‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 1 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— André ! M""* de Vrancourt...

Tandis que Pierre de Claircy saluait, l'automobile les dépassait. Son frère André s'était penché en portant la main à son chapeau ; mais il n'acheva pas le geste commencé. L'auto des Vrancourt ne montrait déjà plus que son panneau d'arrière et sa lanterne basse filant à ras de terre, devant la victoria distancée, qui continuait à rouler doucement dans l'avenue des Champs-Elysées, au trot de son vieux cheval. Bien calé sur les coussins du fond, à côté d'André de Claircy, M. Antoine Claveret regardait Pierre de Claircy, assis sur le strapontin. Tout en parlant, Pierre de Claircy avait tiré une cigarette de son étui. Prestement, il fit craquer une allumette, dont la vive lueur illumina, un moment, sa figure rieuse. Pierre de Claircy avait les joues rondes, le nez droit, les lèvres ombrées d'une légère moustache brune. Ses yeux brillaient sous des sourcils bien fournis. Du chapeau, un peu incliné en arrière, une grosse mèche descendait sur le front. Tout le visage était de proportions heureuses,

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malgré que le menton fi\t un peu court. M. Clavoret'ét André le considéraient avec plaisir, sa cigarette aux lèvres, une fleur à la boutonnière, les mains posées sur la pomme de sa canne. Les mains de Pierre de Claircy étaient fines et nerveuses, faites pour saisir et pour caresser. Un ^esle rapide les décroisa :

— C'est tout de même beau, Paris 1 Regarde donc, André...

Et Pierre de Claircy désignait à s«n frère la longue avenue en pente dévalant entre deux lignes de feu, sous un ciel constellé. La voilure, en effet, tournait sur la place de l'Etoile, d'où d'autres cordons de lumières divergeaient à travers la nuit. A leur centre, se dressait l'Arc massif, quadruplement évidé. Avec ses puissantes assises, sa carrure monumentale, il donnait vraiment une idée de force et de victoire, mais cette impression héroïque et guerrière était, ce soir-là, comme attendrie par la chaude douceur de la magnifique nuit de juin (|ui appelait vers le Bois la file mouvante des équipages et le piétinement des promeneurs. Elle leur promettait l'obscure fraîcheur des ombrages, l'odeui nocturne des feuilles. Ce soir-là, il faisait bon vivre. Cette douceur parfumée de l'air, cette bonté de l'existence, André de Claircy les ressentait en silence. 11 ne les éprouvait pasavec la même ardeur que son frère. Il n'avait pas, il n'avait jamais eu l'impatience à vivre de ce jeune homme aux mains

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avides et nerveuses, au cœur hâtif et désireux, mais il n'était pas insensible à la vivante beauté de cette nuit d'été. Quelque chose de très doux le pénétrait, le détendait. L'image de M^^ de Vrancourt lui traversa l'esprit. Il regretta de ne l'avoir pas, tout à riieure, entrevue, lorsque l'œil rapide de Pierre la lui avait signalée au passage. C'eût été à lui, cependant, de pousser l'exclamation joyeuse par laquelle son frère l'avait averti de la rencontre. Comme il était distrait!

H s'en voulut un peu de cette distraction, et, négligemment, il demanda à Pierre :

— Tu es sûr que c'était bien M'"" de Vrancourt?... Elle ne devait pas venir, ce soir...

Pierre de Claircy jetta sa cigarette:

— Tout à fait sûr... il y avait aussi une autre dame dans l'auto, mais je n'ai pu voir qui ...

André de Claircy repartit :

— Nous aurons bien de la chance, si nous la retrouvons, avec tout le monde !

En effet, une foule inusitée remplissait le large trottoir qui longe l'avenue du Bois. Le flot des promeneurs se mouvait dans l'ombre, derrière une digue de badauds qui se pressaient pour regarder passer les voitures. Elles devenaient de plus en plus nombreuses, si bien qu'à la grille de la porte Dauphine la victoria dut s'arrêter devant le bâton levé d'un agent- Pierre de Claircy, impatient, s'agitait :

— C'est assommant. Nous allons manquer le com-

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mencement du specUclc, et vous en serez inconsolable, cher monsieur Claveret, car il vous faudrait aller jusqu'à Bornéo pour avoir une seconde représentation.

M. Claveret souriait:

— Attends, calme-toi, mon petit Pierre, nous ne serons pas les derniers, mais quelle cohue cela Ya être 1 Décidément, Paris aime les rois, même lorsqu'ils portent un anneau dans le nex et sont couleur de pain d'épice 1

Depuis une semaine, les Parisiens accueillaient de vivais enthousiatcs le sultan de Timoloor, li(Ue de la République française. Dès son arrivée, le prince malais était devenu populaire. La foule s'était éprise de ses brillants et bizarres costumes, de son énorme turban de mousseline et de soie, surmonté d'une aij^rette étincelanlc, de son jaune visasse aux yeux à demi fermés, comme d'un rire silencieux et énigmatique. Certes, ce sultan n'était pas un très grand monarque, et l'île océanienne sur laquelle il régnait avec un despotisme anachronique ne pesait pas d'un poids décisif dans les destinées du monde, mais, néanmoins, il était le maître incontesté d'une terre volcanique et brûlante où poussaient des fleurs étranges, où les serpents monstrueux glissaient parmi- les herbes géantes, où le tigre miaulait en d'inextricables forêts, où des singes gigantesques se balançaient aux lianes, tandis que, dans l'air embrasé, volaient des oiseaux

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merveilleux et de prodigieux papillons. Sa domination s'étendait sur des pagodes bariolées, pleines de dieux difformes et d'idoles baroques, sur des villes lacustresou marines, aux nomséclatants et sonores, sur un peuple à la fois indolent et cruel, d'une civilisation en même temps primitive et raffinée où des délicatesses saugrenues se mêlaient à de farouches usages.

Tout cela créait au sultan de Timoloor une po. pularité incontestable, faite de curiosité et d'étonnement. Paris prenait plaisir à voir ce visiteur singulier qui délaissait, pour quelques mois, sa sauvage patrie afin de s'initier à notre vie d'occident, mais qui avait amené avec lui ses ministres, ses gardes, ses cuisiniers, ses fétiches et ses animaux familiers, parmi lesquels oncomptaitune quinzaine de petites danseuses, jaunes comme de l'or, vêtues de voiles endiamantés, chaussées de babouches pointues et coiffées de tiares toutes tintinnabulantes de clochettes d'argent. Et elles ne contribuaient pas peu au succès du sultan de Timoloor auprès des Parisiens, ces mignonnes poupées exotiques, toutes bruissantes de soie et de métal, aux attitudes hiératiques et aux gestes maniérés ! Et c'était elles que le monde officiel et élégant était convié, ce soirlà, à voir danser en leurs atours sonores, sur le Théâtre de verdure du Pré-Catelan, exhibition à laquelle le sultan assistait en personne et qui remplissait le Bois nocturne d'une animation inaccoutumée.

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Cependant la victoria s'i'tail remise en marche. Pendant quelques inslanls, le cheval put trotter, car la foule des voilures se divisait pour gagner le Pré-Gatelan par des voies différentes, mais, bientôt, il fallut reprendre le pas. En effet, l'encombrement devenait extrême. On n'avanijait (pi'avec lenteur. Parfois, un arrêt immobilisait la quadrupir file des véhicules qui semblaient soudés les uns aux autres, roues à roues, portières à portières, lanternes à lanternes, pour le grand plaisir des badauds massés aux lisières du sous-bois et qui saluaient de plaisanteries ou d'approbations les messieurs en habit noir et les femmes en toilette de soirée. Ces propos populaires accompagnaient le craquement des harnais, le battement des moteurs. Parfois, un rapide silence se faisait. Le feuillage palpitait doucement et il passait dans l'air des odeurs de gazon foulé, d'écorcc tiède, mêlées ;\ des senteurs de cuir et à des parfums féminins.

Aux abords du Pré, des sergents de ville et des gardes municipaux à cheval assuraient le service d'ordre. M. Claveret et ses compagnons, ayant mis pied à terre, parvinrent assez aisément jusqu'à l'entrée du Théâtre de verdure. Là, ils durent prendre rang, dans la queue qui grossissait de minute en minute. On se pressait. Il y avait des poussées, des récriminations, des reconnaissances, des saluts échangés, des mains tendues. On piétinait. Peu à peu, cependant, on approchait du con-

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trôle. Le coin de leurs cartes bleues déchiré, M. Claveret,. André et Pierre de Ciaircy se trouvèrentenfin à l'intérieur des barrières. Devant eux, la pente naturelle du terrain descendait vers la scène que Ton apercevait éclairée par une rampe électrique et dont les arbres composaient le décor sylvestre. De chaque côté de l'allée centrale et jusqu'aux talus g-azonnés qui fermaient l'enceinte, s'alig^naient desrang-ées de chaises solidement liées les unes aux autres et dont la plupart étaient déjà occupées Gela formait un immense parterre d'où montait une rumeur bourdonnante dans laquelle se disting^uaient des rires et des éclats de voix. Tout en cherchant, à droite et à gauche, des sièges libres, M. Claveret et les Glaircy atteignaient le milieu de l'allée, quand Pierre de Glaircy avisa trois places disponibles. Deux dames g'rommelantes et un monsieur, avec une énorme rosette à la boutonnière, laissèrent sans plaisir passer les nouveaux venus. Comme l'avait dit, tout à l'heure, M. Claveret, ils n'étaient pas les derniers. En effet, le théâtre continuait à s'emplir. Les survenants parvenaient avec de plus en plus de peine à se caser. Tout à coup, au delà des barrières, des protestations violentes s'élevèrent. Les agents ne laissaient plus entrer. Les retardataires en seraient pour leurs frais. Des gens grimpèrent sur des chaises pour mieux voir la cause du tumulte. L'assistance éprouvait une évidente satisfaction à penser qu'elle faisait partie des

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privilégiés. Pierre de Claircy le constata en riant. Une des g^rosses dames voisines acquiesça delà télé, en lançant au jeune homme un regard sympathique. André de Claircy avait souri à la remarque de son frère, tout en cherchant s'il ne distinguerai l pas dans la foule M""* de Vrancourt,mai8,aulour de lui, il ne découvrait que des visages inconnus.

Soudain une fanfare retentit. Sur la scène les feux électriques se croisèrent. Le public poussa une exclamation joyeuse. Debout, on saluait l'entrée du sultan de Timoloor et de sa suite.

Dans le cadre des verdures vivement éclairées, il apparaissait vraiment comme un authentique personnage de féerie. Il portait une longue robe, ouverte sur un autre vêtement tout brodé de dorures. Son volumineux turban de mousseline était sommé d'une aigrette de pierreries. Lentement, il prit place sur un fauteuil, à droite de la scène, les deux mains posées au pommeau de son sabre courbe. Autour de lui, sa suite s'accroupit sur les talons, dans un désordre pittoresque, en même temps qu'une mélodie rauque et stridente déchirait Tair de ses modulations nasillardes et tristes. Aux sons des instruments, les Danseuses s'avancèrent.

Elles marchaient, trois par trois, en se tenant par la main et elles se dirigèrent vers le sultan, à petits pas menus et légers. Puis, arrivées devant lui, elles se prosternèrent. Un coup de gong les faisait se relever et, à mesure, elles allaient se grou-

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per au fond de la scène. Quand elles y furent toutes réunies, le public applaudit, et elles demeurèrent là, immobiles, petites, lointaines, étranges en leurs longs voiles safranés,avec leurs visages mats, sous les tiares brillantes. On les eût dites peintes sur la page de quelque vieux manuscrit oriental, à miniatures naïves et compliquées. Pierre de Claircy en fit la remarque à M. Glaveret, qui répondit : — Oui... regarde, on tourne le feuillet. En effet, maintenant, devant la rampe, les petites statues d'or dansaient. C'était une danse lente, méticuleuse, docte, où le torse demeurait inerte et le visage taciturne, tandis que les bras et les jambes se mouvaient avec une élégante délicatesse. Tantôt réunies, tantôt séparées, les Danseuses accomplissaient des figures ingénieuses. Elles imitaient des rencontres, des salutations, des conciliabules. De rares accords d'instruments soutenaient les mimiques mystérieuses. C'était incompréhensible et joli, mais l'attente des spectateurs était déçue. Ces évolutions silencieuses et mesurées les déroutaient. Ils avaient espéré autre chose de plus bruyant, de plus brutal, de plus épicé, de plus excitant que ce ballet minutieux et hiératique. Ils auraient souhaité des contorsions et des gambades. Ce sultan malais qui considérait, immobile et indifférent^ ces Danseuses alambiquées, n'allait-il donc pas se lever tout à coup, et, tirant son grand sabre courbe, faire rouler à ses pieds quelques-unes de ces petites têtes

jaunes tiarées d'or ? Mais non ! Enfoui dans son fauteuil, les mains au pommeau de son sabre de parade, le sultan de Timoloor, enlurhuné de mousseline et aigrette de pierreries, semblait s'être endormi dans un rêve I

Décidément l'ennui gagnait Tassislance. La grosse dame qui se trouvait à côté de Pierre de Claircy bâilla bruyamment. Lui-même, les petilesdanseuses, de l'estrade ne l'intéressaient qu'à demi. 11 n'éprouvait pour ces créatures étrangères aucune curiosité sensuelle. Elles étaient quelque chose de si irréel? de si fantastique, de si lointain 1 Vraiment, il fallait être M. Claveret pour s'exciter sur des poupées malaises aux tiares constellées et dont les doigts de sorcières se terminaient par d'aigus ongliers d'or !

Il cessa de les regarder. Soudain, une fanfare ramena son attention vers la scène. Elle était vide. Les Danseuses avaient disparu. Le sultan de Timoloor, debout au milieu de sa suite, se dirigeait vers le fond du théâtre. Le spectacle était fini. Les applaudissements éclatèrent auquel succéda un moment de brouhaha ; puis ce fut une débandade générale. On enjambait les chaises ; on se pressait, on se bousculait. Le public se hâtait vers la sortie avec un empressement égal à celui qu'il avait mis pour entrer. Devant celte poussée, M. Claveret fut d'avis que l'on cédât le pas aux plus impatients. Il se sentait pris d'une vague tristesse.

— Tu ne trouves pas, André, que cette scène vide

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fait songer à un foyer éteint? Elles étaient g-entilles, ces petites. Elles ressemblaient à des flammes dorées. Drôles de petites bonnes femmes, que penseront-elles, quand elles seront retournées dans leur pays ?

Et M. Claveret suivait en pensée les voyageuses. Bientôt le paquebot les emporterait sur les mers chaudes. Après de longs jours de traversée, elles aborderaient dans l'île natale, et la porte de la pagode sacrée se refermerait à jamais sur elles. Pendant quelques années encore, elles danseraient, puis leurs membres souples deviendraient moins agiles, leur corps léger se décharnerait, la tiare d'or vacillerait sur leur tête branlante, et c'en serait fini d'elles, comme de toutes choses vivantes, car la vie est courte, le temps passe avant que nous ayons réalisé nos rêves. Et il en est ainsi partout et pour tous, aussi bien pour ces petites Danseusesde l'Ile de Timoloor que pour chacun des spectateurs qui avaient applaudi leurs minces fantômes mouvants, exotiques et dorés !

M. Claveret, André et Pierre de Claircy étaient sortis des derniers du Théâtre de verdure. Sur la vaste pelouse du Pré-Catelan, des groupes nombreux étaient encore disséminés, mais le plus gros de la foule s'était déjà écoulé. On entendait, au loin, le roulement des voitures et le grondement des autos qui s'éloignaient. Des appels se croisaient. De la prairie, une odeur d'herbe tiède émanait et

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les masses des arbres, illumines de lanternes, se dessinaient sur le ciel étoile.

— Une véritable nuit d'Orient I Décidément, Tété fait de son mieux pour le sultan de Timoloor, mais il faut tout de même songer à rentrer. Qu'en penses-tu, André ? M°>* de Vrancourt doit être partie.

Pierre de Claircy n'écoutait pas ce que disait M. Claveret. Depuis quelques instants, il refi^ardait une jeune femme qui errait de groupe en groupe, comme si elle cherchait quelqu'un. Pierre ne distinguait pas son visage, mais il était frappé par l'élégance particulière de son allure. Elle portait un chapeau fleuri et était enveloppée d'un large manteau flottant. Comme elle s'approchait, André de Claircy poussa une exclamation de surprise à laquelle répondit un rire franc et gai.

M. Claveret s'était retourné :

— Mais, c'est Romaine Mirmault I

— Elle-même, cher monsieur Claveret. Oui, Romaine Mirmault en personne. Avouer que vous ne vous attendiez guère à la rencontrer ici, ce soir? Vous non plus, n'est-ce pas, monsieur de Claircy ?

M™« Mirmault s'avançait, en riant, la main tendue. Elle reprit :

— Oui, je suis arrivée, ce matin, de Marseille, où m'a débarquée, avant-hier, le paquebot de Beyrouth. Alors, comme j'avais fait une excellente traversée et dormi d'un trait dans mon sleeping.

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Berthe de Vrancourt m'a proposé de venir avec elle à cette fête du Pré-Catelan. J'ai accepté, bien entendu; seulement, voilà, je n'ai plus l'habitude de la foule, et j'ai perdu Berthe dans cette cohue. Que voulez-vous, je suis devenue une espèce de femme de harem, avec mes cinq années d'Orient... C'est votre frère, n'est-ce pas, qui est avec vous, monsieur de Claircy?

Pierre de Claircy s'était incliné. Il continuait à examiner M"'^ Mirmault. Elle n'était pas très grande, mais souple et bien faite. Elle avait un visage maigre, légèrement busqué, la bouche forte et gracieuse, les yeux d'un bleu sombre dans un teint de blonde, bien que ses cheveux fussent presque châtains, avec de rares reflets roux. Sa voix était douce, un peu voilée. M™® Mirmault répondait à M. Glaveret, qui lui demandait des nouvelles de son mari. M. Mirmault allait très bien. En congé, il venait de quitter Damas pour un assez long voyage en Perse. Alors, ne devant pas l'accompagner, elle avait eu envie de revoir Paris, et elle était arrivée à l'improviste, sans prévenir personne. Elle était descendue à l'hôtel d'Orsay.

M. Claveret lui proposait de l'y reconduire, quand M. de Vrancourt survint.

C'était un petit homme replet et bedonnant, monté sur de courtes jambes, avec des bras pas assez longs. De loin, il les agita :

— Enfin, je vous retrouve ! Voilà une heure que

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nous vous cherchons partout. Berthe s'inquiète. Elle vous attend dans l'auto. Tiens, c'est vous, Claircy ? Ma femme vous a fait, tout à l'heure, des signes désespérés, mais vous n'avez pas voulu nous voir. Ah ! bonjour, monsieur Claveret 1 Bonjour, jeune homme !

Il soufflait, s'épongeait, rajustait son binocle sur son nez suant, car il était extrêmement myope. Mme Mirmault s'excusait. Elle avait été séparée de Berthe par une poussée de la foule.

M. de Vrancourt avait remis son chapeau sur sa tête chauve :

— Cela ne fait rien, je vous assure... Voulezvous que nous allions rejoindre Berthe ?

La jeune femme s'était tournée vers M. Claveret pour prendre congé de lui. M. Claveret se récria:

— Mais nous allons tous vous accompagner [)Our saluer M"»* de Vrancourt.

Il ne restait plus que quelques voilures, etl'on retrouva facilement l'auto des Vrancourl.M™« de Vrancourt serra longuement la main d'André de Claircy, et elle lui adressa encore un tendre signe d'adieu, quand M. de Vrancourt eut fermé la portière. M'»^ Mirmault se pencha également. Pierre de Claircy entrevit, encore une fois, son profil délicat et busqué tandis que l'auto démarrait. Pierre en suivit des yeux la lanterne filant au ras du sol, et, lorsqu'elle eut disparu, il rejoignit son frère et M. Claveret.

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Le cocher Joseph dormait profondément sur son siège en attendant ces messieurs. 1 1 fallut le réveiller. La Victoria partit au trot de son vieux cheval. Le Bois était à peu près désert. 11 s'en exhala une douce fraîcheur nocturne, quand la voiture longea le bord du lac. L'eau miroitait entre les arbres. Lestrois hommes demeuraient silencieux. M. Claveret revoyait les petites danseuses dorées. Elles lui apparaissaient diminuées, minuscules, comme si elles eussent déjà regagné leur île lointaine. André de Glaircy réfléchissait, tandis que Pierre répétait tout bas ces mots : « Romaine Mirmault, Romaine Mirmault. »

Et ce nom retentissait soudain dans sa pensée avec une sonorité mystérieuse et particulière...

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