‹ Romaine Mirmault; romanChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

M. Antoine Claveret hahitait, à Paris, roe et la Tour-des-Danies, la maison où ii était né et oè il paraissait assez probable qu'il mourrait, comme y étaient morts ses parents, son père, M. Jules Claveret, directeur au ministère des Cultes, et sa mère, Ernestine Claveret, née Tuillicr. Les Tuiilicr et les Claveret étaient de vieilles familles parisiennes, de bonne bourgeoisie administrative et commerciale. Aussi rien ne semblait-il prédisposer le jeune Claveret à ce qui avait été le goût dominant de sa vie.

Dès son enfance, en effet, Antoine Claveret avait eu la passion des voyages. D'où cette passion lui venait-elle ? Il l'ignorait, mais, presque aussi loin que remontaient ses souvenirs, il se revoyait lisant des livres d'explorations, des récits d'aventures et de découvertes, feuilletant des atlas, des cartes. Il conservait encore une grosse mappemonde que son père lui avait donnée, lorsqu'il avait neuf ou dix ans et dont la possession convoitée avait été un des plaisirs les plus violents de son existence. A

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côté de la mappemonde, il gardait aussi précieusement un exemplaire débroché, usé, taché, tant il avait été lu et relu, de Robinson Crusoé. Sa mappemonde et son Crusoé étaient, disait-il souvent, les deux objets qu'il voulait emporter avec lui dans la tombe, lorsqu'il lui faudrait rentrer définitivement dans cette terre qu'il aurait tant parcourue en imagination !

Car les voyages imaginaires de M. Antoine Claveret avaient commencé de bonne heure. Il en retrouvait les premiers souvenirs dans cette chambre de la maison familiale où, le soir, couché dans son petit lit, il se livrait en pensée à ses instincts vagabonds. C'était de là qu'il était parti mille fois pour ses rêves nomades; c'était de là qu'il organisait les grandes expéditions qui le menaient dans les contrées les plus lointaines, dans les pays les plus inconnus, ceux dont le nom l'avaient frappé au cours de ses lectures et où il réalisait enfantinement des prodiges d'audace, de ténacité et d'héroïsme.

Mais cette chambre n'avait pas été le seul théâtre des exploits précoces de M. Antoine Claveret. Le minuscule jardin de la rue de la Tour-des- Dames revendiquait sa part de gloire. Là, le jeune Claveret avait exécuté quelques-unes de ses plus belles randonnées. Le bout de gazon, le petit bassin circulaire, la tonnelle couverte de lierre avaient été aussi témoins de maintes audacieuses entre-

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prises. Auprès de ce bassin, Antoine Claverel avait subi des lempéteset desnaufratices, connu les bonaces durant lesquelles on boil l'eau fade drs galions en mani^eant des biscuits durcis. Sur ce gazon, il avait chassé les grands fauves. Sous cette tonnelle, il avait vécu de viandes boucanées, fait le guet, le mousquet à la main et la hache à la ceinture. Au sable des allées, il avait relevé des traces de pas sauvages. Souvent, sur le banc de fer adossé au mur, il s'était assis, accablé de fatigue, tandis que se peignaient à ses yeux les couleurs, les formes, les paysages et les horizons dont sa mémoire était pleine et dont il ne devait point, hélas ! vérifier l'exactitude, mais qui ne cessèrent jamais de le hanter.

Tous ces rêves, toutes ces imaginations d'enfance, Antoine Claveret les avait emportés sur les bancs du lycée où son père l'envoya pour terminer ses éludes. Bien qu'il regrettât ses loisirs mouvementés, ses livres, ses cartes, sa grosse mappemonde, Antoine Claveret se prêta docilement à ce qu'on réclamait de lui. Il travailla avec une modération régulière. Sauf en géographie, où il occupa toujours la première place, il fut un élève soumis et patient, bien que quelque peu distrait. Ses études ne l'intéressaient qu'à demi, et,' une fois la part We aux exigences de la classe, il retournait à ses chères rêveries et à ses lointaines chimères. La figure du vaste monde, la diversité des contrées,

des ciels, des climats, des faunes, des flores, passionnaient ce jeune Parisien qui n'était jamais sorti de sa ville natale que pour des séjours de vacances dont ses parents rég-laient le choix par des considérations auxquelles celle du pittoresque avait peu de part. D'ailleurs, Antoine se montrait assez indifférent à ces choix. Sa curiosité avait pris un tour particulier. Il s'occupait beaucoup plus des mœurs des Fuég-iens ou des coutumes des Hottentots que de qui se passait autour de lui.

M. Claveret père ne s'opposait pas à des goûts si marqués. Il y voyait une heureuse diversion aux dangers qui sollicitent les jeunes gens. N'était-ce point là un passe-temps inoff"ensif, en somme, quoique inutile? Néanmoins, il se réservait, l'heure venue, de remettre son fils dans le droit chemin et de lui faire comprendre qu'il y a autre chose à faire dans la vie que de courir les routes, même en imagination. L'occasion de ces remontrances et de ce coup de barre se présenta naturellement, lorsque Antoine eut passé ses examens de bachelier. M. Claveret lui expliqua donc que le moment était venu de songer à une carrière et que cette carrière devait être celle de magistrat. Aussi fallait-il s'astreindre à de solides études de droit. Antoine Claveret ne fit aucune objection aux volontés paternelles. L'entretien terminé, il alla s'asseoir dans le petit jardin et considéra longtemps le bassin, le gazon, la tonnelle. Décidément; cet étroit espace demeurerait

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son horizon. De la grosse mappemonde de sa chambre, il ne connaîtrait jamais que le point où le hasard l'avait fait naître, et l'immense rondeur de la terre lui resterait probablement ignorée.

M. Clavcret père ne fut pas sans s'apercevoir d'une certaine mélancolie de son fils et il essaya de lui prouver que la science juridique est une belle chose, car le droit est le fondement des sociétés. Or, les événements allaient se charger de donner à M. Claveret père un démenti formidable. Au moment où Antoine préparait son doctorat, à la suite duquel M. Claveret avait promis à son fils, pour récompense, un voyasçe en Italie, la guerre avec l'Allemajsçne éclatait. Ce fut un coup dont M. (Claveret père ne se releva pas. La Force primait le Droit.

Avant de devenir magistrat, il fallait être soldat. Antoine Claveret le comprit. Comme tous les jeunes gens de son âge, il partit pour le grand voyage de Berlin, mais l'étape s'arrêta à Sedan. Antoine Claveret, envoyé prisonnier à Dusseldorf, ne revint à Paris que pour recevoir le dernier soupir de son père.

Cette mort amena un nouveau changement dans les destinées d'Antoine Claveret. M""» Claveret, qui avait toujours passionnément et silencieusement aimé son mari, fut inconsolable de cette perte et reporta sur Antoine la sollicitude inquiète et taciturne dont elle entourait feu M. Claveret, avec

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cette différence qu'autant elle s'était effacée devant son époux, autant elle se montra tyrannique avee son fils. Le réel et grand chagrin qu'elle éprouvait la rehaussait à ses propres yeux d'une sorte d'importance funèbre et exigeante et faisait d'elle, pour elle-même, une personne exclusivement considérable qui méritait des égards spéciaux et à qui sa douleur conférait des droits exceptionnels. Aussi la moindre infraction à ce que M™° Claveret attendait de son fils devenait- elle le sujet de récriminations rigoureuses. Antoine Claveret appartenait à la douleur maternelle et devait s'y consacrer entièrement. M™^ Claveret n'admettait pas qu'il pût avoir d'autre but dans la vie que de lui servir de consolateur. Antoine, d'ailleurs, ne se déroba pas à celte tâche et fit preuve envers M""® Claveret du dévouement le plus attentif, se prêtant avec docilité à ce que l'on réclamait de lui.

La première conséquence de cette situation fut qu'il dut renoncer à la carrière que son père lui avait choisie. Son entrée dans la magistrature eût comporté un stage inévitable en province, et M^^Cla-» veret n'eût pas accepté cette séparation. Antoine, du reste, s'accommoda aisément de ce sacrifice qui, pour lui, n'en était pas un. Il n'avait aucune ambition. Les emplois publics, que son état de forlune lui permettait de ne pas rechercher, ne l'attiraient guère. Il acquiesça donc facilement au vœu de sa mère. L'existence étroite, monotone, casa-

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nière qui allait ôire la sienne ne l'effrayait pas outre mesure. Elle rouvrait la porte à ses cliÎTes rêveries d'enfance, <\ ses vagabondages imaginai* res, à son oisiveté nomade. Néanmoins, comme il lui fallait une occupation plus précise, il la trouva dans l'élude de la géographie et de l'ethnographie. Il y acquit peu à peu des connaissances sérieuses et elle lui fournit le moyen de passer son temps et d'éviter les entraînements auxquels les jeunes gens oisifs sont volontiers sujets. M"" Claveret, d'ailleurs, le tenait de court sur ce dernier point et surveillait de près ses habitudes et ses relations.

Elles n'étaient ni nombreuses, ni étendues. Antoine Claveret, à vingt-cinq ans, vivait assez retiré et ce fut un événement, dans la tranquille maison de la rue de la Tour-des-l)ames, que la venue d'un certain Jacques de Termond, dont Antoine avait fait connaissance pendant la guerre et qui avait été comme lui interné à Dusseldorf. A leur retour en France, ils s'étaient assez vite perdus de vue. Jacques de Termond était parti pour Rome, où il était resté quatre ans auprès d'un de ses oncles.

Pendant ce séjour, Jacques de Termond s'était pris d'un vif goût pour l'art italien, et il revenait en France pour faire imprimer une étude sur le Bernin. Se trouvant à Paris, il avait eu envie de revoir son camarade de régiment.

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Jacques de Terinond était un grand garçon séduisant et dégingandé qui, par un singulier hasard, eut l'heur de plaire à M""" Claveret; mais cette faveur fut de courte durée et prit fin du jour où Jacques de Termond s'avisa de vouloir persuader Antoine de l'accompagner en Italie. Cette proposition, qui réveillait chez Antoine ses anciens désirs de voyages, sous une forme cependant bien raisonnable, souleva un orage rue de la Tour-des-Dames. Aux premières ouvertures que lui fit son fils de ce projet, M™" Claveret poussa les hauts cris, puis ces cris se changèrent en larmes et en reproches. Elle fit valoir ses chagrins de veuve, ses craintes de mère, parla d'abandon et d'ingratitude. Serait-elle donc ainsi délaissée, au seuil de la vieillesse, par un fils égoïste et cruel ? Car, après ce voyage, en viendrait un autre, et Antoine finirait par abandonner son foyer, où le devoir filial eût dû, pourtant, l'attacher immuablement !

Le pauvre Antoine fut navré de ces doléances. Elles lui montraient ce que sa situation avait d'irrémédiable. Il ne se sentait pas le courage de faire de la peine à sa mère, et il comprenait qu'il lui fallait renoncer à toute velléité d'indépendance et à tout espoir de liberté. L'amour maternel est souvent égoïste, celui de M"^*^ Claveret pour son fils était de cette sorte. Antoine déclina donclcs offres séduisantes de M. de Termond et le laissa partir avec regret. M""® Claveret s'aperçut de la mélan-

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colie et de la tristesse que cet incident causaient à son fils et ne fut pas sans en souffrir elle-même, car elle aimait Antoine à sa façon, qu'elle croyait la bonne. Aussi chercha-l-elle à se justifier vis-àvis d'elle-même de sa conduite. En agissant ainsi, elle ne visait qu'au bien d'Antoine. Au fond, qu'était-ce M. de Termond ? Un aventurier, peut-être, car il ne comptait aucune parenté dans la bonne bourgeoisie parisienne. Il avait dil commettre des actions rëpréhensibles pour avoir ainsi séjourné quatre ans à l'étranger. Sa société n'était pas du tout celle qui convenait à Antoine. D'ailleura, ce n'était pas, pour Antoine, le moment de « s'expatrier », comme elle disait.. .11 était en âge de se marier, de fonder une famille. Elle-même vieillissait ; souvent malade, elle désirait, avant de mourir, connaître ses petits-enfants.

Jacques de Termond écarté, M"»Claveret exposa ses vues matrimoniales à Antoine. Il n'y fit pas d'objection formelle, et M"** Claveret, forte de cet acquiescement, se mit en devoir de lui chercher une jeune fille digne de lui. M™* Claveret avait trouvé là une occupation qui devait être la principale durant des années et jusqu'à sa mort, car, la veille même de son trépas, M"« Claveret songeait encore à découvrir quelque bon et beau parti pour son pauvre Antoine. Or, Antoine Claveret avait, à cette époque, quarante-trois ans, et il était probable qu'il ne se marierait jamais, de même qu'il

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était à peu près certain qu'il ne songerait plus à profiter d'une liberté tardive et inutile.

Antoine Glaveret, en effet, en 1898, n'était plus le Glaveret de 1876. Là vie avait fait son œuvre et l'avait peu à peu adapte aux conditions dans lesquelles il s'était trouvé placé. Sa mère morte, rien ne l'empêchait de reprendre ses projets de jeunesse et de céder enfin à ce qui avait été son goût dominant et secret. Mais, de ce goût, les circonstances avaient eu raison. Antoine Glaveret s'était peu à peu résigné à son sort.

11 savait bien qu'il ne serait jamais qu'un voyageur en chambre et un géographe de cabinet. Bien plus, l'idée du moindre déplacement lui était devenue odieuse. Il avait pris en horreur tous les moyens de locomotion et ne quittait jamais Paris. Il plaisantait le premier de cette manie, de même qu'il racontait gaiement les innombrables tentatives de mariage combinées à son intention par l'obstinée M""^ Glaveret et dont aucune n'avait réussi, car Antoine Glaveret était demeuré vieux garçon, malgré les efforts de sa mère, dont les exigences avaient singulièrement contribué à ce résultat en faisant échouer les plans matrimoniaux les mieux agencés. Ges échecs, d'ailleurs, ne l'avaient nullement contristé. Ils lui évitaient la peine de contrecarrer les volontés de M""^ Glaveret. Ils lui permettaient de ne livrer à personne le secret de son cœur.

Il datait de loin, car, avant même que sa mère

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songeât aie marier, Antoine Clavcrcl avait distingué une cliarnianle jeune fille, nommée Alice Forlin. M. Fortin avait été le collègue de M. Claverct au ministère de la justice. M"» Fortin était délicieuse, et elle inspirait à Antoine, sinon un grand amour, du moins le sentiment qu'elle était la seule personne avec qui il lui serait agréable de passer sa vie. Mais Antoine Claveret comprenait aussi que le caractère despotique de M"* Claveret constituait un obstacle insurmontable à ce mariage. ]\Iiie Fortin eût eu à souffrir de l'humeur difficile de sa belle-mère, et Antoine n'eût voulu, pour rien au monde, l'y exposer. Et puis, lui-même se rendait compte qu'il ne serait sans doute pas capable de faini le bonheur de cette jeune fille. Il se connais* sait bien et se jugeait mal.

L'admiration et la tendresse qu'il ressentait pour M'i* Fortin l'empêchèrent de se déclarer, et un jour il apprit le mariage d'Alice Fortin avec Rodolphe de Claircy.

Par un singulier hasard, Rodolphe de Claircy se prit d'amitié pour Antoine Claveret. Sans qu'ils eussent aucun goût commun, une complète intimité s'établit pourtant entre eux. M"*® de Claircy favorisa cet état de choses. S'était-elle aperçue du sentiment respectueux qu'Antoine nourrissait à son égard et lui en savait-elle gré comme d'un muet hommage? Eprouvait-elle seulement de la sympathie pour ce garçon doux et courtois? Quoi

qu'il en fût, Antoine Glaveret devint le familier des Glaircj et le témoin fidèle de leur bonheur. Aussi son cha^nin fut-il profond lorsque M"'^ de Claircy mourut presque subitement en 1897. M. de Claircy ne survécut que deux ans à cette perte cruelle. Les Claircy laissaient deux fils : André, l'aîné, qui avait vingt-deux ans à la mort de son père; le cadet, Pierre, qui en avait douze. Il ne leur restait que des parents éloignés. M. Claveret fut nommé tuteur de Pierre et devint le conseiller d'André. Il les aimait tous deux tendrement et comptait faire d'eux ses héritiers.

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