette conception de l'art, si haute et si féconde, devait donner un but à sa vie. Pour lui, et pour sa génération, c'était le premier symptôme de la guérison.

Sous rintluence des idées de Tolstoï, Romain Rolland reprit ses anciens projets de réforme dramatique. Après avoir fait représenter en 1898, au théâtre de rŒuvre, un drame intitulé Aërl, il donna successivement une série de pièces dédiées au peuple de Paris, et destinées, dans sa pensée, à être, sur la scène, une épopée de la Révolution française : le 14 Juillet^ Danton^ les Loups, et le Triomphe de la

i?a/5o/z, réunis aujourd'hui en volumes (i).

Dans la première de ces pièces, l'auteur semble avoir utilisé des traditions de famille. Un arrière-grand-père, de la ligne paternelle, nommé Boniard, d'origine franc-comtoise, fut un ardent révolutionnaire et un « apôtre de la liberté » dans la Nièvre. C'était une personnalité originale.

Il avait la manie d'écrire et il a laissé un copieux journal, en grande partie détruit, mais dont quelques fragments subsistent, entre autres un récit de la prise de la Bastille et du retour du peuple victorieux sur la place de l'Hôtel de Ville.

Dans une préface publiée plus tard, en tête de l'édition Hachette, et qui reproduisait le programme pour les représen-

(1) Les tpois premières œuvres, dans le Théâtre de la Bévoluiion, Paris, Hachette; la quatrième, dans le volume les Tragédies de la foi dont nous avons parlé plus haut.

tations du Ï4 Juillet^ Romain Rolland expliquait comment il s'était souvenu d'un décret du^ Comité de salut public du 20 ventôse, an II, décret — non suivi d'effet — instituant un Théâtre du peuple, destiné avant tout à « célébrer les principaux événements de la Révolution française )). L'ambition de Romain Rolland aurait été de se faire le poète dramatique de cette « Iliade de la nation française w.

Et, son esprit étant ainsi fait que — comme Balzac ou Emile Zola — il conçoit toujours de grandes œuvres cycliques, il avait songé à écrire une dizaine de pièces embrassant toute l'époque révolutionnaire. <r Le 14 Juillet, disait-il, en était la première page, et Danton, le centre, la crise décisive, où fléchit la raison des chefs de la Révolution, et où leur foi commune est sacrifiée à leurs ressentiments. Dans les Loups où est peinte la Révolution aux armées, —

dans le Triomphe de la Raison^ où elle traverse les provinces, à la chasse des Girondins proscrits, elle se dévore ellemême. J'aurais voulu donner, dans Tensemble de cette œuvre, le spectacle d'une convulsion de la nature, d'une tempête sociale, depuis l'instant où les premières vagues se soulèvent du fond de l'océan, jusqu'au moment où elles semblent de nouveau y rentrer, et où le calme retombe lentement sur la mer. » Dégageant l'action de toute intrigue romanesque inutile, Romain Rolland s'était inspiré du mot de Napoléon à Goethe : Lapolitique^ voilà la moderne fatalité.

Pour préciser ses idées sur la réforme théâtrale, Romain Rolland écrivit, en igoS, un livre, le Théâtre du peuple (i), se termi-

(1) Cahiers de la Quinzaine, novembre 4903. Une nouvelle édition de cet ouvrage vient de paraître à la librairie Hachette.

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nant par un manifeste qu'il avait lancé avec ses amis de la Revue d'art dramatique .

« L'art, y était-il dit (i), est en proie à Tégoïsme et à l'anarchie. Un petit nombre d'hommes en ont fait leur privilège et en tiennent le peuple écarté. Il faut enfin donner une voix aux peuples et fonder le théâtre de tous où l'effort de tous travaille à la joie de tous. Nous appelons à nous tous ceux qui se font de l'art un idéal humain etje la vie un idéal fraternel.

L'art bourgeois est devenu un art de vieillards. Seule la sève populaire peut lui rendre la vie et la santé. Il ne s'agit pas « d'aller au peuple » par condescendance.

Nous ne mettons pas la gloire de l'esprit humain au service du peuple. Nous appelons le peuple, comme nous, au service de cette gloire. » — Dans Jean-Christophe,

(1) Cette citation est un résumé.

génie robuste, issu du peuple par sa mère, on retrouvera cette idée du rajeunissement nécessaire de notre art caduc par l'afflux d'un sang plus jeune et plus chaud.

Ce manifeste respirait un enthousiasme tout juvénile et un peu chimérique. Jusqu'à présent, les espérances qu'il exprimait n'ont pas été réalisées. Fort intéressantes à la lecture, les pièces de Romain Rolland n'ont été données sur la scène qu'avec un demi-succès, en quelques représentations égrenées.

A Paris, le théâtre du peuple n'est pas fondé; Cependant les idées généreuses de Romain Rolland n'ont pas été perdues, et rien ne dit qu'elles n'aient pas pour elles l'avenir. Les semences jetées au vent germent déjà çà et là dans le monde, en particulier à Bussang, dans les Vosges, où, depuis 1895, Maurice Pottecher maintient vaillamment son Théâtre du peuple, et à

Mézières, dans le canton de Vaud. Romain Rolland s'est vivement intéressé au Théâlre du Joral, dont le fondateur, René Morax (i), est son ami et son disciple. Tout cela est un modeste commencement. Ce n'est pas en un jour que Ton peut transformer l'art théâtral, en supprimant tout ce qu'il a de factice et de malsain.

L'auteur de Jean-Christophe n'a pas renié l'idéal de sa jeunesse. Il le proclame à nouveau dans une préface, écrite en janvier 1918, pour l'édition nouvelle du Théâtre du Peuple :

(1) M. René Morax est un des meilleurs poètes romands de l'heure présente. Il a entrepris de doter la Suisse française d'un théâtre national et populaire. Il a écrit une série de drames ayant uneforte saveur de terroir, en particulier la Dîme, évocation de la vie des paysans vaudois sous le régime bernois, et la Nuil des Quaire-temps, poème qui met en scène une légende des Alpes Valaisannes.

l^otre foi en un Théâtre du Peuple^ qui opposât aux raffinements énervés des amuseurs parisiens un art mâle et robuste^ exprimant la vie collective^ et préparant ^ provoquant la résurrection d'une racCj cette foi exaltée a été une des forces les plus pures ^ les plus saintes de notre jeunesse. Jamais nous ne la renierons. Depuis^ V expérience nous a contraints à voir qu'un art du peuple ne fleurit pas aisément d'une vieille terre^ dont le peuple s'est laissé peu à peu conquérir par les classes bourgeoises^ pénétrer par leurs pensées^ et n'a pas de désir plus vif que de leur ressembler. Nous en avions le pressentiment lorsqu'en 1903, terminant ce livre , nous écrivions : « Yous voulez un art du peuple? Commencez par avoir un peuple ! »

Nous n'avons pourtant pas renoncé à l'espoir d'un avenir prochain, où surgiront l'un et l'autre. Que Von raille, si l'on veut, notre confiance obstinée! Nous savons, pour avoir toujours fait de l'histoire notre nourriture

quotidienne et vécu^ grâce à elle^ autant de la vie des siècles passés que de la vie du siècle qui passe ^ — nous savons que les plus vieilles races ont des renouvellements inattendus^ et qu'en aucun peuple du monde ce miracle ne s'est réalisé d'une façon plus répétée que dans notre France. Dix fois^ au cours des âges, une jeunesse héroïque a succédé aux périodes d'épuisement, où l'Europe épiait son déclin brillant et fardé. Elle doit ces résurrections à la variété des races qui la composent, et qui, alternativement, s'endorment dans leurs rêves, ou montent la garde à leur tour, A des troupes fatiguées des troupes fraîches succèdent. Parfois, la vie semble suspendue ; autour du camp assoupi, l'ennemi rôde.

Et c'est justement l'heure oîi, dans l'aube qui point, les clairons sonnent la diane.

Nous sommes, je le crois, à une heure semblable. Notre peuple se réveille.

Ajoutons que la forme dramatique attire encore Romain Rolland. Il y reviendra

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sans doute avec la maturité d'esprit qu'il a acquise depuis lors. Car il ne renonce pas aisément à ses entreprises. Et il pourrait reprendre à son compte la devise du Téméraire : Je Vai empris, bien en advienne.

Sans se laisser décourager par le demiinsuccès de ses projets de théâtre, Romain Rolland a repris sa croisade idéaliste sur un autre terrain, en écrivant une série de courtes biographies de grands hommes, destinées à propager l'exemple des héros au sens où Carlyle entend ce mot : Beethoven, Michel-Ange, François Millet (i), Tolstoï^ Haendel (2). Enfin, au début de

(1) La biographie de François Millei n*a paru encore qu'en langue anglaise chez Duckworth à Londres, en 4903.

(2) Le Haendel qui fait partie de la Collection des

l'année 1904, les Cahiers de la Quinzaine donnèrent, dans leur cinquième série, VAube^ premier fascicule de Jean-Chrislophe. La publication de cette grande œuvre s'est dès lors poursuivie régulièrement jusqu'au printemps de 1910. Ayant pris un congé à la Sorbonne, Romain Rolland voulait passer l'hiver à Rome, pour y achever les derniers volumes, dont d'importants fragments étaient déjà écrits depuis longtemps. Un accident semblable à celui qui a été fatal à Curie mit sa vie en danger. Il fut pris entre deux automobiles

maîtres de la musique, publiée à la librairie Alcan, est avant tout une étude d'histoire musicale. Nous croyons savoir que Romain Rolland a le projet de donner une édition française de son François Millet et d'écrire une biographie de Hsendel qui sera un portrait psychologique de même genre que le Beethoven, le Michel-Ange et le Tolstoï. Nous parlerons plus loin de ces trois livres et de leurs rapports avec Jean-Christophe.

en traversant les Champs-Elysées. On le crut perdu. Le 17 mars 1908, Romain Rolland avait écrit pour la Foire sur la place une curieuse préface, intitulée : Dialogue de r auteur avec son ombre. L'ombre, c'est Jean-Christophe qui se prépare au combat:

Moi. — Mais quand viendra la paix?

Christophe. — Quand tu V auras gagnée.

Bientôt... Bientôt... Regarde déjà passer audessus de notre tête V hirondelle du printemps.

Moi. — (chantant) :

La beVaronde messagère de la gaye saison Est venue, je Vay vue»

Christophe. — Ne rêve points donne-moi la main^ i^iens.

Moi. — Il faut bien que je te suive ^ mon ombre.

Christophe. — Lequel de nous deux est V ombre de Vautre?

Moi. — Comme tu as grandi! Je ne te re-

connais plus.

Christophe. — C'est le soleil qui descend.

Moi. — Je t'aimais mieux enfant, Christophe. — Allons! nous n'avons plus

que quelques heures de jour,

11 semble que Romain Rolland ait alors reçu un avertissement de son ombre, Jean- Christophe. Et la faux de la mort a effleuré cette précieuse vie. Mais, Dieu merci, ^u moment même de la trancher, elle s'est détournée.

Grâce à des soins dévoués, la santé de Romain Rolland , fortement ébranlée, s'est, peu à peu, rétablie assez pour qu'il pût reprendre une partie de son travail. A peine convalescent, et sous l'impression directe que lui avait faite la mort du prophète d'iasnaïa Poliana, il écrivit d'un trait, et d'une main fiévreuse, son admirable

Tolstoï pour rendre un éclatant hommage à celui des contemporains auquel il devait le plus. Ayant eu une double fracture de rhumérùs, il fut longtemps avant de reprendre l'usage du bras gauche. Son cher piano restait muet. D'autre part, de nouveaux projets littéraires lui rendaient difficile de continuer ses cours d'histoire de la musique à la Sorbonne, Après avoir obtenu une prolongation de congé, il donna sa démission et renonça à l'enseignement, pour consacrer toutes ses forces à sou œuvre d'écrivain.

Durant l'été de l'année 1911, ilfit, comme les années précédentes, un long séjour au cœur de la vieille Suisse héroïque et pastorale, dans une calme retraite qu'il affectionne- Il y a passé quatre étés de suite, jouissant de cette solitude recueillie qui est nécessaire à son travail. Et c'est là qu'il a écrit bien des pages de son Jean-

Christophe, Loin de la cohue qui se presse ailleurs dans les Palaces et les Kursaals, loin de ces « villes d'étrangers, monstrueux entrepôts oii vient se reposer le peuple gras du monde entier (i) » — il a appris à connaître cette Suisse trop ignorée, à laquelle il a plus d'une fois témoigné une particulière sympathie. « Christophe, ditil, avait de la sympathie pour ces hommes (jui cherchent moins à paraître qu'à être, et qui, sous le vernis récent d'un industrialisme ultramoderne, conservent certains des traits les plus reposants de l'ancienne Europe rustique et bourgeoise. »

Durant l'hiver de 1911 à 1912, Romain Rolland put enfin réaliser le projet, caressé depuis longtemps, de faire un long séjour à Rome, où il était d'ailleurs revenu plus d'une fois, depuis 1898, et il fut reconquis

(I) Nouvelle journée, p. 19.

par le charme de la ville éternelle. « Connaissez-vous bien Rome? m'écrivait-il, le 1^"^ mai 1912. Quelle force et quel calme on y puise ! 11 faudrait y vivre des années — sans prendre garde aux deux roitelets barbares du Quirinal et du Vatican. Ils comptent si peu dans cette imm.ensité ! Ils seront bientôt passés. On a envie de leur dire, comme le grand serpent de la Jungle, qui sort de son long rêve : Vis-tu encore, petit de r homme? »

Nous aurons à voir quelle influence eut ce dernier séjour à Rome sur le développement intellectuel de Romain Rolland, et quelles traces il a laissées dans la Nouvelle Journée.

Étant revenu l'hiver dernier se fixer à Paris, provisoirement tout au moins, Romain Rolland semble, après une longue absence, avoir vu la société française avec des yeux nouveaux. Les années d'âpres

kittes sont derrière lui. Il se tourne maintenant vers Tavenir, en toute confiance.

Les efforts de la jeunesse française d'au- |burd'hui l'intéressent passionnément. 11 écrit pour la Bibliothèque universelle, de Lausanne, une série de chroniques d'un intérêt tout actuel, dans lesquelles il dresse Tinventaire des forces vives de la France nouvelle. Ces études, où l'auteur de Jean- Ghrislophe témoigne de son intense amour delà vie, deviendront^ sans doute, les chapitres d'un beau livre. Après Dans la maison, ce sera la contre partie de la Foire sitr la place.

Le terrain ayant été déblayé par des équipes de bons ouvriers dont la tâche va s'achever, il faut maintenant reconstruire.

C'est la mission de la génération qui monte, vaillante et consciente dosa force. Romain Rolland croit en elle.

Il faut le dire^ déclare-t-il (i), dans son premier article — un véritable manifeste — nous envions dans V histoire bien des siècles dispajmSj des époques de gloire^ et il n'en est guère de plus belle que la nôtre ; il n'en est pas uneseule qui soit plus passionnante» Seulement il fautêtre fort pourV embrasser. C'est un âge de crise universelleet d'universelle résurrection. Je crois voir le Jugement dernier de Michel- Ange ^ et les grappes de corps qui tombent^ les forces mortes qui s'écroulent^ la poussière qui fermente^ la vie nouvelle qui fleurit^ au tumultueux appel des trompettes qui sonnent. Au premier regard , tout se mêle et semble s' entredé t mire. Mais un ordre souverain règne ^ au fond du chaos^ et les puissances ennemies s'équilibrent entre elles. Il en est ainsi du spectacle qu'offre en ce moment l'aH français, - . Ce qui frappe tous les observateurs attentifs au spectacle de l'art français,^ c'est la passion

(4) Bibliothèque universelle et revue suisse. Novembre 1912.

de vivre que montrent^ en ce moment^ optimistes et pessimistes^ chevaliers du passé et champions de V avenir. Il semble que la jeune génération vienne de conclure un nouveau bail avec la vie. Il ne s'agit pas d'une Renaissance, Il y en a dix, il y en a vingt; Tout renaît. Toutes les forces dispersées, tous les germes qu'apportent, de tous lescoin$ de V horizon, les quatre vents de V esprit.

Et Romain Rolland énumère ces Renaissances françaises, opposées les unes aux autres, semble-t-il, et pourtant concourant toutes à donner à une nation qui, durant de longues années, avait paru repliée sur elle-même, un renouveau de puissance expansive et de féconde confiance en son avenir.

C'est un cantique de Siméon ! Nous ne savons ce que valent ces prédictions, l'avenir seul nous le dira. A coup sûr nous renseignent-elles sur le caractère

réel du prophète. D'aucuns Tavaient pris pour un satiriste chagrin. Chacun peut le voir bien aujourd'hui : il est orienté vers l'espoir et vers la joie. Nous le verrons clairement en lisant la Nouvelle Journée qui est le poème de la guérison.

Les mauvaises années sont surmontées.

Si Romain Rolland est de tout cœur avec la jeunesse française d'aujourd'hui, c'est que, comme elle, il s'est refait une santé morale. Il marche droit devant lui, avec une belle assurance. En achevant son Jean- Christophe ^ il a eu le sentiment d'être déchargé d'un lourd fardeau : du fardeau de son inquiète jeunesse. Libre de toute attache, il peut séjourner où bon lui semble, à Paris, à Rome, en Suisse, et se consacrer entièrement à son labeur d'écrivain. Mille pensées à demi indistinctes encore le sollicitent. Les abeilles bourdonnent dans la ruche. Des œuvres

nouvelles se préparent. Elles exprimeront, sans doute, cette force ascendante que Ton sent dans l'œuvre virile, et dans la carrière volontaire d'un écrivain qui pourrait faire sienne la fîère parole de son proche parent, le poète Emile Verhaeren :

« La vie est à monter et non pas à descendre. »

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