‹ Romain Rolland, l'homme et l'œuvreChapitre 8 sur 29 · GENÈSE DE L^ŒUVRE · texte numérisé non relu

GENÈSE DE L^ŒUVRE

du fleuve était creusé d'avance jusqu'à la mer. Il a pu déborder quelquefois. Jamais il n'a dévié.

Pour mener à bien une entreprise sem-

au début de l'œuvre. On perçoit d'abord un rappel des premières « mesures «. Jean-Christophe agonisant, revoit en rêve sa chambre d'enfant. De nouveau, l'on entend, en sourdine, le grondement du fleuve et les cloches dont les belles ondes sonores coulent dans l'air matinal. Puis la Mort vient : « Et Christophe, faisant un suprême effort pour soulever la tête — (Dieu qu'elle était pesante I) — vit le fleuve débordé, couvrant les champs, roulant auguste, lent, presqu'immobile. Et, comme une lueur d'acier, au bord de l'horizon, semblait courir vers lui une ligne de flots d'argent, qui tremt)laient au soleil. Le bruit de l'Océan... »

Il faudrait observer que ces effets symphoniques sont perdus pour la majorité des lecteurs. En moins d'une heure, on entend une partition et Ton peut bien saisir la concordance des diff'érentes parfies. Tandis qu'une œuvre telle que Jean- Christophe se lit, d'habitude, dans l'espace de plusieurs années, si bien qu'en arrivant à la conclusion, on n'a pas un souvenir très net du début.

blable, il fallait une dose peu commune de volonté consciente et de persévérance.

« Crois en toi-même ! » a dit Emerson.

Etant de santé débile, et, à cette époque^ dans une situation mal assurée, Romain Rolland a eu confiance dans l'œuvre de ses mains. En notre temps de dilettantisme sceptique, quel est l'écrivain qui aurait osé assumer une telle tâche ?

L'ÉCRIYArN

C'est en février 1904 que parut le premier Cahier de la Quinzaine portant, en lettres rouges sur couverture crème, le titre : Jean-Christophe. Sept ans plus tard, le 26 juin igi2, Romain Rolland m'écrivait de Baveno : « J'ai terminé mon dernier volume, la Nouvelle Journée. J'ai l'esprit^ libre et joyeux ». On conçoit aisément la joie du bon ouvrier qui^ dans des conditions difficiles, a achevé un tel travail.

Le moment est venu de jeter un eoup d'ottl d'ensemble sur cette grande œuvre.

Lue par fragments, d'année en année, elle pouvait paraître disproportionnée. On songeait aux épopées hindoues démesurées, abondantes en épisodes et en digressions.

Dans les premiers volumes, le personnage de Jean-Christophe occupe le devant delà scène et retient toute l'attention. Après son arrivée à Paris, il s'efface. On l'oublie à demi. Il n'est plus qu'un témoin, assistant à la Foire sur la place. Le sujet principal est alors la peinture satirique de la société parisienne. A la fin, dans le Buisson ardent, Jean-Christophe reprend de la vie.

Seule, sa personnalité, qui jusqu'à la fin évolue, fait l'unité de Toeuvre. Le fleuve tumultueux de son génie a parcouru montagnes et plaines et va se perdre dans l'océan de l'infini. Sur les deux rives, les paysages changeaient sans cesse. Des figures aimées s'y miraient un instant dans les eaux mouvantes, pour s'effacer aussi-

l'écrivain 113

tôt. Et toutes ces images flottantes, apparues un instant, se confondent un peu dans

notre souvenir.

Reprenons maintenant l'œuvre dans son entier. Malgré son énormité et ses apparents caprices, elle nous apparaît comme le travail d'un constructeur, sachant concevoir un plan d'ensemble et s'y tenir. Elle est une symphonie en trois parties, ou, si vous voulez, un tryptique :

1. L'enfance et la jeunesse en Allemagner^L'éveil du génie. La révolte.

Page 1