GENÈSE DE L'OEUVRE
Jean-Christophe est une pensée de jeunesse réalisée par l'âge mûr. A l'École normale déjà, vers 1888, Romain Rolland avait songé à écrire, un jour, un roman dont le principal personnage serait un musicien. Durant son premier séjour à Rome en 1890, Tidée de faire de son héros, der reine Thor de Wagner, l'homme au cœur pur, aux yeux purs, jugeant librement le monde moderne, s'imposa à lui, par une brusque intuition. Ce n'est que cinq ou six ans plus tard que le plan de l'œuvre se
précisa. Entre 1897 et 1900 furent écrites quelques pages de l'Aube, toutes juvéniles et d'une délicieuse fraîcheur; — et aussi quelques chapitres âprement satiriques de la Foire sur la place. L'épisode de Bâle, cette crise de passion sensuelle que traverse le héros, pour en sortir terrassé par le remords d'abord, puis régénéré par la grâce divine, toute cette fin si émouvante du Buisson ardent fut esquissée en 1902, un an avant que le roman eût commencé de paraître dans les Cahiers de la quinzaine.
A cette époque également, l'auteur avait écrit quelques parties de sa conclusion, la Nouvelle Journée. L'idée lui était déjà venue d'éclairer la fin de son œuvre par la clarté sereine du ciel de Rome et par le* pur amour que Grazia inspire à J ean-Christophe. Autant dire qu'avant qu'une seule page de l'œuvre eût été imprimée, elle
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existait déjà tout entière dans la pensée de son auteur, avec ses péripéties essentielles, avec ses proportions démesurées.
Sans doute, au cours de son long voyage, Jean-Christophe a rencontré bien des personnages, amis ou ennemis, auxquels on n'avait pas songé au début. Autour de lui, le monde a évolué, et il s'est transformé lui-même. Dans les grandes lignes, le héros a pourtant suivi la ligne qui lui avait été tracée dès l'abord. Qu'après avoir achevé la lecture de l'œuvre entière, on reprenne le premier volume /'^a6e. Qu'on relise une page, belle entre toutes, où l'on voit le petit Christophe, contemplant d'une fenêtre de la maison paternelle, le Rhin qui coule, majestueux, et s'en va, si calme, à son destin. L'enfant a là une vision très précise de ce que sera son propre destin. Des figures souriantes ou graves s'inclinent vers lui : Une femme « blême,
les cheveux noirs, et la bouche serrée, dont les yeux semblent manger la moitié du visage et le fixent avec une violence qui fait mal... » Ne reconnaissez-vous pas la fatale et tragique Anna, aux regards « redoutables à Tégal de la mort » ? Et celle qui sourit avec ses clairs yeux gris, d'un beau sourire indulgent et aimant qui fond le cœur de tendresse ? C'est Grazia, la Béatrice delà Nouvelle Journée. Puis la vision dernière : c( tout à fait au loin, comme une
lueur d'acier au bord de l'horizon, une plaine liquide, une ligne de flots qui tremblent, — la Mer.., EUeTaspire. Il la veut. Il y va disparaître... » Annoncé au début de Tœuvre, c'est le Leitmotiv de la Mort, tel qu'il revient, identique à peu près, à la dernière page delà Symphonie (i). Le lit
(1) Pour bien saisir le caractère symphonique de l'œuvre, relisez, après la page que nous citons ici, la fin de la Nouvelle Journée, Le final correspond