CHAPITRE IX
Dans le hall de l'hôtel du Louvre, à Marseille, M. Antoine Claveret attendait. Ses bagag-es à main, descendus depuis un instant, s'accumulaient dans un coin. M. Claveret attendait le moment du départ. Le Mé-Kong, courrier d'Extrême-Orient, appareillait à trois heures. M. Claveret consulta sa montre. La voiture qui devait le conduire à la Joliette n'était pas encore là. D'ailleurs, rien ne le pressait. Ses gros colis avaient déjà été transportés à bord ; sa cabine était choisie.
M. Claveret s'était approché de la porte. Il la franchit et s'avança sur le trottoir. Devant lui, la Cannebière s'étendait avec ses mag^asins, ses cafés, son flot de gens, ses camions, ses tramways, ses autos. Tout y disait l'activité de la grande cité. Le caractère de Marseille avait frappé dès l'abord M. Claveret. C'est vraiment une ville d'énerg-ie et d'entreprise. Cela se voit à l'exubérance des gestes, s'entend à la sonorité des voix. Ville d'embarquement et de voyages, il y règne une orte d'al-
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légreêêc un peu vulgaire, mais sympathique. A ce spectacle, M. Claveret éprouvait plus encore l'impression de son accabiementel de sa lassitude. Ah I lepaurre Marseillais qu'il faisait, ce triste voyageur que la voiture allait emporter sur le port et que le paquebot allait cmmoner sur la raste mer!
Car il partait. Tout à l'heure, ie Mé-Kong lèverait l'ancre vers ces pays lointains dont il avait si souvent rêvé. Tout à l'heure, il serait en mer, et cela durerait des semaines. Le pnquelM)t pousRerail ses fumées vers des cieux noiivennx. Knfiii, un jour, une terre au nom mystérieux apparaîtrait. Avecquel battement de cœur n'eât-ilfxas, autrefois, attendu celte minute; mais, aujourd'hui, son cœur ne palpitait plus qu'^ de tragiques NouvcMiirs. Il n'était plus maintenant qu'un vieil homme misérable cl solitaire qui partait pdr rlésœuvrcincnt, par ennui, parce que rien ne le rolenail plus aux lieux où il avait vécu, parce qu'une sorte d'inquiétude morose le forçait à changer de place.
El M. Claveret revit en pensée sa inai^oii vide, l'étroit jardin et le bassin circulaire, tout le décor familier de sa vie sédentaire. Et c'était cela qu'il fuyait aujourd'hui, et l'horrible cauchemar dont l'angoisse rétreignait encore à la gorge. Oui, il partait parce que Pierre deClaircy était mort, parce qu'André de Claircy était mort, qu'il avait aimés comme ses propres enfants ; parce qu'avec eux il avait enseveli toutes ses affections. Mais à quoi ser*
vait de s'en aller ainsi? Est-ce qu'il n'emmenait pas avec lui leurs douloureux et chers fantômes?
Des larmes montèrent aux yeux de M. Glaveret qu'il essuya du revers de sa main molle. Il aurait le temps de pleurer, durant les longues heures de la traversée, seul dans sa cabine errante. Maintenant il fallait garder bonne contenance, car le porteur déposait les valises dans la voiture qui venait de s'arrêter le long- du trottoir. Lourdement, car son gros corps amaigri demeurait pesant, M. Glaveret s'était assis sur la banquette; mais, au moment où le cocher rassemblait les rênes, une clameur domina les bruits de la rue. Suivie par une banda de jeunes gens qui poussaient des acclamations, frénétiques une file de landaus descendait la Cannebière.Aleur passage, lespromeneurs faisaient la haie. On sortait des cafés, on se mettait aux fenêtres. Excités par l'effet qu'ils produisaient, les manifestants redoublaient leurs cris. Ils levaient leurs chapeaux, agitaient leui*» cannes, se bouscu* laient.
Dé son siège, le cocher s'était retourné vers M. Glaveret.
— En font-ils un boucan ? monsieur. Ge sont les « Ventre-Saint-Gris » qui accompagnent le duc de Pignerol et son fils, le prince de Lérins jusqu'au bateau. Il s'embarqué sur le Mé-Kong.
M. Glaveret se rappelait avoir lu dans le journal l'annonce de ce départ, et, en la lisant, il s'était
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souvenu tristement de la proposition (]ue Gaumici et PontigDon avaient faite A l*ierre de (".laircy de sijoindre à celle expédition et d'accompagner avec eux le soi-disant prince de Lérins en Chine.
Pierre avait refusé. Hélas 1 que n'était-il au moins parmi ces jeunes gens à crier el à se démener, i\ goûter avec eux l'illusion de l'action ! Ali ! l'action, comme il y rêvait avec raison, le pauvre enfant ! Instinctivement, il sentait là, sans doute, le remède h cette sensibilité dont il avait été victime. Mais la destinée est la plus forte et nous ne pouvons rien contre elle.
Ce fut entre les rangs de cette jeunesse turhulenle qui, massée sur le quai, manifestait bruyamment son loyalisme chimérique que M. Claverel gagna la barque qui le transporta à bord. Une députation des « Ventre-Saint-Gris » était venue rendre hommage au prince voyageur que Ferdinand de la Motte-Garay harangua. Le vieux duc de Pignerol, qui ressemblait davantage à un petit avoué de province qu'à un prétendant, donna l'accolade à l'orateur. Soudain la sirène poussa un long mugissement. Les « Ventre-Sainl-Gris » se retirèrent. Lentement, de paquebot s'ébranla, l'hélice battit l'eau. Au loin, sur le quai, les mouchoirs s'agitèrent, les chapeaux virèrent au bout des cannes. Puis le silence se fit, un grand silence marin, que rien, pendant des jours el des jours, ne devait plus interrompre.
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M. Glaveret, accoudé à la rambarde, songeait. Dans sa tristesse, il éprouvait soudain comme une impression de délente. Il était comme quelqu'un qui a terminé sa tâche. Elle avait été dure, et il en demeurait anéanti à jamais. Mais il avait fait ce qu'avait voulu André. Ah I le cruel enfant ! Ses dernières paroles, lorsque, revenu de son évanouissement, M. Glaveret, accouru comme un fou rue d'Aumale, l'avait trouvé, aux bras du vieux Laurent, en train d'agoniser sur ce même lit que Pierre avait rougi de son sang, ses dernières paroles avaient été pour lui réitérer sa suprême prière. Et M. Glaveret, à genoux devant ce corps, avait juré d'accomplir l'ordre reçu de lèvres expirantes, de respecter ce sacrifice d'amour et de ne pas le rendre inutile.
Et, le lendemain des obsèques d'André, il était parti pour Rome. Il avait vu Romaine Mirmault ; il lui avait parlé; il lui avait menti, et Romaine l'avait écouté haletante, et il l'avait convaincue, car elle voulait se laisser convaincre, parce qu'il y a des moments où nous voulons croire, parce qu'il y a des moments où nous sommes lâches et où le mensonge nous suffit; et ce mensonge, ce mensonge de délivrance et de misérable consolation, M. Glaveret en avait fait partager l'illusion à Berthe de Vrancourt, et il avait réuni les deux femmes dans une étreinte de pardon et de larmes.
M. Glaveret leva la tète. Le vent de mer séchait
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ses joues. Le Mé-Kong ga^nnit le largfe. La Icrre avait (ti^pani.Ijenoir 1oinl>nil.|jr.Hfeux Hii pnqiirhot s'allumaiiNit dans le crôpiisciiie. Drs lueurs rounireiit sur les flots assombris, des paillettes dorées scintillèrent dans le sillai^e. Klles firent sonirer M.Claverelè ces petites danseuses jaunes du sultan de Timoloor qui, venuci de leur lie lointaine, vers laquelle il /Voguait comme une épave, dansaient sur le Théâtre de venlurc tlu Pré-Oitclnn, en ce soir où André et Pierre de Claircy, jeunes cl vivants, étaienlà acscôtésetoù Ton a rait rencontré Humaine Mirmault...