CHAPITRE VIII
Le soir tombait sur l'étroit jardin de la rue dr la Tour-des-Dames. On ëlail aux premiers jours d»novembre. I)ei feuilles mortes parsemaient l'eau du bassin autour duquel M. Claveret se promenait. O bassin n'ëiait pas pour lui lerhélif et nalforniMneni d'un jardinet parisien, c'était un miroir mnt^ii{un où il évoquait son passé le plus lointain. Les plus anciens souvenirs de M. Ctaveret se rnttarluiient à ce coin de terre. Là, mieux qu'ailleurs, M. (^laveret revotait toute sa vie; mais, aujourd'liui, il ne revenait pas en pensée à ces rêveries juvéniles, à CCS rêves de voyages et d'aventures qu'il poursuivait jadis si ardemment dans cet étroit enclos dont l'espace avait été pour lui tout un monde. Un autre souvenir le retenait, là, dans le soir tombant, que celui de son existence manquée et de ses aspirations irréalisées, un souvenir douloureux qui remplissait ses yeux de larmes.
M. Claveret avait cessé sa promenade mélancolique. Le cœur contracté, il rei^ardait le bassin assombri, et ce n'était pas lui-môme qu'il revoyait
auprès de cette eau grise. L'enfant debout au bord de lamarg-elle s'appelait Pierre deClaircy. N'était-ce pas, en effet, auprès de ce même bassin que jadis il était venu annoncer à Pierre la mort de sa mère ? Oui. C'était là que Pierre, pour la première fois, avait appris ce que c'est que mourir. Mourir, comme cette idée devait lui paraître alors quelque chose de lointain, de vague, d'improbable ! Et cependant cette idée de la mort, comme il avait dû, par la suite, la méditer, la mêler à ses pensées, se familiariser avec elle, la faife sienne, pour y avoir cherché volontairement un refuge inviolable, un repos prématuré contre les jetities tout*ments de son cœur !
Et ensOhgeant à l'événerhent tragique qui avait si brusquement brisé cette e.vistence, M. Claveret éprouvait une fois de plus le même étohnement douloureux, la même stupeur accablée. Oui eût jamais pu supposer que Pierre de Glaifcy mît ainsi fin à ses jours 1 Lui, si ouvert, si actif, qtie mille choses sollicitaient, que la vie n'effrayait pas, qui, au contraire, s j montrait avide de vivre, de dépenser son énergie ! Comment, cette énergie, en était-il arrivé à la tourner contré lui-même, à la faire servir à sa propre destruction ? Certes, M. Claveret craigtiait parfois pour Pierre les dangers de l'esprit d'aventure, du désir d'action qu'il remarquait en lui; parfois, il redoutait pour lui l'attrait du péril, le goût du risque, ttiais jamais il n'aurait pensé
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qu'une simple conirariétë d'amour eût pu suffire à provoquer chez cet enfant le çesle fatal par lequel il avait fui la première rehuiïade de la réalité. Ah ! déridrinent, les êtres sont bien indéchiffrables, et toute destinée est pleine de mystère 1
M. Claveret frissonna et boutonna son veston, qui flottait autour de son gros corps amaigri. Il Ht encore deux ou trois fois le tour du bassin, puis il se dirigea vers la maison. Le crépuscule était tout à fait venu. Comme M. Claveret montait les marches du perron, il se heurta presque à son domestique :
— Monsieur, c'est monsieur André qui demande Monsieur; je l'ai fait monter dans la bibliothèque.
D'ordinaire, André de Claircy n'arrivait guère, rue de la Tour-des-Danies, que pour l'heure du dîner. Aujourd'hui, il était en avance. M. Claveret eut un moment d'inquiétude. Que pouvait bien lui vouloir André ? Peut-être, par ce jour gris de novembre, sa farouche solitude lui pesaitelle particulièrement ? Peut-être venait-il chercher près de son vieil ami Claveret un peu de secours contre son abandon, un refuge contre les sombres pensées qui le hantaient ? Peut-être était-il las de souffrir en silence, de s'absorber en la douleur hautaine et taciturne ? M. Claveret hâta le pas. Depuis une semaine, l'attitude d'André lui paraissait singulière. Chaque soir, M. Claveret le retrouvait plus roidi dans son chagrin que la veille plus
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enfoncé dans une douloureuse méditation qui creusait entre ses sourcils une ride obstinée. Et, de cette méditation, André ne sortait que pour prononcer de rares paroles qui semblaient faire allusion à quelque chose que M. Glaveret ne parvenait pas à comprendre.
Quand M. Glaveret pénétra dans la bibliothèque, la vaste pièce n'était encore éclairée que par le feu qui brûlait dans la cheminée. M. Glaveret avait toujours été extrêmement frileux, mais, depuis la mort de Pierre, il lui semblait que son sang fût devenu de glace et que ses os se fussent changés en marbre. Aussi, malgré la saison peu avancée, faisait-il allumer du feu. Lorsqu'ils sortaient de la salle à manger, André et M. Glaveret s'asseyaient en silence devant le foyer. Sa chaleur avait séché plus d'une fois des larmes sur les vieilles joues du pauvre M. Glaveret. Longtemps, sans parler, il regardait danser les flammes. Parfois, elles lui évoquaient les petites danseuses dorées du sultan de Timoloor, les petites danseuses jaunes du Pré-Catelan. Et, à ce souvenir, le cœur de M. Glaveret battait d'émotion et de regret. Ah ! comme l'on était heureux, tous les trois, en ce soir de juin : Pierre avec sa belle mine d'adolescent, André avec sa gravité indulgente d'aîné, lui-même avec ses curiosités un peu ridicules de voyageur sédentaire ! Six mois passés, et tout ce bonheur détruit à jamais ! Pierre mort. Lui, un vieil homme
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désemparé; et comme il était loin de l'André de naguère, l'André d'aujourd'hui, au visaç^e creuHé •t amaigri, aux regards mornes ou Hévroux, aux gestes automatiques ! Et jamais M. Claveret n'avait mieux vu qu'en ce moment les ravages causés par la douleur sur ce visa^^e dont le profond clianj^emenl lui apparaissait soudain à la rlarlé sui)itr des lampes électriques. Cette impression fut ti forte que M. Claveret, en tendant la main A André, ne put s'empêcher de lui dire avec inquitHude :
--^Bonjour, André... Mais qu'as-tu, mon enfant ?...
Andn^ de Claircjr avait Serré la main que lui offrait M. Clareret :
— J'ai à vous parler...
Il avait ré[K>ndu ces mots d'une voix sourde ; puis il demeura un instant silencieux et reprit plus bas encore :
— J'ai à vous parler... à vous parler de Homaine Mirmault.
A ce nom, prononcé dans un sou file, M. Claveret s'exciatna :
— De madame Mirmault ?
André de Claircjr inclina la tète. H continua avec effort :
— Oh I je sais bien que je ne devrais pas prononcer ce nom. Oui, je m'étais juré qu'il ne sortirait plus jamais de mes lèvres ; mais cependant il faut que je vous dise ce que j'ai à vous dire ;
il faut que je vous m'écoutiez jusqu'au bout ; il faut que vous me promettiez défaire ce que je viens vous demander, que vous me le promettiez sur l'honneur. Ah ! mon vieil ami, c'est une dure épreuve que je vais vous imposer, mais je ne peux compter que sur vous.
A mesure qu'André parlait, M. Claveret se sentait saisi d'une anxiété croissante. Jamais il n'avait entendu André s'exprimer avec cet accent de supplication et d'autorité. Jamais il n'avait vu dans son regard cette expression d'égarement et de passion. Il en ressentait une sorte de terreur mêlée de curiosité, celle que l'on éprouve avoir se révéler un être nouveau dans un être que l'on croît connaître. Qu'est-ce qu'André allait donc lui dire ? Pourquoi lui posait-il la main sur l'épaule comme pour prendre possession de sa personne? Que voulait-il de lui? Instinctivement, M. Claveret s'était reculé :
— André !
— Ecoutez-moi, monsieur Claveret... écoutezmoi!
Il passa la main sur ses yeux, et il reprit :
— Oui, Romaine Mirmault a été la cause de la mort de Pierre ; oui, c'est pour elle que Pierre s'est tué. Je devrais la haïr... Eh bien, je l'aime 1
M. Claveret avait poussé une exclamation à laquelle André répondit par un rire déchirant. Il s'était laissé tomber sur un fauteuil. Dans le silence de la vaste pièce, une bûche à demi consumée se
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rompit. Des flammes en jaillirent et c^(*pit^^c^t. André leva la lêle vers M. Claveret. La lueur du foyer illumina un visage pâle, si pâle, si défait, que M. Claveret en frémit d'une immense pilié et que, paternellement, il caressa le front livide d'André. André parlait maintenant comme pour lui-même, de cette yoîx saccadée que l'on a dans les rêves :
— Oui, j'aime Romaine. Je l'ai toujours aimée. Ah ! cela date de loin, du temps où je l'ai vue pour la première fois. Ah ! si, à celte époque, j'avais eu le courage de lui parler, mais je n'ai pas osé I El puis, je me rendais mal compte de mon amour; il était si profond en moi qu'il m'apparaissail prcs(}ue indistinct. Et puis, elle était fiancée. Alors, je mr suis tu, et le temps a pa.ssé, et j'ai cru avoir oublié. C'est quand je l'ai retrouvée, à celle soirée du Pré- Catalan, que j'ai compris que je l'aimais toujours, que je ne cesserais jamais de l'aimer, de l'aimer en silence, car j'étais condamné au silence. J'étais lié, elle n'était plus libre, et, de nouveau,j'ai senti que la vie ne nous destinait pas l'un à l'autre.
André se tut un instant, puis il continua :
— Quand je me suis aperçu que Pierre l'aimait, voyez-vous, monsieur Claveret, j'ai éprouvé un sentiment singulier. J'étais résii^né à ma souflrance, et tout à coup j'ai cessé de souffrir. Bien plus,j 'étais heureux de cet amour. II me séparait d'elle, mais aussi il me délivrait de tout regret. J'y voyais comme une sorte de compensation mystérieuse. Ah!
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monsieur Claveret, je vous le jure, je n'étais pas jaloux. Une sorte de triste joie orgueilleuse m'enivrait. Mon bonheur perdu allait servir au bonheur de Pierre, car il serait heureux, lui, il serait aimé. Il aurait l'amour qui m'avait manqué. Oui, voilà ce que je rêvais, et, au lieu de cela 1 Oh ! monsieur Claveret, monsieur Claveret !
Il avait voilé son visage de ses mains, comme pour ne plus voir la vision tragique qui se dressait devant ses yeux. Et M. Claveret considérait les mains d'André, rougies parla lueur du foyer. Il les avait vues de cette même couleur empourprée en entrant dans la chambre où Pierre était étendu sur son lit, la tempe brisée par la balle mortelle. André était venu à lui avec les mains rouges du sang épanché par la blessure fraternelle...
André s'était levé soudain. D'un pas brusque, il alla jusqu'au fond de la pièce, puis il revint vers M. Claveret. Ses yeux brillaient d'un feu sombre:
— Ah! comme je l'ai haïe, cette femme, comme je l'ai détestée ! Oui, j'ai haï son sourire, ses yeux, sa bouche, sa voix, tout son corps. Je l'ai haïe de vivre, alors qu'il était mort. J'ai haï le souffle de sa bouche et le battement de son cœur. J'ai haï l'air qu'elle respirait, le sang qui coulait dans ses veines. Quoi, il était mort, lui, et elle, elle continuait à exister. Elle se promenait, elle riait, elle vivait. Elle avait bien, sans doute, donné un vague regret à cet enfant mort pour elle ! Elle avait dû être
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émue, pleurer peui-étre même, nais elle continuerait à vivre. Elle oublierait, elle retournerait, làbat, dans su maison, et elle ne saurait jamais rien de ma baioe... Car je l'ai bieu détestée, voyez-vous. Quels cliAlimeuls j'imaginais pour elle! J'aurais voulu tordre ses poignets, torturer sa cbair, l'insulter, la frapper.
D'un geste violent, André de Claircy lieurta du poing le marbre d'uae table, puis il reprit d'une voix brisée :
— Oui, je l'ai baîc... et maintenant je l'aime. J'ai lu les lettres qu'elle écrit presque cbaque jour à Berll»e. Je sais r|u'elle souffre, et cette pensée, qui devrait me réjouir, m'est intolérable. Oui, elle souffre. Elle sait que Pierre s'est tué pour elle ; elle se rend compte maintenant qu'elle l'uimait. Elle est peut-être la plus mailieurcuse de nous loua. Et je ne peux pas la laisser souiïrir ainsi, parce que je l'aime, monsieur Clavcret, je l'aime.
André s'était rapproché de M. Claveret. De longues larmes coulaient sur ses joues. Humblement, il avait saisi la maiu de M. Claveret :
— Mon ami, mon vieil ami, vous seul pouvez m'aider à la sauver du désespoir et du remords, vous seul pouvez m'aider au mensonge libérateur. Il faut que vous m'aidiez. Ob! monsieur Claveret, ne me refusez pas votre secours. Il n'y a pas un instant à perdre. Je ne veux pas qu'elle souiïre, je ne peux pas supporter la pensée qu'elle souHVe. Je
l'aime. Alors je m'adresse à vous, à vous qui m'avez toujours aimé comme un fils. Vous allez partir pour Rome ; vous verrez Romaine et vous lui direz : « André de Claircy s'est tué, comme son frère, Pierre de Claircy, parce que, comme Pierre de Claircy, André de Claircy devait se tuer. L'un et l'autre n'ont fait qu'accomplir un geste inévitable et héréditaire; l'un et l'autre, ils étaient destinés au suicide. » Voilà ce que vous lui direz, monsieur Claveret, et elle comprendra qu'elle n'est responsable de rien, que la fatalité seule nous a poussés ; et vous ajouterez que notre père, à Pierre et à moi, que notre père avait obéi jadis à cette même fatalité. Et il me pardonnera ce mensonge, et elle le croira, car vous ferez ce qu'il faut pour qu'elle le croie. N'est-ce pas que vous le ferez?
M. Claveret, suffoqué de terreur, se taisait. Il aurait voulu parler, mais les paroles s'arrêtaient dans sa gorge. Il regardait André avec des yeux d'épouvante, André qui lui étreignait les mains avec passion :
— Vous le ferez, monsieur Claveret ; il faut sauver Romaine. Vous voyez bien qu'il faut que je meure pour qu'elle vive!
M. Claveret, avait poussé un cri d'horreur. A son tour, il étreignait André, et un gémissement sortait de ses lèvres :
— Mourir, mon enfant, je ne veux pas que tu meures... André, André.
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André doucement avait desserré l'étreinte, et se dirigea vers la porte.
— André, André.
L'appel de M. Claveret retentit dans la piècr vide. André de Claircy avait disparu. M. Claverei fit quelques pas en cliancelani. puis, luiinleiiieiit, U s'affaissa sur le tapis.