‹ Roman d'automneChapitre 1 sur 4 · Roman d'automne · texte numérisé non relu

Roman d'automne

11 n'y avail que des demeures antiques dans la rue des GenlilsUonimes, une des curiosités de la petite ville de Plougaz. Les unes étaient vastes, les autres étroites. Des pignons sculptés projetaient, au-dessus de la chaussée, leurs étages se surplombant; des façades en pierre de taille, surmontées de toits majestueux, s'abritaient derrière de vieux murs solennels couronnés de giroflées sauvages. Une ou deux tourelles en encorbellement, çà et là un perron aux marches disjointes, flanqué de rampes en fer ouvragé, des portes ogivales ou ornées d'un fronton Renaissance, complétaient un ensemble extrêmement pittoresque, bien que sévère, car la rue était fort étroite, et l'on se serait étonné que les gentilshommes d'antan eussent eu si peu besoin d'air et d'espace, si l'on n'avait su que ces maisons serrées,

sombres, privées de lumières, possédaient presque loules des jardins spacieux, avec de vieux ombrages et des espaliers ensoleillés.

Quelques-unes de ces demeures avaient subi une déchéance, et étaient maintenant habitées par des ouvriers ou même des pauvres. Sur leurs murailles sculptées, s'étalaient des pièces de linge ; des pots ébréchés, contenant des fleurs communes, apparaissaient aux fenêtres. Mais d'autres étaient restées, héritage jalousement conservé, dans les familles dont leur façade portait encore les armoiries à demi effacées. La plupart étaient habitées toute l'année ; deux ou trois servaient seulement de résidence d'été. L'une des plus curieuses, et en même temps Tune des plus petites, était une maison dont le style Renaissance s'était d'ailleurs accommodé des rudes

matériaux et de la main-d'œuvre un peu barbare du

pays. ^.Le dur granit ne se prête pas comme les

marbres d'Italie ou la pierre meulière de la France centrale/aux jolis détails de sculpture. Les ornements de la façade, de la porte, des fenêtres à fronton^ offraient quelque chose de fruste qui, d'ailleurs, avait son cachet, et les touristes s'arrêtaient à la regarder, surtout quand une figure de jeune fille apparaissait à l'une des fenêtres, penchée sur un livre ou un ouvrage.

Ce n'était pas que cette jeune fille fût précisément jolie ; elle était blonde, elle avait un teint nacré,

un peu Irop paie peut-être, et des yeux gris que ses cils foncés faisaient par instants paraître presque noirs.

Elle évoquait l'idée d'un passé, bien qu'elle fût ou parût très jeune. Elle s'habillait et se coiffait à la mode du jour, mais avec une nuance de sévérité propre aux petites villes très solitaires, inclinant vers hier plutôt que vers demain. Etait-ce son regard, qui semblait retiré au-dedans? Etait-ce la réserve de ses mouvements, une expression distante vis-à-vis des inconnus?

Mais la plupart des passants ne songeaient pas à de telles analyses; ils la trouvaient harmonieuse dans son cadre de pierre, et quelques Parisiennes fatiguées pensaient peut-être qu'il n'y a rien de tel que la vie de province pour conserver la fraîcheur. Bien entendu, elles ne désiraient nullement essayer de la recette, surtout après une promenade dans cette ville morte, reliée à la gare prochaine par un mauvais omnibus.

Vers onze heures, un malin de septembre, le pas du facteur résonna sur les petits pavés que l'herbe sertissait par endroits. Des figurej se montrèrent aux fenêtres, des figures sur lesquelles se peignaient les diverses expressions de l'anxiété ou, simplement, de la curiosité. La jeune fille blonde était, en ce moment, assise près d'une fenêtre ouverte, tenant une de ces broderies qu'on n'entreprend guère que dans

les coins retirés où le lemps n'a pas un grand prix. Elle leva la lète, elle aussi, mais avec une expression indifférente ; ce n'était pas le jour de la Revue ni celui de son journal de modes, et sa correspondance était des plus limitées. Ce fut cependant devant sa fenêtre que le facteur s'arrêta. Il éleva une lettre entre ses doigts.

— C'-ist, dit-il, baissant la voix instinctivement, pour la pauvre défunte... Mademoiselle la prendra?

Une émotion soudaine pâlit les traits de la jeune fille,

— Donnez, dit-elle brièvement.

Et, ayant adressé au facteur un petit signe de lète, elle ferma la fenêtre et se retira au fond de sa cbambre, ses doigts tremblants pressant l'enveloppe.

L'adresse était tracée d'une main masculine, très ferme. Quand on avait vu une fois celte écriture caractéristique, on ne pouvait l'oublier. Yvonna pâlit encore en s'attardant à regarder la suscriplion :

Madame de Tréveuc En son hôtel, rue des Gentilshommes ^ Plongaz..

Et tout à coup, des larmes jaillirent de ses yeux.

M""^ de Tréveuc était son aïeule, et l'avait élevée.

Sa mort la laissait seule au monde, et il y avait

KOMAN D AUTOMNE &

quelques mois seulement qu'elle portait son deuil.

Elle retourna l'enveloppe, marquée du timbre do Paris. Et tout à coup, d'un geste brusque, elle la décbira et en ôla un feuillet de papier épais, sur lequel la grande écriture formait des lignes très noires et très régulières.

Ayant essuyé les larmes qui mettaient un brouillard devant ses yeux, elle lut ce qui suit :

« Chère Madame,

(( Me pardonnerez-vous, alors que je suis un correspondant si paresseux, de venir faire, auprès de vous, une démarche intéressée? Si j'ose être importun, d'ailleurs, ce n'est pas uniquement en vue du service que je vais solliciter; il me procurera l'occasion de recevoir, avec votre réponse, des nouvelles qui me sont toujours précieuses, en dépit des apparences, et il me semble qu'à vous lire je prendrai, dans le passé, un bain de jeunesse et de souvenirs.

« Une de mes vieilles amies désire obtenir des renseignements circonstanciés sur Ponlivy, où son fils^ récemment promu sous-lieutenant, va avoir sa garnison. Je sais que vous avez conservé des relations dans celte petite ville, où elle comj)te s'installer elle-même au moins une partie de l'année. Je lui ai donc conseillé de venir à Plougaz, d'autant qu'elle aime passionnément les vieilles pierres, et que notre

G ROMAN d'automne

basilique l'émerveillera. J'ose compter sur voire obligeance pour lui donner des lettres d'introduction auprès de vos amis de Pontivy.

« Mais tout d'abord, je viens vous demander si ma maison est en état de recevoir, pour deux ou trois jours, une Parisienne très accoutumée, je dois le dire, au confort et même au luxe. La chère Yvonna aurait-elle l'obligeance d'aller voir par elle-même dans quel état se trouvent mes vieux meubles? En ma qualité de célibataire, trop riche pour mes modestes besoins, je ne regarderai pas à l'argent pour une installation convenable. Un tapissier de Saint-Brieuc pourrait peut être remédier aux désastres qu'a dû causer un long abandon. Il faudrait que ce fût prêt pour le 20. Est-ce possible?

« Pardonnez-moi de vous tourmenter ainsi. J'arriverai à Plougaz un peu avant la comtesse Claret. Je m'étonne, maintenant, d'avoir pu rester si longtemps sans y revenir. Il est vrai que je n'y ai plus de famille, rien que des tombes. Mais peut-être les vieux ainis de mrs parents ne me tiendront-ils pas rigueur du silence qui, croycz-le, est fait de découragement et de tristesse, et non d'indifférence.

« Je mets à vos pieds et à ceux de ma petite amie d'enfance mes hommages mêlés de respect et d'affection, m'accusant encore d'avoir eu l'audace de vous demander un service.

« LÉONARD DhyÈRES. »

Yvonna laissa tomber la lettre et baissa les yeux, comme pour regarder dans le passé.

Cet appel à sa grand'mère l'avait bouleversée. Ses regrets, encore très vifs, se trouvaient soudain ravivés, avec une note d'amertume excessive. La chère figure qui avait tenu tant de place dans sa vie, lui apparet soudain avec un relief douloureux. Elle revit cette taille courbée sous le poids des années et des douleurs, ces yeux d'un bleu pâli, ces cheveux blancs, qu'elle aimait à disposer en rouleaux brillants. Elle entendit de nouveau cette voix un peu faible, comme fêlée, ainsi qu'une cloche sur laquelle on a trop frappé, qui prononçait son nom avec une si douce tendresse, et elle sentit, avec un rggain de souffrance, la triste solitude de sa vie. Elle eut l'horreur de son isolement, la nostalgie d'une existence plus animée. Les vagues aspirations, les projets sans consistance qui avaient rempli ses longs loisirs, s'offraient encore une fois à son imagination. Partir, fuir des souvenirs trop cruels... Oui, mais où aller? A quoi rattacher sa vie désemparée? Et les vieux meubles familiers qui l'entouraient, et les ombres de ceux qui avaient vécu là, semblaient la retenir par les fils innombrables d'un passé. ]Même les tristesses, même les secrètes amertumes qu'elle n'avait confiées à personne, l'attachaient au lieu où elle avait soulTert...

Tout à coup, un son grave, qui fit vibrer par trois

fois l'air tranquille, l'arracha de sa rêverie. La cloche de la vieille basilique sonnait l'angélus. Elle se signa, récita, un peu par habitude, la pieuse prière, et, ramassant la lettre, revint à larôalité, au présent. Léonard avait ignoré la mort de sa grand'mère. C'était un soulagement de le savoir, car, bien qu'elle eût fait la part de ses habitudes errantes, elle avait ressenti une pénible surprise de ne pas recevoir un mot de sympathie en réponse à la lettre de faire part. Que devait-elle faire maintenant ? Ecrire à la place de celle qui n'était plus, c'était évident...

A celte pensée, un nuage rose colora sa pâleur. A Plougaz, on était fort en retard sur le siècle. La fièvre d'indépendance qui s'est emparée de la jeune fille moderne, n'avait pas pénétré dans ces régions tranquilles, et les antiques convenances, la solennelle routine y florissaient comme jadis. Une correspondance, fût-elle banale, entre deu.x personnes d'un sexe différent, eût scandalisé les dames de la ville, ou plutôt, personne n'aurait eu l'idée d'une pareille énormité. Cependant, le bon sens disait à Yvonna qu'elle ne pouvait laisser cette lettre sans réponse. — Je suis une vieille fille, se dit-elle. Machinalement, elle regarda le panneau en face d'elle, un panneau sculpté dont une glace en deux morceaux occupait le centre. Malgré ses tons verdis, cette glace lui renvoya une image étonnamment

jeune, d'une fraîcheur comme figée. Mais elle secoua la tèle.

— J'ai bien(ùt vingt-huil ans, se dil-elle.

Et elle se rappela combien de fois elle avait dû invoquer ce fait lorsque, au méconlenlemenl général de ses vieux amis, elle avait décidé de vivre seule, après la mort de sa grand'mère.

Donc, elle écrirait à Léonard...

— C'est servi, dit une voix familière.

Une vieille femme vêtue de noir se montrait à la porte. Sa coilîe de deuil, en toile unie, et ne laissant pas passer un cheveu, lui donnait quelque ressem-' blance avec ces figures paisibles et rêveuses de bourgeoises llamandes J qui semblent figées dans un long devoir et d'inexorables habitudes.

Elle était entrée dans la maison bien avant la naissance d'Yvonna ; elle l'avait pouponnée, morigénée, gâtée, et l'idée de l'appeler « Mademoiselle >i ne lui fût jamais venue. Ce n'éltiit pas qu'elle eût aucune chimère d'égalité, ni qu'aucun vent d'orgueil et de révolte eût jamais soufflé sur son âme tranquille ; les vieilles servantes d'autrefois étaient profondément respectueuses des distances sociales, et les mots de maître, de maîtresse, se trouvaient tout naturellement sur leurs lèvres. Mais elles pensaient, avec simplicité, que leur dévouement quasi maternel devait avoir ses privilèges, et qu'une appellation cérémonieuse, distante, eût éloigné de leur

;œur ceux qu'elles voyaient toujours enfants. Yvonna répondit à son appel, et alla s'asseoir à la table solitaire où son couvert tenait si peu de place. Gaït lui faisait des petits plats soignés, et ce jour-là, elle s'inquiéta de voir que la jeune fille y touchait à peine.

— Tu ne manges pas. ma GUe! Mes rissoles sont bonnes, cependant 1 Et ce soufOé est léger comme un auage !

— Oui, il est admirablement réussi... Mais que veux-tu, Gaït, je n'ai pas faim...

La vieille femme secoua la tète.

« C'est cette letlre portant le nom de Madame qui l'a bouleversée, pensa-t-elle. Le facteur m'a bien dit jubile est devenue blanche comme un linge^juand lia lui a donnée... »

Yvonna repoussa sa chaise, décrocha un chapeau le paille, et sortit dans le jardin qui s'étendait, très k'asie, derrière la jolie maison Renaissance.

Elle avait l'habitude, quand sa grand'mère vivait, ie faire, après chaque repas, une promenade hygiénique dans cet enclos. La vieille dame, fidèle à la routine, comme on l'était généralement à Plougaz, arpentait d'abord dans toute sa longueur l'allée bordée de buis sur laquelle se penchaient des poiriers moussus et des pruniers qui, chaque été, se îonstellaient de violet. Puis, elle se glissait, menue, lans les rayons d'un parterre disposé en étoile, où

croissaient, solan la saison, les Heurs de sa jeunesse : violiers, géraniums, oreilles d'ours, reinesmarguerites et dahlias. Elle faisait une halte sous un frêne pleureur dont les branches ombrageaient un banc circulaire. Puis, c*était l'inspection du potager, des planches de petits pois et de haricots. Le long des hautes murailles, il fallait encore regarder les espaliers, et enfin, la promenade se terminait au fond du jardin, sous un groupe de très vieux arbres encore pleins de vie. Là, à la mode ancienne, il y avait des rocailles, parmi lesquelles les pervenches poussaient au printemps, très foncées, et des fougères, presque en toute saison ^sortaient fraîches et vivaces des interstices des pierres. Une grotte artificielle abritait une statuette de Notre-Dame de Lourdes, devant laquelle Yvonna avait planté un églantier. De très loin, on apercevait, dans la verdure, la robe blanche de la Madone, et sa ceinture bleue avait l'air d'un morceau de ciel.

Seule maintenant, Yvonna recommençait machinalement la promenade routinière, trouvant encore quelque chose de l'absente dans ces allées que l'herbe envahissait, sous ces ombrages qui répandaient une demi-obscurité, devant la petite grotte, surtout, où la voix douce et faible de M'^^de Tréveue avait murmuré [ani d'Ave Maria.

Mais aujourd'hui, ce n'était pas l'image de sa grand'mère qui l'accompagnait à travers le vieux

jardin. Elle remonlait le cours des années. Elle était de nouveau enfant, vive, gaie, accrochant ses robes blanches aux groseilliers, se cachant derrière les grands buis, épiant, dans les haies, les premières pervenches, cueillant, dans l'herbe, les marguerites pour en faire de longues chaînes, qu'elle suspendait au cou de Notre-Dame de Lourdes. Mais elle ne se revoyait jamais seule. Ses plus lointains souvenirs évoquaient un compagnon de jeux, plus âgé, plus fort, qu'elle tyrannisait, et qui se prêtait à toutes ses fantaisies. C'était lui qui secouait les pruniers chargés de fruits bleus, qui cueillait les groseilles sans souci des piqûres ; lui qui installait une balançoire entre les deux gros ormes ; lui encore qui, lorsqu'elle était fatiguée, lui racontait des histoires sous l'abri du frêne pleureur. Oh! ces histoires!... Il avait un don extraordinaire d'invention et d'inconsciente poésie, et il avait développé, inconscient aussi, l'imagination de la petite GUe avide de ses récits^ métamorphosant pour elle le vieux jardin à l'ancienne mode, qui devenait un lieu de rêve, hanté de mystères, d'anges, de saints, et aussi de fées et de génies.

Quelle enfance brillante!... Il semblait à Yvonna que toutes ses joies, tous ses plaisirs lui étaient venus par Léonard, et aussi par lui ses chagrins d'enfant, passionnés, ardents, désespérés, et si vile consolés. Après tant d'années, elle avait encore un sentiment

(le pilié pour elle-même en songeant à leur première séparation. Mais aussi, lorsqu'il revenait en vacances, quelle attente joyeuse, quelle reprise de vie, quel bonheur sans mélange 1 L'adolescent ne dédaignait pas sa petite compagne. Gomme jadis, il s'occupait d'elle, l'amusait et lui racontait des histoires, prétendant que ses grands yeux émus et son attention ardente l'inspiraient immanquablement. Mais ce n'était |)lus des ficlions. Il lui fai.-ait part de son savoir nouveau, dégageant toujours, cependant, presque sans s'en douter, la poésie de la réalité, prenant, dans l'histoire, les plus belles, les plus suaves figures, et exerrant sur elle, à son insu encore, une influence réelle, développant, dans ce ' jeune esprit, un instinct de beauté qui n'avait jusquelà- trouvé à se satisfaire que dans la nalure rude, mais belle, de ce pays, et la splendeur mystérieuse de la vieille cathédrale.

Puis elle eut dix-huit ans, et il sembla, un jour, s'apercevoir qu'elle était une jeune fille, jolie, douce, aimante, comme une matière flexible et cependant intelligente, sous les doigts d'un ciseleur d'âmes. Y eut-il, entre eux, quelque vague entente? Pensèrent-ils qu'au prochain voyage il y aurait quelque chose de décisif, un épanouissement du sentiment encore confus qui s'agitait dans leurs cœurs?

Léonard avait fait des études brillantes, et, tout jeune qu'il fût, avait écrit des articles remarqués,

i 14 Ro:^AN d'automne

malgré linexpérience qu'ils décelaient forcément. Ses parents, encore plus annbitieux que lui-même, lui conseillèrent de voyager.

El alors qu'Yvonna regardait avec confiance un

avenir encore voilé, mais lumineux, il arriva des

,j malheurs inattendus. M. eî 31'"'' Dhj'ères moururent

à peu de jours de di^tance, lors d'une épidémie de

fièvre typhoïde. Léonard était alors au Canada. 11

revint quelques semaines après pour prier sur leur

tombe. Il était en proie à une douleur farouche que

rien ne pouvait distraire, et Yvonna, douce comme

elle l'était, fut à la fois effrayée de ce chagrin violent

et concentré, et désolée de ne pouvoir rien pour lui.

Elle ne le vit guère, et ne put lui adresser les tendres

( petits discours qu'elle avait préparés pour le supplier

! de se rattacher à la vie, de reprendre ses travaux

pour illustrer le cher nom de ceux qu'il pleurait. Le

i jour de son dépari, il la rencontra au seuil de l'église,

' et, en voyant des larmes de pitié jaillir de ses yeux

gris si profonds, il s'attendrit tout à coup, et lui

i serra la main presque violemment.!/

— Yvonna, je n'oublierai jamais que vous aussi, vous les avez pleures! Quand je pourrai parler d'eux, i ce sera avec vous... Je reviendrai 1 ; Il n'était pas revenu. Il y avait de cela près de ; sept ans. Le vieil hôtel où ses parents passaient une , partie de Tannée avait été fermé, et les dames de , Plougaz critiquaient amèrement, à ce sujet, l'incurie

masculine. Personne n'était chargé d'aérer la maison, alors qu'il y avait, dans la ville, des femmes de ménage si honnêtes et si capables ! Dans quel état devaient être les beaux meubles, les tentures, les tapisseries dont M'"® Dhyères s'enorgueillissait à juste titre!

Léonard avait continué à partager sa vie entre les voyages et les travaux littéraires. Ses éludes de femmes et ses critiques d'art avaient eu un succès extraordinaire, et comblaient d'orgueil ses compatriotes, bien que ceux-ci se montrassent froissés de ne jamais le revoir. Chaque année, cependant, des caries adressées aux vieux amis de ses parents parvenaient à Plougaz, datées de Paris, d'Italie, d'Allemagne ou de Hollande.

Yvonna attendit longtemps son retour. Sans même s'en rendre compte, elle gardait son souvenir, son image, dans sa vie silencieuse^ dépourvue d'intimités et de distractions. Elle lisait avidement ses œuvres, qui trouvaient en elle un écho singulier, et remuaient dans sa mémoire des souvenirs enfantins, doucement puérils, les souvenirs des contes et des légendes écoutés avidement, jadis, dans le vieux jardin. D'abord, elle regarda l'avenir avec confiance, attendant toujours quelque chose; puis, jour par jour, lambeau par lambeau, son espoir s'en alla. Ce fut si lent, si imperceptible, qu'elle n'éprouva aucune souffrance très vive. H va des vies qu'une

ÎO ROMAN d'automne

brusque catastrophe plonge dans une nuit de tristesse et de désespoir. Pour elle, la lumière se ternit graduellement ; les teintes brillantes s'atténuèrent, puis devinrent grises. Mais ce travail intime se fil sans secousses, sans heurts violents. La joie de vivre, cependant, disparut, les perspectives se rélrécirenl, puis se fermèrent. Un jour, elle constata (]u'elle navait plus d'horizon, et quand on lui offrit un avenir brillant, des sympathies, une situation que toute jeune fille eût acceptée avec joie et orgueil, — un homme possédant tout ce qui appelle l'amour était épris d'elle, — elle s'aperçut qu'elle n'était plus apte au bonheur. Alors elle s'interrogea, et elle comprit avec effroi qu'un regret, sans cesse étoulTé par la routine de sa .vie, remplissait son cœur, qu'une très vague espérance demeurait en elle, et que, Léonard étant encore libre, elle ne pouvait se résoudre à enchaîner sa vie.

Personne, autour d'elle, ne soupçonna le travail triste qui s'était fait en elle. Elle était douée d'une force passive et d'un sentiment très vif du devoir. Il n'y avait, dans son être, rien de morbide. Elle ne se consuma point en rêveries stériles, en analyses inutiles, en regrets superflus. Elle continua à vivre comme ses amies, soignant sagrand'mère, s'occupant des œuvres de charité de la ville, et continuant de cultiver son esprit (peut-être avec la secrète idée de s'élever à se hauteur). En un mot, elle s'efforça

sincèrement d'accepter le lot que la Providence lui avait choisi, de distraire l'ennui secret et tragique qui, si elle s'y était abandonnée, eût ravagé et stéiilisé sa vie.

Jour après jour, aussi, elle attendit, tout en la redoutant, l'annonce du mariage de Léonard,

Mais il ne se maria poinl. Le sens subtil d'Yvonna avait depuis longtemps saisi, dans ses écrits, une mélancolie, une délicatesse presque trop vives, qui lui donnèrent l'idée vague d'un chagrin secret. Y avait-il aussi, dans sa vie à lui, un amour déçu? Autrement, comment, avec les idées et les aspirations que révélaient ses œuvres, ce croyant n'eùt-il pas fondé un foyer ?

Du cœur d'Yvonna, tous ces souvenirs, toutes ces pensées surgissaient, envahissant l'espace ensoleillé autour d'elle.

Et elle eut, plus nette que jamais, l'impression de sa longue soulTrance étouffée, de sa jeunesse flétrie, de ce fond triste de sa vie, dont aucune joie n'avait brodé le canevas terne et gris. Elle se prit en pitié, en songeant à ce passé monotone où, heure après heure, elle avait soupiré après la fin des journées, ne trouvant en rien l'intérêt qui relève les devoirs et donne le sel aux plaisirs. Après fout, son existence avait été manquée...

Manquée?... Sa promenade machinale l'avait ramenée près de la petite grotte où, tendrement accueil-

Ip.ite, la Vierge de Lourdes tendait les bras en regardant le ciel. Un sursaut d'énergie revint tout à coup au cœur d'Yvonna avec une notion pins vraie et plus haute des choses...

Manquée, la vie, parce que la lumière terrestre en avait élé absente ?

Non, grâce à Dieu 1 Elle avait rempli sa tâche filiale, et elle n'avait pas permis à ce flot gris et sombre d'envahir sa volonté. Et à présent, si tout élait fini, si quelque chose qu'elle n'avait pas voulu approfondir l'avait détournée des voies coutumières aux autres jeunes filles, en lui ôtant le désir d'un foyer, eh bien! il n'était pas trop tard, du moins, pour orienter son existence d'une manière utile... Comme la petite Vierge souriante, elle pouvait tendre les bras et lever les yeux... Elle avait pensé que sa jeunesse était close ; en fùt-il ainsi, il restait encore en elle les énergies de la femme, et si Plougaz ofTrait un champ d'action trop restreint à ses forces vives, n'était-elle pas libre, tristement libre, de s'en aller ailleurs?

Maintenant, chose étrange, l'enclos, cependant si vaste, lui semblait resserré, et Tétouffait entre ses murailles. Elle, qui n'avait jamais eu la pensée de changer de scène, elle s'avisait tout à coup que partir serait secouer le poids invisible qui l'oppressait, et retrouver, peut-être, le goùl de vivre qu'elle avait perdu. Voyager, voir des choses belles et riantes,

j)uis se fixer dans un milieu actif, fiévreux, d'œuvres utiles, n'était-ce pas une perspective attirante? Elle s'étonna de l'entrevoir pour la première fois... Oui, elle partirait... si...

Si...?

Elle pensa tout à coup à cetle lettre qu'elle devait écrire, et revint vers la maison.

Elle s'assit à son bureau, repoussa un tube de cristal dans lequel s'épanouissait une rose blanche, attira son buvard et rédéchit une minute.

« Mon cher I^éonard... «

Naturellement elle lui donnait le nom familier d'autrefois. Ils restaient amis de par les souvenirs d'enfance, malgré les absences et les longs silences.

Et après ?

Elle avait hâte de l'initier à son deuil, et elle écrivit rapidement :

« C'est moi, Yvonna, qui ai dû ouvrir votre lettre. Il y a bientôt six mois que ma chère grand'mère m'a quittée. Naturellement, je vous ai adressé une lettre de faire part ; je pensais bien que vous ne l'aviez pas reçue, car vous m'auriez envoyé un mot de sympathie, je n'en doute pas... »

Elle s'interrompit. Comme c'était banal ! Déchirant la feuille de papier, elle en prit une autre et recommença sa phrase.

:;iU KOiMAN D AUTOMNE

« Ma chère grand'mère n'est plus, mon cher Léonard, et en recevant ia lettre que vous lui aviez adressée, j'ai compris la raison de voire silence lors démon chagrin. Vous n'avez pas reçu le billet de faire part ; et moi, j'ai été émue en recevant la lettre que vous écriviez à votre vieille amie... »

Tout aussi banal... Mais que pouvait-elle dire ? Elle ne le connaissait plus ; elle ne pouvait crier sa peine, ouvrir son cœur meurtri, parler de son isolement à l'étranger qu'il était devenu pour elle...

Et ensuite ?

Elle songea tout à coup que, pour lui répondre, elle devait constater l'état de sa maison. Comment elle, si pratique, n'avait-elle pas pensé à cela? Etaitelle si pressée de commencer cette lettre, de renouer un lien rompu, de dire sa peine à un vieil ami ?

Elle ferma le buvard, prit son chapeau et se disposa à sortir.

Elle se tenait debout devant une glace, et, tout à coup, elle se regarda avec une sorte d'intérêt. La glace lui renvoya une silhouette qu'amincissait la simple robe noire, presque dépourvue de garnitures, un visage harmonieux, bien qu'imparfaitement régulier, un peu trop blanc, peut-être, des cheveux d'un blond foncé ou d'un châtain clair, lisses et brillants, et ces yeux d'un gris bleu, ombragés de cils foncés, dont l'expression ordinaire était une

mélancolie sereine. La coiffure n'élail pas démodée, la robe n'élait pas mal faite. Ce qui se dégageait de cet extérieur, c'était la correclion. 11 y manquait une poinle de jeunesse, un peu d'enlevé. Yvonna ne définissait point ceci, et cependant elle resta perplexe devant son image. Bien que le visage fût resté étonnamment jeune, l'aspect de toute la personne était presque sévère.

— Une vieille fille, murmura-t-elle avec une ombre de dépit et de tristesse.

Elle prit ses gants, et se rendit chez le notaire qui gardait les clefs de la maison de Léonard.

Elle refusa qu'un clerc l'accompagnât, et, ayant refermé la porte derrière elle, elle s'attarda singulièrement longtemps à aérer et à visiter les vieilles chambres closes depuis si longtemps. Quand elle rentra, elle en rapportait la poussière sur sa robe noire.

Bien qu'elle possédât une large aisance, elle n'avait point de femme de chan^bre, le caractère un peu difficile de Gaït ne s'accommodant point d'une compagne. Elle brossa elle-même sa jupe et les ornements de crêpe de son corsage, puis elle revint à sa lettre commencée.

Le soleil avait disparu derrière les murs du jardin, mais des nuages roses flottaient sur le bleu pâli du ciel, et il y avait encore assez de lumière dans le salon meublé de bahuts en chêne et de fragiles consoles Louis XV.

«... Je viens de visiter voire maison. Hélas! je crois bien qu'elle est inhabitable. La poussière s'est incrustée dans vos beaux vieux meubles, l'humidité a maculé les tentures, et les souris et les papillons ont cruellement endommagé les sièges et la literie.-- Si j'osais vous donner un conseil, ce serait de faire réparer tout cela avant qu'il soit trop tard. Tel qu'il est, en tout cas, votre vieil hôtel ne peut offrir d'asile à personne, surtout à une femme.

« Je ne vous parle pas du jardin : c'est une forêt vierge en miniature.

« Si votre vieille amie pouvait comprendre la simplicité de nos habitudes de petite ville, et ne pas s'étonner de l'invitation d'une inconnue, je me ferais un vrai plaisir de lui otîrir l'hospitalité. Bien que ma maison ne soit pas aussi vaste que la vôtre, elle contient deux ou trois chambres inhabitées, et je serais tout à fait heureuse de vous rendre service en offrant à une personne qui vous intéresse un gîte modeste, mais certainement plus agréable que l'hôtel de Plougaz.

« Allez-vous vous étonner de cette proposition ? J'ai un instant hésité à vous l'adresser... Depuis tant d'années que vous avez quitté Plougaz, n'avezvous pas oublié les traditions hospitalières qui, aux vacances, permettaient aux amis d'amener leurs amis, à eux, dans les maisons silencieuses, rappelées à la vie pour quelques jours ou quelques semaines?

« C'est notre vieille amitié qui m'a donné l'audace de renouer ces anciennes traditions, notre ancienne amitié que j'ai retrouvée toute vive en parcourant les chambres et le jardin de votre demeure.

« Si donc vous pensez que votre amie parisienne ne trouve pas mon ofîre trop extraordinaire, veuillez me donner son adresse, pour que je l'invite officiellement. Vous pouvez lui assurer que notre hôtel du Soleil Levant est resté trop rustique et inconfortable.

« Croyez, mon cher Léonard, à mon meilleur souvenir. »

Léonard à Yvonnâ,

« Comment vous dire, ma chère Yvonna, l'attendrissement que m'a causé voire lettre !

« D'abord, la triste nouvelle qu'elle contient m'a été très douloureuse. Bien que j'aie paru oublier mes amis aussi bien que ma petite patrie, leur souvenir tient une place profonde en mon âme, et j'ai évoqué avec une émotion très vive tout ce cher passé, l'amitié de votre grand'mère pour mes parents, les gâteries dont elle me comblait. Je la revois telle que je l'ai quittée, encore droite, fine et gracieuse, fidèle à ses deuils, avec ses cheveux blancs sous sa coiffe antique ornée d'un ruban noir... Ces beaux vieux types s'en vont, et Plougaz me semblera bien changé.

« Vous dirai-je que votre bonne, aimable, déli-

cieiise proposition in'a touché? Ce ne serait pas assez de ce mot pour exprimer l'impression qu'elle a produite sur moi. Elle m'a plongé dans le passé, comme en un bain reposant. Quoi ! Piougaz n'a pas changé ! Quoi ! ses belles vieilles traditions hospitalières sont gardées par des cœurs fidèles avec celte grâce, ce charme ! J'ai lu votre lettre à M""^ Claret. Elle s'est d'abord récriée. Vous savez, sans doute, que l'hospitalité n'est pas une vertu parisienne, et que les appartements les plus vastes y manquent très souvent de chambre d'amis. Mais j'ai fini par lui faire comprendre ces douces mentalités de province, par la tenter en lui décrivant voire joli petit hôtel Renaissance, et vous recevrez ses remerciements anticipés. Ce sera pour deux ou trois jours au plus qu'elle sera votre hôte. Quant à moi, je me promets un plaisir infini de cette occasion de revenir à Plougaz, de revoir ma petite amie d'enfance, et d'évoquer avec elle un passé qu'autour de moi tout le inonde ignore, puisque je suis, hélas! un déraciné.

'jt Respectueusement et affectueusement vôtre... » La comtssse Claret à Yvonna.

« Comment ai-je osé, Mademoiselle, dire à 51. Dhyères ce oui qui va me faire votre hôte, votre obligée! Je voudrais ajouter votre amie...

Toute ma sympathie s'en va vers celle qui, gardienne des aimables traditions d'autrefois, ouvre à une inconnue le sanctuaire de sa demeure, parce que celte inconnue est la très vieille amie d'une famille de Plougaz.

« Ce serait méconnaître votre délicieux élan de ne pas y répondre. Je tâcherai d'être aussi peu gênante que possible, et j'arriverai toute seule, infiniment reconnaissante, prêle à admirer le joli palazzo que me décrit M. Dhyères, et surtout disposée à nouer un vrai lien d'amitié avec sa charmante propriétaire. »

Yvonna relut celle lettre, écrite sur un vélin satiné, timbré d'une imperceptible couronne. Elle relut surtout la lettre de Léonard, dont la note émue l'attendrissait à son tour. Puis, ayant averti Gaït, avec tous les ménagements qu'exigeait celte

importante personne, de l'arrivée d'une étrangère,

elle commença à inventorier sa maison, et à préparer la chambre destinée à son hôte inconnue.

La maison est prête. Gaïl a déployé autant de zèle que de mauvaise humeur, ce qui n'est pas peu dire. Sur l'ordre de sa maîtresse, elle a fait venir pour quelques jours une de ses nièces, qu'elle emploie à de minutieux nettoyages, et qu'Yvonna dresse tant bien que mal aux fonctions temporaires de femme de chambre. Cette jeune campagnarde remplit donc les emplois les plus divers. Tantôt, couverte d'un immense tablier bleu, elle frotte les cuivres et cire les bahuts, tantôt, s'essayant à porter un des tabliers à bretelles demandés en hàle au Bon Marché, elle apprend à présenter les assiettes, à mettre en ordre la table, à brosser les robes, à parler à la troisième personne, et à prononcer de sa voix, à la fois rude et chantante, le traditionnel : « Mademoiselle est servie. » Une heureuse insouciance l'endurcit

d'ailleurs, et contre les découragements d'Vvonna, et contre les gronderies de sa tante. Secrètement satisfaite de passer quelques jours « en ville », elle s'amuse des courses au marché, s'émerveille des offices de la cathédrale, et flâne devant les boutiques où s'étalent des châles à franges el des soies brochées pour tabliers.

El le jour attendu et redouté vient enfin, le jour où Léonard doit arriver, précédant de vingt-quatre heures la comtesse Glaret.

La ville est animée, comme si, autour d'Yvonna, les choses elles-mêmes sympathisaient avec son agitation. C'est jour de marché, la place est couverte d'échoppes, d'éventaires, et les paysannes, les servantes, et les dames de la villeelles-mêmes, circulent au milieu des montagnes de choux et de salades, des pyramides de carottes et d'artichauts, des moches de beurre et des œufs frais, des pièces de toile et de la ferblanterie, causant familièrement avec les marchandes, et échangeant, entre elles, les menues nouvelles du jour ou de la semaine. Le costume du pays n'a pas été abandonné, du moins par les femmes, La coifl'e aux barbes relevées, ample chez les vieilles, minuscule chez les jeunes, est vraiment jolie, et l'on dirait de loin des vols d'oiseaux blancs. Et sous le porche sombre de l'église, qu'ornent les statues mutilées des douze Apôtres, c'est une procession sans fia de paysannes entrant

dire une prière ou sortant d'une messe matinale./

Il fait beau. Les façades sévères de granit ont un aspect presque avenant dans la lumière dorée. Les vieux ormeaux de la place gardent leur verdure vigoureuse ; des moineaux effrontés picorent dans la travée où des sacs de grains débordent sur le pavé, et le caquetage aigu des femmes ajoute sa noie gaie à l'ensemble animé et |)ittoresque.

Yvonna regarde la pendule, puis, involontairement, la glace. Voici l'heure où les omnibus reviennent de la gare. Le train n'aura-l-il pas eu de retard ? Léonard ne l'aura-t-il pas manqué ? Viendra-t-il tout de suite chez elle, ou attendra-t-il cérémonieusement l'heure des visites?

Les omnibus sont arrivés : elle a entendu leur bruit lointain. Maintenant, chaque pas dans la rue solitaire lui fait lever la tète... Dix heures... Onze heures:.. H ne viendra pas!

Elle travaille fiévreusement à sa broderie, sans entendre la voix grondeuse de Gaït qui morigène sa nièce...

Mais voici un pas vif, détaché, ne ressemblant pas aux pas tranquilles des habitants, qui, eux, ne sont jamais pressés... Yvonna rougit, puis redevient blanche, et recule brusquement sa chaise dans. l'intérieur du salon... Pourquoi, au fait, se trouve-t-ella dans celte chambre un peu solennelle, qui ne s'éclaire guère, donnant sur l'étroite rue? Elle jette

sa broderie sur une table, et ouvre précipitamment la porte de l'autre petit salon, le lieu familier où elle se lient d'habitude, qui s'ouvre sur le jardin ensoleillé et fleuri de reines-marguerites. Et c'est de là qu'elle entend le coup de marteau d'abord, puis des paroles confuses, puis qu'elle voit, sur le seuil, apparaître enfin Léonard...

Il hésite un instant, et un instant elle aussi reste immobile, interdite... 11 est changé,.. Ce n'est pas qu'il ail précisément vieilli, mais il a franchi une étape : il n'est plus le très jeune homme de jadis ; il est maintenant dans ce qu'on appelle la force de l'âge. Il est moins mince, bien que toujours élégant ; il a un air plus mâle, plus décidé ; ses cheveux bruns se sont légèrement éclaircis aux tempes, ses traits sont plus accusés, plus maigres, et son regard est à la fois plus énergique et plus pensif.

Ce n'est pas du premier regard qa'Yvonna définit ces détails ; elle ne voit d'abord que ce fuit : il est autre qu'à son départ, El c'est surtout l'expression de sa phvsionomie qui lui est devenue étrangère.

C'est lui qui se reprend le premier.

— Yvonna ! Comme vous êtes pareille à autrefois ! C'est cela qui m'a saisi dès mon entrée... je m'attendais tellement à voir en vous, si légère fût-elle, la trace de bientôt sept années! Et voici que je me retrouve à Theure même de mon dé-

pari... si ce n'est cette triste robe noire, pauvre petite amie...

Les yeux d'Yvonna se mouillent soudain : elle ne peut encore entendre parler de sa grand'mère sans j)leurer.

Il s'assied en face d'elle. 11 est très sympathique, et cependant, il l'intimide. Il y a entre eux, non seulement l'espoir déçu qu'elle a à peine voulu s'avouer, mais cet abîme de sept années pendant lesquelles elle n'a connu do lui que ses œuvres, expression sincère, mais mesurée, restreinte de son âme. Il est devenu sinon célèbre, du moins connu dans un milieu d'élite ; il a voyagé, fréquenté le monde, il en a pris les manières, l'aisance, les raffinements, et cela aussi établit une barrière entre lui et la jeune fille solitaire qui ne connaît que sa petite ville et ses voisins un peu frustes et arriérés.

Elle domine son embarras pour répondre aux questions affectueuses qu'il lui adresse sur son deuil, puis il parle de ce qui l'amène à Plougaz.

— Je ne saurais assez vous remercier, Yvonna ; vous avez été si bonne, si aimable pour une étrangère ! Mais il faut que je vous fasse un peu connaître votre hôte. La comtesse Claret, qui me fait l'honneur de me recevoir assez souvent, est veuve depuis l'âge de vingt-quatre ans. Elle s'est consacrée à son fils unique, et l'a élevé avec une admirable sollicitude. Elle lui a tout sacrifié... Car elle eût pu, belle

et douée comme elle l'était, retrouver un bonheur personnel. Il est entré à Saint-Cyr à dix-huit ans, toujours grâce à la sage direction de sa mère. Et maintenant qu'il est envoyé comme sous-lieutenant à Pontivy, elle veut y trouver une installation, abandonnant, pour lui oiTrir l'agrément et le confort d'un foyer, toutes ses chères habitudes parisiennes. Il voyage en ce moment aux environs, mais viendra la chercher pour décider avec elle du choix d'une maison... Je ne m'excuse pas du dérangement dont je suis la cause, car lorsque vous connaîtrez M"^ Claret^ vous serez heureuse d'avoir noué des liens avec elle, et vous conserverez, j'en suis sûr, des relations également agréables de part et d'autre...

— Et son fils a en tout point répondu à son dévouement ? demanda Vvonna, intéressée.

— Il a fait les études les plus brillantes ; il est extrêmement doué.

Elle crut remarquer un peu de froideur dans celte réponse. Mais elle revint tout de suite à ce qui la préoccupait.

— Vous qui connaissez les goûts de M™® Clarel^ dit-elle, voulez-vous voir son installation ?

L'expression un peu grave de Léonard changea subitement, et il sembla tout à coup rajeuni.

— Revoir votre maison ! Oh ! vous ne vous douiez pas du plaisir que vous me faites 1 Si vous saviez comme je m'attendrissais à chaque pas dans les rues

KOMAN d'automne 33

de ce vieux PJoug^iz ! Je m'étonne maintenant de n'y être pas venu plus tôt. Le regret de ce qui n'est plus et le plaisir de ce qui demeure se mêlent étrangement pour m'émouvoir... Ce jardin ! Quelles bonnes parties nous y avons faites ! Je vous demanderai la permission de le montrer, avec vous, à M-"" Claret !

Elle sourit, moins timide maintenant, et ouvrit la porte du vestibule. La rampe et les pilastres de chêne de l'esoalier étaient noirs comme de l'ébène, et il monta à sa suite les marches un peu usées.

Elle ouvrit une porte, entra la première, puis se retourna pour l'interroger du regard.

— C'est ravissant I s'écria- t-il, sincère.

Un instinct très sûr avait guidé Yvonna. Elle aimait ses vieux meubles, en connaissait la valeur, et elle avait groupé, dans la vaste pièce ornée de vieilles tapisseries, une jolie commode, élégante avec ses pieds frêles et son dessus de marbre rose, un bonheur du jotir, un secrétaire hollandais dont la marqueterie représentait un bouquet de tulipes, de petits fauteuils laqués, et une bergère couverte en velours rayé d'un bleu pâli ; des bibelots dignes d'un musée : figurines de Saxe, biscuits^ potiches chinoises, complétaient un ameublement un peu dépareillé, mais charmant et de grande valeur.

— Si une fée vous avait soufflé à l'oreille les goûts de M"'^ Claret, vous n'auriez pas mieux réussi, dit

Léonard en souriant. Et ces roses ! Elles sont groupées si artistement !

Contente, Yvonna indiqua une porte.

— H y a là, dit-elle, un grand cabinet de toilette. Je voudrais vraiment que votre amie se plût chez moi... Mon pauvre Léonard, j'ai eu le cœur serré en constatant les ruines de votre maison !

Il s'attrista tout à coup.

— Mon incurie est impardonnable. Mais vous voudrez bien, n'est-ce pas, m'aider à réparer ces dégâts? J'aime à penser que je ne resterai plus aussi longtemps sans revenir ici ; mais ne fût-ce qu'en mémoire de ceux qui ne sont plus, je veux garder mon logis. Qui sait si, dans quelques annés, quand je serai encore plus lassé qu'aujourd'hui des feux de paille qu'on appelle la réputation et le succès, je ne m'adonnerai pas à la culture des roses dans mon vieux jardin ?

Il souriait, mais ce sourire était si mélancolique qu'Yvonna pensa de nouveau à un amour malheureux. Hélas, que d'erreurs et de malentendus il y a en ce monde !

La vie d'Yvonna élaif si terne, chaque journée ressemblait si exaclement à celle qui l'avait précédée, qu'elle ressentait une vive agitation de l'incident qui allait mettre un peu de nouveau dans la trame trop unie de ses heures. Exercer l'hospitalité, recevoir une étrangère, et avec elle, voir arriver un courant de vie, lui causait un plaisir un peu troublé, toutefois, par sa timidité et sa défiance d'elle-même. Quelle impression produirait-elle, pauvre petite provinciale figée dans ses habitudes lointaines, sur la femme du monde dont Léonard parlait comme d'une personne supérieure ? De quoi renlretiendrait-elle, elle qui n'était guère au courant des choses modernes, qui alimentait plutôt son esprit aux sources du passé ? Ce qui la rassurait, c'est que Léonard avait parlé de l'excessive bienveillance de M"^^ Claret.

Yvonna qui, sous son aspect tranquille, possédait une vive imagination, cherchait à deviner comment elle devait être, et inconsciemment se la représentait maternelle, ressemblant à une amie de sa mère, une aimable femme de quarante-cinq ans, qui avait renoncé, en voyant grandir ses filles, aux recherches de la toilette, couvrait ses cheveux épais d'une fanchon de dentelle, arborait des lunettes, et, tout en conservant sa gaieté, se posait en vieille femme.

Elle n'osa point accompagner Léonard à la gare, mais elle y envoya la meilleure voiture de Plougaz, une antique calèche aux larges flancs, doublée d'un damas bleu passé et usé^ conduite par un attelage rustique et un cocher en blouse.

Elle ne tenait plus en place. Tantôt elle montait dans la chambre préparée pour M"^ Claret, redressant une rose, rapprochant un siège, donnant un pli plus gracieux à une tenture ; tantôt elle inspectait le couvert, orné de toute l'argenterie massive et curieuse de la maison. A mesure que l'aiguille avançait sur l'horloge, elle sentait son cœur battre plus fort, et cependant, quand le bruit de la calèche retentit dans la rue, elle eût voulu relarder le moment de l'entrevue à la fois désirée et redoutée.

La calèche s'arrêta, et Yvonna, selon les habitudes hospitalières de la province, parut à la porte de la rue pour accueillir sa visiteuse dès la première minute.

Une malle habillée de loile brune était attachée derrière la voiture. Léonard ouvrit la portière, sauta à terre, et se tint prêt à faire descendre « sa vieille amie ».

La comtesse Claret? Ce ne peut être elle... A-t-eile donc une fille ou une jeune sœur?... Le regard d'Yvonna glisse sur la femme d'apparence très jeune, et plonge dans l'intérieur de la voilure pour chercher la voyageuse qu'elle attend. Mais il n'y a personne. Léonard referme la portière, et indique d'un geste à sa compagne le petit perron.

Quelque chose d'éperdu agite Yvonna. La surprise, l'embarras la rendent un instant muette, et c'est la nouvelle venue qui lui tend la main avec un sourire, un sourire qui éclaire sa délicieuse figure et ses yeux bruns.

— Combien vous êtes bonne ! Je me trouve horriblement indiscrète, mais je suis tellement reconnaissante, et tellement contente, aussi, d'entrer dans une si ravissante demeure ! y

Les beaux yeux, qui ont quelque chose d'incons ciemment tendre, et en même temps une expression pénétrante, s'attachent sur ceux d'Yvonna, semblant réclamer, comme une chose attendue, un retour de sympathie, et la jeune fille est immédiatement conquise, pénétrée par ce charme, en même temps qu'une petite souffrance pointe, aiguë, au fond de son cœur.

Elle fait appel à tout son courage, balbutie des paroles de bienvenue, et introduit dans le vieux et agréable salon, ouvert sur le jardin, la jeune femme, pleine d'une admiration soudaine.

— Mais c'est délicieux ! Quels beaux vieux meubles! Kt ce jardin!... Comme il s'harmonise avec la maison I

Léonard cause avec animation, Yvonna elle-même parle, tout en se sentant absente de la conversation. Elle est encore sous le coup de sa surprise, et regarde avÂdement la femme qu'enthousiasment en ce moment sa maison et son jardin.

Puisque M"^ Claret a un fils de vingt et un ou vingt-deux ans, elle est, même en admettant qu'elle se soit mariée jeune, tout près de la quarantaine. A Plougaz, les femmes de quarante ans entrent de plain-pied dans la maturité. Mais c'est bien une jeune femme qu'elle a devant elle, jeune, non pas seulement de par son élégant costume de voyage et son grand chapeau un peu original, mais de par un teint frais et uni, sans rides, sans pattes d'oie, des yeux bruns et doux, une chevelure châtaine, mousseuse, frisottante, une taille mince et souple, des mouvements vifs, gracieux, bien que mesurés. Est-elle un phénomène, ou bien, à Paris, les femmes conservent-elles à ce point les apparences de la jeunesse? Yvonna scrute cette fraîcheur ; elle n'ignore pas qu'il existe des artifices destinés à dissi-

muler l'action des années. Mais non, il n'y a ni rouge sur ces lèvres fines et bien dessinées, ni blanc, ni même de poudre de riz sur ces joues aux gracieux contours, fermes et fraîches comme celles d'ur jeune fille. Et tout en disant des choses banales Yvonna voit tout à coup s'éclairer d'un trait de lumière l'énigme de la vie de Léonard. Gomment aurait-il pu voir sans l'aimer celle délicieuse femme, dont la voix est une musique, dont le tour d'esprit charmant donne quelque chose de spécial aux paroles même les plus insignifiantes? Mais alors, elle ne l'aime pas? Est-il possible qu'elle ait pu rester insensible à l'intelligence, à la réputation de Léonard ?

Maintenant, M'"' Claret est dans sa chambre, admirant encore, appréciant chacun des détails de son installation, et pleine de bienveillance pour la petite femme de chambre improvisée qui a été mise à son service.

Yvonna, la laissant à ses soins de toilette, redescend, émue, agitée. Léonard qui, debout à la portefenêtre du salon, regarde vaguement l'allée bordée de buis, se retourne vivement.

— Eh bien ! vous plaît-elle?

— Extraordinairement^ dit Yvonna, sincère. Je m'imagine qu'on ne rencontre qu'une ou deux fois dans sa vie une figure aussi frappante, aussi sympathique... J'espère que je n'aurai pas trop peur

40 ROMA.N d'automne

d'elle, et que mon insigniliance ne m'empêchera pas de jouir de celte rencontre.

— Votre insignifiance ! Vous étiez une enfant bien trompeuse si vous n'êtes pas devenue une femme très intelligente, Yvonna. Vous ne savez pas — je ne m'en suis rendu compte moi-même que plus lard, — quelle influence ont eue sur mon imagination vos questions enfantines, et l'attention si singulière, si suggestive de vos yeux quand je vous contais des histoires... Vous m'inspiriez, et je crois vraiment que vous êtes pour quelque chose dans la pente qu'a suivie mon esprit.

Elle rougit de surprise et de plaisir, mais ne répondit pas à ces paroles.

— La culture de nos petites villes est tellement inférieure à celle qu'a reçue évidemment M™° Claret! dil-elle.

— Peut-être devriez-vous dire différente plutôt qu'inférieure. La vie de Paris, les voyages, la fréquentation d'un monde choisi, donnent certainement une surlace brillante, surtout quand cette surface s'applique à un fond merveilleux. Mais la valeur est indépendante de ce vernis-là.

Il y a un silence léger, puis Yvonna fait un efîorl pour parler d'un ton détaché.

— Je ne me la figurais pas si jeune.

— Jeune? Elle le sera toujours si l'àme forme, aspect extérieur. Mais elle a trente-neuf ou quarante ans.

ROMAN d'auto AINE 41

— Alors, elle est plus âgée que vous?

Pourquoi ces paroles échappent-elles àYvoniia?

Elle eût voulu les relenir.

Léonard sourit vaguement.

— C'est vrai, bien qu'elle me paraisse beaucoup plus jeune.

— J'it cette femme charmante, qui doit être si admirée, si recherchée, a tant aimé son mari qu'elle n'a pas cherché à refaire sa vie?

— Elle n'a pas aimé son mari, répondit Léonard d'une voix un peu sourde... Il a eu le triste courage de la rendre malheureuse.

— La défiance de la vie, alors ?

— Elle, défiante! Oh ! non. Mais c'est une mère passionnée ; elle n'a pas cru pouvoir partager son cœur, et Loïs l'a tout entier.

Il s'etTorçait, à son (our, de parler avec indifférence, mais Yvonna sentit une tristesse résignée dans ces mots soulignés d'un sourire. Elle comprit, cette fois, que ses conjectures étaient réelles, qu'il avait aimé M""^ Claret, et que son cœur était fermé à d'autres joies.

— Que de malentendus en ce monde ! se répétât-elle, soupirant.

M"^^ Claret redescendit très promptement. Elle avait gardé sa jupe de voyage, mais revêtu une délicieuse blouse brodée. Sans chapeau, elle était encore plus jolie. Par instants, lorsqu'elle gardait le silence-

l^Z ROMAN D AUTOMNE

son visage prenait une expression plus grave, plus âgée ; mais c'était fugitif, et l'impression d'Yvonna resta la même : celle femme était étonnamment jeune, et un charme surprenant se dégageait de toute sa personne.

Elle sut 1res vile rassurer la jeune fille et la placer sur son meilleur terrain. C'était un de ses dons de mettre les autres en lumière, de découvrir tout de suile leurs côtés brillants, de stimuler leurs facultés et de les rendre contents d'eux-mêmes.

Elle débordait de sympathie, et, chose rare chez une femme du monde, cetle sympathie était vraie. Elle avait la faculté 1res rare de s'intéresser à ce qu'on lui disait, d'entrer dans les joies et les peines d'autrui. Et cet intérêt s'exprimait si visiblement dans se&yeux doux et brillants, qu'elle arrivait tout de suile à se faire adorer. Elle avait, d^ailleurs, un de ces esprits vifs qui, si raffinés qu'ils soient, trouvent des aliments sous n'importe quelle forme, et qui s'enthousiasment ])romptement et sincèrement.

Elle avait jadis visité superficiellement la Bretagne; mais cette petite ville, demeurée comme un témoin du passé au milieu des nivellements modernes, lui plaisait tout à fait. Les vieilles maisons et les usages antiques lui semblaient pittoresques, charmants. Naturellement, Yvonna prenait plaisir à répoudre à ses questions, et Léonard se replongeait

avec une vraie joie dans ce passé qui, disait M"^^ Glaret, aurait dû inspirer sa plume.

Le lendemain était un samedi. Lois devait arriver, et bien que Léonard eût parlé de l'emmener à l'hôtel, Yvoiina insista pour l'installer près de sa mère.

— C'est le privilège des vieilles filles d'exercer l'hospitalité, dit-elle en souriant.

— Le mot de vieille fille est une coquetterie sur vos lèvres, dit en riant Al'"" Glaret. Lorsque vous le prononcez, vous avez l'air d'essayer les lunettes ou la cornette de quelque grand'tante. La tranquillité de vos petites villes doit être un bain de Jouvence. Je ne sais pas votre âge, mais vous ne portez guère plus de vingt ans.

Yvonna sembla surprise, puis contente, et enfin un peu incrédule.

— Je suis une vieille fille, cependant, dit-elle, puisque ma vie est fixée.

— Fixée ! Qui peut dire que sa vie est fixée, sauf une vieille mère de famille comme moi ? répliqua M""' Glaret légèrement. Je mintéresse déjà assez à vous pour vous souhaiter du bonheur.

— Vous sembliez penser qu'on en goûte — une sorte de bonheur négatif, mais réel, dans ces petites villes solitaires où viennent mourir, comme les vagues sur la plage, les agitations du monde.

— A votre âge, le bonheur négatif est trop mince, dit M"^^"^ Glaret d'un ton décidé.

Puis elle changea de conversation.

Le soir, après le dîner qu'on appelait le souper à Plougaz, ils se promenèrent dans le jardin, parlant d'abord de ce qu'ils avaient visité de curieux dans la journée, et surtout de la belle vieille cathédrale. L'enclos était vaguement éclairé par une jeune lune montant dans le ciel. Tout ce qu'il contenait de prosaïque revêtait dans l'ombre une sorte de poésie, et les roses remontantes embaumaient l'air tranquille.

Et quand la grosse cloche de l'église, se mettant tout à coup à retentir, sonna le couvre-feu, comme aux époques lointaines dont Plougaz conservait les traditions, Léonard, après avoir rassuré M"' Clarel, surprise de ce bruit insolite, prit congé avec une plaisanterie.

— C'est l'heure où, à Paris, l'on pense à endosser son habit pour sortir, dit-il. Mais ici, les gens sages s'endorment tôt, pour se lever avec le soleil, gardant ainsi leurs nerfs paisibles dans l'harmonie des choses normales,.. Je ne puis cependant me décider à faire comme les sages... Je vais explorer les recoins de ma petite ville, voir les flèches de l'église s'élever dans le ciel parmi les étoiles, respirer l'odeur des fleurs qui montent à l'assaut des murs du jardin, et étonner les gens tranquilles par le bruit de mes pas sur le pavé solitaire.

— Et moi, je vais dormir avec délices dans cette grande chambre où le passé n'a laissé que de jolies

choses, comme des sourires, dit M"^ Clarel, lui tendant la main.

Un tête-à-lêle avec Yvonna eût peut-être été un peu embarrassant dans l'élat de leurs relations nouvelles. M"^" Claret lui souhaita une bonne nuit et s'en alla dormir, comme elle l'avait dit, dans son bon lit aux draps parfumés de violette, tandis que la jeune fille cherchait en vain à deviner les détails du roman de son ami d'enfance.

La journée a vite passé, agrémentée d'une promenade dans la campagne, et de la visite des ruines d'une abbaye assez bien conservée. M"'' Claret s'est sincèrement intéressée aux détails archéologiques que lui ont donnés, à l'envi, Yvonna et Léonard, celui-ci éprouvant quelque chose du sentiment de Rob- Roy en remettant le pied sur sa bruyère natale. Elle a admiré le tableau flamand poussé au noir de la chapelle de Sainte-Anne ; elle a essayé consciencieusement de déchiffrer l'inscription du tombeau d'un chevalier ; elle a même pris plaisir à examiner une nappe d'autel brodée par Yvonna.

Enfin, ayant parcouru les ruelles, regardé les vieux logis, stationné sur le petit port où deux ou trois goélettes s'abritent, un peu dépeintes, détaillé la devanture des magasins de la rue Neuve, elle a encore

pris des jiholographies de la campagne et de la ville.

Et lorsque, à la fin du jour, l'heure de l'arrivée de son fils approche, elle devient agitée, joyeuse, et Yvonna admire, mélancolique, l'ardeur de ce sentiment maternel, qui a réchauffé cette vie solitaire, consolé ce veuvage sans heureux souvenirs, et qui est encore assez riche d'espérances pour illuminer l'horizon, et désintéresser de tout désir personnel celte femme jeune encore, qui pourrait encore aimer et vivre pour son compte.

Le crépuscule envahit la rue des Gentilshommes lorsque la voiture s'arrête de nouveau à la porte d'Yvonna. Cette fois, le bond joyeux de Loïs Claret fait grincer les vieux ressorts. Il ressemble à sa mère ; il est grand, mince, avec une moustache fine, dorée, des yeux rieurs, et une certaine grâce d'attitude qui, cependant, n'a rien d'efTéminé.

Il se découvre, saule au cou de sa mère, et s'incline profondément devant Yvonna, qu'il regarde avec unétonnement involontaire, ne s'étanl pas attendu à la trouver si jeune.

— La plus aimable, la plus attentive des hôtesses, dans la plus délicieuse des maisons, Loïs, dit sa mère, dont le charmant visage s'est illuminé.

— Il me semble, Mademoiselle, que votre souvenir restera associé pour moi à celui d'une excursion ravissante et d'un cadre cbaniiant... Vraiment, Plou-

4S ROMAN d'aUTOMiNË

gaz me paraît une perle, et ceux qui l'ignorent sont des barbares ! s'écrie-t-il gaiement.

— Tu connais Plougaz? dit sa mère avec surprise, tandis qu'Yvonna ouvrait la porte du salon.

— Oui, j'y ai passé la semaine dernière... J'y étais déjà venu en manœuvres pendant mon année de régiment... Ces petites villes bretonnes sont idéales, et l'on y découvre des figures si véritablement originales !

Yvonna ouvre de grands yeux, et le juge très enthousiaste ou très flatteur.

Léonard vient dîner. Il y a encore une tranquille promenade dans le jardin ; puis, insensiblement, Lois se trouve en avant, près d'Yvonna.

Pendant le dîner, elle a pu admirer son esprit, son entrain. Elle trouve de plus en plus qu'il ressemble à sa mère, bien que moins sympathique, peut-être. Mais le quelque chose de volontaire, d'un peu absolu qui, chez lui, dilTère de la douceur de M'^'^ Claret, est évidemment un trait de jeunesse, et aussi un reflet masculin.

— J'ai aperçu ici par hasard, l'an dernier, une des plus jolies personnes que j'aie rencontrées, i\Iademoiselle, et la semaine dernière, je l'avoue, j'ai cherché, sans succès, d'ailleurs, à la retrouver... Vous devez la connaître ; il me semble que, dans ces endroits tranquilles, chacun connaît le nom de ses compatriotes...

Les yeux d'Yvonna exprimèrent une iaterrogalion, pendant qu'elle faisait une revue mentale des beautés de Plougaz.

— C'était sur cette petite place, délicieusement triangulaire, que l'on appelle, je crois, le Placitre... Il s'y trouve deux vieux tilleuls et des maisons branlantes de vieillesse... Le sol était, l'autre jour, jonché de fleurs de tilleul, qui sentaient bon.

Yvonna sourit.

— Le Placitre est laid, mais éminemment pittoresque, dit-elle.

— C'est cela... Kt vous connaissez celte maison, ce vieux pignon dont le premier étage s^avance bizarrement, tout traversé de poutres brunes sur un crépi trop blanc? C'est à la fenêtre du rez-de-chaussée, entre deux pots de fuchsias, que j'ai vu, il y a deux ans, cette figure tout à fait remarquable.

— Vous voulez parler d'une jeune fille qu'on appelle ici la marquise? Elle est en effet charmante.

— Elle est à peindre ! dit Lois avec feu. C'est un rêve ! Et l'on m'a dit qu'elle est de bonne famille?

Yvonna secoua la tête.

— Elle porte un de nos vieux noms. Le sang bleu a filtré à travers tant de générations plébéiennes qu'on n'en devrait pas retrouver de traces. Cependant, Nonne de Kerliver a certainement un type aristocratique.

t>U ROMAN D AUTOMNE

— Vous la connaissez ? denaanda vivement Lois.

— Comme tout le monde se connaît dans les petites villes, ainsi que vous le remarquiez tout à l'heure. Son père était un marin, ce qu'on appelle un capitaine au cabotage. Il est mort jeune, sa femme ne lui a pas survécu, et Nonne a été élevée par une tante religieuse jusqu'à ces derniers temps, dans un couvent modeste. Elle habile maintenant chez une belle-sœur de son père.

— Il y a sur celle délicieuse figure une expression de tristesse ou d'ennui presque tragique, dit vivement Lois.

— Nonne doit s'ennuyer, en effet. L'éducation qu'elle a r^ue la place au-dessus de sa tante, qui est une bonne personne, mais extraordinairement bornée, et qui l'occupe exclusivement à des besognes de ménage et à des travaux d'aiguille.

— Et son nom est vraiment authentique?

— Très authentique. Son père en était fier, et si cette famille n'a pu maintenir le rang social des ancêtres, elle est restée parfaitement honorable.

— C'est une destinée romanesque... et triste.

— Mais non... Nonne est jeune, elle s'acclimatera à son milieu, et épousera probablement un de nos marins ou un commerçant, car elle a une petite dot. Et si elle est ambitieuse, elle fera de ses fils des officiers, qui relèveront le vieux nom.

— Et on l'appelle la marquise?

— Elle a l'air d'une petite princesse, dil Yvoniia en liant, et ses compatriotes l'admirent fort...

Et pendant qu'ils causaient, M""' Claret dil à brûlepourpoint à Léonard :

— Elle est charmante, votre amie d'enlance ! Comment n'étes-vous pas devenu amoureux d'elle?

Il la regarda silencieusement, d'un air de reproche.

— Avant, dit-elle vivement, bien qu'avec une douceur compatissante, avant d'avoir eu cette pauvre idée malheureuse... Comment ne l'aimiez-vous pas ? Gela vous aurait sauvé d'un grand chagrin.

— Elle était ou elle me semblait une enfant lorsque je l'ai quittée. Et le dirai-je ? Je la retrouve, devenue femme, presque la même, pas vieillie, figée plutôt dans ce décor immuable.

— Cette immobilité a son cbarme.

— Ce peut être reposant... Mais elle me fait l'effet d'une symphonie grise.

— L'aube est grise, et gris aussi sont les jours sans soleil. Mais l'aube précède l'aurore, et le soleil peut percer brusquement le brouillard. Transportez M"*^ de Tréveuc dans un milieu vivant, joyeux : elle s'y adaptera certainement, et sa jeunesse, qui ne s'est jamais épanouie, fleurira sans doute, tout en gardant ce quelque chose de calme, de reposant, qui n'exclut pas les sentiments profonds.

■il ROMAN D AUTOMNE

Léonard eut un gesle détaché et en même temps mélancolique.

— J'aimerais à croire que la Providence vous a ramené ici dans un dessein spécial, reprit doucement M-^^ Claret.

— xNe parlons pas de ce qui ne peut pas être. Vous savez bien que si je ne vous exprime plus jamais ni espoirs ni regrets, je n'ai cependant pas changé.

— Et c'est là ce que je déplore amèrement, mon pauvre ami, dit-elle avec une compassion profonde. En voyant cette jeune fille, si bien faite pour vous rendre heureux, pour comprendre vos rêves, pour s'harmoniser avec votre vie, j''ai craint que vous n'entreteniez une espérance... folle... Peut-être ai-je le cœur très étroit, mais je l'ai voué à une tâche unique, vous le savez bien... Loïs le prend tout.

— Lo'ïs n'aura peut-être pas toujours besoin de vous.

Une souffrance passagère contracta les traits de W" Claret.

— Le croyez-vous? Un fils n'a-t-il pas toujours besoin de sa mère? Même quand un autre amour possédera son cœur, je serai là, non pour être jalouse, mais pour satisfaire ses désirs, rendre plus douce la vie où je n'aurai que la seconde place, et... pour aimer ses enfants. D'ailleurs, mon ami, ce jour-là n'est pas très proche. Si sincèrementjque je

désire marier mon fiis, il est si jeune! [Jn enfant! Je veux lui chercher à loisir la femme parfaite qui le rendra heureux, qui aura, pour l'aimer, la même abnégation que moi... Car je crains de l'avoir rendu un peu personnel, un peu volontaire... Mais voyezvous, il faut qu'il soit heureux, justement parce que moi je n'ai pas été heureuse... Et alors, quand cette partie de ma tâche sera accomplie, je serai vieille, tout à fait vieille... Oubliez-vous que j'ai trois ans de plus que vous ! Quand je serai une aïeule, vous serez, vous, dans loule la force de votre âge et l'épanouissement de votre talent... Allez, je prends à votre sort trop d'intérêt pour vous permettre un leurre... Oubliez un rêve irréalisable, rappelez-vous que Dieu m'adonne une lâche qui durera jusqu'à la fin de ma vie. Je suis, je resterai une veuve, une mère... El ce sera pour moi un soulagement, un bonheur si, un jour, abandonnant voire chimère, vous avez un heureux foyer...

11 fit un signe de dénégation ; elle ne parut point le voir, et elle se rapprocha de son fils.

Et, mélancolique, Léonard pensait maintenant à ce qu'aurait pu être sa vie sans cet amour malheureux... Celait la première fois, depuis six ans bientôt, qu'elle y avait fait allusion. Elle l'en avait donc cru guéri ?... Yvonna... Oui, peut-élre aurait-il pu l'aimer autrefois, si son cœur eût élé libre...

Il la regarda avec une sorte d'intérêt... Elle don-

KUMAIN U AUiUMrSE

nait bien l'idée d'un jour sans soleil... Pourquoi ne se mariait-elle pas? Pourquoi se condamnait-elle à cette vie terne ? Etait-elle sèche, maniaque? Ou bien aurait-elle eu, elle aussi, quelque peine secrète^ quelque rêve déçu?...

Le lendemain, dimanche, toute la société de Plougaz fut très intéressée, à la messe de neuf heures, par les hôtes d'Yvonna. Depuis deux jours, on avait épié la belle jeune femme dont la toilette de demi-deuil était, bien que très correcte, d'une élégance extrême. On as'ail naturellement refait connaissance avec Léonard, cl, par lui, on avait obtenu des renseignements sur cette inconnue. Une veuve, refusant de se remarier pour se consacrer à son fils, c'était très respectable, très sympathique. A Plougaz, il est vrai, les veuves se condamnaient à un deuil plus austère. Mais enfin, les esprits larges admettaient « les usages de Paris ». D'ailleurs, Tatlitude de la comtesse Clarel lui concilia tous les suffrages. On la vit, pendant son court séjour, assidue à la messe, et, le soir, faisant à l'église une visite prolongée. Elle se montra d'une

ob ROMAN D AUTOMNE

exquise amabilité avec les dames qui, sous un prétexte quelconque, arrêtaient Yvonna dans la rue, ou même se présentaient chez elle en faisant semblant d'ignorer qu'elle eût des hôtes. Quelques personnes ultra-sévères critiquèrent la présence de Léonard à Plougaz en même temps que celle de la comtesse Claret ; mais on trouvait, en général, naturel qu'il y fût venu, pour lui faire les honneurs de sa petite ville.

Et quand Lois, très élégant, très beau dans son complet de touriste, se montra à l'église aux côtés de sa mère, quand celle-ci parut, radieuse, fière du grand fils qui soulignait son âge, la sympathie s'accentua, et des appréciations enthousiastes furent émises sur le compte de la charmante femme qui admirait si franchement Plougaz et la campagne bretonne.

Le lendemain, la mère et le fils repartirent. M™"^ Claret témoigna à Yvonna une véritable reconnaissance, et lui fit promettre de venir la voir d'abord à Paris, puis à Pontivy, quand elle y aurait trouvé une installation. Léonard resta, lui, pour s'occuper des réparations urgentes de sa maison, mais un peu embarrassé de son attitude vis-à-vis d Yvonna, deux ou trois vieilles amies de sa mère lui ayant insinué qu'elle n'était pas encore assez vieille pour recevoir ses visites, lolérables, tout au plus, pendant le séjour de M'"'' Claret.

— On parle tant de vous à Plougaz, mon cher Léonard! dit M™'' Deille en essuyant ses lunettes. Hélas! vous le savez, dans les petites villes, on aia:ie furieusement à s'occuper des autres !

jyjme Deille était la veuve d'un président ; revenue sur le tard dans sa ville natale, elle affectait de n'en pas être, et se donnait comme étant au-dessus des commérages et des commentaires.

— Je m'inquiète peu qu'on s'occupe de moi, chère Madame, répliqua Léonard. Je ne puis empêcher les esprits oisifs de s'exercer à mes dépens; mais il est loisible de dédaigner les... vous choquerai-je beaucoup en employant un mot d'argot et en disant : les potins ?

— Fi ! mon cher ami ! Vous serez un jour des Quarante, et l'argot est indigne de vous... Oh! ne prolestez pas, vous y arriverez, à l'Académie. Et plus tard, à Plougaz, on érigera votre buste sous les ormeaux de la place.

Léonard se mit à rire, et voulut prendre congé. Mais M™*" Deille avait encore quelquechose à lui dire, et rien n'eût pu l'empêcher de parler.

— Rasseyez-vous une minute... H faut vraiment que je vous conte ce que l'on dit de vous...

— Chère Madame, j'aimerais beaucoup mieux l'ignorer ; cela me laisse tellement indifférent !

— Mais vos amis, eux, ne peuvent se désintéresser des « on dit », les amis de votre chère mère ! Donc,

on a d'abord affirmé que vous étiez épris de cette jeune veuve...

Léonard était assis à contre-jour, el elle ne vit pas la légère contraclion de son visage,

— V^ous l'avez dit, c'est une veuve, qui ne vit que pour son fils. Ceux qui ont l'honneur de la connaître savent qu'elle a refusé maint mariage.

— Vraiment ! D'autres, d'ailleurs, prétendent que vous êtes revenu pour Yvonna de Tréveuc.

— Quelle idée ! dit Léonard, agacé.

— Oui, on vous marie. Tout semble s'harmoniser si bien entre vous ! Les familles, les fortunes,

les souvenirs d'enfance... Yvonna est plutôt jolie, et si entendue, si ^bonne femme de ménage ! En outre, ce qui doit plaire à un auteur comme vous l'êtes, elle aime la lecture, et l'on va jusqu'à dire qu'elle prend des notes en lisant. Cependant, comme on assure que les gens d'esprit et les écrivains aiment surtout les femmes « d'intérieur » et redoutent plus que d'autres les savantes, je puis, encore une fois, vous garantir les capacités d'Yvonna.

— Yvonna ni moi ne pensons l'un à l'autre, dit Léonard sèchement. Ces commérages, bien que m'important fort peu, m'obligeraient, à cause d'elle, à quitter Plougaz plus tôt que je n'en avais l'intention.

— Si je vous en ai parlé, répondit M'"^ Deille, pi-

qiiée à son tour, c'est que vous êtes jeunes tous les deux, et que les bruits de mariage doivent naître d'eux-mêmes à votre sujet. Il me paraît de mon devoir, comme amie de votre mère, de vous conseiller une grande réserve si vous ne songez vraiment pas à l'épouser. A Plougaz, les jeunes filles ne reçoivent pas sans chaperon les visites des hommes encore jeunes,

— A Plougaz, répliqua Léonard, furieux cette fois, on rendrait la vie insupportable aux gens ayant vécu dans un milieu plu-; large ; Yvonna, aussi bien que moi, j'ose le dire, est incapable de manquer auxconvenances\Al ne peut être question entre nous d'une intimité que l'âge n'autorise point, mais je ne sache pas qu'une personne de vingl-septou vingt-huit ans, qui tient sa maison et est indépendante, ne puisse recevoir la visite très correcte d'un ami de sa famille.

— Si vous désiriez la voir chez moi... commença jjme j)eille, de plus en plus pincée.

— Mon séjour est trop près de sa fin pour que j'use de votre obligeance, Madame... Je pars prochainement pour la Grèce.

— Je le regrette ; j'avais espéré que vous vous laisseriez reprendre aux vieux souvenirs de votre ville natale,

— J'en ai, croyez-le, goûté la douceur... Léonard résolut de hâter sou départ, en eflet. Trois

jours après, il prit congé d'Yvonna, qui trouva sa maison déserle, qui sentit son cœur malade, qui jugea Plougaz antipathique, et qui commença sérieusement à faire, pour la première fois de sa vie, des projets de voyage.

Elle prit tout à coup un intérêt fiévreux, non pas très joyeux, toutefois, aux prospectus des agences de voyage, et aux itinéraires variés, ornés de photographies violemment coloriées, encartés dans ses journaux.

L'automne s'avançait; c'était un pays ensoleillé qu'il fallait chercher, un de ces pays à travers lesquels Léonard était allé recueillir ses impressions d'art, ou les merveilleuses descriptions qui révélaient chez lui un sens si profond de la nature. Arcachon avec ses pinèdes? Saint-Sébastien avec sa Concha pleine d'eau bleue, bordée de verdure et de fleurs? L'Andalousie avec ses souvenirs mauresques et sa végétation africaine? Non, ceci était trop différent de ce qu'elle connaissait, et si lointain ! La Côte d'azur avec ses champs de fleurs, ses rochers empourprés et

son ciel toujours riant? L'Italie, enfin, lointaine | aussi, mais tellement sillonnée de louristes et de pèlerins, et si souvent décrite, si secrètement rêvée, que c'était moins l'inconnu ? Le nom prestigieux de Rome rayonna devant son imagination. C'est aussi une patrie ; elle y trouverait, avec l'art et la beauté, la sève mystérieuse, le ressort qui semblait tout à coup manquer à sa vie.

Cette idée s'implanta en elle. Elle s'y complut, et décida enfin de partir au commencenient de l'hiver.

11 fallait cependant, en vue d'une absence assez longue, pourvoir à divers soins : procurer une compagne à Gaït, qui était peureuse et gémissait de rester seule dans la vieille maison, préparer son logis, couvrir les meubles, les tableaux. Tout cela était absorbant; mais il y avait autre chose encore. En sa qualité de « vieille fille », libre de son temps, Yvonna s'occupait assez activement des œuvres de Plougaz. La visite des malades, la Congrégation de la Sainte- Vierge, le vestiaire, où l'on travaillait chaque semaine pour les pauvres, c'étaient là des soins multiples ; et dans chacune de ces œuvres, elle remplissait un emploi important. Il fallait donc se faire remplacer, et elle chercha autour d'elle à qui s'adresser, pour certains détails, l'activité des personnes presque toutes âgées qui collaboraient avec elle n'étant pas à la hauteur de leur bonne volonté.

Les jeunes filles à qui elle demanda de tailler les

vêtements qu'on devait coudre au vestiaire déclinèrent celle responsabilité, et elle ne savait à qui s'adresser lorsqu'une idée lui vint soudainement.

Yvonna^ dont l'esprit était large et bienveillant, avait réussi à vaincre certains préjugés étroits, et à introduire au vestiaire des personnes ne faisant point partie de la « société » do Piougaz. Et leur concours avait été trouvé précieux. Elle songea donc tout à coup à cette jeune fille qu'on appelait* la Marquise», et qui avait inspiré à Loïs Glaret une si vive admiration. Elle avait déjà résolu d'enrôler Nonne de Kerliver parmi ses recrues, non seulement parce que c'était une jeune fille libre de son temps et probablement active, mais encore parce qu'elle avait deviné l'ennui et la tristesse qu'une situation ambiguë causait à Nonne. Occuper une place dans l'œuvre, y prendre même une certaine initiative, pouvait lui être agréable. Yvonna se décida donc à aller la trouver, et comme elle ne remettait jamais ce qu'elle avait décidé de faire, elle sortit immédiatement pour se rendre au Placitre.

C'était vraiment un des coins pittoresques de la petite ville, qui en comptait beaucoup. L'irrégularité de la place, les deux vieux arbres qui l'ombrageaient, et surtout les maisons^ toutes anciennes, qui s'y groupaient capricieusement, composaient un ensemble que les touristes déclaraient « amusant », et sur lesquels se braquaient tous les appareils de pho-

tographie. Il n'était pas surprenant que Loïs eût remarqué la demeure de Nonne, car c'était la plus vieilles de toutes, et la plus curieuse. Les fenêtres et la porte du rez-de chaussée s'encadraient de granit grossièrement sculpté, représentant des fruits et de petits animaux informes, peut-être des rats. Le premier étage, s'avançant en saillie, était tapissé de poutres disposées en losages, entre lesquelles des fenêtres larges et basses à petits carreaux étaient voilées de mousseline. L'une d'elle avait un rebord en bois ouvragé, sur lequel étaient rangés des pots de fleurs. Un mois plus tôt, Loïs y aurait vu Nonne au milieu des géraniums écarlates ; en ce moment, c'étaient de pâles chrysanthèmes qui fleuiissaient la vieille et bizarre maison. Enfin, le toit aigu qui surplombait à sou tour l'unique élage, était flanqué de gargouilles en pierre, laides, fantastiques, mais curieuses.

Yvonna leva la télé vers les vitres verdàtres que le soleil faisait miroiter en ce moment. Les rideaux de mousseline étaient baissés. Elle souleva le marteau usé qui décorait la porte d'entrée, une porte massive dont les panneaux étaient taillés en diamants. La fenêtre voisine s'ouvrit, une coilTe blanche apparut dans l'encadrement sombre, abritant un visage placide et insignifiant.

— C'est vous, mademoiselle Yvonna ! Attendez un instant, je vais vous ouvrir...

KOMAN d'automne Go

Le lourd battant fut vivement tiré en arrière par une femme corpulente, vêtue simplement, mais confortablement d'une robe de drap et d'un châle noirs.

— (ju'est-cequi vousamène, mademoiselle Yvonna demanda-t-elle, souriante, indiquant d'un geste la chambre qu'elle venait de quitter.

C'était la pièce d'apparat de la maison, bien qu'il s'y trouvât un grand lit de noyer, drapé de mousseline brochée empesée très raide, et orné d'un immense édredou en satinette rouge. Des armoires de chêne, assez anciennes et curieuses, un dressoir moderne, rempli d'assiettes à fleurs, deux fauteuils Voltaire couverts en reps rouge, des chaises de paille et une table rcjnde composaient l'ameublement de cette chambre, complété par des vases de porcelaine, des flambeaux argentés, et deux ou trois lithographies coloriées, représentant des sujets pieux. '

— Je venais demander un service à voire nièce, madame de Kerliver, dit Yvonna, prenant le fauteuil qu'on lui as'ançaif.

Et elle ajouta d'un ton aimable :

— C'est un vrai plaisir d'entrer dans votre maison ! Elle est si bien tenue, et aussi tellement intéressante !

M""^ de Kerliver secoua la tête.

— Curieuse, je ne dis pas non... Mais incommode et sombre !... Les tilleuls nous ôtent le jour, et puis, avec cet étage qui s'avance, voyez comme c'est triste

ici ! Aussi, mademoiselle Yvonna, je me suis décidée à la vendre. iN'avez-vous pas vu l'écriteau?

— Vendre voire maison ! Je croyais qu'elle était dans votre famille depuis longtemps, et que vous y teniez...

— Je n'y tiens pas tellement que cela ; je n*ai pas d'enfants, et après moi, elle serait vendue. Elle ne vient pas des Kerliver, d'ailleurs... Voyez-vous, mademoiselle Yvonna, j'ai un terrain à la campagne, à une demi-lieue d'ici, du côté de Sainte-Gtiennoch; je veux y faire bâtir, et j'ai déjà vu l'entrepreneur. Il y aura de la lumière, au moins, et du soleil! Un peu trop, môme, car les arbres manquent ; mais je ferai planter des peupliers et des acacias, qui viennent vite. Et puis, à vous dire vrai, je tiens aux fruits et aux légumes plus qu'aux arbres ; j'aurai des espaliers... Oh ! les gens qui passent s'émerveillent, à ce qu'ils disent, devant ce coin sombre et celte vieille bicoque ; mais une maison blanche, carrée, sans recoins noirs, avec des jalousies verles, ce sera un paradis pour moi! Songez, Mademoiselle, que j?. suis obligée d'allumer une lanterne pour balayer l'escalier ! Et j'ai rêvé toute ma vie de demeurer à la campagne.

— Votre nièce serait-elle aussi contente de quitter la ville?

— Elle ne s'y plaît pas... Voyez-vous, Nonne est trop fière. Elle est orgueilleuse de son nom, comme

t^i ce n'était pas, après (ont, depuis longtemps, le nom de braves pêcheurs et de paysans; elle se trouve malheureuse de ne pas frayer avec les demoiselles de la ville... C'est dommage, après tout, qu'on l'ail élevée à Saint-Fiacre; ce n'est pas un couvent pour le grand monde, mais, c'était encore trop : l'école primaire aurait mieux valu pour elle...

Yvonna pensait un peu de même. Mais elle ne lit point de réllexion, et aborda l'objet de sa visite.

— Je venais justement demander à Nonne de me remplacer au vestiaire pendant une absence que je vais faire. Elle y sera bien accueillie, et ce sera une distraction pour elle.

La figure de M""^ de Kerliver exprima un mélange de satisfaction et de doute.

— Nous sommes encore ici [)our tout l'hiver... Je vais appeler ma nièce... Mais si elle est fière, elle est timide. Mademoiselle.

— Ne puis-je monter la trouver? demanda Yvonna. On dit qu'elle a très joliment arrangé sa chambre, et je raffole des choses anciennes.

— Vous en avez de si belles, à ce qu'on dit ! Eh bien, si vous voulez monter, c'est la porte en face de l'escalier...

L'escalier était étroit et sombre, mais, dans l'obscurité, on voyait reluire la rampe et les marches bien cirées.

D^s portes grossières s'ouvraient hurle petit palier.

Yvonna frappa à celle qui lui avait été indiquée, et une voix empreinte de l'accent du pays prononça le mol « entrez ».

La grande fenêtre carrée qui occupait les deux tiers de la hauteur du mur, donnait à celte chambre la lumière qui manquait au rez-de-chaussée. Les boiseries, très frustes, étaient presque cachées par les meubles ; un beau bahut en chêne, un vieux petit bureau en marqueterie, un lit de fer drapé de perse bleue et blanche. En face de la fenêtre se trouvaient deux portraits, dont les originaux offraient un contraste piquant, et synthétisaient l'histoire de celte famille : l'un en perruque et en habit de cour, l'autre en caban k boulons de cuivre, avec une casquette de marin. Le seigneur avait un proGl aristocratique, nez busqué, lèvre hautaine. Le marin, peint par quelque artiste de passage, un peu inexpérimenté, mais non point sans talent, offrait un type curieux de sa double origine : quelques traits de race et quelques traits vulgaires. On eût dit que le sang bleu avait cherché, sans y réussir, à se faire jour à travers le sang épais des paysans et des matelots. Tel qu'il était, c'était cependant une figure intéressante, énergique ; le costume eût pu passer pour la fantaisie d'un yachtman.

Enfin, des bibelots, sans valeur ornaient la cheminée de bois pei[»l, fraternisant avec des potiches de Chine remplies de ffeurs.

ROMAN D AUTOMNE bV)

Mais Nonne eûl suffi à elle seule à transformer un Jieu banal et même misérable.

Elle était réellement très jolie. La distinction et la finesse d'une race avaieni, pour s'épanouir en elle, franchi des barrières de vulgarité. On pensait, en la voyant, à une fieur superbe éclose sur une lige grossière.

Yvoniia la regarda a\'ec une curiosité qu'elle n'avait pas éprouvée jusqu'à ce jour. Les lignes du visage étaient étonnamment pures, l'expression intelligente, et, au repos, légèrement hautaine, les mains un peu brunies, longues et (ines, le cou mince et élégant. Un goût instinctif se révélait dans la f-imple toilette de lainage bleu marine, sévère, mais bien faite. Telle qu'elle se tenait là, surprise, un peu timide, elle eût pu entrer dans n'importe quel salon aristocratique, et être considérée comme distinguée.

— Nonne, dit familièrement Yvonna, qui l'avait connue toute petite fille, au temps où M"'' de Kerliver tenait une boutique de mercerie, je suis venue vous demander un service.

Une teinte rose vif envahit les joues délicates de la jeune fille.

— A moi. Mademoiselle !... Asseyez-vous, s'il vous plaît...

Son accent, chantant et un peu traînard, détonnait avec son extérieur, mais sa voix était si jeune, si jolie, qu'on lui passait l'accent. Surtout un étran-

ger eût accepté ces intoiialions, qu'on jugeait vulgaires à Plougaz, en faveur de ce charmant son de voix.

Yvonna s'assit en souriant, et regarda la jeune fille, qui prenait une chaise en face d'elle.

Nonne était horriblement troublée de celte visite ; mais sa timidité, loin de paraître gauche, lui donnait une altitude de réserve extraordinairemeut favorable.

— Je n'ose pas croire que je puisse quelque chose pour vous, Mademoiselle...

— Mais si, vous pouvez m'ôlre très, très utile... Voici ce dont il s'agit... Je vais probablement partir pour Rome...

Un intérêt soudain éclaira le visage de Nonne, comme si elle eût entrevu un paradis rêvé, et cependant à jamais interdit à ses désirs les plus audacieux.

— Je suis en train de pourvoir toules mes œuvres... Il me manque une coupeuse pour le vestiaire des jeunes filles...

L'expression troublée reparut sur le visage de Nonne, qui serra nerveusement ses mains l'une contre l'autre. Mais elle attendit ce qu'Yvonna allait dire.

— J'ai pensé à vous, qu'on dit si adroite.

— Oh ! Mademoiselle, je n'oserai jamais aller au vestiaire !

— Et pourquoi donc? Il y a déjà longtemps que

je pensais à vous ; vous y retrouveriez des amies, j'en suis sûre.

La lèvre fine de Nonne se plissa. Elle n'avait guère d'amies à Plougaz. Ne pouvant être admise dans « la société», elle dédaignait les filles des petits marchands qui venaient aussi travailler pour les pauvres.

— Tout le monde vous accueillerait avec plaisir, reprit Yvonna.

— Mais je n'oserais pas couper les étoiles !

— Bah ! c'est une alîaire d'habitude, et vous auriez tous mes patrons ; j'ai déjà parlé de vous à ces demoiselles, qui désirent vivement vous voir accepter.

Un double courant d'orgueil refluait dans le cœur de Nonne : la peur d'être considérée comme une inférieure, et le désir, l'espérance vague de prendre pied dans ce monde, dans cette sphère qui était l'objet de sa jalouse envie.

— Laissez-vous convaincre, dit Yvonna avec bonté. Vous viendriez dès demain, et, lors de mon départ, vous seriez déjà acclimatée... Allons, je vous laisse réfléchir et consulter votre tante ; mais je suis sûre que je vous verrai demain... Comme c'est gentil chez vous 1 ajouta-t-elle, se levant et regardant autour d'elle. Vraiment celte maison est très intéressante. Votre tante songe à la vendre, m'a-t-elle dit; ne la regretterez-vous pas?

— Ce n'est pas une maison de famille, répondit

Nonne. Je crois que j'aimerai vivre à la campagne, je ne me plais pas à Plougaz...

Une lueur traversa ses beaux yeux, une lueur humide ; certainement elle retenait une larme.

— Eh bien ! fout Plougaz vous regrettera, j'en suis sûre. Est-ce que M"^'' de Kerliver a déjà un acquéreur en vue ?

Nonne rougit ; mais elle rougissait si facilement !

— Je crois que oui, Mademoiselle. Un monsieur est venu hier; il avait vu l'annonce dans le journal.

— Ce n'est pas quelqu'un de la ville?

La rougeur persistait sur le visage de la jeune fille.

— Oh ! non, c'est un étranger.

Yvonna lui tendit la main.

— Au revoir, à demain, j'espère. Vous verrez que ce n'est pas effrayant du tout... Mais si, auparavant, vous désirez une leçon de coupe, vous pourrez venir chez moi.

Nonne descendit pour la reconduire, et M'"'' de Kerliver ouvrit la porte de sa chambre en les entendant descendre.

— Au 'revoir, chère madame... Il faut que vous acheviez [de décider votre nièce à venir au vestiaire...

— Sans doute ! Elle vit trop seule. Mademoiselle, je le lui dis tout le temps. Mais elle sera plus gaie à la campagne, avec des fleurs, des poules... 11 faudra

KOAIAN d'automne 73

venir nous voir; c'est lout près, el vous êtes bonne marcheuse.

— CertainemenL.. Eu alleodant, Nonne m'a dit que vous avez presque trouvé un acquéreur pour celte maison ?

— Oui, je crois bien que cela s'arrangera. C'est un jeune homme qui n'est pas du pays, mais qui voudrait y venir l'été. II aime les vieilles demeures, et a peur, dit-il, qu'on ne démolisse celle-ci pour bâtir ce qu'il appelle une affreuse maison nioderne. Ah ! il ne sait pas comme ces anciens logis sont incommodes, el tout ce qu'ils ont d'inconvénienls ! Les souris, les tarels, la poussière qui tombe on ne sait d'où... Jamais çà ne peut-être toul à fait propre... Et tous les recoins sombres ! Notre petite bonne a beau jeu à cacher là-dedans ce qu'elle casse ou ce qu'elle ne veut pas nettoyer!... Au revoir, mademoiselle Yvonna, et merci bien de votre amabilité pour Nonne. Elle est timide, mais elle vous est reconnaissante, j'en suis sûre !

Yvonna sourit en prenant congé. Jamais la beauté de celle jeune fille ne l'avait frappée à ce point. Peutêtre prenait-elle un relief plus frappant dans celte chambre vulgaire, auprès de cette femme lourde et commune, vêtue comme une personne du peuple.

— Vraiment, se dit-elle, il faudra qu'elle soit raisonnable pour se marier dans ce milieu... Sa distinction est un cas curieux d'atavisme...

74 KOMAN d'automne

Elle tournait le coin du Placiire lorsqu'elle se trouva tout à coup en face de Lois Ciaret qui, accompagné d'un des notaires de la ville, l'écoulait parler d'un air disirait. Il eut un mouvement brusque en reconnaissant Yvoiitia, et elle se figura qu'il semblait contrarié. Mais il prit aussitôt son [)arli, et s'avança en se découvrant.

— Je suis heureux, Mademoiselle, d'avoir remis à la fin de la journée la visile que je voulais avoir l'honneur de vous faire, puisque je ne vous aurais pas rencontrée... J'aurai certainement un peu de temps avant le départ du Irain, &i je ne suis pas importun...

— Je serai chez moi, très contente de vous recevoir...

Il hésita un instant, puis dit avec une gaieté un peu forcée :

— Je vais devenir citoyen de Plougaz... Je ne résiste pas à la tentation... Une de vos plus curieuses maisons est à vendre, et je prétends la sauver de la destruction... M. Lenoble me fait faire une très bonne opération, ajouta-t il, se tournant vers le notaire.

— Le lieutenant Ciaret trouvera, en efîet, a louer l'immeuble jusqu'au moment où il lui prendra fantaisie de l'arranger pour son usage...

— Ou celui de ma mère. Elle a tant aimé Plougaz, et a gardé de votre hospitalité, Mademoiselle, un

souvenir si charmant, qu'elle sera coulenle de venir passer près de vous, quelques semaines chaque au née.

— Celle maison est fort originale, en ellet, surtout vue du dehors, dit Yvonne en souriant. Je viens justement d'y entrer, et je doute un peu qu'on puisse jamais l'aménager d'une manière élégante, et surtout confortahle.

— Ma mère est assez artiste pour passer sur quelques inconvénients; et cela a tant de cachet! dit Lois avec enthousiasme.

— Vous avez naturellement de très récentes nouvelles de madame votre mère? Ou peut-être est-elle près de vous ?

— Non, pas encore, elle va beaucoup mieux... Mais n'avez-vous pas su qu'elle a été fort seullranle? J'ai passé huit jours près d'elle... Une fluxion de poitrine, qui a laissé un point... oh! très peu de chose! Mais cela retarde noire réunion. Son docteur craint pour elle l'humidité de ce climat; il lui demande d'attendre au printemps pour s'installer près, de moi, et même, il lui a conseillé avec tant d'insistance un séjour dans le midi, qu^elIe est partie pour Nice, afin d'éviter les premiers froids à Paris. De là^ elle compte gagner Florence ; mais c'est à contrecœur qu'elle obéit ; elle prenait, disait-elle, un plaisir d'enfant à m'organiser un ménage... Je me demande, au fond, si ce n'était pas un gros sacrifice..,,

76 KOiMAN d'automne

Moi j'ai mon service, mes camarades ; mais l'hiver, Ponlivy est une résidence sévère, el elle y eût manqué de loul ce qui l'occupe et l'intéresse à Paris...

11 s'inclina prolondément devant Yvonna, el prit congé d'elle, en répétant qu'il espérait la revoir avant la fin de la journée.

— Quel caprice d'homme riche et d'homme très jeune! se dit Yvonna. Je me demande si sa mère approuvera cette acquisition. Mais il doit posséder une grande fortune ; l'air empressé de ce bon M. Lenoble en témoignerait...

Elle attendit la visite de Loïs. L'heure du train sonna sans qu'il lût venu ; mais le notaire se présenta chez elle pour lui adresser les excuses de son nouveau client.

— Je viens de le revoir à la gare, Mademoiselle, et c'est tout juste s'il est arrivé à temps. Il s'est tellement attardé à prendre des plans, à mesurer les chambres, à essayer d'acquérir les vieux meubles de M™" de Kerliver, que j'ai dû le laisser débattre toutes ces questions, me réservant de le rejoindre à la gare, pour lui conseiller de ne pas afficher ainsi son enthousiasme. M"^"' de Kerliver est fine, sous son apparence paysanne, et elle a refusé de baisser ses prix, en voyant combien ce jeune officier tient à sa bicoque... Aviez-vous entendu la comtesse Claret exprimer le désir de devenir propriétaire à Plougaz, Mademoiselle?

UOMAiJ D AUTOMNE 77

Non, "^'voiina n'avait rien entendu de pareil. Elle craignait que M™"^ Claref ne Irouvàt l'accniisition peu pratique, et que Loïs lui-môme ne la regrettât un jour.

Le notaire se retira, et, sans penser davantage à cet incident, Vvonna se replongea dans ses plans, ses guides et ses pholographies.

Lots à sa mère.

'.( Combien je suis ravi, ma cliérie maman, que vous alliez mieux ! Mais il ne faut pas compromettre ce bienheureux résultat. Je m'arrange aussi bien que possible de ma nouvelle existence, et je prends ma solitude en patience, en pensant que le soleil d'Italie vous rendra vos forces. Ma vie militaire est active, mes camarades charmants. La maison est fort agréable ; je veux dire qu'elle le sera lorsque je ne m'y trouverai plus seul. Mais je n'ai pas eu le courage de l'arranger. Les meubles restent emballés, sauf ceux de ma chambre et de mon fumoir; cela me suffit pour le moment : un logis trop bien organisé ne ferait que me rendre votre absence plus pénible.

« 0 ma chère petite maman, ma jolie maman si

fragile, pour qui j'ai tremblé un instant, et pour qui, maintenant, je mo sens un instinct protecteur! Comme vous m'avez aimé ! Comme vos lettres m'expriment délicieusement votre inlassable tendresse! Je comprends mieux, depuis quelque temps, le sacrifice suprême que vous m'avez fait en refusant de rattacher votre vie à un intérêt personnel, à des joies nouvelles. Je sais que vous avez fait abnégation de tout bonheur pour vous-même, que vous ne désirez que le mien, que vous le rêvez avec une ardeur infinie. Chérie maman, il me semble que c'est une espèce de devoir pour moi d'être heureux, de vous donner les seules douceurs que vous ayez voulu goûter. Oui, je serai heureux ! Je sais que vous souhaitez me voir marié jeune ; moi aussi, je le désire ardemment... Je veux, et vous voulez pour moi un mariage d'amour. Il faut que vous voyiez votre Loïs [)ossérter ce qui, je l'ai vaguement deviné, vous a été refusé à vous-même. V'ous avez compris, malheureusement par une dure expérience, qu'il n'y a d'Iieureuses que les unions où l'on s'aime, où il n'y a ni la recherche de l'argent, ni le cuite stupide du convenu. C'est donc selon mon cœur que je me marierai. i\lon instinct de fils très tendre saura choisir selon le vôtre. Je vous donnerai une ^vraie fille. Comment, d'ailleurs, celle qu'on aime ne partagerait-elle pas la tâche filiale chère entre toutes? Je veux vous voir toujours à mon foyer. 11 y a de par

le monde des jeunes filles avides de tendresse maternelle, et votre cœur en est si riche qu'il en fera sans peine deux parts...

a A propos, voire prodigue a fait ce qu'on appelle ici une folie... Je suis devenu propriétaire à... Plougaz. Vous allez vous récrier, et penser, peut-être, que j'aurais dû prendre votre avis, toujours si sûr. Mais il était urgent de se décider : il s'agissait d'une des plus vieilles et des plus curieuses maisons de ce coin pittoresque, et il y avait des acquéreurs. Je ne sais si vous avez remarqué mon immeuble : un pignon traversé de poutres apparentes, des fenêtres curieuses et des gargouilles sculptées, sur une vieille petite place tranquille. Je l'ai probablement sauvé de la destruction, et les archéologues, aussi bien que les touristes, me doivent de la reconnaissance. Ce que j'en ferai, me demanderez-vous? Mais mon acquisition n'étant pas très coûteuse, je m'amuserai à y collectionner de vieux meubles bretons^ et chaque année nous viendrons y passer quinze jours ou trois semaines. N'avez-vous pas gardé un joli souvenir de Plougaz et de cette aimable personne, un peu réservée et timide, M"^ de Tréveuc? Je l'ai rencontrée, par parenthèse ; et, sans doute éveillée par votre contact de son sommeil de Belle au bois dormant, elle projette vaguement, m'a-t-on dit, un voyage en Italie. Je m'imagine, d'ailleurs, qu'aux yeux des naturels de ce pays, un voyage doit paraître quelque chose

KOMAN D AUTOMiNE 01

d'effrayant, et que Tllalie est pour eux ce que serait pour nous le Kamchalka ou le Congo.

« A bientôt, ma chère petite mère. Soignez-vous, surlout ! J'espère que vous retrouverez des amis. Je vous suis dans les galeries et les musées, je m'arrête avec vous devant les merveilles d'art, je flâne devant les vieux palais et les magasins de la via Tornabuoni et de la via Strozzi. Je revois les faïences, les marbres, le Tireur d'épines, Savonarole, Napoléon, même, qui fraie un peu étrangement avec les reproductions antiques ou médiévales. Et je vous promets de longues causeries, surlout ! »

La comtesse Claret relut cette lettre deux fois, se demandant si elle déguisait ou exprimait à moitié une idée secrète.

Elle avait eu, jusqu'à ces derniers temps, toute la confiance de son fils. Ou plutôt, expansif par nature et n'ayant rien à dissimuler, il pensait tout haut devant elle, ce qui était pour elle une grande douceur et la récompense de tous ses sacrifices maternels.

Elle était extrêmement fine et pénétrante, et il lui sembla pressentir une arrière-pensée dans celte insistance au sujet des mariages d'inclination. Naturellement, elle en rêvait un pour son Lois. Il était tendre, elle l'avait accoutumé à une atmosphère d'amour; en outre, sa fortune lui permettait de ne point s'inquiéter des questions d'intérêt. C'était donc

une chose tacitement convenue qu'il se marierait à son gré. Pourquoi avail-il l'air de chercher à la convaincre? Avait-il, dans ce cadre qu'elle ne connaissait pas, rencontré, un « idéal '> ? Elle sentit un émoi à celte pensée, d'abord parce que, malgré son désir sincère, désintéressé, de marier Loïs, elle ne pouvait s'empêcher de sentir un déchirement, puis parce quel il faut le dire, tout en voulant respecter la liberté de ce jeune cœur, elle avait rêvé de lui trouver une femme. Mais peut-être se trompait-elle en ces suppositions. En tout cas, il y avait sans doute à Pontivy des jeunes filles aimables et sûres, et Lois ne pouvait faire qu'un choix parfait.

Elle lut encore une fois sa lettre, et, de nouveau plongée dans l'hésitation et le (rouble, elle s'assit à sa table pour lui réj)ondre.

« Mon Loïs, je suis toujours mieux. Le docteur italien qui me suit, et qui est très fort^ me donne la certitude que ce point malencontreux diminue, et qu'il disparaîtra avant longtemps. Je suis très sage. Je rentre avant le coucher du soleil, je ne sors pas le soir, malgré la tentation des belles nuits étoilées. Mais combien je jouirais de vivre parmi ces merveilles et dans cette campagne de rêve, si seulement lu étais ici ! Il faudra y faire ton voyage de noces, mon chéri ; l'Ilalie est encore le plus doux, le plus aimable, le plus prenant des pays...

« Car tu me parles beaucoup de inariage. C'est donc que lu y penses, et je m'en réjouis. Oh ! oui, il faut suivre l'élan de ton cœur I II ne peut être que droit et heureux.

'( Sais-tu que je me suis demandé si lu as déjà vu là-bas quelque jeune fille idéale? Mon enfant aimé, je serai, n'est-ce pas, ta première confidente? J'ai droit à toutes les phases de ton bonheur, non pas seulement à son plein jour, u ais à son aurore, à son aube, même incertaine. Et tu sais quelle tendresse je vouerai à celle qui le rendra heureuse ! Ce sera t'aimer encore.

« Tu es libre d'acheter des maisons dans les coins les plus perdus de la Bretagne, mon chéri. Mais n'est-ce pas un peu prompt? N'y a-l-il pas eu un peu d'emballement dans cette décision ? Si.irlout si tu as une idée de mariage, n'aurais-tu pas dû attendre pour consulter ta femme? Ta femme! Ce mot me fait sourire en même temps qu'il mouille mes yeux... Mais je ne veux pas être une vieille grondeuse. Pour ma part, arranger une maison ancienne m'amuse-rait, et j'ai gardé, en effet, une jolie image de Plougaz... »

Lois à sa mère.

«Comme les mère^ sont fines et tendres! Je ne sais vraiment pas comment je pourrais, en admettant que je le voulusse, vous cacher mes idées, mes sen-

liments, surtout. Vous les devineriez presqno avant que je m'en fusse rendre comple...

« Mère chérie, oui, mon cœur bat en vous l'écrivant, j'ai vu celle qui a fait sur moi une impression si extraordinaire, si décisive, que, je le sens, je n'aimerai jamais d'autre femme... <*

« Savez-vous pourquoi je ne vous ai pas tout de suite parlé d'elle? C'est que je comprends tant votre cœur ! Si admirablement tendre et oublieuse de vous que vous soyez, ce doit être dur pour la meilleure, pour la plus dévouée des mères d'avoir à partager l'amour de son fils.

« Maman, il y a encore autre chose. J'aurais voulu, avant de vous écrire, que vous eussiez pu voir, comprendre ce qu'est cette délicieuse créature. Vous oublieriez alors, comme moi, les circonstances un peu étranges qui marquent sa situation... »

La lettre trembla dans les mains de M""' Claret. Elle s'arrêta, éperdue, se demandant ce qui allait suivre, et n'ayant pas le courage de l'atîronier. Elle jeta un regard d'émoi autour d'elle. Comme elle était seule dans le décor luxueux et banal de sa chambre d'hôtel, seule dans celte ville étrangère! Et comme elle sentait la souffrance prochaine !...

Elle reprit sa lecture, son cœur battant à grands coups.

« Maman, votre grand garçon n'est plus en ce moment qu'un enfant câlin, qui se blottit contre vous

pour vous dire son cher secret, qui aljrile dans votre cœur toutes ses espérances, lout son amour... Je vous connais trop, avec votre esprit large, et aussi avec votre lendresse et votre désir de mon bonheur, pour n'être pas sûr de vos iiiipressions, de votre réponse... Ecoutez donc mon joli et étrange roman...

« Sur une petite place solitaire, où deux gros tilleuls mourant de vieillesse abritent des maisons tombant de décrépitude, il y a ce piguon curieux entre tous^ s'avançant, surplombant pour abriter des fenêtres aux encadrements sculptés. C'est à l'une de ces fenêtres, au milieu de fleurs écartâtes (voyez comme je précise), que j'ai vu l'image maintenant si profondément gravée en moi, l'image qui s'est pour toujours emparée de mon cœur...

« Elle est issue d'une très ancienne et très noble famille, les Kerliver. Le malheur des temps, les vicissitudes de toutes sortes ont fait déchoir cette famille, qui a contracté de modestes alliances, toujours honorables, d'ailleurs. Elle porte, elle, le vieux nom. Son père était marin, capitaine, je crois. Elle est seule au monde ; elle n'a que la protection d'une vieille tante. Mère, jamais vous n'avez vu une figure plus ravissante, ni même plus distinguée ! La race s'affirme en elle, et l'instinct populaire ne s'y trompe pas : on l'appelle ici « la marquise ». Elle a été élevée dans un couvent. Elle n'est pas tout à fait pauvre. Mais quelle serait sa vie dans le milieu où elle est, un

milieu honnête, mais si modeste, si indigne d'elle!

u iMaman, c'est cette vieille maison que j'achète. Je vous avoue, maintenant, que c'était là un prétexte pour voii" Nonne de près. Nonne! quel nom original et charmant, n'est-ce i)as?... Elle est horriblement timide, elle parle peu; mais je la sais intelligente, et je lis tant de choses dans ses yeux tristes !

« Oh 1 la rendre au milieu qui a été celui de sa famille, et pour lequel elle est si bien faite ! Lui faire connaître cette sphère dont un atavisme lointain la faisait vaguement rêver !... L'acclimater doucement il notre monde, lui donner les Jouissances qu'elle soupçonne à peine! Et surtout lui prodiguer le bonheur, la tendresse que la bonté un peu rude et banale de sa tante n'a pas su lui donner !... Ce sera votre tâche nouvelle autant que la mienne, n'est-ce pas, mère chérie? Vous aurez assez d'amour pour afilner ce jeune esprit, et aussi assez de largeur d'idées pour admettre son entourage modeste, pour tolérer la grande coilîe et le châle à franges de sa tante, et môme son langage rustique...

« Mon espoir est entre vos mains. Je sais que si, tout d'abord, vous êtes un peu surprise, vous déborderez de sympathie pour mon amour et mon bonheur... »

M"'' Claret regarda de nouveau autour d'elle d'un air égaré. Que faire? Partir, à coup sur, aller elle-

même trouver son fils, combattre cette folie, obtenir une permutation, un éloignement.

Car, à travers les rélicfinces de Lois, elle percevait nettement la situation. Quelle que fût l'origine lointaine de cette jeune fille, ([uolles que fussent l'ancienneté et l'honorabililé de son nom, elle appartenait à une famille du peuple. Geneviève Claret n'avait pas un orgueil imfnodéré. Elle admetlail en princi[)e l'évolution des classes ; bien qu'elle-même lut dune famille distinguée^ elle avait épousé le petit-fils d'un de ces soldats heureux dont la valeur cotivrait l'origine. Elle n'avait donc ni morgue, ni préjugés exagérés. Mais elle jugeait avec raison que l'éducation doit au moins constituer une égalité nécessaire, que le bonheur d'un foyer ne j)eut être réalisé si, aux différences d'origine et de relations, s'ajoute le fait d'avoir vécu dans des milieux étrangers l'un à l'autre. Ni goûts, ni idéesen commun, l'absence totale d'usage du monde, des manières et un langage ditîérents, c'étaient là des conditions impossibles. Elle connaissait son fils. Elle savait combien, dans l'agrément de leur maison élégante, dans un milieu d'élite, et surtout dans l'intimité d'une mère très fine, très cultivée. Lois s'était lui-même affiné, et était devenu sensible à toutes les fausses notes. Ni son esprit, ni ses habitudes, ni surtout son amour-propre ne s'arrangeraient d'une femme un peu fruste, élevée dans une sphère inférieure. Car, en dépit des prévisions opti-

misles de Loï's, il était presque impossible que celte femme prît complètement les apparences et les habitudes d'esprit d'un monde nouveau. Elle conserverait probablement un pli invétéré, une manière d'être et de sentir vulgaire, qui empêcherait une intimité complète avec son mari. KnOn, Lois était sensible à l'opinion d'autrui. Il sentirait d'une manière aiguë les critiques, auxquelles sa femme pourrait donner lieu, il souffrirait de la vulgarité de sa famille. En un mot, ^jmo ciaret n'eùt-elle pas été une mère clairvoyante et sage, le moindre bon sens eût suffi pour constater la folie de cet amour soudainement éclos, et pronostiquer l'avenir désastreux d'un mariage conclu dans des conditions si déplorables.

Et «îlle ne put, si impersonnelle qu'elle fût, se défendre d'un retour désespéré sur elle-même. C'était donc là la fin de toute sa vie d'abnégation ! Tant d'années de jeunesse vouées à la solitude, consacrées à une tâche ])arfois austère, devaient aboutir à cet échec misérable de son œuvre !

Maintenant, des sanglots la secouaient toute. Elle repassait sa vie, et se prenait en pitié pour les longues heures employées à veiller, à soigner Lois enfant, à surveiller, à instruire l'écolierintelligent, mais léger, à couver de sa tendresse, à retenir, à préserver le jeune homme brillant, entouré de tentations... Ses peines, ses soucis, ses luttes, et aussi les secrètes tristesses de son isolement revenaient à sa mémoire

avec une netteté étrange. Elle avait aceeplé tout cela, cependant, tantôt joyeusement, tantôt avec une résignation fière. Et voilà le prix de sa vie donnée, prodiguée.

Elle lutterait, oh I certainement! iMais d'avance elle était sûre de sa défaite. Pour la première fois, peut-être, à la lumière de son épouvantable déception, elle reconnaissait le point faible de son œuvre : elle avait rendu son fils volontaire, personnel. Elle l'avait fait trop heureux, elle l'avait trop préservé des heurts, des contrariétés ; elle avait tout à coup l'intuition qu'il avait plus d'obstination que de volonté, lenanl à ses projets, incapable de les sacrifier. Etait-ce là la faute d'une direction féminine? Hélas! elle avait fait de son mieux, et à beaucoup d'égards elle avait réussi. Une culture avivée par des contacts intelligents et raffinés, des sentiments généreux et délicats, des principes sincères, affichés sans crainte comme sans ostentation, comme une chose très simple, un charme de manières extrême, c'étaient là des qualités vraiment exquises. Et penser que ces qualités-là ne seraient [)eul-être pas comprises, justement à cause de leur intensité, qu^elles ne trouveraient pas le retour qu'elles méritaient !

H fallait cependant essayer la lutte. Elle partirait, fût-ce au risque de sa vie ; elle s'etîorcerait de détacher son fils d'une femme incapable de le rendre heureux. Elle échouerait d'ailleurs, c'élait à craindre.

Mais c'était son devoir de tout tenler, et elle n'avait jamais, on ce qui concernait Lois, hésité devant un devoir.

Elle sonna sa femme de chambre, et la pria de préparer ses malles pour le soir. La femme de chambre était à son service depuis de longues années , elle lui était att^ichée, et elle la regarda avec inquiétude.

— Madame la comtesse n'a pas reçu de mauvaises nouvelles de M. Loïs?

.M""^ Claroi réprima un petit tressaillement.

— Non, il est très bien. Mais une atfaire urgente me rappelle.

La femme de chambre sentit redoubler son inquiétude. Quelque cho.-e était changé dans la voix de sa maîtresse, qui portait instinctivement la main à sa gorge, et dont les pommettes s'étaient subitement enflammées.

— Madame la comtesse ne partira pas sans voir le docteur? On dirait (|ue Madame a repris un rhume et a un peu de fièvre.

Les taches rouges qui couvraient les joues de sa maîtresse s'accentuaient. Elle porta de nouveau la main à sa bouche avec un émoi involontaire, puis un flot de sang s'échapp.. de ses lèvres, et teignit sinislrement son peignoir blanc.

— Madame !... Oh ! Madame, ne parlez pas, ne bougez pas ! Laissez-moi vous étendre I Ce ne sera

rien ! balbutiait ia pauvre fille, folle de terreur. Elle sonna violemment, puis prit sa maîtresse dans ses bras pour la porter sur son lit, non sans que ce mouvement eût provoqué un nouveau vomissement de sanc(.

— Ne vous inquiétez pas, dit M"'® Claret, prenant pitié d'elle et oubliant sa propre angoisse. Ce sang m'a peut-être sauvé la vie...

— Ne parlez pas, de grâce ! s'écria Henriette, étendant une serviette sur le peignoir ensanglanté.

Déjà l'on avait répondu cà son appel, et téléphoné au docteur. La. jjadrotia, moitié en italien, moitié en français, suppliait la malade de garder le silence et d'éviter tout mouvement brusque. Et M"^ Claret ferma les yeux pour ne pas voir tout ce décor étranger, qui lui rappelait son exil et l'éloignement de son fils.

Le docteur, qui était chez lui, heureusement, arriva tout de suite. Lui aussi recommanda un silence absolu, puis la pria de répondre par un signe de ses paupières aux questions qu'il était obligé de lui poser. Avait-elle déjà eu des congestions pulmonaires ?

— Non.

— Y avait-il une cause connue à l'accident? Une sortie trop matinale? Un froid?

Le regard de la malade alla instinctivement chercher la lettre tombée sur le tapis, la lettre dépliée

y^ ROMAN D AUTOMNE

qu'avait éclaboussée son sang. Les yeux du docteur suivirent ce regard, et, ramassant le feuillet, il le posa sur la table.

— Une mauvaise nouvelle?

— Oui, dit-elle faiblement, une nouvelle qui me force à partir...

— Ne parlez pas I Partir est impossible. Ce sera vite enrayé, je vous l'affirme, mais il faut que la plaie du poumon se cicatrise. C'est, j'ai le devoir de vousie dire, une question de vie. Autant qu'un homme peut se prononcer, votre guérison est assurée, mais à la condition de garder le silence et l'immobilité.

Elle remua les doigts avec une expression d'angoisse, et, n'étant pas comprise, paria, malgré la défense.

— H faut que j'écrive...

— Pas aujourd'hui. Ce n'est j)as un malade qui vous appelle?

Elle fit signe que non.

— Madame m'a dit que c'est une affaire, dit vivement Henriette.

— Une affaire peut se remettre. D'ailleurs, vous ne l'arrangerez pas en commettant des imprudences et en risquant une rechute... Avez-vous l'habitude des malades^ajoula ledocteur, s'adressantà la femme de chambre.

Henriette se mit à pleurer.

— Hélas! non. Madame s'était toujours bien portée jusqu'à ces derniers temps, et notre jeune Monsieur eàt fort comme un chêne.

— Alors, je vais vous envoyer une Sœur gardemalade.

Un grand silence règne à celte heure dans l'hôtel, situé sur le tranquille Lungarno. Le fleuve roule sans bruit ses flots blonds entre les [)a!azzis, sous les vieux ponts curieux. Le ciel est bleu, l'air doux et pur, et la brise agile à peine les légers rideaux de guipure à la fenêtre ouverte.

M'"'^ Clarel a dû se résigner, bien qu'une angoisse affreuse torture son cœur. Une question palpitante s'agite en elle : appellera-t-elle son fils?

Si elle doit mourir, ce ne peut être que dans ses bras. Oh ! comme en ce moment, dans le découragement intense de son œuvre, de sa vie, il lui semblerait facile de s'en aller de ce monde soudain désenchanté, facile même de quitter l'enfant ingrat qui lui préfère une étrangère, et dans l'existence duquel elle ne sera plus qu'au second plan ! Dieu seul ne désen-

liiaiile pas... Elle s'pn irait à lui, humble, confianle, et... Lois se consolerait si vile !

iJes larmes coulent lentement sur ses joues où, niainlenanl, les couleurs de la fièvre s'effacent. Elle fait signe à Henriette, et murmure très bas :

— Un prêtre...

Fondant en j)leurs, la femme de chambre se tourne vers le docteur.

— Elle demande à voir un prêtre...

— Je crois que ce n'est pas urgent ; j'espère fermement que l'accident ne se reproduira pas. Si tlle le désire, cependant, la Sœur arrangera cela avec elle.

Les minutes s'écoulent. M""® Claret, épuisée maintenant, passive, n'ayant plus la force de ])enser à la décision qu'elle devra prendre, a presque peur, dans lii faiblesse qui l'envahit, de revoir ce nouveau Loïs, (jui aime mieux qu'elle une autre femme, qui n'écoutera ni ses conseils, ni ses supplications, qui la quittera refioidi, fâché...

l'ille attend... Quoi? Un nouveau (lot de sang, l)eut-étre, qui emportera sa vie? Mais on veille, on la soigne, et le flot moi tel ne jaillit pas...

La Sœur est venue. C'est une jeune Italienne aux yeux noirs, au tegard tendre, dont le cœur s'émeut tout de suite pour cette étrangère. Elle mêle les jolis mois de sa langue à un français à peu près correct, mais c'est l'italien qui exprime les etîusions et la tendresse de son cœur.

— Oh ! povera ! Si loin de son pays !... Il ne faut pas parler, les beaux yeux me diront tout, et je comprendrai... Chiama essa il parroco? Le prêtre? Oh! si, signora... Il padre Giovanni, dit-elle à l'hôtesse.

Puis se retournant vers le lit avec son doux sourire :

— Ce n'est pas parce que vous êtes très mal, signora, c'est pour vous faire plaisir.

Elle a, d'une main adroite, et aidée d'Henriette, dont elle dirige les mouvements, enlevé les vêtements tachés de sang.

La fidèle femme de chambre pleure de joie en voyant maintenant sa maîtresse reposer sur les oreillers, la tète tournée vers le lleuve, dont le bruit monotone berce l'eflrayan te souffrance morale qu'elle ne pourrait en ce moment supporter dans son intensité, mais que sa faiblesse atténue et engourdit.

Voici le padre, un dominicain vêtu de blanc, — comme fra Angelico, — qui s'approche, l'air compatissant.

— Il ne faut pas qu'elle parle ! dit la Sœur, s'éloignant.

Si la pauvre femme était moins faible, elle souffrirait de celte consigne sévère ; elle regretterait de ne pouvoir ouvrir son cœur à ce vieillard. Mais elle n'a plus même la force de regretter ni de souffrir.

— Dieu vous impose ce silence pénible comme une épreuve, figlia mia...

Lui aussi reprenait sa douce langue pour traduire le divin sentiment paternel de son cœur de prêtre.

— Vous êtes une bonne catholique, j'en suis sûr, l'image de notre Sauveur et de sa sainte Mère, que vous avez mise là, sur cette table, me le dit bien haut... Vos yeux sont purs, et sur votre âme, il n'y a que la poussière de la route... Dieu vous guérira, je l'en prie instamment. Cependant, s'il vous appelait à lui, ne voudriez-vous pas offrir votre vie pour ceux que vous aimez? Vous avez des enfants, peut-être?

Une lueur attendrie passa dans les yeux de M""" Clarel.

C'était vrai, elle pouvait encore cela... Après avoir vécu pour Lois, elle pouvait offrir sa moft pour son bonheur, pour son bien.

Quelques instants après, elle se sentit calmée et résignée sous l'absolution du prêtre. Et elle reposa, très tranquille maintenant, sous le rayon de soleil qui illuminait sa chambre, sous le regard vigilant de la petite religieuse italienne.

Elle fut tellement mieux le lendemain, que le docteur s'en montra étonné. La blessure intérieure se refermait déjà, et bien qu'on lui imposât encore l'immobilité et le silence, elle se sentit sauvée. f

Alors, elle redemanda la lettre de son fils.

— Non, pas encore aujourd'hui, dit tendrement la sœur. Le docteur croit que cette lettre vous a fait du mal. Attendez à demain... Vous voulez bien offrir encore ce sacrifice au bon Dieu, qui vous a rappelée à la vie?

Elle se résigna. Puisque son offrande suprême n'avait pas été acceptée, elle devait aider elle-même à son retour à la vie, ne fût-ce que pour garder Lois du naalheur.

" Je dois au moins télégraphier, dit-elle.

La sœur fit un signede consentement, et lui apporta une plume et du papier.

M"" Glaret réfléchit longtemps. Devait-elle appeler Loïs tout de suite, puisque maintenant elle ne pouvait plus songer à le rejoindre ? Mais elle était encore si faible ! Rien que d'avoir été soulevée sur ses oreillers avait amené une petite sueur sur ses tempes La pensée d'une lutte prochai ne colorait déjà ses joues d'une nuance pourpre qui inquiéta la Sœur,

— Hâtez-vous, Signora ; il ne faut pas être agitée!

... Oui, Loïs devait venir, mais dans quelques jours seulement. Puisque ledanger s'éloignait, elle pouvait attendre.

Et elle traça sur le papier ces mots, longtemps discutés et pesés en elle-même :

« Te supplie réfléchir avant décision si grave. Légère indisposition m'empêche écrire longuement. Attends letire. »

Elle ajouta un mot de tendresse, car son amour ne pouvait être atteint même par le sentiment d'amertume profonde qu'elle éprouvait, et elle demanda à la sœur d'aller elle-même au télégraphe.

Il attendrait. Cela, du moins, il ne pouvait le lui refuser. C'étaient donc quelques jours gagnés, un répit pendant lequel elle reprendrait ses forces. Mais plus elle méditait, dans ses longues heures silencieuses, sur la lettre de son fils, plus elle repassait dans sa mémoire tro^fïdèle lé'&'fe^îTf^u caractère de b!BLIOTKECA

Lois, plus elle perdait lout espoir de le voir céder. Même si, devant ses larmes, ses supplications, sa volonté malernelle, il renonçait à cet amour, c'en serait fait à jamais de l'intimité, de la tendresse ; un abîme serait creusé entre eux, elle perdrait sa confiance, elle sentirait sa rancune, sa froideur.

Comment avait-il pu s'éprendre d'une femme élevée dans »in milieu inférieur, ne possédant certainement pas les raffinements nécessaires à son bonheur ? Ceci demeurait une énigme pour sa mère, bien qu'elle eût vu des exemples de ce que les Anglais appellent du nom intraduisible à^infatuation, des exemples de passions inexpliquées, tyranniques, d'unions mal assorties, offrant d'absolus contrastes. Elle croyait si bien connaître son fils !

— Signora, lui dit la Sœur, le second jour, il y aà l'hôtel une jeune dame française, une signorina qui s'est informée de vous et qui demande à vous voir. Mais il ne faudrait pas encore parler, et si vous désiriez la recevoir, ce serait seulement pour quelques instants.

W^^ Claret avait fait d'abord un geste de dénégation. Si terrible que lui eût semblé son isolement, il convenait encore mieux à l'état d'angoisse morale dans lequel elle se trouvait, que la société quelconque d'une de ses relations. Elle n'avait pas d'amies vraiment intimes, et en ce moment, elle le constatait encore plus clairement.

KOMAN d'aUTOMiNE 101

— Diles que je suis encore trop malade... Quel est le nom de cette dame?

La Sœur montra une carte :

« Yvonna de Tréveuc. »

M"'° Claret respira plus vile. Quelle étrange coïncidence ! Accoutumée à tout rapporter à son fils, elle songea aussitôt que la jeune fille que Loïs voulait épouser était de Plougaz. Yvonna pourrait lui fournir des arguments, lui donner des armes pour le combat qu'elle aurait à livrer... Et puis, ce nom évoquait pour elle des jours très doux, des souvenirs riants. Et en recevant cette hospitalité dont les détails l'avaient vraiment attendrie, elle avait ressenti pour Yvonna une sympathie très vive, avec l'idée que si les circonstances les avaient réunies, elles auraient pu devenir amies, malgré la différence de leurs âges.

— Je veux la voir, dit-elle vivement.

— C'est bien... iMais vous ne parlerez pas encore? Demain, peut-être, le docteur sera moins sévère...

Et Yvonna entra, profondément émue d'apprendre que cette aimable femme avait failli mourir.

— Parlez à la signora, mais ne la laissez pas vous répondre, dit la Sœur, s'éloignant à regret.

— Soyez tranquille, ma Sœur, j'ai Thabitude des malades...

Et, toute rose d'émotion, elle s'agenouilla près du lit de M"^'^ Claret qui, un sourire tremblant sur les lèvres, lui tendait la main.

Les yeux d'Yvonna se remplirent de larmes...

— Comme vous êtes seule ! dit- elle avec compassion. Je veux croire que le bon Dieu m'a amenée ici pour vous donner un peu de France et... un vrai sentiment d'amilié, ajouta-elle timidement.

Et comme M^^Claret murmurait :

- — Comment?...

Elle la comprit, et répondit vivement a la question incomplètement formulée.

— Comment je suis ici? Depuis la mort de ma pauvre grand'mère, je trouvais Plougaz si triste ! Je songeais à voyager, et je me suis tout à coup décidée à passer l'hiver à Rome, en m'arrôtanl un peu en chemin. J'ai emmené une sorte de dame de compagnie, pour satisfaire les esprits timorés de Plougaz, qui s'inquiétaient beaucoup de moi, ajouta-t-elle en souriant. C'est une pauvre religieuse sécularisée, qui se réjouit de faire les pèlerinages d'Italie, et qui réalise ainsi un rêve qu'elle n'aurait jamais supposé devoir s'accomplir. Nous sommes d'ailleurs convenues d'être parfaitement indépendantes, et de nous retrouver seulement aux repas... C'est par un heureux hasard que je suis descendue à cet hôtel. Votre garde-malade a parlé à ma compagne d'une dame française malade ; j'ai eu l'enfantillage de demander son nom, un nom qui avait tant de millions de chances de m'êlre inconnu, et après tout, je n'étais pas si folle, puisque je vous ai trouvée...

— Demain, nous causerons. Je suis heureuse de vous voir, et justement Dieu vous envoie à un moment où...

— Ne parlez pas ! s'écria Yvonna, effrayée. Laissezmoi vous dire mes impressions et mes émerveillements depuis hier...

El, dominant sa lirniililé pour distraire la malade, elle réussit d'abord à la faire sourire en lui dépeignant l'effarement de ce premier voyage à l'étranger, puis à l'intéresser par son enthousiasme à peine contenu.

— C'est vraiment une sensation étrange de voyager pour la première fois à mon âge, ajouta-t-el!e. Il me semble qu'un être nouveau, jusqu'à présent inconnu, se dégage de moi-même, que je redeviens jeune et ardente, mais avec une autre noie, et enfin, que le beau m'est révélé pour la première fois... J'avais presque, dans la monotonie de ma petite ville, perdu le goût de vivre, et j'en suis reprise avec une espèce de violence... Vous ne pouvez vous figurer cela, vous qui, sans doute, avez toujours été accoutumée aux choses belles et riantes, sur qui elles n'ont pas pu produire ce choc... Ce qui me manquait un peu, c'était quelqu'un à qui je pusse dire mes impressions... La chère Sœur Marie Josèphe ne comprend, elle, que celles qui ont rapport aux choses religieuses, et encore pas dans leur liaison avec Tart... Si je ne vous ennuie

• pas, dit-elle avec un retour de sa timidité, je resterai

quelque temps à Florence. El quand vous serez bien, si vous ne dédaignez pas d"initier à ses merveilles une pauvre provinciale qui, malgré ses vingt-huit ans, pourrait encore être qualifiée de... d'oie blanche, je serai tellement reconnaissante 1

Elle souriait malgré elle, et M"''' Clarel lui serra les mains avec chaleur,

— Ce sera pour moi un vrai bonheur de voir un esprit intelligent et enthousiaste s'ouvrir aux choses de l'art...

Yvonna se leva vivement.

— Je vais vous fatiguer! A demain, et merci d'avoir bien voulu me voir. Moi aussi, je me sentais étrangement seule...

Elle avait l'air si jeune, ses yeux exprimaient une si tendre et si timide espérance de sympathie, que M""" Glaret l'attira à elle et l'embrassa.

Et la Sœur, constatant que la visitedela signorina n'avait pas fatigué sa malade, l'invita à revenir, et lui promit de mener aux églises la povera suora francesa.

Cette nuit-là, M™' Claret ne dormit guère. Elle avait prié la Sœur de laisser les persiennes ouvertes, et celle-ci s'était prêtée à ce caprice :

— E per vedere più presto il sole, avait-elle dit en souriant.

Oui, peut-être était-ce pour voir plus tôt 6nir la nuit, toujours longue. A travers les vitres, elle voyait les lueurs des lampes électriques sur le quai, et dans

KOMAN d'automne t05

le grand silence de la ville apaisée, elle entendait l'Arno rouler ses flots jaunes avec un bruit plaintif et doux, se hâtant de s'enfuir entre les vieux palais pour retrouver la campagne riante.

Mais elle ne pouvait penser qu'à Lois, Avec ses forces revenait un sentiment plus vif, plus âpre du terrible désaccord élevé entre eux, une surprise plus grande du caprice soudaiii qu'elle ne pouvait comprendre, et aussi du peu de chances qu'elle avait de vaincre dans cette lutte cruelle et redoutée. Mais peut-être Yvonna l'aiderait-elle. I']t elle appelait le jour de tous ses désirs pour revoir la jeune (ille, décidée, bien qu'il lui en coûtât, à révéler la folie de son fils, à lui ouvrir son cœur et à lui demander conseil.

L'aube glissa dans le ciel, terne et grise, puis l'aurore colora de rose les vieux palais crénelés, l'eau trouble, le ciel d'un bleu très pâle. Et les flèches d'or du soleil vinrent tout à coup projeter la joie et la beauté sur la ville entourée de ses vertes collines.

Le docteur vint, et permit un peu de nourriture, un peu, très peu de conversation. Mais il interdit encore d'écrire la lettre qui, avouait sa malade, devait être très longue. Elle pouvait seulement envoyer un billet.

Dans la matinée, Yvonna fut introduite, et Sœur Philippa emmena l'autre Sœur, celle qui avait dû quitter sa cornette et son voile, qu'elle ne revêtirait

plus que lors de la toilette suprême, dans son cercueil. Yvonna s'assit près du lit.

— Vous êtes mieux, dit-elle, on le voit à votre teint reposé... Comme vous êtes jolie ! ajouta t-elle involontairement.

M"^ Claret sourit.

— Et si jeune 1 ajouta vivement Yvonna,

C'était vrai. Avec ses beaux cheveux relevés et nattés sans recherche, sans art, couchée dans ce grand lit où elle semblait si mince, elle avait l'air d'une jeune fille.

— Ai-je l'air jeune? Vraiment? Il ne vous serait pas trop difficile de m'appeler Geneviève, et de me donner ainsi le sentiment d'une intimité? dit-elle avec cette spontanéité qui était un de ses charmes.

Yvonna rougit d'émotion et d'un secret plaisir. Elle avait une de ces natures timides qui ressentent une surprise heureuse de la sympathie qu'on leur témoigne.

— J'en serai si, si contente! murmura-t-e!le, se penchant pour baiser la joue pâlie de sa nouvelle amie.

— Maintenant, dit celle-ci, lui rendant son baiser, je vais vous donner tout de suite une preuve de confiance, 11 faut que vous me parliez d'une jeune fille de Piougaz ; elle s'appelle M"^ de Kerliver.

— Nonne de Kerliver? répéta inconsciemment Yvonna, saisie d'étonnement.

KOMAN d'automne 107

M"'' Claret Iressaillit. Celte appellation iiDpliquaitelle des relations intimes, ou, au contraire, la fauiiliarité qu'on témoigne parfois aux personnes d'un niveau inférieur?

— Vous la connaissez? demanda-t-elie vivement. Yvonne ressentit un peu d'embarras, avecla crainte

vague qu'il allait se passer quelque chose de désagréable.

— Tout le monde se connaît à Plougaz, dit-elle, répétant sans s'en souvenir les paroles mêmes quelle avait dites jadis à Loïs.

— Mais... fait-elle partie du monde... de la société %

— Je lui ai parlé quelquefois, dit Yvonna, sans répondre dune manière précise à cette question ; l'autre jour, j'ai même eu l'occasion de lui demander un service pour l'une de nos œuvres.

M"" Claret comprit ce qu'elle ne disait pas.

— Alors, elle n'est pas de... votre milieu? repritelle d'un ton découragé. Elle porte un nom aristocratique, cependant.

— Oui, et très authentique. Sa famille n'occupe plus le rang d'autrefois, mais elle est restée très honorable...

Tout à coup elle se rappela, comme si un trait de lumière l'avait frappée, la présence de Loïs à Plougaz, et l'achat de celte maison, qui lui avait paru singulier, mais qui avait probablement servi de prétexte

108 KOMAN d'automne

pour revoir Nonne. Elle rougit, respira plus vile, puis, rencuiilranl les yeux tristes deM"^" Claret, elle devina tout, et resta anxieuse, ne sachant plus que dire.

— Oui, reprit la pauvre mère, le regard humide, je puis vous le confier; mon fils est... épris de cette jeune fille et... songe à l'épouser.

Yvonna ne trouva d'abord rien à répondre. Elle avait conçu une telle idée du luxe et des raffinements de l'existence de M™^ Claret et de son fils, qu'elle était, elle aussi, au comble de l'élonnement en le voyant attiré vers ce milieu très humble, très fruste. Et comme la mère, elle se demandait quelles surprises pénibles étaient réservées à cet homme jeune et brillant, accoutumé au meilleur monde, à l'élite des gens et des choses, auprès d'une femme à peu près dépourvue de culture, pour laquelle ses goùls, ses délicatesses, ses habitudes constituaient un inconnu.

— Tenez, dit Geneviève avec une décision soudaine, prenez dans ce buvard la lettre de mon pauvre Loïs. Je ne dois pas encore la relire, je ne dois pas creuser le chagrin aiTreux qu'elle me cause. Il faut que je vive, je le sais, et pour cela, il faut que j'étoufTe, que j'endorme cette horrible souiîrance...

Yvonna, remuée par cette preuve soudaine de confiance, bien qu'elle la sentît due, surtout, au besoin de se procurer des renseignements, prit la lettre, et

tressaillit malgré elle en voyant les traces sanglantes sur le papier. Elle savait que M°^® Claret avait été frappée en lu recevant.

Elle lut lentement, pesant les mots, essayant de mesurer la puissance du sentiment qui inspirait ces lignes, et qui ressemblait si peu, dans sa fougue soudaine et capricieuse, au calme et mélancolique amour qui avait assombri sa propre vie. Elle comprenait encore bien moins que Geneviève cette mentalité masculine, celte passion à première vue, elle dont l'âme était pleine de nuances et de demi jours, et qu'une sagesse presque inconnue d'elle-même diririgeail dans ses pensées intimes. Mais ce qu'elle sentit instinctivement, c'était la ténacité de cette résolution^ l'entêtement de cette nature. Et surtout, elle comprit quelle amertume devait causer à une mère aussi tendre, une décision prise en dehors de ses conseils comme de ses sympathies. Elle s'était sacrifiée, et lui ne tenait aucun compte d'elle dans l'arrangement de sa vie, si ce n'était pour lancer une allusion à une existence commune dont il devait savoir Timpossibilité...

Elle replia la lettre, et, rencontrant le regard anxieux de Geneviève, lui prit les deux mains avec un élan très rare chez elle.

— Nonne est ravissante, dit-elle, cherchant ins- Itinctivement une excuse à Lois, peut-être parce |qu'elle sentait que c'était là ce que désirait ce pauvre

cœur maternel. Dans le cadre étrange où elie est apparue à M. îjlaret, je comprends qu'elle lui ait paru encore plus charmante... Et n'est-ce pas d'une âme généreuse de vouloir réparer les injustices du sort, et replacer cette enfant au rang qu'ont jadÊ occupé ses ancêtres ?

— Oui, Lois a toujours été chevaleresque, entho siasle, prêt à jouer le rôle d'un redresseur de tort dit vivement la pauvre Geneviève. Mais ce sont Fa des chimères. J'ai bien vu, à votre surprise, combien une tette union serait mal assortie... H

— Il ne l'épousera pas si vous ne le désirez pas, dit Yvonna, sans trop croire à ses propres paroles.

— Il m'arrachera un consentement, dit M'"® Claret avec un soupir amer. Que pourrais-je faire ? L'empêcher de se marier serait m'aliénerson cœur à jamais, peut-être, ou peut-être encore le jeter dans une voie dangereuse...

Yvonna eut l'intuition soudaine de ce qui avait manqué dans l'éducation de Lois : l'autorité. Sa mère avait réussi sous beaucoup de rapports, parce qu'il avait une nature élevée ; mais elle n'avait probablement pas su former sa volonté, cédant par faiblesse à ses caprices parce que ceux-ci n'étaient pas mauvais.

— Je pourrai.,, peut-être... obtenir qu'il attende, qu'il ne s'engage pas trop vite, reprit M""* Claret du même air découragé. Cela, il ne peut pas le refuser

ROMAN d'automne l'H

à ma tendresse. Kt alors, ajouta-l-elle, sans crofre à ce qu'elle disait, il réiléchira, il verra d'auties jeunes filles, il comprendra que ce n'est pas un mariage possible... Oh ! si j'avais pu partir !.,. Yvonnti réfléchit un instant.

— Est-ce que Léonard ne pourrait rien sur lui ? demanda-t-elle tout à coup.

Les yeux de Geneviève brillèrent.

— M. Dhyères ! Comment n'^ai-je pas pensé à lui, en ellel ? J'aime à croire qu'il est de retour à Paris... Certes, il me rendra ce service ! Loïs l'aime bien, et a confiance en lui. Il est de ceux dont l'opinion compte... Oh ! chère Yvonna, soyez bonne ! Ecrivezlui, copiez pour lui celte triste lettre ! 11 partira tout de suite; il confessera Loïs, et si quelqu'un peut l'influencer... oui, je crois que c'est lui !

Et Yvonna, encore une fois, écrivit à Léonard. N'élail-il pas étrange que celte seconde lettre fût datée de Florence, qu'elle l'écrivît au nom de la comtesse Claret, devenue son amie, étrange aussi que, dans son impersonnalité, elle dût suggérer son nom dansune atîaire qui devait le rapprocherde la femme qu'il aimait, Yvonna en était sûre ?

Elle passa une partie de la journée auprès de Geneviève, essayant de la distraire, et lui montrant une ardente, mais discrète sympathie. El elle fit du bien àcelle qui, sous un extérieur tranquille et des manières disciplinées de femme du monde, ressentait

une angoisse affreuse, l'angoisse de la mère qui voil après avoir tout donné, sombrer son cœur, dispa raitre son but.

Le lendemain, il y eut quelque cbose d'inaltendi Comme Yvonna était allée visiter le cloître et les cellules de Saint-Marc, ayant noté soigneusement les fresques préférées de M""® Claret, Lois arriva à Florence, et, aj)preuant avec une cruelle émotion que sa mère avait été en danger, supplia la sœur de la préparer immédiatement à sa venue.

fi

Ceci ne fut point une tâche difficile. N'ayant pas reçu de réponse à son télégramme, Geneviève s'attendait secrètement, non sans une vive anxiété, à l'arrivée de son fils. Les atermoiements n'élaienl point du fait de Loïs. D'ailleurs, elle avait télégraphié qu'elle était souffrante, et son cœur, à lui, ne pouvait encore avoir changé au point d'nlre indifférent à une indisposition empêchant sa mère d'écrire.

Bouleversé d'apprendre qu'elle avait été si près de la mort, et tremblant de l'impressionner trop vivement, il apparut sur le seuil de la porte, si ému, si inquiet, si semblable au Loïs d'autrefois, qu'elle se sentit envahie par une joie soudaine, croyant le retrouver tout entier, et oubliant un instant ce qui pouvait les séparer encore.

Elle s'était levée ce jour-là sur un canapé qu'on

ROMAN D AUTOMiNE

avait roulé près de la fenêtre. De là, elle pouvait voir le mouvement du quai, le fleuve, les palais de l'autre rive, des tours, des campaniles. Elle était vêtue d'un de ses peignoirs blancs ; ses cheveux étaient arrangés comme à l'ordinaire, et, sauf une ombre légère sous les yeux, rien en elle n'était changé.

— Maman !...

Toute sa tendresse d'enfant, toute son inquiétude récente étaient dans ce mot, qui la fit vibrer délicieusement. Elle oubliait que c'était lui, cependant, qui lui avait [)orté ce coup presque mortel, et elle eut un sourire radieux...

— Je suis bien... Viens vite m'embrasser, mon chéri ! Quelle folie d'être venu !...

Mais cette folie-là, la rendait si heureuse!

Il s'agenouilla près d'elle, la prit dans ses bras, doucement, comme une chose fragile, et l'embrassa avec ferveur.

— 0 mère chérie !... On vient de me dire combien vous avez été malade... Et vous ne m'appeliez pasl... A quoi est dû cet alTieux accident ?

— J'ai eu froid, dit-elle vivement, n'ayant pas le courage de lui faire cet horrible chagrin, de lui dire qu'il était la cause de son mal.

— Quelle folie de s'exposer*au froid, quand on viexit en Italie pour achever de guérir sa poitrine ! Je vais attacher une Sœur à vos pas ; je ne veux plus que vous soyez seule, livrée à votre imprudence. Alors,

c'élail une congeslioii pulmonaire, mais un pur accidenl'f

— Oui, et cela n'a pas duré ; il n'y a pas eu de rechute, pas de fièvre... On m'a rendu maijilenant l'usage de la parole, et si lu as une permission un peu longue, nous pourrons revoir ensemble les chères belles choses d'ici...

La figure de Loïs se contracta légèrement.

— Je n'ai que huit jours, et là-dessus, il fauf prendre le V03 âge.

Il y eut un silence ; déjà l'ombre revenait, une gcne était entre eux, le terrible dissentiment élait là, (ûut prêt à s'affirmer, et il faudrait bien, à un moment ou à un autre, aborder le fatal sujet.

Instinctivement, tous deux cherchaient à éloigner cet instant redouté. Ils se réfugiaient dans les banalités.

— Tu n'es pas fatigué de cette roule, faite d'une traite ?

— Fatigué, à mon âge ! Non certes. D'ailleurs, la route est superbe, et enfin, malgré mon inquiétude, j'avoue que j'ai dormi cette nuit .. Vous semblez 1res bien installée ici... C'est un endroit un peu tranquille... J'aurais deviné l'iiotel choisi par vous...

— D'autres ont le même goût... Figure-toi que j'ai retrouvé une Française, une Bretonne... Al"*^ de Trêve uc.

— M"' de Tréveuc, de Plougaz ?.,.

H6 ROMAN d'automne

Ce nom de Plougaz lui échappa, et la manière émue, vibrante, dont il le prononça, serra tout à coup le cœur de sa mère.

— Elle m'a soignée et m'a tenu compagnie...

Il y eut encore un silence, puis, brusquement défiant, se demandant si ce n'était pas Yvonna qui avait prévenu sa mère contre Nonne, ainsi que le télégramme le lui avait fait sentir, il demanda d'un ton bref:

— Elle est ici depuis longtemps ?

— Depuis trois jours, mais on ne m'a permis de lui parler qu'hier.

Le télégramme était donc antérieur à la rencontre de sa mère et d'Yvonna. Mais que fallait-il redouter de sa ]»résence '? N'était-il pas à craindre que, avec la morgue des petites villes, elle ne parlât de Nonne avec dédain ? Il résolut de causer avec elle, et delà gagner à sa cause. Quel atout dans son jeu, s'il réussissait 1 Une habitante de Plougaz, une personne posée dans la ville comme elle l'était, pouvait certes influencer sa mère, si elle témoignait de la sympathie pour Nonne et consentait tacitement à la traiter en égale.

— Il faut que je remercie j\P'* de Tréveuc de ses soins, dit-il vivement. Est-elle ici ?

— Je ne sais, mais tu la verras au déjeuner.

— Je déjeunerai près de vous.

— Non, non ; moi je suis au régime, et la salle à

ROLAN d'automne 117

manger t'amusera. Il y a beaucoup de monde, c'est un milieu cosmopolite intéressant. Tu pourras demander à Yvonna une place à sa petite table... Et puis, la Sœur va rentrer, et elle te mettra à la porte. On me tyrannise encore.

— Pauvre maman chérie ! Mais on a bien raison... Dire que j'aurais pu arriver trop lard !

Il frissonna.

— Et cependant, en vous voyant là, si jolie, si jeune, j'ai peine à croire que vous avez traversé « la sombre vallée », et que la mort vous aeftleurée !

La porte s'ouvrit, et la silhouette noire de Sœur Philippa s'encadra dans la baie lumineuse.

— Monsieur, il faut maintenant me laisser ma malade. Si heureuse qu'elle soit, son grand bonheur pourrait la fatiguer.. 11 pranzo è pronta. Et la padrona vous attend pour vous montrer la caméra... C'est tout proche d'ici :

Lois couvrit de baisers les joues de sa mère, puis sortit à regret, s'arrêtant à la porte pour lui faire un signe d'adieu...

— E bellissimo, dit la femme de chambre de l'hôtel, qui apportait un plateau. Et il vous aime... Oh 1 tanto ! Maintenant, il laut manger...

Mais l'angoisse resserrait tout à co.up le cœur de Geneviève, et bien qu'on dressât devant elle un appétissant petit repas de convalescente, elle ne put, malgré ses efforts, prendre que quelques bouchées.

Loïs, lui, descendit dans la vasle salle à manger où chaque petite table était Heurie, et où de nombreux convives ap[»araissaient à cbaque instant. S'il eût eu l'esprit plus libre, il se serait amusé à voir défiler ces types de tous les pays, ces toilettes élégantes ou prétentieuse.-. L'hôtel avait un cachet à la fois luxueux et cosmopolite qui ne rappelait en rien Valbergo d'il Y a quarante ans. Lps Américains à la figure glabre, les Allemands aux lunettes d'or et aux cheveux coulear de paille, les Anglaises décolletées, semblant, même à celle table, accomplir un rite, se mêlaient dans cette société dont la seule note commune était la richesse. L'abondance des fleurs et des lumières donnait à la salle un aspect joyeux, et des maîtres d'hôtel circulaient, nombreux et empressé», remplaçant, au grand détriment du pittoresque, les servantes d'autrefois, en corset de velours et en jupes écarlates.

Le regard de Lois erra parmi les petites tables, et découvrit bientôt Yvonna, assise en face de la religieuse sécularisée. Il se dirigea vers elle, e,l remarqua ^ qu'à sa vue, elle avait un mouvemnnt d embarras.

« Elle sait tout », pensa-i!.

Il lui demanda de la part de sa mère,, et d'un ton qui affectait la gaieté, de vouloir bien l'admettre à sa table, et aussitôt un domestique attentif apporta un couvert et une chaise, en exprimant la crainte que le signor ne fût un peu à l'étroit.

La conversation roula d'abord, naturellement, sur la fan lé de AI"^ Claret. l^oïs élait agacé de la présence de sœur Marie-Josèphe. Si inoifensive fût-elle, il élait impossible de parler devant ell«. 11 prit son parti et essaya francbement de distraire Yvonna^ et même de l'amuser. A vrai dire, c'était facile. Les impressions de la jeune lille n'étaient point banales ; on eût dit qu'elle avait en réserve tout un fonds de jeunesse et même d'originalité, que développait tout à coup celle ambiance nouvelle. Elle souriait aux réflexions drôles de Lois sur les hùtes qui les entouraient, et y répondait par quelques observAtioûS très fines, recueillies depuis deux jours.

Le dîner s'acheva. Un silence se faisait entre eux. Au moment de parler. Loïs était tout à coup indécis, et Yvonna, im|>ressionnée, se demanda ce qu'il allail dire. Mais il se décida entin à aborder le sujet qui lui tenait au cœur.

Comme elle faisait un mouvement pour remonter avec sa compagne, il l'arrêta d'un geste suppliant.

— Ne voulez-vous pas suivre toutes ces dames sous la véranda où elles vont prendre du café ? Ce serait si amical de me permettre de boire le mien auprès de vous 1

Elle hésita un instant, puis se tourna vers Marie- Josèphe.

— Chère Mademoiselle, vous êtes libre... je sais que ni la véranda ni le café n'ont d'attraits pour vous.

Heureuse d'élre congédiée, la religieuse remonta dans sa chambre, et Yvonna alla s'asseoir à la petite table que Lois s'était hâté de retenir.

La véranda donnait sur le Lungarno. La nuit était venue ; l'eau trouble du fleuve réQéchissait mal les étoiles, mais les lampes électriques éclairaient vivement les quais et les ponts, où de nombreux promeneurs venaient jouir de celte belle et tranquille soirée.

— Voulez-vous me permettre d'êlre très franc, et de vous demander sans préambule, sans ambages, si ma mère, dans son isolement et peut-être son émotion, vous a fait des confidences à mon sujet?

Au milieu de son trouble, Yvonna admira ses manières d'homme du monde, sa parfaite possession de lui-même, la façon aisée dont il abordait une situalion délicate. Mais ce début la mit à l'aise.

— Je serai aussi sincère que vous voulez bien l'être, répondit-elle. Madame votre mère m'a demandé si je connaissais...

Elle s'arrêta, un peu embarrassée, maintenant.

— M"" de Kerliver? acheva-l-il. El elle vous a dit sans doute que cette jeune fille m'a inspiré un sentiment sérieux, profond... Ma mère n'est pas expansive d'ordinaire, et si elle a dérogé à ses habitudes de réserve, surtout en une affaire dans laquelle je suis intéressé, c'est qu'ellesavait à qui elle faisait cette confidence.

Yvonna rougit.

— J'éprouve pour Madame voire mère une vraie symj)athie ; elle a eu la bonté de me dire qu'elle me la rend, et qu'elle a élé heureuse de ma présence

Loïs resta un instant silencieux, puis reprit :

— Je ne vous demande pas de trahir la confiance de ma mère... Demain je saurai de sa bouche ce qu'elle pense de mes projets d'avenir.

— M""^Claret ne m'a pas précisément fait de confidences, dit vivement Yvonna. J'ignore ce qu'elle vous dira. Elle m'a seulement questionnéeau sujet de Nonne de Kerliver.

— Vous la connaissez beaucoup? s'écria Lois d'un air d'espoir.

— Pas beaucoup.

— Cependant (et son ton devenait tout à coup défiant), vous l'appelez par son nom.

— Je l'ai connue toute petite, répondit Yvonna, regrettant sa maladresse.

— Mademoiselle, je vous ai dit que je serais franc, et vous m'avez promis que vous seriez sincère,.. Oserais-je vous demander ce que vous avez dit à ma mère?

Elle le regarda en face...

— Que M"'^ de Kerliver est très jolie, que son nom est authentique, que, bien que sa famille soit déchue, elle est restée estimée...

Lois eut un soupir de soulagement.

— Alors^ j'ai en vous une alliée ? demanda-t-il vtJ vemenl.

Elle tressaillit légèrement.

— Je n'ai aucune qualité pour intervenir dans ceU affaire, répondit-elle avec autant de douceur qu'elle en put mettre dans ses paroles.

— iMaissi Ton vous demande conseil?

Même silence.

— Vous ne pouvez pas nier que M"'- de Kerliver n'ait été bien élevée ?

— Certes, elle l'a été; mais l'éducation qu'elle a reçue n'est pas celles de... de...

— Des cours à la mode ? Croyez-vous que je me soucie du fatras scientifique dont il est dusage, maintenant, de surcharger les jeunes filles?

— Je ne |)arlais pas d'un fatras scientifique... je faisais allusion au milieu modeste dans lequel elle a été élevée, et des lacunes qui doivent forcément exister dans son éducation en ce qui concerne les arts, la littérature, et surtout l'habitude du monde.

— On peutculiver son esprit, développer ses talents si elle en possède, la faire voyager, la polir au contact du monde. Elle est intelligente, j'en suis sur...

— On le dit...

— Elle a des manières ut- peu intimidées, mais charmantes.

Yvonna ne put s'empêcher de s'étonner de cet

aveugiemenl. Les manières de Nonne n'étaient pas surtout timides : sa heaulé seule en faisait [.asser l'iiiévilable gaucherie.

— Enfin, (lit Lois avec une pointe d'irritation, dans ce milieu de petite ville que vous me pardonnerez de qualifier d'étroit, — vous avez tellement échappé à ses travers que vous ne paraissez pas en être, — on ne juge pas Al"' de KerJLiver digne de fréquenter chez les geus orgueilleux qui ont peut-être une origine moins authentique ?

— Ce n'est point de la morgue, répliqua-l-elle, c'est le groupement, ou la sélection que produit surtout l'éducation.

— Et si cette chosek ce qu'il paraît inouïe arrivait, si, plus soucieux de l'ancienneté du nom de ma femme que de sa situation actuelle, plus épris de ses qualités qu'intéressé à sa fortune, je venais à l'épouser, en un mol, les salons de Plougaz se fermeraient devant elle ?

— Aucun salon ne se fermerait devant la fille de madame votre mère, dit-elle d'un Ion ferme.

Mais c^lJe fermoté n'élait qu'aj)j)arente., d'abord parce qu'eJle tremblait d émotion, puis parce qu'elle se ligurail d'avance ce qu'on penserait et dirait à Plougaz de « lu petite Nonne » devenue comlesse Claret.

— Vous savez bien, conlinua-t-elle que moi, par exemple, je serai toujours heureuse de recevoir votre femme. Mais...

Elle posa sa main, qui Iremblailsifort, sur le bras de Loïs, et le regarda de ses yeux graves.

— Mais puisque vous m'avez donné celle preuve de confiance, perinetlez-moi d'y répondre. Laissezmoi vous dire que, si charmanle que soit cette enfant, elle est mieux faite pour le bonheur d'un foyer modeste que pour une vie brillante, et...

— Elle ! Ne serait-il pas monstrueux qu'elle épousât un homme du peuple, ou même un petit marchand, ou...

— Elle peut épouser un homme de son milieu qui en serait un peu sorli, comme elle... un médecin de campagne, un modeste fonctionnaire dont les parents trouveraient naturel de frayer avec sa tante... Sincèrement, je crois qu'elle manque de la culture, des raffinements auxquels vous ont accoutumé voire mère, d'abord, puis les femmes de votre monde. Peut-être, pardonnez-moi de vous le dire, ne seriezvous pas heureux près d'elle, et alors, elle souffrirait aussi.

— Pas heureux avec elle ! Mais j'ai déjà appris ce qu'elle est, ce dont elle souffre, ce à quoi elle aspire ! D'ailleurs, ce qui lui manque, d'après vous, — moi je n'avais pas vu que rien lui manquât, — elle pourrait l'acquérir... Chère Mademoiselle (et sa voix se fit instinctivement supppliante, persuasive), je vous en prie, ne détournez pas ma mère de Nonne !

— Je n'ai aucun droit de conseiller une femme comme M"'^ Claret.

— Mais si elle vous consultait ?

— Je serais sincère avec elle commeje l'ai été avec vous.

11 se mordit la lèvre, elle se leva.

— Ce que j'ose vous demander, ajouta-t-elle, essayant de rencontrer ses yeux, qui se détournaient. c'est de réfléchir, et de ménager beaucoiip madame voire mère ; elle a été si souffrante, et elle est si faible ! Elle vous demandera sans doute d'attendre...

— Il n'est plus temps, je suis engagé, murmurat-il, très sombre.

Il sembla à Yvonna qu'elle recevait un coup, le coup même qui allait frapper Geneviève, Elle eut un mouvement de révolte contre ce fils volontaire qui avait arrangé sa vie sans même discuter avec sa mère un avenir gros d'inconnu.

— Vous connaissez votre ville natale, reprit-il avec ironie, le même feu sombre dans les yeux. On y jasait de mes visites, et sa tante me faisait entendre que je ne devais pas venir si souvent... Elle... ah ! elle souffrait, et ce/a, je ne pouvais le supporter... J'ai été entraîné sans réfléchir, j'ai dit le mot qui engage mon sort et le sien...

Yvonna ne se sentit pas capable de parler. Il n'avait pu supporter de voir souffrir cette étrangère, et il s'inquiétait si peu de ce que sa mère, à lui, endurerait !

— J'ai eu tort, je le sais, dit il tout à coup, sa voix fléchissant.

Ce mot attendrit tout à coup Yvonna, et elle commença à le plaindre, lui aussi.

— Mon honneur est maintenant en jeu, reprit-il d'un ton plus ferme. Je vous en prie, ne soyez plus contre moi ! Et vous direz à ma mère que vous recevrez Nonne, n'est-ce pas ?

— Oh ! oui, dit-elle, des larmes jaillissant tout à coup de ses yeux...

Yvonna a assisté à la messe à Santa Trinila pour sa nouvelle amie, à qui elle a voué une atTeclion aussi vive que timide, et pour qui elle souiTre vrainient à celte heure. Car la mère et le fils doivent être ensemble, et de cette entrevue il ne peut guère sortir que des froissemeiitsdoulûureux.

Yvonna s'attarde dans l'église, ne pouvant se décider à rentrer avant que tout soil (ini. Mais elle la connaît à fond, celte église où elle se rend chaque malin. Elle s'est longtemps arrêtée devant les fresques, hélas ! altérées du Ghirlandaio, représentant la vie de saint François; elle a prié dans les chapelles, et admiré les œuvres de Luca délia Robbia et du Sangallo. D'ailleurs, elle ne peut recueillir ni son attention ni ses pensées, qui la ramènent près de Geneviève ; et après avoir demandé sincèrement pardon

pour ses distractions, elle revient enfin vers l'hôtel, ^' et rencontre sœur Filippa sur le palier du premier étage.

La petite religieuse montre la porte de M'"' Claret d'un geste désolé. Elle en veut au lieutenant qui absorbe trop longtemps sa malade.

— H lenente ! Il va fatiguer la mia ammalatal J'ai frappé, appelé, la signora refuse d'ouvrir! Que dira il medico?

Yvonna s'approcha de la porte et éleva la voix.

— La sœar est très malheureuse. Le docteur s'en prendra à elle. Monsieur Lois, il faut craindre une rechute !

La clef tourna aussitôt dans la serrure, et Loïs apparut. II était très pâle, et avait certainement pleuré. Yvonna voyait de la porte le lit où M°"^ Claret était encore couchée ; elle avait détourné son visage, probablement pour cacher ses larmes.

La sœur entra vivement et, prenant le bras de Lois, le fit sortir sans cérémonie.

— Signor tenente, vous êtes très imprudent... Laissez-nous maintenant, je vous en prie!

La Sœur referma la porte, et Yvonna, émue et embarrassée, regarda Loïs. 11 restait là, évidemment en proie à une vive émotion, les yeux attachés sur celte porte close. Voyant qu'il ne parlait pas, elle fît un mouvement pour monter dans sa chambre, située à l'étage supérieur ; mais alors il l'arrêla d'un geste. Il

semblait partagé entre la soufTrance et la révolte.

— Je le pensais, dit-il, les dents serrées, la voix sifflante, elle ne me comprend pas... Il est vrai qu'elle ne connaît pas Nonne...

— Comme elle doit souffrir de ce dissenlement ! dit Yvonna très bas.

— Je soulîre, moi aussi ! répliqua-t-ild'un ton impatient. Nous aurions pu être si heureux! Mais elle arrivera à l'aimer...

— Elle... consent ? demanda Yvonna, avec un mélange d'intérêt et de crainte.

— Elle m'a seulement demandé d'attendre, répondit Lois d'un accent désespéré.

Il prit brusquement la main d'Yvùnna, et la regarda en face, d'un air de détresse.

— Je n'ai pas eu le courage de lui dire.,, que je suis engagé...

Elle tressaillit.

— Mais il faudra bien qu'elle le sache, si vous ne rompez pas ce mariage ! Il faudra bien le lui dire !

— Le lui dire ! Le courage m'a manqué... Je vais partir, et je lui écrirai, cela vaudra mieux. Je vous en prie, soyez là, près d'elle, quand elle recevra ma lettre... Je ne sais comment j'ai l'audace de vous demander un tel service, une chose si pénible... Il y a si peu de temps, nous étions encore des inconnus pour vous, et maintenant, nous faisons peser sur vous toutes les charges de l'amitié ! Je suis lâche ! Je

n'ai pas la force de la voir souffrir, elle non plus... Mais il avait lo courage de l'affliger. Elle le regarda avec une involontaire expression de reproche, [)ensanl que la pitié qu'il ressentait n'était après tout, qu'une sensibilité morbide.

— Vous l'avez dit, je n'étais encore hier qu'une étrangère... Mais si vous m'appelez l'amie de votre mère, je suis tentée de vous supplier une dernière fois en sou nom... Nonne ne peut encore vousèlre profondément allachée... Et elle, votre mère !... Voulezvous que je parle à Nonne, que je fasse appel a sa raison, que Je lui demande de ne pas êtie la cause d'un refroidissement entre une mère et s:on fils?

Il frissonna.

— L'éloigner de moi ! Jamais ! Ma parole lui est donnée, d'ailleurs, je vous le répète; si j'avais la lâcheté d'y manquer, que dirait-on de moi là-bas?

— Eh bien ! vous vous êtes lié imprudemment, «ans le dire à votre mère, c'est irrévocable, soit! Mais alors, confiez -vous à elle; elle acceptera le fait accompli, et votre tendresse le lui adoucira bien autrement qu'un froid papier.

— Non, je ne peux pas ! Et je vais partir, prétexter un appel, une mission, n'imporle quelle misérable raison ; je n'ai plus le courage de la voir... Et puis... nous ne nous comprenons plus...

Il s'inclina en hâte, et disparut dans l'escalier.

Quelle longue, triste journée! Geneviève était visiblement accablée. La Sœur attribuant cette dépression à la trop longue entrevue qu'elle avait eue avec son fils, interdit à tout le nnonde l'entrée de sa chambre. Ce fut seulement vers le soir qu'Yvonna put être admise près d'elle.

— Et je ne vous quitte pas dit Sœur Filippa d'un ton déterminé, je vais rester là-bas a l'autre bout de la chambre, je n'écouterai pas, mais je vous surveillerai !

Yvonna s'assit près de M'"'^ Claret et la regarda anxieusement.

— J'espère que Lois attendra, dit la mère avec un soupir résigné. C'est tout ce que j'ai obtenu de lui. Je lui ai énuméré très doucement, très tendrement, toutes mes objections contre ce mariage. Elles re-

viendront à sa pensée quand il m'aura quittée, et "I peut-être en sentira-t-il la portée... En tout cas, il n'aura pas agi sous l'empiie d'un caprice, il aura réfléchi aux conditions de cette vie nouvelle. Je n'ai plus qu'à espérer en son bon sens. . . et en sa tendresse. Car il a été si tendre, chère Yvonna ! Yvonna était secrètement révoltée.

— Et puis, M. Dhyères ira certainement le trouver et agira sur lui... Je ne sais pourquoi je vois ce soir l'avenir m'apparaître un peu moins sombre. Ce n'est pas que Lois ait rien promis, mais je craignais une résistance plus... violente...

Yvonna était au supplice. Elle dut répéter les détails que M™® Claret lui avait déjà demandés sur Nonne, et elle atténua si bien ce qu'elle avait dit la veille, que Geneviève s'impatienta presque.

— On dirait que vous revenez sur ce que vous m'aviez répondu, Yvonna ! On dirait que ce roman absurde a toute votre indulgence !

Heureusement Sceur Filippa se rapprocha à ce moment.

— Assez, signora. il faut vous reposer, le docteur va venir.

— Quel tyran que cette chère Sœur ! dit Geneviève, essayant de sourire. J'espère que demain on me laissera plus de liberté. Merci, chère Yvonna, de votre sympathie !

Yvonna descendit dans la salle à manger avec une

espèce de répugnance. Un lête-à-léle avec Loïs lui causait plus que de l'embarras. Elle éprouva un soulagement infini en trouvant à sa place un mot qu'il avait tracé sur sa carte et soigneusement mis sous enveloppe.

a Je n'ai pas le courage de dîner... Je vais errer à l'ayenture dans cette ville dontle souvenir s'identifiera désormais pour moi avec de cruels chagrins. Demain matin je partirai, ma pauvre mère recevra mes adieux à son réveil.

« Respectueusement à vous, avec ma plus profonde gratitude. »

Yvonna ne put s'empêcher de faire un retour sur elle-même. Elle était partie pour oublier ses soucis et chercher un peu de joie, et elle rencontrait, avec une sorte de tâche, une participation inattendue aux chagrins d'autrui !

Elle ne dormit guère plus que la nuit précédenle. Comme la veille, elle se rendit à Santa-Trinita, qui était l'église la plus proche ; mais elle rentra de bonne heure, sachant bien que M'^'^ Claret l'appellerait.

A la porte de l'hôtel, l'omnibus attendait, et Loïs se |)romenait avec agitation dans le hall.

— Je voulais vous dire encore merci, vous faire mes adieux... et... il ne faut pas que je manque le train... Je vous recommande ma mère... Et j'espère que vous lui ferez comprendre que plus elle m'aime,

13i uû.man d'automne

plus elle doit désirer mon bonheur... Monbonheurl C'esl à moi, après lout, qu'il appartient de l'arranger! On eût dit qu'une réaction s'était opérée en lui depuis la veille. Ce n'était plus l'homme sans courage devant les larmes de sa mère, séioiguant pour ne pas la voir souffrir ; il semblait plutôt froissé de ne pas voir compris el approuvés les projets qu'il avait formas si légèrement. Peut-être regrettait-il .«surtout d'avoir montré à une étrangère des remords quTl jugeait maintenant exagérés.

— Elle n'a pas été trop chagrine de ce départ avancé ?

— Non, c'a plutôt été un soulagement. Tout ce qui pouvait être dit l'avait été hier.

Le cocher s'impatientait.

— Presto, signor ! Ecco l'ora !

Lofs serra la main d'Yvonna et monta précipilam- ^

ment. Tant que la voiture fut en vue, Loïs, penché à la portière, regarda les fenêtres de sa mère. Alors, Yvonna monta lentement et frappa chez M"^ Ciaret. Après les paroles de Loïs, elle ne fut pas très surprise de la trouver relativement calme, et même, .| peut-être, secrètement soulagée de voir abrégées à limprovisle des heures vraiment pénibles.

— Ce ([ue c'est que le service ! Le télégramme que Lois redoutait d'ailleurs de recevoir, l'a appelé d'urgence. Cette méchante Sœur Filippa est bien aise... Triomphez, chère Yvonna, vous avez trouvé

grâce à ses yeux, et elle déclare votre présence calmante.

— Plut au ciel I dit Yvonna avec une ferveur qui lépondait si solennellement à la plaisanterie de Geneviève, que celle-ci se mil à rire.

— Vous m'aiderez à me distraire pendant les jours ou les semaines que dureront les réflexions de mon (ils, reprit-elle. Je sortirai d'ailleurs bientôt, je me sens presque farte. Mais il ne faut pas que je pense...

D'ailleurs, elle ne se montra point égoïste, i^^lle contraignit Yvonna à sortir, et s'occupa à lui rédiger des itinéraires et des notes. Et quand la jeune fille revenait, enivrée do tout ce qu'elle avait vu, presque troublée de celte sorte d'immersion dans l'art et la beauté, M"^ Claret prenait un plaisir sincère cà l'entendre raconler ses impressions, et à éclairer encore |)Our elle les souvenirs de la journée.

Le surlendemain elle put sorlir. La voiture devait aller doucement ; mais il faisait si doux que l'air ne |)0uvait que hâler la guérison. l*^lle avait demandé à Yvonna de l'attendre pour aller à San-Minito. Elles s'arrêtèrent sur la [)iazza Micbel Angelo, devant l'inoomparable panorama de Florence, des montagnes qui l'entourent, et de l'Arno serpentant à travers la campagne lumineuse.

— Ce qui séduit, attire, puis retient le regard dans ce paysage, dit Geneviève, c'est rhairmoiwie. .. Il en est de plus grandioses, dont les contrastes élon-

nent, saisissent. Ici, tout concourt à un ensemble, et aussi à une impression unique; rien ne se heurte, et un souffle de joie parcourt cet horizon. L'harmonie! murmura-t-elle, comme répondant à une pensée intime.

Et, avec ce sens subtil qui, à son contact, s'était développé chez Yvonna, celle-ci comprit qu'elle pensait à son fils, et aux conditions heurtées et anormales dans lesquelles il voulait engager sa vie.

xMalgré Ténergie qu'elle apportait à se distraire, Geneviève souffrait, cependant, toutes les affres de l'attente, et l'anxiété d'Yvonna, devenait horriblement douloureuse, car elle savait, elle, que la résolution de Lois élaii inébranlable, et que sa mère serait déçue dans le faible espoir qu'elle gardait de le fléchir.

Un télégramme de Léonard vint accroître cet espoir trompeur. Il avait trouvé la dépêche à l'aris, et ( allait rejoindre Lois.

Qelqucs jours encore s'écoulèrent sans lettres. M"*^ Claret s'énervait. Elle ne ressentait plus d'intérêt pour les promenades d'Yvonna, elle se rendait aux églises, et y priait avec une ferveur croissante.

Et un matin, on vint prévenir Yvonna qu'un Français la demandait.

Elle descendît précipitamment, avec un battement de cœur. Elle savait qu'elle allait se trouver en face de Léonard. •»

Oui, c'était lui, un peu pâli par un voyage fait d'une traite, et surtoui par l'inquiélude qu'il exprima tout d'abord.

— M'"° Claret? Est-elle vraiment mieux?

— Elle est remise, répondit vivement Yvonna, et ce terrible accident n'aura pas de suites.

— Dieu soit loué ! dit-il avec ferveur. C'est Lois qui m'a dit combien elle a été malade. J'aurais pu ne pas la revoir !

Un frisson passa sur ses traits fatigués.

— Et dire qu'on croit aux piessenliments ! Ce jourlà, le jour où elle a failli mourir, j'étais en route pour revenir, songeant au plan d'un livre, trouvant belles les routes de France, et ni'attardunt près d'amis joyeux et empressés... Mais reprit-il fout à coup avec un retour d'inquiétude, est-elle assez forte pour supporter des nouvelles fâcheuses? Car elle ne sait pas où en est ce malheureux mariage. Lois a été assez faible, m'a-t-ildit, pour lui laisser croire qu'il pouvait encore être rompu...

— M. Claret m'avaitdit, en effet, qu'il avait engagé sa parole, mais qu'il n'avait pas le courage de l'avouer à sa mère.

Léonard soupira :

— Il m'a reçu avec froideur, presque avec hoslililé. Mais cela ne m'eûtguère importé si j'avais réussi. Il était trop tard.

— Et vous savez naturellement à quel point cette

138 ROMAN D'aUTOxMNE

union est mal assortie, vous qui êles de Ploiigaz et qui connaissez cetle famille...

— Naturellement, je sais parfaitement quelle fo'lie fait Loïs ; j'ai vu jadis la petite Nonne jouer dans la rue, devant le modeste magasin de sa tante... Elle est devenue extrènriement jolie. Mais toutes les difîérencee de l'éducation la séparent de Loïs ; ils seront malheureux. D'ailleurs, il est trop tard ; comme homme d'honneur, je ne pouvais lui conseiller de rompre lorsque j'ai su la hâte fatale qu'il a mise, à tout conclure.

— Et il ne regrette rien ?

— Lui ! Il a un bandeau sur les yeux. Tout ce qui détonne, tout ce qui hurle dans la situation, il le qualifie de pittoresque, d'original. Il est hypnotisé. Et toutes les objections de sa mère n'ont fait que développer furieusement l'esprit de contradiction, l'entêtement auxquels il n'était que trop prédisposé. Il est follement épris de cette jeune fille... Je l'ai vue, je lui ai parlé, mais vous la connaissez peut-être mieux... Voyon«, la croyez-vous intelligente ? capable de perfectionnement?

— On la dit heureusement douée. Et je crois que toute femme qui n'est pas une sotie peut s'affiner dansuncertuin milieu, à condition d'être dirigée avec tact. Je m'imagine qu'elle est susceptible, un peu ombrageuse... Elle se juge déclassée... Admetlra-felle des conseils? Il faut tant de délicatesse pour

ROMAN ])'aL'T01J.NK 139

toucher à une âme un peu aigrie, un peu blessée !

— Mais je plains surtout M"^*^ Claret ! dit vivement I^éonard. Après tout, s'ils sont malheureux, ils n'auront que ce que méritent sa folie à lui, sa vanité à elle. Mais celte mère qui s'est sacrifiée toute, et qui voit son nis arranger sa vie sans même lui demander un conseil, ah ! c'est dur ! Songez qu'elle n'a jamais |)ensé à elle ! Elle a endurci son cœur contre tout ce qui aurait pu la distraire de cet ingrat.,. Et c'est moi qui dois lui porter ce coup !... Yvonna, je voudrais pouvoir vous dire combien je suis touché de votre dévouement... Loï-, du moins, a su l'apprécier et vous en être reconnaissant... El maintenant, je viens ajouter une souffrance à votre tâche... vous seule pouvez préparer M"" Claret à ma venue...

Elle se leva en soupirant, niais sans hésiter, pour remplir cette mission pénible, Geneviève, qui était déjà levée et installée dans son petit salon, tressaillit au bruit de ia porte.

— Oh ! pardon, ma chère ! je croyais (jue c'était le courrier...

— 11 n'y a pas de lettre, mais quelque chose de nouveau est survenu, cependant... Vous connaissez le dévouement de Léonard, et...

Elle is'arrêla embarrassée.

— Il est ici ! s'écria M™" Claret, se levant. C'est lui, n'est-ce pas? Qu'il vienne vili% je ne reu.x. plus attendre!

Elle se tint debout, les yeux attachés sur la porte,lS comptant les secondes qui la séparaient de ce moment redouté, et se demandant tout à coup, malgré les paroles qu'elle venait de dire, si l'attente ne valait pas mieux que ce qu'elle allait peut-être apprendre.

Malgré le tapis qui couvrait l'escalier, elle entendit les pas de Léonard, et lui ouvrit brusquement. Et en voyant sa pâleur, la compassion tendre empreinte sur ses traits, elle comprit que la détermination de Lois était irrévocable.

Alors, il se fit en elle un brisement indicible, puis elle se sentit envahir par une impression glacée et cependant étrangement tranquille, qui élait l'impression du fait accompli, du malheur arrivé, le calme du désespoir.

Elle ne laissa échapper ni un cri de colère, ni une exclamation de douleur. Mais Léonard vit ses traits soudain amincis et tirés, et il comprit le ravage fait en ce cœur maternel.

— Oui, j'ai fait ce que j'ai pu, vous n'en doutez pa&, n'est-il pas vrai ?

Il lui prit les mains et la conduisit doucement à un fauteuil.

— Oh ! je le sais ! dit-elle d'une voix changée, comme lointaine. Ainsi, il ne veut pas même m'uccorder le délai que je lui demandais I

— 11 ne le peut plus... Ce qu'il n'a pas osé vous dire, car il vous aime chèrement malgré ces trisles

apparences, c'est qu'il a été entraîné, et presque forcé de s'engager.

Les joues de Geneviève s'empourprèrent un instant.

— Une intrigante, alors? Ne pas môme permettre qu'il consulte sa mère I

— Non, répondit-il avec douceur, c'est plus simple que cela. On le voyait venir à Plougaz sous prélexle d'acheter cette maison, et la tante, qui est une honnêle femme, un peu timorée, a été si émue des bruits de mariage qui venaient jusqu'à elle, qu'elle a demandé à Loîs de ne plus revenir.

— C'est très... naïf, en effet, très naïf de la part de mon tils de s'être laissé prendre à cette manœuvre !

— Ce n'était pas une manœuvre... Il a répondu presque malgré lui qu'il allait vous écrire, qu'il aimait Nonne, et que vous, la meilleure des mères, vous ne vouliez queson bonheur. La pauvre vieille femme a objecté la différence de situation. Il a déclaré que le nomde Kerliverest plus ancien que celui qu'il porte, et que Nonne serait à sa place n'importe où. Elle a exigé qu'il ne revînt pas, cependant, avant d'avoir votre réponse. Et alors il s'est engagé, répondant de votre consentement.

Un sourire amer, ironique, crispait les lèvres de M""" Claret.

— Et vous aussi, vous vous êtes laissé prendre à ces appeaux, vieux comme le monde !

142 KOMAN d'automne

— Ma pauvre amie, je suis allé à Plougaz... j'aie» avec M""^ de Kerliver une longue conversation. Je loi ai dit les raisons qui rendent ce mariage si peu désirable, et elle m'a compris, puisque elle même, dans son bon sens, les avait trouvées toute seule. Elle répétait seulement : « Pourquoi est-il venu pour rendre Nonne malheureuse ! » Et j'ai vu aussi cette enfant, sur le désir exj)rès de sa tante...

Geneviève appuya ses deux mains sur son cœur.

— Et elle?

— Elle?...

Léonard hésita.

— Diles-moi tout, tout ce qu'elle a dit, tout ceque vous pensez d'elle !

— D'abord, elle est ramarquablemenl jolie, et elle semble intelligente; mais elle m'a peu parlé. Elle avait naturellement deviné l'amour de Lois, et elle y répond, non pas seulement par vanité, bien que ce sentiment, ou plutôt l'orgueil, plus profond, y ait sa part, mais parce que votre fils est charmant, et qu'il réalise pour elle un idéal jusqu'à présent inaccessible, parce qu'il y a pour elle, obscure, élevée dans un milieu inférieur, une sorte d'enivrement à se voir l'objet d'un choix si désintéressé. Je me suis présenté comme votre ami, comme celui de Lois. Elle a été défiante, hostile, et m'a tout à coup demandé si je venais de voire part ou de la sienne. J'ai répondu que je venais sans mandat, que j'avais ref;u les confidences

de Lois, que j'ignorais ce que vous pensiez, mais que je taisais appel à sa raison, à son cœur, même, pour lui demander de réfléchir ; je lui ai répété devant sa tante les o[)jections que je voyais à ce mariage. Elle m'a répondu textuellement: « Je suis noble, et puis entrer dans n'importe quelle famille, si orgueilleuse sûil-elle. Mais je suis trop fière pour épouser M. Clarst S! sa mère refuse de nie voir... Vous pouvez le leur (lire... » Et elle s'est enfuie en pleurant.

Le regard de Geneviève était ardemment fixé sur Léonard, comme si elle cherchait à apjirendre encore plus de choses qu'il ne lui en disait.

— Et votre avis est ?. . .

Il haussa légèrement les épaules.

— Je ne saurais dire jusqu'à quel point elle tiendrait cette parole. Il faudrait être très fière, en effet, ou posséder un sens très haut des droits d'une mère pour re|)0usser votre fils. Lois s'est engagé imprudemment ; il n'a pas d'excuse, je le veux bien, mais enfin, il s'est engagé. Il ne reviendra pas sur sa parole; il refuse de réfléchir, il n'admet même pas que vous puissiez lui refuser votre consentement.

— Refuser mon consentement !... répéfa-t-elle avec un frisson. Ce serait une atîreuse rupture! Je n'ai jamais pensé à le refuser...

Elle se leva, marcha vers lafenêtre, regarda vaguement le Ileuve qui coulait entre ses rives de pierre, puis, après quelques instants, revint à son fauteuil.

tait I

— Il ne m'a pas écrit? demanda-l elle faiblement.

— Il vous écrira, m'a-l-il dit, aussitôt que je vous aurai préparée à sa lettre.

Elle resta encore un moment silencieuse, puis dit, de la même voix basse et lointaine: • »

— Alors, c'est fini... ^ Et son cœur angoissé, à lui, donnait à cette parole

son sens triste et profond. Ce qui était fini, ce n'était pas seulement cette affaire, pénible pour le préseï menaçante dans l'avenir, c'était toute la vie d'amour, de joie, de dévouement, la confiance absolue, l'intimité charmante, et jusqu'à cette attente paisible des années à venir, de cette place au foyer de son fils près d'une femme qui l'aurait aimée...

11 sentit si vivement son infinie tristesse, encore plus"' émouvante sous celte forme tranquille, sans plaintes, sans larmes, que ses yeux, à lui, se mouillèrent de ces pleurs qu'on dit rares chez les hommes.

— Vous ne méritiez pas cela ! murmura-t-il avec une révolte involontaire. Lui avoir tout sacrifié !...

Elle essaya un pauvre sourire tremblant.

— Et je vais me sacrifier encore... Seulement, cette fois, ce sera sans le retour accoutumé de sa tendresse et de sa reconnaissance... Mon ami, jamais cette jeune fille ne m'aimera... Elle a dû compter les jours, comprendre qu'il y a une lutte entre mon fils et moi... Quant à lui...

Elle resta un inslant sans pouvoir achever.

ROMAN d'aUTOxMNE 145

— C'est un ingrat ! s'écria Léonard.

Mais, si sévèrement qu'elle l'accusât au fond de son cœur, elle ne put supporter de l'entendre condamner par un autre.

— Mon ami, c'est la loi... A une heure de la vie, la mère n'est plus rien... Seulement, ce ne sera plus jamais, entre nous, comme s'il s'était marié autrement,..

Oh! comme ces paroles exprimaient faiblement, il le savait, l'orage qui se déchaînait en elle, le désespoir qui ravageait son cœur! Il lisait dans son âme comme en un livre. Son amour silencieu.x, et aussi son sens psychologique d'écrivain, lui faisaient comprendre et ressentir tout ce qu'elle cachait sous cette apparence disciplinée. El la ruine de cette vie lui broyait le cœur.

— Maintenant, re[)ril-elle avec la même affeclation de tranquillité, il faut me laisser un peu seule, mon ami... Je ne suis pas encore tout à fait forte, et si bonne que me soit votre sympathie, j'ai besoin de silence... Je vous reverrai tantôt, et vous dirai mieux merci de tout ce que vous avez tenté...

li s'inclina, et baisa avec ferveur la main qu'agi- 1 taientde petits mouvements nerveux. Il sortit à regret, et resta un instant à la porte. Qu'espérait-il? Uu'elle le rappellerait? Qu'elle aurait besoin de lui? La chambre semblait silencieuse quand il se décida enfin à s'éloigner. Mais s'il avait pu la voir I... Age-

nouillée, prostrée, la tète enfouie dans les coussins du canapé pour étouffer ses plaintes, ses gémissemenls entrecoupés, elle était en proie à une crise violente, cruelle, se disant, se répétant avec égarement qu'elle n'était plus rien pour son fils.

XIIÏ

La pluie tombe, fine, drue, inexorable depuis la veille, et le Placitre a revêtu un aspect lamentable. Les tilleuls dépouillés entre-croisent comme des tentacules fantalisques leurs branches noires et tordues; des flaques d'eau trouble se forment entre les pavés irréguliers, les façades de granit sont d'un gris plus sombre en?ore, et sur le crépi jaune ou blanc des vieux pignons traversés de poutres, il y a de longues traînées mouillées, comme des larmes. Plus de géraniums écartâtes ni d'œillets roses sur le rebord des fenêtres: les rideaux sont soigneusement baissés, comme si l'on ne voulait pas seulement se garder de cette vue mélancolique, mais encore se défendre contre la curiosité des passants.

La curiosité ! Elle est en ce moment à l'état aigu dans cette petite ville. La préoccupation du jour,

148 RO.MAN Ii'aUTOMNE 5

celle des échoppes comme des vieux hôtels de la rue des Gentilshommes, c'est le mariage de Nonne.

Les bruits les plus divers, les opinions les plus opposées se croisent [dans l'air. H n'est pas deux personnes qui, en s'abordant, n'en parlent ; il n'est pas une chambre modeste ou un salon riche et suranné où la même question ne se pose : l'épousera-t-il ? ■

Naturellement, la bienveillance a fort peu de part dans les jugements, les rétlexions, les commérages. Les petits, qui ont toujours un peu jalousé Nonne, se montrent hostiles et incrédules. Les autres laissent percer une aigreur qui n'est peut-êlre pas dépourvue d'envie, et prophétisent un avenir malheu- ... reux, en admettant que celte petite ambitieuse n'ait ^ pas pris pour des promesses formelles les paroles dorées d'un très jeune officier... S'il voulait se marier à Plougaz, ne s'y trouvait-il pas des jeunes filles mieux nées et autrement bien élevées? Car enfin, Nonne avait beau porter un vieux nom, elle comptait dans sa généalogie des générations de cultivateurs et de marins. Vraiment, les dislances sociales tendaient à disparaître, et c'était bien dommage ; un signe des temps, d'ailleurs, une manifestation de celte démocratie qui conduit le monde aux abîmes !

On avait été aimable et bienveillant quand cette jeune fille se tenait à sa place ; on échangeait volontiers quelques mots a%'ec elle à la sortie de la grand' messe ou aux réunions de la Congrégation. iMais la

Jl

voir devenir !a comlesse Claret, plus riche qu'aucune lies familles du pays, ayant à ,sa portée les plaisirs, les élégances, la notoriété mondaine qui dépassaient tellement les rêves des pauvres petites indigènes de Plougaz, c'était un renverseme>nt scandaleux des lois sociale?, tellement scandaleux qu'on avait peine à y croire.

Après tout, il y avait bien des joursque l'étonnanle nouvelle s'était répandue dans la ville, et le lieutenant n'apparaissait point. Oui, ce devait être rompu, si cela avait jamais existé, malgré les airs affairés de M""® de Kerliver, qui faisait la mystérieuse, mais qui s'était laissé arracher qu'elle avait la parole d'honneur « du jeune comte », et qu'elle attendait tous les jours la Cl demande ofdcielle » de sa mère.

C'était une procession à la petite maison du Placitre. Les gens modestes qui la fréquentaient d'ordinaire ne cherchaient même pas de prétexte pour s'y rendre, ni de détours pour interroger M"^*' de Kerliver. Les autres employaient des moyens détournés ; un renseignement à demander, l'adresse d'un marchand de graines ou la recette d'un onguent. Mais au bout de peu de temps, la pauvre femme se trouva lasse de répéler « qu'on verrait bien », que « c'était un jeune homme plein d'honneur », et que « la comtesse » était malade en Italie. Secrètement inquiète ellemême de ne pas voir revenir Lots, vaguement ennuyée de recevoir de lui des lettres embarrassées^

loO ROMAN d'automne

et d'attendre toujours « la demande officielle » de M"^ Claret, elle se retira dans une chambre de derrière, et fil dire qu'elle était sortie. Elle n'alla plus qu'à la première messe, sortant avant le dernier Evangile, et elle passa le plus de temps possible à la campagne, où la pluie interrompait les travaux, mais où, les pieds chaussés de sabots, elle contemplait avec satisfaction la maison élevée jusqu'à mi-hauteur du premier étage, et l'enclos détrempé qui, déjà clos de murs rébarbatifs^ devait être son jardin.

Xonne s'était, elle aussi, faite invisible. Même le d'manche, elle sortait avant le jour pour assister à la messe d'une paroisse voisine, et elle en revenait par des chemins détournés, enveloppée dans la « cape » de sa tante et abritée sous un grand parapluie.

Doutait-elle de la réalisation de son rêve? Non certes ; les lettres de Loïs à M™^ de Kerliver étaient trop retles et le montrait trop épris. Ses explications étaient plausibles: ayant trouvé sa mère encore 1res malade, il avait crnint de l'émouvoir trop vivement en lui parlant de sou engagement, et il avait dû lui écrire à son retour. Sa réponse, qui ne pouvait être que bonne et affectueuse, ne devait plus tarder.

Nonne, cependant, était en proie à l'angoisse. Elle élait sincère quand elle avait dit à Léonard qu'elle n'épouserait pas Loïs contre la volonté de sa mère.

Et comme celle-ci tardait à l'exprimer! Car Nonne s'était procuré un indicateur, et, si peu experte qu'elle lût en ces mystères, elle avait pu calculer à peu près le temps nécessaire à la correspondance entre Florence et la Bretagne. En outre, quand elle relisait les explications de Loïs, elle en tirait fatalement la conséquence que ce mariage devait déplaire à M'^^'CIaret, puisqu'on avait enveloppé de tant de précautions une communication incomplète. Et ce n'était pas seulement le sentiment sincère que Nonne éprouvait pour Lois qui se trouvait atteint par une crainte chaqiie jour croissante, c'était aussi son orgueil, qui se révoltait et s'aigrissait. Elle n'en voulait pas à Lois ; elle se refusait même à constater de l'hésitation dans sa conduite; c'était sur sa mèreqae retombait toute l'amertume de son angoisse, toute la rancune de son attente...

Ah ! si M""" Clartl se montrait inflexible, si elle avait le courage de briser le cœur de son fils, Nonne ne pourrait plus vivre à Plougaz pour y endurer la pitié ou les railleries des gens curieux et méchants ! En attendant qu'elle pût s'enfermer dans la maison aux volets verts dont sa tante parlait du matin au soir, elle irait demander asile dans son couvent... Et plût à Dieu, même, qu'elle y restât toujours, car rien dans le monde ne la toucherait plus jamais !

Un pas d'homme se fit entendre sur le Placitre, et elle souleva vivement un coin du rideau. Mais le

marteau avall déjà retenti, et l'arrivant était abrité] sous l'auvent de la porte.

Etait-ce Lois?

Son cœur battit, et, sortant sans bruit sur l'escalieri elle prêta l'oreille. C'était une voix étrangère quO échangeait quelques paroles avec M'"° de Kerliver. Celle-ci referma la porte, et appela Nonne de son accent sonore, qui tenait lieu de sonnette dans cette maison primitive.

— C'est une dépêche, petite...

En deux bonds. Nonne fut dans la grande

chambre où sa tante déchirait gauchement, faute d'habitude, le télégramme encore humide de colle. , Elle se pencha et lut tout haut : M

« Arriverai ce soir avec lettre mère. Hommages respectueux. » jÉ

La voix de Nonne mourut dans le grand, dans l'immense bonheur de ce mot. Elle saisit instinctivement le bras de sa tante, car il lui semblait que la chambre tournait autour d'elle.

— Bon! la voilà toute pâle! dit la bonne M™*' de Kerliver, la portant presque jusqu'à son grand fauteuil de paille, dont elle redressa les coussins d'andrinople. Veux-tu une goutte d'eau sucrée? Le contentement ne devrait pas faire de mal !

— Non, c'est fini... Seulement, tante, pensez un peu 1...

ROMAN d'automne 15H

Elle s'arrêla et regarda auteur d'elle, avec le sentiment que ce décor modeste et vieillot, c'était déjà une chose finie, — le passé, un souvenir.

— Tes couleurs reviennent... Ce soir! Il arrive ce soir! Les hommes ne pensent à rien ! Crois tu qu'il s'attende à souper ici ?

— Si je le crois ! s'écria Nonne impétueusement. Que (lirait-on s'il allait souper à l'hôte! !

— Mais rien n'est prêt, ma fille ! J'avais seulement mis de côlé, pour nous deu.x, ce petit reste d^épaule de mouton, et...

Nonne se sentit froissée, au moment même où son bonheur venait d'éclore, de voir sa tante uniquement absorbée par une préoccupation culinaire. Oh! non, elles n'étaient pas de la môme essence !... Mais aussitôt, son cœur lui reprocha cette pensée. Après tout, si vulgaire que fût l'inquiétude de M'"® de Kerliver, c'était Loïs qui en était l'objet.

— Ne vous tourmentez pas, dit-elle, Françon va tuer un poulet tout de suite, et moi je ferai de la crème au chocolat...

La crème au chocolat, délices des grands jours, au couvent, s'associait dans l'esprit de Nonne à toutes les choses joyeuses.

— Ne faut-il pas faire demander im platà l'hôtel ? dit la vieille femme, perplexe.

— Certes non ! Toute la ville le saurait, et l'on

dirait que notre servante n'est pas capable de préparer un dîner pour...

FA\e allait dire « pour mon fiancé ». Mais ce mol lui parut trop précieux, Irop sacré, elle le garda dans son cœur.

M™'' de Kerliver s'en alla promptement à la bassecour pour eboisir une viclime digne d'être immolée à la solennité de ce jour, el x^onne, regardant de houvc^au la chambre, la trouva absolument indigne de la grande joie de ses fiançailles.

Elle jeta un châle sur la tête et s'en alla au jardin. En ce moment, il ne s'y trouvait que des lauriers fleuris. Elle en rompit les plus jolies branches de ses petites mains robustes, puis songea tout à coup qu'il y avait peut-être des violettes à l'ombre du mur... Oui, il y avait des violettes toutes mouillées et transies^ mais d'une si douce odeur! Elle remonta chez elle, et les groupa dans un petit porle-bouquet à treize sous, puis arrangea le laurier Ileuri dans les deux potiches communes, mais gaies de couleur, que ■ son- père le marin avait jadis achetées dans une rue de Canton.

La chambre du rez-de-chaussée avait déjà l'air moins sombre avec ces fleurs. Une autre idée lui vint: elle y descendit, aidée de Françon, cependaut très affairée, son vieux petit bureau orné de cuivres, qui avait jadis figuré, c'était certain, dans un salon bien différent. Enfin, elle alla trouver sa tante qui, les

manches retroussées, flambait elle-même son poulet.

— Tante, je voudrais que votre chambre fût très bien... Si vous me laissiez planter deux clous dans la muraille, en face de la cheminée?...

— Des clous? Pourquoi faire, ma fille?

Nonne rougit.

— Ces portraits d'en haut, vous savez? Il y a celui de mon père, que j'aime bien, qui a été fait par un peintre de Paris, et qui, dit-on, vaut beaucoup d'argent, quoiqu'il n'ait pas l'air fini... Et puis celui de Louis-Claude de Kerliver, qui fut maréchal de camp sous Louis XIV.

~ Quelle idée! Je suis sûre qu'il y a de la poussière derrière ces toiles, ma fille... et Fcançon est si occupée ! Il faut qu'elle prenne la vaisselle dorée au haut de l'armoire, et qu'elle donne un coup de peau à l'argenterie...

— Je l'aiderai ! Songez, tante, qu'il sera content de constater notre parenté !

— Une partie de ta parenté porte des coiffes comme moi ou des vestes rondes, Nonne... ïu es bien orgueilleuse, ma fille ! Fais comme tu veux...

Fais comme tu veux ! Ce mot terminait tous les discours de M™^ de Kerliver, et résumait tous ses essais de formation morale. Nonne, ravie, s'en alla prendre une échelle. Aidée de Françon,elledescendit avec précaution les deux portraits, puis les accrocha

io6 ROMAN d'automne

dans la chambre du rez- de-chaussée. Elle y tenait plus qu'à toute autre chose, aimant l'un par tendresse, l'autre par orgueil. P^nsuite, fidèle à sa promesse, elle se montra une ménagère accomplie, parant instinctivement d'un brin de poésie le lourd el disgracieux couvert. Des feuilles de lierre furent glissées entre les pommes ridées d'une belle couleur rousse, et elle plaça aux deux bouts de la table "d'antiques flambeaux d'argent et du laurier fleuri, le milieu étant réservé à la soupière, d'abord, puis au poulet rôti que M"' de Kerliver découperait elle-même.

Et, l'heure du train approchant, elle monta s'habiller.

Elle n'avait certes pas mauvais goût ; mais la couturière du Plougaz n'était pas un génie ; une jupe de serge et un corsage de taffetas à reflets changeants constituaient le luxe de sa garde-robe, et il fallait tout le charme de sa jolie figure, de ses cheveux mousseux, de ses yeux noirs, pour en faire oublier la coupe disgracieuse. Elle ouvrit sa modeste boîte à bijoux : une petite croix d'or, une montre en argent, un {)orte-bonheur très mince, c'était tout, avec une bague orné d'un myosotis, et elle jugea que rien de tout cela n'était de mise en ce jour.

Car l'avenir semblait tout à coup se dessiner en traits fulguranlsqui la faisaient faiblir dejoie. C'était l'amour d'un homme jeune et charmant, c'était

un tilre, c'était la fortune, le luxe, toutes les joies, tontes les douceurs de la vie.

Lui en voudra-t-on, à la pauvre Nonne, de n'être pas uniquement al)sorbée par un sentiment idéal? Mais ce sentiment faisait pour elle partie d'un ensemble. Elle avait si peu vu Loïs, Ini avait si peu parlé ! D'ailleurs, il élail inséparable de son rang, de son litre, de sa fortune ; elle aimait tout cela en lui, et l'aimait en tout cela... Il faut bien avouer que l'orgueil gonflait son cœur, et accroissait la joie presque douloureuse dont elle était comme submergée.

Oh ! la lenteur du temps! Les aiguilles se traînaient sur le cadran de la grande horloge de campagne autour duquel il y avait des roses peintes. Nonne ne l'aimait pas, cette horloge rustique qui avait, dans la ferme paternelle, marqué l'enfance de sa tante. Et en ce moment elle lui en voulait de sou tic-lac monotone et si lent, si lent! ...

La nuit envahissait le Placitre ; les branches des tilleuls ressortaient plus noires dans l'ombre, les façades des maisons s'estompaient dans le brouillard. Nonne tendait l'oreille aux bruits du dehors, car maintenant elle pouvait d'un moment à l'autre attendre l'omnibus, même en tenant compte de l'état des roules, changées en fondrières. Mais elle n'entendait que le bruit de la pluie dans ïen flaques d'eau, ou le crépitement des pommes de terre que

Françon faisait rissoler dans le beurre pour accorn pagner le poulet.

Enfin, voici nn roulement éloigné... Il se rapproche ; on perçoit maintenant !e tintement des grelots. Le cœur de Nonne bat si fort qu'elle ne sait plus si c'est ce pauvre cœur ou le roulement de la voiture qui remplit ses oreilles d'un bruit confus...

L'omnibus s'arrête, M"" de Kerliver prend ellemême la lampe et arrive dans le corridor en même temps que Françon, qui, toute rouge de lachaleur de son fourneau, oublie de rabattre le coin de son tablier passé dans sa ceinture. Nonne entend la voix déjà chère de Lois, le bonsoir de sa tante, le merci chaleureux du cocher, qui a dû recevoir un royal pourboire... Elle essaie en vain de s'avancer au-devant de lui, elle est paralysée par l'émoi, la joie sans bornes; mais son joli visage est illuminé d'un éclat merveilleux, ses yeux sont pleins d'une tendresse qui en atténue l'expression orgueilleuse...

— Nonne ! Ma fiancée I...

Malgré son trouble, elle remarque combien il est élégant, comme il détonne dans cette chambre rustique. Mais aussitôt il prend ses mains, qui sont froides et tremblantes, et, l'attirant doucement, la baise au front avec une tendre ferveur.

jyjme jjg Kerliver s'essuie les yeux.

— Alors, Monsieur le comte, votre mère veut bien ?

Nonne, ignorante des menus usages du monde, ne sourcille pas, mais Lois Iressaille imperceptiblement à cette appellation.

— Je vais être votre neveu... Ne voulez-vous pas dès maintenant m'appeler Lois? dit-il avec la grâce qu'il tient de sa mère.

M"^" de Kerliver s'essuie les yeux de plus belle.

— Je n'oserai guère... Enfin, je vous ai dit tout ce que je croyais devoir objecter; maintenant, il me reste à vous souhaiter du bonheur à tous deux... Nonne est une bonne fille...

Une bonne fille !.., Quelqualificatifpour son idéal, ?on rêve, sa fée! Loïs se débarrasse de son pardessus, et prend son porte-cartes.

— Voici les lettres de ma mère...

.M""" de Kerliver et Nonne saisissent avec empressement les deux enveloppes. La vieille femme ouvre :ivec un respect instinctif celle qui lui est destinée, s'efTorçant de ne pas la déchirer, comme si tine part dégarJs était due même à ce papier épais et satiné, dont la grande écriture lui semble imposante. La jeune fille, qui est la plus impatiente, froisse l'enveloppe et la laisse retomber sur le parquet, tandis qu'elle déplie le feuillet, pas très grand, qui paraît avoir été écrit rapidement, et qui, cependant, a coûté des heures à la pauvre Geneviève.

Et elles lurent séparément, puis échangèrent les deux lettres.

« Madame,

(( Si l'on ne me défendait, sous peine d'un risque mortel, de quitter en ce moment l'Italie, je serais en ce moment près de vous pour ratifier la demande de mon fils. Laissez-moi vous le dire, il est tel qu'une mère pourrait le rêver pour la fille la plus aimée. Puisse ce mariage être aussi heureux que je le demande à Dieu de tout mon cœur maternel I

(( En attendant que je puisse connaître la fiancée de Lois, voulez-vous lui transmettre mon meilleur baiser ?

« Dès que je serai en France, j'irai à Plougaz, et serai heureuse de vous y rencontrer,

<v Veuillez recevoir, Madame, etc. »

« Mademoiselle,

0 Ainsi que je dis à Madame votre tante, il faut que je sois encore bien menacée pour ne pas connaître tout de suite celle que Loïs aime déjà si chèrement. C'est dur d'être si loin, de n'avoir pas connu les préliminaires de son amour, de ne pas assister à vos fiançailles, ni même, hélas! à votre mariage, car Loïs m^explique qu'un long délai serait trop pénible, et je ne voudrais pas vous paraître égoïste.

« Quelle hâte j'aurai de vous voir! J'ose réclamer une prompte visite. Je vous dirai alors de vive voix

quel dévouement je garde en réserve à celle queLoïs me dépeint si charmante,

«J'ai chargé votre lante, celle qui a près de vous des litres quasi-maternels, de vous donner mon baiser sincère et alTeclueux, et je prie Dieu de vous bénir, et de vous donner le bonheur le pins complet qui puisse être ici-bas... »

— Gomme votre mère e^t aimable! Mais je n'oserai pas lui écrire ! dit M"® de Keriiver d'un air à la fois humble et ravi.

Lois répondit vaguement un mot poli; mais il épiait sur le visage de Nonne l'impression produite par la lettre de M""' '^laret. Il l'avait lue avant de la lui donner ; il y avait senti un efTort douloureux. Elle, qui ne la connaissait pas comme lui, en découvrirail-elle aussi la trace? Elle lisait lentement, les sourcils rapprochés dans un mouvement d'attention intense, cherchant évidemment à peser, à déterminer le sens de chaque mot, à découvrir ce qu'il y avait de sincérité ou de révolte cachée dan« ces phrases impeccables de formes. Et son instinct de femme y sentit, naturellement, l'absence d'élan et de joie. Avait-elle donc jamais pensé qu'aucune mère fût contente de voir son fils décider son mariage en dehors d'elle, et dans un milieu si dilTérent?

Elle rencontra le regard de Lois, et il vit dans ses yeux de Tangoisse, de l'indécision.

— C'est une bonne lettre, je le sais, dit-il avec une douceur affirmative, comme pour lui suggérer ce qu'elle devait penser. Ma chère mère m'aime à la folie... Elle fait en effet un grand sacrifice en consentant à ce que notre mariage ait lieu tout de suite, j sans elle ; mais elle a compris que les atermoie- ■ menls, qui me sembleraient d'ailleurs douloureux, auraient mille inconvénients dans cette petite ' ville... il

Il ne disait pas, naturellement, sa pensée toute entière. La vérité était qu'il se souciait peu de mettre i sa mère en contact avec la parenté qui serait forcément réunie le jour du mariage. |

— Est-ce que... vraiment... avec beaucoup de pré- i cautions, votre mère n'aurait pu venir pour... votre ; mariage? demanda Nonne avec une défiance involontaire. ;

A vrai dire, elle doutait un peu de cetle impossibilité de voyager, et bien qu'elle ne fût nullement ' pressée de voir sa future helle-mère, son orgueil s'effarouchait à l'idée que celle-ci ne désirait probablement pas assister à ses noces. Et puis, croirait-on, i à Plougaz, qu'elle étail réellement malade?

— C'est impossible ! répondit vivement Loïs. Elle a eu une congeslion pulmonaire très grave, et il faut qu'elle achève l'hiver dans un climat plus doux que le nôtre... N'est-ce pas que sa lettre est bonne?

— Très bonne, dit Nonne sans conviction.

Elle avait cru jouir intensément de celte heure, et ne ombre demeurait sur elle.

— Ma mère a voulu choisir elle-même votre bague e fiançailles, reprit Lois, tirant de sa poche un crin. Et je suis sûr, d'ailleurs, qu'elle vous donera presque tous sesbijoux. Combien de fois ne l'ai- • pas entendue dire qu'ils seraient pour ma femme ! il ils sont très beaux... J'espère que la bague vous ■a l)ien...

Niiune ouvrit l'écrin avec empressement. L'anneau lait orné d'un seul diamant, assez gros, mais sur- Dul d'une extraordinaire limpidité, d'un éclat niereilleux. Loïs, qui s'y connaissait, le regardait d'un ir satisfait. C'était ainsi qu'il l'eût choisi lui- K^'Uie.

VA cependant, Nonne éprouvait une surprise qui tail presque une petite déception. Peut-être, de son scendance plébéienne, avait elle un goût vague lour les couleurs vives, et lorsqu'elle pensait à sa lague de fiançailles, elle croyait devoir être consulée, et hésitait entre les pierres bleues, rouges ou eries, étincelant au milieu des diamants, et dont lie confondait d'ailleurs les noms.

— Gomme elle brille ! s'écria M""* de Kerliver, merveillée.

— Ce diamant est très pur, dit Loïs. Il vous plaît, l'est-ce pas? Je vous donnerai d'autres bagues, nais j'aime que celle-ci soit toute blanche...

164 ROxMAN D AUTOMNE

Nonne, rassérénée, sourit en voyant ces feux à son doigt, et Lois lut dans son regard le contentement qu'elle éprouvait maintenant. ■

— Je ne voudrais pas être indiscrète, dit naïve- I ment M"*^ de Kerliver qui, ayant passé sa vie dans ^ une boutique, avait une mentalité de commerçante. ' Mais une bague comme celle-là doit coûter bien cher... Il ne faut pris faire trop de folies po.ir celte petite, monsieur... Lois. Elle est si simple! Je suis sûre qu'il y a là, sur son doigt, des centaines de francs.

Lois ne put s'empêcher de rire.

— Peut-être bien mille? dit la vieille femme insistant dans sa curiosité paysanne.

— Trois ou quatre mille probablement, si cela peut vous intéresser, dit-il, insouciant.

Et le petit doigt de Nonne eut un frisson de plaisir sous le diamant si pur.

La soirée passa vile. Le souper fut réussi dans son genre, et Lois y fit bonneur. 11 continuait à tout trouver cbarmant, pittoresque, « amusant ». ^1™*= de Kerliver s'endormit sur son tricot, et il causa avec Nonne, si l'on peut appeler causerie un entretien dans lequel il n'y a guère qu'une personne à parler. Les yeux intelligents de Nonne lui répondaient, et de temps en temps elle l'interrogeait timidement sur le régiment, et les relations « dont elle aurait grand' peur. »

KOMAN d'automne 165

— Peur! Pourquoi donc? Vous êles plus charmante que n'importe laquelle des femmes de Ponlivy!

— Oh ! ce n'est pas cela, dit-elle naïvement. Mais j'ai vu si peu de monde ici !

— Vous vous y ferez très vite, surtout quand vous aurez passé quelques semaines près de ma mère.

Un tout petit pîi rapprocha les sourcils de Non ne.

— J'aimerais mieux apprendre de vous ceschoseslà, dit-elle vivement.

Il n'eut pas l'idée qu'elle se défiait de sa mère, et il fut heureux à la pensée qu'elle voulait tout tenir de lui.

Ce fut une chance pour Nonne quel'embarras et la timidité la rendissent silencieuse. Jadis au couvent, elle passaitpourgaie, exubérante. Peut-être le bonheur aurait-il réveillé tout de suite sa vraie nature, assombrie par les mille pelitea mortifications endurées à Plougaz. Lois eût pu, cependant, s'apercevoir qu'elle à n'était pas cultivée, qu'elle manquait des notions les plus élémentaires de l'art, qu'elle différait absolument des femmes de son monde. Mais il était aveugle pour tout ce qui n'était pas sa beauté et son charme. Il lui prêtait les qualités qu'il était accou-* tunié à rencontrer, il n'en aurait même pas soupçonné l'absence en elle. Pour lui, cette timidité expliquait tout, et laissait intact son idéal. Toutefois, l'instinct d'un cœur aimant le mettait à la portée de sa fiancée. Il avait vaguement conscience qu'elle

n'aurait pas encore compris ni apprécié le brillant causeur qu'il était. Il descendait à son niveau et, chose singulière, il n'y trouvait pas de peine. Même, il prenait un véritable intérêt aux souvenirs d'enfance qu'elle osait parfois lui raconter. Tout ce qui venait d'elle, même les puérilités, était transformé à ses yeux, toutes ses paroles lui rappelaient les fleurs et les diamants que la princesse du conte laissait tomber de sa bouche. II la voyait et l'écoutait avec un esprit prévenu, enthousiaste. Il suivait son rêve à travers la réalité, et la lumière de son amour auréolait Nonne d'un éclat imaginaire.

D'ailleurs, il la vit à peinependant le mois de leurs fiançailles. En vue du congé qu'il devait prendre, il était obligé de remplir plus strictement ses obligations de service. Leurs entrevues étaient donc relativement courtes et rares, et ne laissaient pas le temps des entretiens intimes qui eussent révélé les lacunes et les dissonances. 11 y avait à traiter tant de questions pratiques, qui semblaient du reste plaire singulièrement à Nonne !

M°^®Claret écrivait à son fils moins souvent et plus brièvement. Lui faisait de même. Quelque chose s'était tristement refroidi dans leur tendresse. LoVs ne voulait pas voir ses propres torts, et d'ailleurs sa mère n'y faisait jamais allusion ; mais la confiance pétait détruite, et Nonne était entre eux.

M""® Glaret avait reçu de sa future belle-fille une

168 ROMAN d'aLTOMNE

petite lettre guindée, écrite d'une main appliquée, d'une écriture un j)eu commune, sur un feuillet rose pâle de mauvais goût. On eût pu la croire copiée dans le manuel du Parfait Ecrivain. Les phrases étaient banales, évidemment cherchées : il n'y avait, ni élan, ni sympathie, mais plutôt une vague défiance, et aucun trait de caractère, ni de cœur n'apparaissait pour la faire un peu connaître. En revanche, elle prodiguait les formules de respect avec une espèce d'affectation, comme si Geneviève eût été une octogénaire.

Loïs reçut de sa mère un chèque considérable ; elle le chargeait de choisir ce qui plairait à sa fiancée. Mais M™° Claret garda ses bijoux. Ceux-ci étaient quasi-célèbres : son collier de perles, son diadème de diamants, sa parure de rubis étaient de vraies merveilles. Elle avait jadis dit à Loïs, comme celui-ci l'avait étourdiment répété à Nonne, qu'elle les offrirait à sa belle-fille. Mais elle n'en parla plus, et Loïs fit une fugue à Paris pour choisir la corbeille. L'absence de sa mère, à ce moment, lui fut sensible. Il

lui en voulut un peu de ne lui avoir offert quevague-

ment son aide, en ajoutant qu on trouvait surtout a A

Florence des dentelles, et qu'elle en enverrait à

Nonne.

Celle-ci, éblouie, voyait arriver chaque jour de

nouveaux présents, des bijoux, des fourrures, des

éventails, un sac de voyage gaini en vermeil; toull.

cela encombrait les petites chambres de iM'^^de Kerliver, et quelquefois Nonne s'enfermait j)our essayer ces splendeurs. C'était comme un conte des Mille et une Ntiils. Les récits merveilleux circulaient dans Plougaz. On cherchait de nouveaux prétextes pour venir voir la corbeille, et plus d'une dame de la rue des Gentilshommes arrêta familièrement Nonne au sortir de l'église pour la faire causer, ou pour voir le diamant qu'elle portait au doigt.

Loïs s'occupa de la robe de la mariée. Nonne eut le tact de la désirer très simple, et une couturière du chef-lieu vint la tailler et l'essayer, ainsi que le complet de voyage.

La jeune tille devait d'ailleurs s'arrêter à Paris pour se faire habiller chez le tailleur de M"^^ Claret.

Un des présents qui lui semblèrent le plus agréable fut une bague portant en cachet les doubles armoiries des Kerliver et des Claret. Elle la montrait orgueilleusement, plus orgueilleusement même que sa bague de fiançailles.

Le voyage de noces avait naturellement été discuté dès le premier jour. 11 avait d'abord été convenu, comme une chose naturelle, qu'ils iraient immédiatement voir iM"^*' Claret.

— Mais nous resterons cependant un peu à Paris? Je n'y suis jamais allée, dit Nonne, hésitant.

— Quoi! vous ne connaissez pas Paris? Certes

ITO ROMAN D'aUTOMiNE

oui, il faut nous y arrêter. D'ailleurs, c'est indispensable à cause de vos costumes.

— Peut-être, à ce moaient, votre uière sera près de revenir? dernanda-t-elle avec la même hésitation.

— Elle reviendra certainement en mai, peut-être à la fin d'avril si le temps est très dou.x.

Il y eut un silence. Au fond, sans se le dire, ils redoutaient un peu de voir M°^^ Glaret.Eile, prévenue d'avance, prête à prendre pour un prétexte les défenses du médecin, elle n'avait aucune hâte de connaître sa belle-mère, et elle eût voulu être habituée à sa nouvelle situation avant cette rencontre. Et lui ressentait le même vague désir de l'affiner et de m la présenter à sa mère que lorsqu'elle aurait triom phé de sa timidité.

Il apporla un dimanche un Beedeker italien. Elle le feuilleta si distraitement qu'il en éprouva une surprise presque désagréable.

— Quoi ! cela ne vous inléresse-t-il pas ? Je croyai que l'Italie était le rêve de toutes les jeunes filles, quoique certaines gens regardent aujourd'hui ce" voyage conome démodé.

— J'aurais aimé à voir l'Italie... un peu plus tard.

— Mais ma mère est si pressée de nous voir ! La croyait-il vraiment si pressée ?

Nonne répondit molleinent :

— Oïl ! oui, il faut y aller... si elle ne doit pas revenir bienlôt...

Et le grand jour arriva.

C'était à la fin de mars, et le soleil fut de la fête. Il darda dès le matin ses ra5'ons joyeux sur la robe de salin souple, et rendit presque gaies les vieilles maisons du Placitre. Les tilleuls bourgeonnaient, des oiseaux voletaient à l'entour, et malgré l'heure très matinale, il y avait sur la place de nombreux curieux.

Les deux ou trois voitures de louage de la ville transportèrent les invités, très peu nombreux d'ailleurs, à la chapelle où Nonne avait obtenu d'être mariée. Elle eût voulu n'avoir personne, et donner comme raison l'absence et la santé de M"^ Glaret. Mais sa tante se fâcha, et exigea la présence d'une demi-douzaine de cousins, dont l'ensemble était assez hétéroclite.

Deux grandes coiffes de dentelle et des chapeaux de feutre ronds voisinaient avec des robes de soie et des hauts de forme antédiluviens. Loïs s'applaudit en ce moment de l'absence de sa mère. C'était une [)ilule assez amère à avaler, que ces parentés vulgaires. Et ces braves gens usaient envers lui d'une familiarité assez singulièrement mêlée de respect, (jui lui eût paru comique s'il se fût agi d'un autre.

Bien que deux d'enire eux s'appelassent Kerliver, ils étaient si difîérents des gens que Lois avait con-

nus jusqu'alors, qu'il croyait par moments voir des" êtres de cauchemar. Il fallait pour les supporter, regarder la délicieuse figure de Nonne, nalivement distinguée, et vraiment idéale dans ce tulle et ce blancheurs. Elle semblait tellement soufTrir de so entourage, et ses jolis yeux lui demandaient si visiblement pardon, qu'il oubliait tout en la regardant. D'ailleurs, les circonstances de leur vie ne devaient guère les rapprocher de ces braves gens,

L^ chapelle était petite, mais un nombre relativement considérable de curieux s'y étouffaient, au grand ennui de Loïs. Combi^-n il s'applaudit d'avoir vu toutes ses invitations refusées ! Un cousin de son père, son seul parent proche, était malade ; son colonel était absent, et il avait eu soin de choisir un | jour où ses camarades, étant invités à un autre mariage, à Pontivy même, n'avaient pu accepter une invitation faite assez légèrement. Comme il bénit l'heureuse chance qui les tenait éloignés de la cérémonie ! Comme ils se fussent amusés de le voir au bras de M"* de Kerliver, resplendissante avec son espèce de hennin en dentelle et son chàle de crépon ! Mais enfin, ce moment pénible devait vite passer. ^

Il oublia un instant, devant l'autei, ses préoccupaBi tions d'amour-propre, et pria sincèrement. Le souvenir de sa mère vint l'attendrir. Il ne put s'empêcher de penser à ce qu'eût été un mariage dans son mondeB et surtout à la douceur qu'il aurait eue à voir près

nUlVlAlN UAUlWlUlNli

de lui le beau visage ému de celle mère, si longtemps chérie uniquement...

Enfin, c'est lini ! Maintenant, c'est Nonne qui appuie sur son bras une main tremblante. Elle signe son nouveau nom, embrasse avec un peu d'émotion sa tante, en hâte les cousins émerveillés, et elle monte en voiture avec Lois, ayant une impatience fébrile d'avoir quitté Plougaz.

La vieille salle à manger offre un aspect endimanché, et le cuisinier de l'hôtel est alfairé devant le fourneau de Françon. Celle-ci, qui le regarde bouche bée, a l'idée vague d'apprendre quelque plat nouveau.

Malgré l'heure matinale, les convives font honneur au déjeuner. Ils se mettent à l'aise, leurgaielé devient bruyante, et Nonne endure un supplice jusqu'au moment où sonne l'heure du départ. Les mariés font de rapides adieux, et laissent leurs invités à table. Cependant, une demi-heure plus lard, ceuxci se lèvent tous pour voir partir la voiture. M"® de Kerliver embrasse en pleurant Nonne, qui brûle d'impatience.

— Vous aurez toujours place dans ma maison de campagne! répète-t-elle d'une voix étouffée.

Et la voiture part, et Nonne sent son cœur partagé — très inégalement, — entre un regret pour celte excellente femme, et le soulagement, la joie, l'ivresse de quitter Plougaz et de changer de monde.

Loïs envoie à sa mère de peîils mots affectueux, toujours abrégés par quelque raison bonne ou mauvaise, et de loin en loin, de son écriture de pensionnaire apph'quée, Nonne y joint quelques lignes cérémonieuses. Ils s'attardent à Paris, où la jeune femme jouit surtout des magasins...

M™° Claret est remise ; cependant, on ne lui permet pas encore de partir. Elle a retrouvé, avec la santé, cet empire sur elle-même, celte manière d'être disciplinée qui n'est pas seulement un effort d'énergie, mais surtout, peut-être, une longue habitude acquise au contact du monde.

Yvonna est pariie |)0ur Rome, à la condition que Geneviève l'y rejoindra bientôt. Elle est, elle, à bout de courage. L'amour silencieux, dévoué de Léonard, semble toucher M""- Claret. Dans la détresse intime

ROMAN D AUTOMNE l/D

qu'elle déguise avec une pudeur jalouse, elle se sent comprise sans qu'il lui dise un mot, Yvonna pense que peut-être le jour n'est pas loin où, libérée de son devoir maternel, mise à l'écart de la vie nouvelle de Loïs, elle succombera sous le poids de son isolement; et alors, elle s'attendrira enfin devant cette fidélité muette, si délicate, qui peut se changer pour elle en un bonheur personnel très doux... Mais Yvonna ne se sent pas le courage de voir fleurir ce roman d'automne.

Que Léonard soit heureux, oh ! certes, elle le désire ! Et elle s'est aussi attachée assez sincèrement Èv Geneviève pour ne pas lui envier ce précieux amour ; mais elle préfère être seule jusqu'à ce que tout soit irrévocable.

Et enfin, Lois annonce sou arrivée, prenant des circonlocutions pour avertir sa mère de l'ignorance de Nonne en matière d'art. Où aurait-elle eu la vi- ?inn de l'inlelligenoe et de la beauté? C'était une éiluoalion h faire, et même .. il eût mieux valu, pour l'accoutumer doucement à voyager avec un certain profil, commencer par des paysages... S'ils n'eussent été si pressés de voir cette chère maman, il l'eût menée dans l'Engadine, aux sports d'hiver. Et plus lard, elle eût mieux joui de l'Italie...

Combien de fois Geneviève relut cette Iptlre ! Elle y chercha avec crainte, avec tremblement l'ombre du désappointement qu'elle evait toujours redouté. Mais

non ! Loïs n'était pas capable de dissimuler, et les lacunes qu'il laissait soupçonner n'effleuraient ni son amour, ni même son enthousiasme. Il était profondément épris de sa jolie femme ; il envoyait à sa mère des photographies vraiment délicieuses ; il était fier de sa beauté, et si heureux de la joie enfantine qu'elle montrait à chacune de ses gâteries ! Si heureux surtout de la replacer au rang social pour lequel elle élait faite, et qui avait été celui de sa famille !.,.

Mais à force de les relire, Geneviève découvrit autre chose dans ces pages où perçait un peu d'embarras, comme une arrière-pensée dont Loïs luimême ne se rendait pas clairement compte : il n'avait aucune hâte de lui amener sa femme.

Craignait-il pour elle un jugement trop sévère? Désirait-il qu'elle acquît des manières plus distinguées avant de voir sa mère ? Ou bien était-ce elle qui souhaitait de retarder le moment de l'entrevue ?

Oui, cette imj)ression se dégageait de plus en plus nettement des réticences, des phrases embarrassées. Son cœur se déchirait, car elle avait ardemment souhaité cette réunion, malgré les souflrances qu'elle devait lui causer. Des larmes s'échappaient de ses yeux lorsque, cédant à une conviction de plus en plus nette, elle s'approcha de sa table pour répondre à son fils. Après tout, qu'était-elle maintenant pour lui ? Puisqu'il n'éprouvait pas le désir ardent de

l'embrasser, de lui dire ses joies, de mettre Nonne dans ses bras, c'est que celte femme l'avait tristement changé, ensorcelé. Avait-il pu en venir là ! Après une si douce, si profonde intimité ! Après tant d'amour échangé !... Mais elle ne voulait pas qu'il vînt par devoir, qu'il fît ce voyage par simple convenance. N'être plus qu'un devoir dans sa vie! C'était horrible, incroyable, et pourtant, elle le sentait, il en était ainsi... Alors, pourquoi contrarieraitelle ses désirs?

Les lignes qu'elle traça rapidement n'exprimaient rien de la douleur indicible qui montait comme une mer des profondeurs de son âme.

« Mon cher Lois,

<( Je suis presque bien, et j'ai la permission, si le temps est beau, d'aller à Rome. Mais je pense déjà à mon retour en France. Après tout, ce n'est plus qu'une question de semaines. Si long, cependant, que me paraisse ce temps d'attente, si désireuse que je sois de vous voir, je ne voudrais pas que vous me fissiez un sacrifice. Vous semblez tous deux désirer une fugue en Suisse. Je n'ai jamais composé mes plaisirs que des tiens, mou Lois. Suivez l'itinéraire qui vous plaît le mieux ; ce n'est qu'un relard relativement court, et je vous rejoindrai à Paris ou à Ponlivy. Peut-être, en efîet, la Suisse plaira-t-elle mieux à Nonne comme voyage initial. Donc, mon

chéri, ne pense pas à moi ; il faut qu'un voyage de noce soit libre, heureux, sans entraves !... »

Elle cacheta sa lettre, sonna pour qu'on la mît à la poste avant qu'elle fût tentée de la déchirer, et, seule dans sa chambre, elle versa les larmes les plus araères qu'elle eût connues.

Car enfin, le chagrin causé par le mariage de son fils n'était que le commencement du brisement de sa vie. Ceci en était la consommation... Et elle sondait tout à coup avec etïroi la puissance de tendresse qui s'agitait dans ce pauvre cœur, vide et déchiré... Elle avait été l'objet d'une admiration sans bornes, comme le modèle des veuves et des mères... Oh ! oui, parce qu'elle trouvait dans son amour maternel un aliment plein de douceur. Elle s'était dévouée... Mais c'était dans sa nature, c'était son bonheur même ! Car Loïs avait, jusqu'à ce jour de folie, si ardemment, si tendrement répondu à cet amour !

On avait encore loué la piété vive qui rattachait sa vie aux grandes causes, aux belles œuvres, qui la tenait à l'écartdes plaisirs trop mondains. Hélas! en tout cela, elle avait eu surtout son fils en vue ; il lui avait donné la compensation de ses peines, de ses sacrifices; il avait été, si l'on peut employer une pareille expression, son égoïsme. Tout, même le bien qu'elle faisait, convergeait vers lui ; son attitude de veuve, de mère, composait à Lois une atmosphère

favorable ;... ses charités, ses prières avaient pour ubjel son bonheur. En y pensant bien, elle avait eu l'idée vague de faire avec Dieu une sorte d'échange... Et le devoir n'avait eu qu'un nom pour elle : celui de son fils. Aussi, dans l'efTondrement qui s'achevait aujourd'hui, elle ne trouvait plus même le courage de Sb tourner veis Dieu ; elle sentait avec effroi, avec découragement, qu'il n'y avait plus en elle qu'une idole renversée, et que Dieu la châtiait peut-être d'avoir trop airiié son fils.

Et ce fut à cette heure troublée que Léonard entra, qu'il reçut l'épanchement presque involontaire de celte âme jusqu'alors fermée, el que, rompant presque malgré lui le silence qu'il s'était engagé à garder, il lui redit cet amour, rejeté il y avait des innées, toujours vivant, toujours fidèle, cet amour (|ui pouvait donner du bonheur.

— Du bonheur ! répéla-l-elle amèrement, hélas 1 on n'est pas apte au bonheur quand on a trop soufîert ! Mon pauvre ami, toutes mes forces vives ont été prodiguées à un seul être... Je ne peux plus aimer...

— Est-ce que je vous demande de m'aimer ? Je vous supplie seulement de me laisser panser votre blessure, de permettre que je vous entoure de tendresse T.. . Ah! hier encore, je croyais tout espoir mort; mais à ce qui s'agite soudain dans mon cœur, je sens, oui, je sens que pour moi le bonheur n'est

pas une chose morte, si seulement, — seulement vous vous laissez aimer !

— Mon ami, je ne pourrais rien pour vous !

— Vous pouvez transformer ma vie, irradier mon cœur solitaire ! Vous ne savez pas ce que j'ai enduré en ces heures silencieuses, et pas seulement pour moi... Je songeais toujours au moment où, Lois eûtil fixé sa vie dans une voie choisie par vous, vous passeriez au second plan .. Et je souffrais d'avance de l'isolement de votre cœur !

Elle protesta encore, bien que toujours plus attendrie.

— Mon ami, je n'ai plus la force de vous répondre... Ne me tentez pas à une heure où je ne suis pas moi-môme, où je souffre trop... Si jamais je pouvais aller à vous, il ne faudrait pas que ce fût seulement poussée par l'excès d'une douleur...

Et il se tut. Il la revit le lendemain, les jours qui suivirent; il était toujours là, si tendrement respectueux, si attentif, devinant si bien les moindres souffles, qui passaient sur son âme. Et avec lui se dressait devant elle, de plus en plus séduisante, de plus en plus impérieuse, cette tentation du bonheur...

Le bonheur! Quelque chose en elle se soulevait, revivait à ce mot. Elle se répétait bien qu'elle n'était plus capable de joie. Mais elle était chaque jour

plus touchée, p'us lentée par la pensée de celte douce el forte protection, de ce refuge pour sa vie désemparée, et aussi, et surtout, peut-être, par l'idée de rendre heureux cet homme qui avait silencieusement souffert pour elle.

Son automne pouvait fleurir encore. Tout ce qu'elle avait refoulé, étouffé pendant tant de longues années, germait tout à coup dans son cœur. Elle pourrait èlre fière de l'homme charmant, de l'écrivain célèbre, mais surtout elle pouvait l'être de ce cœur si généreux et si fidèle.

Le troisième jour, par le retour du courrier, elle reçut une lettre de Lois.

« Gomme vous êtes toujours dévouée et délicieuse, mère chérie 1 Je regrette profondément de ne pas aller tout de suite à Florence. Mais comme vous le dites, c'est un retard d'une vingtaine de jours, peutêtre, et nous jouirons mieux de vous à Paris, dans notre home. J'ai un congé de trois mois. Je crois vraiment (jue, malgré sa hâte de vous connaître, ma chère petite femme avait un désir enfantin de voir la Suisse... »

Cette fois, Geneviève ne pleura pas en lisant celte lettre. Elle la froissa d'un geste brusque, puis alla à sa table d'un mouvement décidé.

« Gher Léonard, je n'ai plus que vous... G'est oui,

si vous croyez vraiment être heureux... Seulement... donnez-moi un peu de temps pour m'accoutwmer à ce grand changement, et n'en disons encore rien à personne... J'aimerai à garder avec vous ce cher secret... »

Après quinze jours passés à Paris, Loïs est excédé. Nonne est entrée de plain pied dans up mouvemenl intense, futile, déprimant, et il la presse en vain de partir, espérant la reprendre et la former plus aisément dans le tête-à-tète d'un voyage et dans un cadre de beauté.

Elle a pris à la toilette un intérêt soudain, et passe des heures en essayages. La flânerie occupe le reste de ses jours, et le théâtre ses soirées. C'est une griserie soudaine, complète, mais une griserie de choses médiocres qui déconcerte Lois. D'abord il s'est amusé de ses émerveillements de provinciale, et a stationné avec complaisance devant les magasins, objet d'admiration intarissable. Mais les bijoux, les meubles, les étoffes, les fleurs, semblent la seule manifestation du beau qui soit à la portée de Nonne. Elle conserve

aussi des goûts enfantins : elle s'arrête devant des oiseaux ou des jouets mécaniques, ou dans ces cercles de badauds rassemblés autour d'une nouvelle toupie, de petits lutteurs, ou de poupées valsant sur le trottoir. Elle a eu quelques élans d'admiration, sur la place de la Concorde, par exemple ; le Louvre lui a causé une impression mal définie, mais certainement très vive. En revanche, les musées l'ennuient, et elle s'est endormie à un concert classique. Ce qui la ravit par-dessus tout, c'est de faire le tour du Bois dans l'auto de sa belle-mère. Le petit hùtel de M™° Claret lui plaît, bien (ju'elle trouve le lampas des fauteuils un peu passé. En somme, elle s'amuse tant de toutes ces choses nouvelles, qu'elle oublie presque les montagnes qu'elle a désiré voir.

Elle n'est plus timide. Sa gaîlé est revenue, avec une pointe vive d'esprit naturel, une touche légère de vulgarité, et un brin d'arrogance vis-à-vis des marchands et des inférieurs. Elle discute maintenant les remarques et les conseils de Lois. Ayant constaté qu'on la regarde, qu'on l'admire, elle prend une personnalité plus affirmée, avec, malheureusement, d'inévitables mauvais plis. Même, elle commence à se montrer susceptible devant les observations que Loïs lui glisse sous les formes les plus douces. Et cependant, ces observations ont leur raison d'être presque incessante. Elle pique à sa chemisette tailleur une épingle de diamants; elle donne son

adresse dans les magasins en faisant sonner un madame la conUesse ; elle rit fort au Ihéàlre, elle emploie des rnols de terroir qui sont étrangers ou incompréhensibles en dehors de Flougaz. Tout cela, et mille autres choses, se lepioduit du malin au soir, et Lofs, péniblement froissé dans ses habitudes et ses délicatesses, ne sait pas comment il faudrait s'y prendre pour redresser et transformer ces manières trop frustes. 11 eût fallu se confier au temps et à l'ambiance. Nonne, étant incontestablement intelligente, eût d'elle-même fini par sentir les dissonances, et eût corrigé les défauts de son éducation et de son milieu en changeant de monde et de niveau. Ils étaient à Paris incognito, et elle ne voyait, à la vérité, que son mari ; mais la société de Lois eût suffi pour l'affiner, si seulement il avait voulu accepter le temps comme auxiliaire dans la tâche qu'il avait entreprise. Il oubliait les conditions de l'existence que Nonne avait menée jusqu'ici, il s'étonnait des détails qu'il aurait dû prévoir. Il s'otTusquait en outre de la frivolité de ses amusements, sans se rendre compte qu'en cela même il avait une éducation à faire, et sans comprendre la part d'enfantillage qu'elle apportait à une réaction trop subite.

Jour par jour, goutte à goutte, le découragement s'insinuait en lui ; même l'innocente gaîté qu'elle montrait maintenant lui semblait sotte et fasli-

dieuse. Ils n'avaient point de terrain commun ; il dédaignait celui de sa femme, et mettait trop d'impatience à l'attirer sur le sien. Il essayait vainement de l'intéresser à ces questions du jour qui, à Paris, sont le côlé sérieux des vies frivoles : art, littérature, politique. Elle restait, pour le moment, une petite échappée de province, extraordinairement jeune, prétendant s'amuser à sa manière, qui n'était ni très élevée, ni très spirituelle.

Et bientôt, très tôt, une pointe d'aigreur se glissa dans leurs discussions, d'abord gaies et plaisantes. L'orgueil de Nonne se regimbait. xVccoulumée à dominer dans sa petite sphère, à dépasser ceux qui l'entouraient, et à se voir payer un tribut général d'admiration, il lui semblait étrange, pénible, d'être l'objet de critiques continuelles ; si tendrement qu'eussent d'abord été formulées ces critiques, elles finirent par l'exaspérer, et, qui plus est, à l'humilier. L'esprit de contradiction séveilla en elle. Elle se refusa tacitement à se laisser former. Elle parla même contre sa pensée, affectant de l'indifférence et du dédain pour ce qu'il voulait lui faire admirer, même si le tableau qu'il lui indiquait, par exemple, éveillait en elle une émotion confuse, même quand elle commençait à devenir sensible à la musique qu'il aimait. Et il suffisait qu'il lui apportât un livre pour qu'elle fit mine de bâiller ou d'en avoir peur.

Tout cela était encore à peine perceptible, cependant. De pari et d'autre, beaucoup de tendresse et des retours charmants effaçaient pour un temps les froissements et les susceptibilités. Surtout lorsqu'ils partirent pour l'Engadine, ils furent presque heureux, Nonne montrant pour la nature l'enthousiasme que l'art n'avait pas éveillé en elle, et sa joie ravissant son mari. Mais à Saint-Moritz, Lois retrouva des relations, et dans son désir de leur montrer sa femme sous un aspect impeccable, il recommença à hâter sa « formation ». Il y eut des bouderies, des brouilles. Nonne pleura. Elle lui demanda s'il avait honte d'elle, et énuméra assez sottement les illustrations lointaines des Kerliver. Lui, cependant, commençait à s'occuper de l'effet qu'elle produisait, à épier, sur les visages des habitués du sky et du toboggan, l'impression éveillée par elle. A vrai dire, cette impression n'était pas défavorable. On tenait Nonne pour une petite provinciale de bonne famille, dont l'éducation un peu rustique serait vile perfectionnée, et à qui sa beauté vraiment remarquable, la situation et la fortune de son mari feraient aisément pardonner un peu d'insignifiance et un parfum de terroir; même ceci semblait « amusant ».

Mais les mille piqûres d'auiour-propre de Lois le rendaient de plus en plus nerveux et sévère. Et leur intimité ne faisait point de progrès. Pour cet homme très cultivé, ayant vécu parmi une élite, la forme

avait une importance extrême, qui rendait même plus extraordinaire l'engouement qu'il avait d'abord ressenti. Si Nonne s'était montrée à Plougaz ce qu'il la voyait maintenant, ce qu'elle était en réalité, il ne l'aurait probablement pas aimée. La réserve, le silence qu'elle gardait alors, celte timidité qui n'était pas sans grâce, avaient aidé à son étrange aveuglement. Et quoiqu'il l'aimât encore chèrement, elle perdait de son preslige, il avait des moments de découragement, et il entrevoyait déjà qu'il avait manqué sa vie.

Une excursion solitaire à travers un pays splendide aurait pu convenir à son état d'esprit, le rapprocher de Nonne, faire épanouir les germes qui sommeillaient dans l'esprit de la jeune femme. Mais ce séjour dans une station à la mode, avec le luxe et les réunions des grands hôtels, les sports entraînants, le contftct déprimant de mondaines folles de plaisirs, n'étaient pas favorables aux douceurs de la lune de miel. Lois regrettait, maintenant, de n'avoir pas emmnné sa femme en Italie. Son cœur vague-| ment dérn se tournait vers sa mère. Et cependant, il avait peur de la revoir, peur de son regard i>éné- Irant, de sa finesse encore aiguisée par l'alfection.

D'ailleurs, Nonne avait, en parlant de iM™*' Claret, un ton presque agressif. Hélas ! que deviendrait-il si elle n'aimait pas sa mère?

XYII

Ils prolongèrent leur slation dans l'Engadine, et Geneviève s'allarda à Rome, où Léonard vint avec elle, mais d'où Yvonna était déjà partie, sous prétexte d'atîaires urgentes.

C'était un rêve de revoir Rome avec lui. 11 en goûtait profondément les aspects diver?. Le catholique, l'écrivain, l'artiste, éclairait encore poiir elle ces chose? uniques au monde, et elle eut certes, pendant cette période, connu le bonheur, si une épine acérée ne fût demeurée en elle.

Elle ne pouvait, en eflet, se consoler de ce qu'elle avait perdu. L'amour de son fils, jusqu'alors ardent, exclusif, l'avait comblée. Elle ne regrettait pas seulement le partage de cet amour, si le mot de partage pouvait s'appliquer à un état de choses où presque tout lui était enlevé, elle souffrait encore d'avoir

il*

lyU ROMAN D AUTOMNE

trouvé Lois léger, ingral, d'avoir pour ainsi dire vu se substituer un autre être à celui qu'elle avait formé de ses mains, dont elle avait été fière. Et surtout, peut-être, elle avait peur de l'avenir ; elle ressentait de l'angoisse devant ce bonheur que son fils avait fondé sur des bases si fragiles, sans rien connaître de la jeune fille choisie pour sa beauté. Si un jour, revenu de son aveuglement, il ne trouvait pas en elle les qualités exquises qui étaient nécessaires à son cœur et à son esprit trop délicat ? Si un jour il regrettait d'avoir agi tout seul, sans conseil, sans réflexion ? S'il se détachait d'une femme qui ne s'élèverait peut-être pas à son niveau ? Ces pensées faisaient frémir de pitié et de tendresse son pauvre cœur maternel, qu'elle avait cru refroidi. Voir Lois malheureux ou même incomplètement heureux, elle ne pouvait le supporter. Et cependant, elle serait, elle, la feuune de Léonard, et elle aurait les joies que Loïs aurait perdues,..

Toutes ces anxiétés l'empêchaient donc d'être heureuse. Peut-être aussi y avait-il, tout au fond de son âme, une peur vague de s'engager, de changer de voie. Aussi était-elle mélancolique, sinon triste ; mais Léonard l'aimait avec trop de dévouement pour se plaindre de sa manière d'être, quelle qu'elle fût. 11 avait pris pour ainsi dire à son compte toutes ses soulTrances, et il s'efforçait, non de les «ffacer, mais d'y glisser le baume de son amour. Il avait l3 des-

sein secret, l'espoir tenace de la rfittacher à la vie, de lui donner un jour un bonheur personnel. Il essayait, pour le moment, d'emplir cet esprit troublé des beautés, des lumières de Rome, et il appuyait sur les cordes les plus puissantes, sur celles qui devaient faire vibrer son cœur, les notes religieuses qui lui étaient, à lui, si familières.

Mai approchait, et Geneviève commençait à penser à son retour, avec un mélange d'impatience et d'appréhension que Léonard sentait horriblement douloureux. Cependant, un ami malade l'appelaità Xaples, et il ne crut pas devoir se dérober à cette espèce de devoir. Geneviève resta seule pour quelques jours, promettant de beaucoup sortir, de se distraire, de ne pas penser, surtout, sinon à son propre avenir.

Ceci lui semblait difficile. Depuis les jours déjà lointains de sa jeunesse, elle n'avait pas eu d'avenir à elle ; elle s'était absorbée en celui de son fils. Maintenant, elle était étrangement partagée entre sa tendresse meurtrie, ses craintes pour Loïs, et la reconnaissance attendrie que lui inspirait Léonard.

L'aimait-elle ?

Par moments, quand il était là, si fidèle, si éloquent, si brillant, elle pensait que son cœur pouvait revivre. D'autres fois, un désenchantement l'envahissait, avec celte frayeur secrète d'une erreur que rien ne pourrait plus réparer.

Elle avait promis de se distraire, et elle voulut tenir parole. Elle alla res'oir V Aurore ru palais Rospigliosi, les Sybilles de Raphaël à Sainte-Marie-de-la- Paix.la Transfiguration au Vatican, puis les fresques de la maison de Livie. Elle entendit des concerts, elle fit quelques visites. Elle s'assit au Pincio avec un livre, elle flâna dans le Corso, et elle acheta la Semaiiie de Rome pour y voir les cérémonies religieuses. Ce jour-là même, c'était la fin d'un triduura prêché à des tertiaires de Saint-François à l'église de Sainte-Françoise-Romaino. Léonard, dont l'érudition était presque universelle, et qui s'était passionné pour l'hagiographie, lui avait rendu familirres, au cours de leurs visites dans les sanctuaires, les figures des saints de Rome. Elle les avait aimés comme des personnes vivantes. Ne vivaient-ils point, en effet, d'une vie intense, supérieure, éternelle, et n'aidaientils point encore les pauvres femmes qui pleurent et peinent ici-bas? Parmi ces nobles figures, son cœur était allé instincfement aux veuves, aux mères : — Paula, mourant presque de douleur en suivant le cercueil de Blesilla, et ne se reprenant à vivre que pour les pauvres et l'étude des Livres saints, — Marcella, rassemblant dans son palais de l'Avenlin les vierges et les veuves vouées à Dieu, Furia, Fabiola, ces patriciennes devenues les servantes des malades, Brigitte, la princesse Scandinave, la prophélesse illustre, et celle Françoise, nommée du

nom même de la ville sainte qu'elle illustra de ses vertus el qu'elle protège de son intercession, — une mère, affligée aussi, dont Dieu eut pitié, puisqu'il lui donna, pour consoler sa douleur, la douce el mystérieuse présence d'un ange, — une veuve, encore. Quelles pléiades elles formaient à Rome, ces saintes qui, ayant perdu le bonheur humain, s'élaient données à Dieu, et avaient rempli d'œuvres les pieux loisirs de leur vie solitaire !

Geneviève sortit pour entendre le dernier sermon de ce triduum.

Le temps était si doux qu'elle voulut d'abord faire une promenade en voiture. Elle se fît conduire au Lalran.puis au Colisée, qtii était un de ses pèlerinages favoris. Là, elle renvoya la voiture, et ayant marché jusqu'à l'arc de Constantin, elle revint parla Via Sacra à l'arc de Titus, près duquel se trouve l'église jadis nommée Sainle-Marie-la-Neuve, ordinairement appelée, maintenant, Sainte-Françoise- Romaine.

C'était une de ces journées dont îa beauté atténue la tristesse même des ruines. Çà el là des iris blancs, un arbre de Judée, un amandier sauvage, frêle et rose, mettaient une note pleine de grâce et de vie parmi les pierres brisées, les tronçons de colonnes, les débris de chapitaiix. Geneviève s'attarda à regarder ce speclacle, si familier et toujours étonnant, ces témoins delà vie la plus orgueilleuse qui se soit

épanouie ici-bas, ces temples, ces palais, aujourd'hui remplacés ou transformés par l'idée triomphante qui plane sur la ville éternelle. Dans les temples ruinés, le Clirist règne ; la Vierge Mère a chassé les impures déesses, les noms des martyrs se sont substitués à ceux des tyrans. Et c'est dans le sanctuaire antique où l'on adorait jadis Vénus, dans celte église dédiée à Marie que Françoise, la sainte veuve, dort son dernier sommeil.

Geneviève s'arrêta un inslant devant la slatue du Beriiin, représentant la sainte avec son ange gardien, puis, descendit dans la crypte pour vénérer ses reliques.

La moit, — la vie... Quelques années de larmes et de labeur?, — et la récompense, la joie, l'amour qui ne Irouijie j)as, qui ne connaît ni les vides, ni les insuKisances de nos pauvres tendresses humaines...

Le pèlerinage des tertiaires était là, groupé autour d'un capucin. Il acheva sa prière, puis commença à parler devant le tombeau delà sainte.

Et Geneviève tressaillit en l'entendant prendre pour texte la parole de saint Paul : « Honorez les veuves qui sont vraiment veuves. »

Elle comprit tout de suite que ce pèlerinage était, en effet, composé de veuves. Elle les regarda avec un intérêt singulier. Presque toutes étaient des femmes du peuple. Cependant quelques-unes, bien que vêtues

iiii|)lemenf, avaient un aspect distingué. La plupart

tdieiit âgées ; la vie avait buriné leurs traits, ac-

enlués, amaigris comme chez les vieilles Italiennes.

Jeux d'entre elles étaient très jeunes : l'une, une

ranstéverine aux torsades de jais, aux yeux noirs

nimeiises dans une figure bruneet régulière, l'autre

vaut l'air d'une patricienne, avec un teint délicat et

ies cheveux blonds sous sa mantille. Geneviève au-

ait aimé à connaître leur histoire. Qu'y aurait-elle

rouvé? Des larmes, certainement. Des regrets fidèles

un époux aimé? Les souvenirs amers d'un amour

éçu ? Un dévouement ardent comme le sien à des

nfanls passionnément chéris ?... Les paroles du

iioine lui révélèrent tout à coup autrechose. Il com-

iioiUait le mot : « vraifnenl veuve », et cet autre :

Elle sera plus heureuse si elle demeure ainsi ».

rai ment veuve, séi)arée du monde, de ses joies, de

e^ amours, comme l'est une vierge dans son monas-

'^le... Plus heureuse... Oui, si ce cœur, vide comme

Il abîme, s'approche de la source infinie, vivante,

(' l'amour divin.

Va, chose étrange, Geneviève, qui était cependant

'use, qui avait l'intelligence des choses religieuses,

iitrevit seulement à ce moment, comme une illumi-

alion, que le veuvage peut être une consécration,

11 sacrifice, une ohlalion, et aussi (ju'on peut rester

cuve simplement parce qu'on aime Dieu plus que

e monde entier.

i96 ROMAN d'automne

C'était ainsi que Françoise, la noble épouse de Laurent Ponziani, avait compris son veuvage. Elle avait été une mère admirable, mais elle n'avait pas bâti sa vie sur la tendresse fragile des ses enfants; elle avait aimé Dieu, non seulement plus que les joies qui s'offraient encore légitimement à elle, mais mille fois plus qu'elle-même. « Vraiment veuve » et « plus heureuse ».

Geneviève soupira. Elle n'avait pas eu le coura^ de rester sans tendresse. II lui avait toujours fallu un devoir qui s'incarnât dans un amour humain... Loïs lui manquait, elle cédait aux instances de Léonard. C'était son droit. Mais en suivant sur les figures expressives des tertiaires l'efTet de la parole à la fois douce^et austère du moine, elle dut reconnaître que, riches ou pauvres, incultes ou raffinées, ces femmes avaient expérimenté un état très haut, des joies mystérieuses.

Il était tard. Le cœur lourd, elle quitta l'église en regrellant de n'être pas morte à Florence, le jour où le flot de sang avait failli emporter sa vie.

Lois el sa femme allendent l'arrivée du Irain. Ltji est nerveux, partagé entre des sentiments diveis, elle intimidée, mais s'excitant à ne point le paraître, et se promenant sur le quai de la gare d'un pas décidé. Elle a un chapeau excentrique que son mari n'aime pas, et qu'il lui avait demandé de ne pas mettre ce jour-là. Mais elle a vu, dans ce désir, un souci de l'opinion de M""' Claret, et elle [>rélend, dès cette première heure, établir son indépendance vis-àvis de sa belle-mère. D'ailleurs, elle est délicieusement jolie. Le contraste de ses cheveux blonds et de ses yeux bruns, la délicatesse de son teint, la distinction de ses traits, tout fait d'elle « une beauté », non pas une beauté imposante et altière, mais un vrai pastel de Latour ou une figure de Greuze.

Le train apparaît, siffle, entre en gare. Loïs a déjà

198 ROMAN D'aUTOMNK

aperçu sa mère. Il court, et la reçoit presque dans ses I

bras à la descente du wagon. '

— Grâce au ciel, vous n'êles pas changée ! Je I retrouve ma jolie maman d'avanl l'affreuse I alerte !... i

II l'embrasse sans souci des voyageurs, et elle a un instant l'illusion de retrouver le passé. Mais aussitôt, il se retourne.

— Voici Nonne...

Nonne s'approche d'une allure mesurée, — un peu

pâle, car elle a peur, ce dont elle est vexée, et une exclamation d'admiration échappe à M"*^ Glaret.

— Elle est ravissante!

Les yeux de Lois s'éclairent, et il appelle sa

femme.

— Venez vile entendre ce qu'on dit de vous... La conquête de ma mère est déjà faile!

Les yeux de Geneviève s'attachent sur ceux de la jeune femme, et y lisent une déBance instinctive. Mais elle s'efforce d'être empressée, et tend les bras à sa belle-fille.

— Ma chère petite ! Embrassez-moi bien vite, pour compenser cette cruelle absence... Et rentrons promplement chez nous, pour que je jouisse de vous deux... Voici Henriette, ma femme de chambre... Elle fait vraiment partie de la famille, depuis tant d'années qu'elle est avec nous... Henriette s'occupera des bagages, Lois...

Xonne adresse à Henrietle un petit signe iégè relient hautain. Peut-être a-t-elle l'idée qu'un accueil ilus familier ferait penser au monde modeste qu'elle 1 fréquenté.

Assise dans l'auto près de sa belle-mère, elle coniiu'e à être furieuse de se sentir intimidée, d'avoir conscience de ce qui la rend ditrérente de celte femme Honnamment simple, bienveillante, et tellement dislinguée. El il y a entre eux trois un embarras qui semble horriblement pénible à la mère, jadis si intime avec son fils. Lois dit des banalités avec une aOèctation d'entrain. M""^ Claret questionne sa belleliile sur Saint-Morilz, et n'obtient en réponse que des monosyllabes.

— Vous savez que je ne vais plus à Pontivy ? dit tout à coup Lois.

— Comment le saurais-je? Qu'est-il arrivé? As-tu obtenu une garnison plus gaie?

— J'ai permuté avec un camarade de Verdun. Seulement, il y a un revers : les afîaires de famille qui rappellent en Bretagne ne lui permettent pas d'attendre la fin de mon congé, et il faut que je rallie mon régiment sans tarder.

— Mais peut-être Nonne ne sera-t-elle pas fâchée de commencer tout de suite sa nouvelle existence. C'est moi qui serai lésée, puisque je complais vous garder un peu ; mais je dois songer surtout à vos convenances.

«lis

— Mais vous viendrez nous voir ! Nonne sera ravie d'avoir vos conseils pour son installation.

— Certainement, dit Nonne sans élan.

— Non, je suis fatiguée, et d'ailleurs, j'ai pour principe de laisser chacun s'installer à sa guise. Quand tu étais seul, lu avais besoin d'être guidé et aidé, comme un grand paresseux plein d'insouciance ; mais maintenant tu n'as plus besoin de rnoi. J'aurai plaisir, au contraire, à voir votre maison tout arrangée, et en attendant, je resterai, ici, à la disposi- < ;| tion de ta femme pour les commissions qu'elle dé- . i sirerait me donner.

Loïs se sentit le cœur étrangement serré. Sa mère parlait d'un ton aisé, avec une gaieté affectueuse. Mais le détachement qu'elle exprimait ou feignait d'éprouver était chose si nouvelle, si différente de sa manière d'être ordinaire, qu'il éveillait en lui une vague inquiétude. Cependant, il continua à parler avec volubilité de sa garnison, des camarades qu'il :ï| y rencontrerait, de la difficulté de trouver une if maison.

Nonne continuait à garder un silence presque absolu. Elle était presque dépitée du charme exquis de sa belle-mère. Celle-ci possédait justement ce dont elle-même manquait : une aisance pleine de grâce, une douceur de manières, une distinction absolue de mouvements, de gestes, d'accent. Elle comprenait tout à coup ce que Loïs charchait à lui donner ; sa

nère élait le type de ce qu'il désirait qu'elle fùl ; li'est à sa uière qu'il pensait en multipliant les insiluaiions, les avis discrets, les menues critiques. tlais Nonne se rendait compte, aussi, qu'on n'acquiert eut cela ni en quelques semaines, ni en quelques mois. Celait chez M""' Glaret le résultat d'un atavisme, d'une éducation, d'une vie passée au milieu i'une élite. Et avec un manque de logique tout à fait njuste, elle en voulut à sa belle-mère d'être ce qu'elle-même n'était pas.

Leur premier repas fut quelque peu contraint. Nonne constata, non sans en être agacée, que non seulement Loïs était profondément ému de revoir sa mère, mais qu'eu la retrouvant, il reprenait pied dans son monde. 11 donnait à M""" Claret des nouvelles concernant des gens que Nonne ne connaissait pas, et des choses qui lui étaient étrangères. Il l'écoutait avec intérêt, avec attention, réclamant son

1 opinion, son avis. Et cette déférence n'était pas seulement celle d'un fils pour sa mère, mais celle d'un homme du monde devant une femme supérieure.

Cependant, Geneviève avait trop de pénétration pour ne pas deviner l'impression de sa belle-fille. Elle comprit parfaitement que celle-ci était mortifiée d'ignorer ce dont parlait son mari. En répondant à Lois, elle s'adressait à Nonne, la mettait au courant sans en avoir l'air; puis elle la questionna à son

tour, essayant de la placer sur un terrain qui lui fi familier et favorable. Mais le germe de jalousie développait rapidement dans le cœur de la jeu femme. Chaque moment lui faisait entrevoir pi clairement ce que cette mère pouvait donner à fils, et elle Gnil par se renfermer dans une réserve peu aimable que I^oïs, étonné, finit par lui deman si elle était souffrante.

— C'est moi qui suis très lasse, dit vivement M™" Claret, je vais vous souhaiter une bonne nuit... Demain, nous établirons une petite liste des amis qui sont en ce moment à Paris, et auxquels je serai heureuse de présenter Nonne... Puis, je suis, assure Henriette, très démodée. Si cela ne vous ennuie pas, chère petite, voudrez-vous me donner votre avis pour mes arrangements d'été ?

Aller dans les magasins et chez les couturiers eût certainement amusé Nonne. Mais son humeur frondeuse la porta à répondre contre son désir.

— Oh ! mon goût est, paraît-il si peu sûr !...

— Ceci est une pierre dans mon jardin , dit Lois gaiement. Je n'ai pas tout à fait dit cela, mais...

— Mais vous critiquez tout ce que je choisis.

— Non, vous exagérez. En tout cas, ce serait une raison pour accompagner ma mère, qui s'habille à merveille.

— Bah 1 je suis une vieille femme... Bonsoir, mes

•iifants... Lois, je le défends de quitter Nonne... A Jemain.

il Nonne se laissa embrasser sans rendre le baiser.

— Je la déteste, elle est fausse, se disait-elle. Elle certainement essayé d'empêcher mon mariage, et

maintenant, je suis sûre que malgré son amabilité apparente, elle ne peut me souffrir !... Henriette attendait sa maîtresse.

— Elle est bien jolie, M""" Loïs, dit-elle de son ton mêlé de respect et de familiarité. Un peu haute, seu-

ement... Et puis, Madame la comtesse devrait, qu'elle me pardonne de le lui dire, l'avertir qu'il n'y a que es étrangères à porter des chapeaux comme le sien !

— Je me garderai bien de me mêler de la toilelle de ma belle-fille, répondit M^"® Glaret avec une nuance de froideur. Elle est jeune, et aime les modes nouvelles... Henriette, vous devez être aussi lasse que moi... Brossez vite mes cheveux, et je vous laisserai vous reposer.

Henriette arrêta ses réflexions. Elle arrangea rapidement les cheveux de sa maîtresse, et, s'étant assurée d'un coup d'oeil que tout était en ordre dans la chambre, elle souhaita le bonsoir à Geneviève et se retira.

Enfin, la pauvre femme était seule. Comme son cœur était lourd ! Comme il lui semblait dur de n'avoir pas avec son fils une de ces causeries qui accompagnaient toujours leurs revoirs I Car tout son

re-senliment avait disparu en le revoyant. Elle le sentait toujours tendre, malgré tout, el elle eûi voulu... Mais non, c'était mieux ainsi... A l'idée qu'il pourrait lui faire des confidences, elle avait peur. Si elle allait voir en lui une ombre — seulement une ombre, ^- de désappointement ! Ah! ce serait au-dessus de ses forces! D'ailleurs, n'avait-il pas, lui aussi, une certaine frayeur d'un léte-à-tèle ? Une gène devait fatalement exister entre eux après ce premier moment de réunion. En tout cas, il valait mieux l'empêcher de dire ce qu'il regretterait peut-être d'avoir confié. Elle sentait bien, elle avait immédiatement compris que sa belle-fille ne l'aimerait pas, et elle pensait déjà à s'effacer, à disparaître jusqu'à ce que celte jalousie fût calmée. M

Si Nonne avait éprouvé pour elle un j)eu de sym^ pathie, tout eût été bien différent. Elle se sera eflorcée, d'une main très douce, très maternelle, d'élever à son niveau, de réparer dans la mesure d possible l'erreur de Loïs. Mais elle ne pouvait rieo^ même si son fils était malheureux, rien que se tenir à l'écart pour ne pas porter ombrage à Nonne, pour ne pas être la cause ou le prétexte d'une discussion entre eux.

C'était là lerôle passif qui lui était laissé après tant d'années d'affection agissante ! Ah ! elle n'avait plus à regretter la promesse faite à Léonard. Ne pouvant

rien pour son fils, n'ayant pas le courage de s'élever au-dessus des alTeclions humaines, elle n'avait plus qu'à vivre un peu pour ellemènie, beaucoup pour l'ami dévoué don[ elle lenail le bonlieur entre ses mains...

.^•^rx

La semaine qui s'écoula avant le départ de Loïs et de sa femme apporta à Geneviève une douloureuse certitude : l'ombre grandissait dans ce ménage, et elle pouvait entrevoir le moment où il deviendrait indifférent, sinon absolument malheureux.

Certes, Lois evit protesté tf&*(te indignation contre un pareil pronostic. H aimait passionnément sa femme, et l'irritation sourde qu'elle lui causait parfois naissait de cet amour même. Elle aussi était éprise de ce mari si charmant. Mais elle comptait trop sur le sentiment qu'elle lui inspirait, et elle semblait prendre à lâche de lecontredire ou même de le fâcher. Lui manquait parfois d'adresse, il avail mal compris cette enfant. Xonne n'avait pu impuné ment franchir l'abîme qui séparait son monde de celui de son mari. Son orgueil s'était exalté, et jus-

tement cet orgueil, porté à son comble, se trouvait sans cesse atteint par les conseils de Loïs, ou par le malaise qu'elle devinait en lui »îhaque fois qu'il la présentait à ses relations. Elle traversait une crise dont il ne soupçonnait ni la nature, ni les dangers. Très jeune, n'ayant point de personnalité affirmée, grisée par la fortune, la situation, les gâteries de son mari, elle jouissait avec excès de tout ce qui lui était |)rodigué ; elle oubliait momentanément les côtés élevés de la vie, elle ne songeait pas qu'elle eût d'autre devoir que d'être beureuse, et sa notion du bonbeur était d'ailleurs singulièrement frivole et incomplète. C'était là, je le répèle, une crise. Un psychologue se fût dit qu'elle devait passer vite, et qu'en guidant cette jeune femme dune main pour ainsi dire invisible dans l'évolution présente, on la ramènerait à un point de vue plus juste, plus baut. Elle avait été sérieusement élevée, elle était intelligente, (lie devait donc se lasser des distractions futiles, des préoccupations niaises, et prendre de son milieu nouveau ce qu'il offrait d'éléments nobles et sains. Mais encore une fois, il ne fallait pas la brusquer. Il îdllait, aussi, lui donner le sentiment de sa valeur, lui montrer ce qu'elle pouvait, l'élever à la hauteur dune tâche. Loïs eût complètement gagné son cœur si, au lieu de l'énerver, de l'étouffer en un réseau de détails minuscules et de convenances mondaines, il lui tût d'abord laissé voir ce qu il attendait, ce qu'il

espérait d'elle ; mais le rôle de censeur qu'il avait pris au début irritait d'autant plus Xonne qai^ s'exerçait sur des vétilles. Hélas î comwenl un jeune mari eùt-il saisi ces nuances, excusé ces travers, altendu avec patience une lente réaction !

Et leur teudresse, très réelle, très vive, était traversée d'orages, rapides, promptement dissipés, mais qui en ébranlaient sourdement les bases fragiles.

M^- Claret vit tout cela. Elle en souffrit daulanlfi plus qu'elle ne connaissait pas assez Nonne pour consla'er si elle était vraiment intelligente, et si:rtout si elle possédait ces principes qui demeurent, el qui, à un moment donné, réagissent contre les forces malfaisantes. Elle prévit ce qui arriverait un jour, et elle se dit de nouveau qu'elle ne pourrait rien, que son intervention ne ferait qu'aigrir les rapports du mari et de la femme...

Qui lui eût dit qu'un moment viendrait où. en voyant son tiU s'éloigner, elle éprouverait un sentiment de délivrance !

Mais elle ressentait en même temps un besoin de solitude. Son médecin lui conseillait d'aller ao Mont -Dore, elle savait n'y rencontrer personne. Léonard, cependant, la pressait de fixer l'époque de leur mariage. Elle lui demanda d'attendre à l'automne, et lui exprima si instamment son désir d'être seule el de se recueillir un peu, qu'il consentit à regret à passer le temps de ce délai en Ecosse, où lap-

ROMAN d'automki-: 209

pelaiei)l des études commencées. Elle devait, elle, arranger ses alTaires, ordonner quelques réparations à son pelil château de Normandie, puis, quand elle serait reposée, faire une visite à ses enfants. Elle leur annoncerait alors sa décision, sûre que Lois la comprendrait mainlenanl.

Tout étant ainsi convenu, malgré les répugnances de Léonard, elle commença à exécuter son programme. Son fiancé lui écrivait des lettres idéalement jolies, et Loïs avait pris l'habitude de lui envoyer deux ou trois fois par semaine des billets affectueux, écourtés par une corvée imprévue, une obligation de service, une visite, et disant trop peu de chose de son bonheurconjugal pour ne pas inquiéter le cœur de sa mère.

Après sa saison d'eaux, Geneviève partit [)our Verdun. Elle trouva ses enfants installés dans une des maisons voisines de la citadelle, une maison un peu antique et démodée, mais arrangée avec goût par Loïs, qui avait maintenu ses idées |)ersonnelles en ce qui concernait l'organisation de leur intérieur.

Geneviève se sentit le cœur serré d'entrer dans cet ^nconn^^I, dans cette installation à laquelle elle n'avait pris nulle [larl. Mais Loïs avait pénétré la jalousie de sa femme, et compris que Nonne serait hostile à tout ce qui viendrait de sa belle-mère.

La situation s'était insensiblement aggravée. N'étail-il pas étrange que deux êtres qui s'aimaient

fussent si tôt aigris l'un contre l'autre, et que cette enfant, qui avait après tout une nature élevée, s'attachât à en montrer les côtés incomplets, et même à se faire autre qu'elle n'était ? Elle avait encore des retours qui attendrissaient Lois ; mais ces retours étaient maintenant plus rares, et l'orgueil, toujours l'orgueil, l'empêchait de s'assouplir sous la main d'ailleurs inhabile du jeune mari.

C'en était fait des illusions de Lois. Avec la même fougue qu'il avait mise à engager sa vie, il désespérait d'harmoniser ses idées et. ses goûts avec ceux de sa femme. Elle le sentait, elle, toujours défiant, en garde contre elle, souffrant de ses petites fautes mondaines ; elle se figurait qu'il avait « honte d'elle «, et elle ne lui pardonnait pas.

Elle avait été bien accueillie dans le monde militaire. Quelques bruits singuliers, concernant la modestie de son milieu, avaient circulé, à la vérité, et son inexpérience, son ignorance visible du monde venaient les confirmer. Cependant, on savait qu'elle portait un nom aristocratique, — elle le faisait même sonner avec une affectation qui mettait Lois au supplice, — et on lui passait cette ignorance, et aussi l'insignifiance qui provenait d'un manque de culture, ^lais Lois sentait ou croyait sentir la condescendance, et il était humilié et malheureux.

Geneviève, dès le jour de son arrivée, décida d'abréger son séjour. Nonne fut correcte, bien que

visiblement armée contre toule influence. Elle se para de sa belle-mère vis-à-vis de ses nouvelles amies, à moitié contente de la sympathie qu'inspirait M'"'^ Claret^ et dont une partie devait rejaillir sur elle-même, cà moitié dépitée de l'exquise distinction à laquelle elle ne pouvait atteindre.

(leneviève devina ce qu'on disait du mariage de son fils, et elle s'attacba à détruire l'opinion qui la jugeait hostile à sa belle-fille. Elle témoigna àNonne une affection au moins apparente, qui se traduisait par des cadeaux sans nombre, et l'on déclara, dans leur entourage, que cette jeune femme avait ensorcelé sa belle-mère aussi bien que son mari.

El Loïs ?

Lois gardait, vis-à-vis de sa mère, un silence embarrassé. Il évitait toute occasion de la voir seule. Il avait peur de ses questions. Ah ! elle aurait eu plutôt nour de ses réponses, et elle n'aurait pu trouver de douceur même à le consoler, sentant un remords à l'idée qu'elle allait être heureuse quand lui ne l'était pas...

Au bout de très peu de jours, elle parla de départ. Nonne fit une tentative polie, pas très chaleureuse, pour la retenir, et le visage de Loïs changea tristement.

Dans !a journée, il se trouva par hasard seul avec elle, et tout à coup, sans Tavoir prémédilé, presque sans le vouloir, il lui dil brusquement :

— Pourquoi parlez-vous?

— Les mères ne laissent pas de vide à leurs fils mariés, répondit-elle en essayant de sourire.

Et elle parla vivement d'autre chose.

— Auras-tu quelques jours après les manœuvres? Me viendiez-vous à Glaireville?

Mais lui ne l'écoutait pas, et il reprit la première phrase qu'elle avait dite.

— Vous savez bien que vous me laisserez du vide... 0 mère, comme vous avez été bonne ! je ne peux pas trouver de mots pour le dire... mais il faut que vous sachiez que j'en suis touché, accablé... Je comprends : maintenant à quel point je vous ai froissée.

— Ne parle pas ainsi, c'est oublié.

La gorge de Geneviève se serra, mais elle fil un eiïort et ajouta :

— J'ai tout conipris et excusé en voyant la femme... Je l'aime...

— C'est en la voyant que vous auriez pu constater combien vous étiez sage, murmura-t-il avec amertume.

Alors, sentant qu'elle ne pouvait plus échapper à ce qui lui faisait peur, voulant cependant arrêter^ l'aveu que Lois regretterait, et comprenant en même temps qu'elle pouvait lui donner un conseil salutaire, elle reprit très vite, d'une voix que l'émotion changeait :

— Tu lui dois beaucoup de patience et de douceur..

Tu es allé la chercher dans sa vie modeste pour la jeter brusquement dans un milieu où c'est ton devoir de l'acclimaler... il ne faut pas être exigeant ni nerveux. . Le temps adoucira les angles, mettra tout au point.

— Le temps ! Le croyez-vous ? Oh ! mère, je crains qu'elle ne manque d'esprit et mècne... de cœur !

xM"= Glaret tressaillit.

— Ce n'est pas là ce qu'on disait d'elle dans sa petile ville où, cependant, la jalousie devait rendre les jugements sévères. U faut prendre garde de l'humilier...

11 soupira amèrement.

— J'avais compté sur vous...

— Moi ! une belle- mère ! Ce seul mot frapperait, hélas ! mon action de stérilité. C'est ta tendresse qui la modèlera...

— Si elle peut être modelée ! Voici trois mois qu'elle est ma femme, et il n'y a entre nos esprits, nos âmes, ni harmonie, ni intimité !

L'accent de ces paroles était si désolé que le cœur manqua à Geneviève.

— Même elle nous sépare, vous et moi, reprit-il avec la même amertume. iMère, je suis découragé!

— 11 ne faut jamais se décourager... Et nous deux, nous ne serons jamais séparés 1

— Je sais que vous ne vivez que pour moi, que vous n'avez pas d'autre pensée, pas d'autre intérêt...

Mais c'est maintenant sans compensation pour vous.

Elle l'embrassa sans rien dire. Ces mois lui avaient fait mal. Que peuserait-il lorsqu'elle lui ferait connaître son mariage, qu'elle tardait un peu lâchement à lui annoncer? Elle aurait alors d'autres pensées, d'autres intérêts, elle ne vivrait plus pour lui seul...

La voix de Nonne se faisaitenlendre dans la chambre voisine, et leur entretien cessa brusquement, comme il avait commencé.

Geneviève donne des ordres pour ses emballages, el se prépare à partir pour Clairville. Elle rappellera alors Léonard, et trouvera peut-être le courage d'écrire à Loïs ce qu'elle a décidé.

L'hôtel est désorganisé, les tentures enveloppées, les housses mises partout, les tapis roulés, sauf dans *sa chambre et dans le petit salon où elle se tient d'ordinaire. Aussi a-t-elle hâte de partir, de retrouver le confort simple et agréable de Clairville, ses beaux ombrages et ses pelouses d'émeraude.

Elle regarde l'heure : elle attend le courrier, et voici plusieurs jours que Lois ne lui a écrit. Après l'épanchement presque involontaire qu'il a eu avec elle, il est redevenu silencieux, presque farouche dans sa réserve, et elle pressent, en lisant ses petites lettres écourtées el pressées, que l'abîme se creuse

toujours davantage à ce foyer où la lune de miel devrait luire encore.

Voici le courrier. Oui, il y a une lettre de Verdun, mais le cœur de Geneviève se meta battre parce qu'elle est plus lourde qu'à l'ordiuaire. Elle a déploré récemment la brièveté des missives de son fils, et maintenant elle redoute le contenu de cette enveloppe gonflée...

Elle l'ouvre, cependant, et déplie les feuillets couverts d'une écriture altérée, rapide, pour ainsi dire douloureuse.

« Maman !... »

Dès ce début, son cœur défaille. Maman ! c'est par ce mot, émouvant sur les lèvres ou sous la plume dun homme, que Lois commençait jadis ses confidences, ses aveux, ou qu'il exprimait ses recrudescences de tendresse...

«Maman 1 Votre Lois est trop malheureux ! Par donnez-moi de vous le dire, de vous ôter le peu d'illusion ou d'espoir que vous pouviez conserver, et qui était le seul reste de bonheur que vous eussiez^ encore. Pardonnez-moi surtout d'avoir encore une fois décidé à moi seul ma destinée, d'avoir agi comme un fou... ou comme un désespéré, de ne pas vous avoir consultée en une circonstance qui change ma carrière et m'éloigne de vous...

a Si je suis malheureux, ma femme l'est aussi, je le crains. Nous n'étions pas faits l'un pour l'autre ; il y a entre nous une triste incompatibilité, et nous sommes arrivés, je ne sais par qu'elles pentes douloureuses, à un état d'irritation qui ôte toute indulgence à nos rapports. De moi, elle ne supporte rien ; elle prétend que d'elle je trouve tout défectueux, et ses reproches empruntent, hélas! au défaut de raffinement de son éducation quelque chose de blessant et d'insupportable. Je ne m'accoutume pas, en etTet, à celte existence banale, mesquine, frivole, vers laquelle elle semble s'être définitivement orientée. Je ne trouve en elle aucune ressource intellectuelle ; ses accès d'affection, même, étaient ceux d'une enfant capricieuse, et non la tendresse sérieuse sur laquelle j'aurais voulu m'appuyer... Nous n'avons rien de [commun, hélas !

1 « Et à la suite d'une explication plus triste, plus orageuse que les autres, j'ai pensé qu'une absence pouvait seule calmer un état devenu aigu, m'apprendre, à moi, à sacrifier mes rêves» lui enseigner, ï elle, cette douceur et cette égalité qui lui manjuent... Je venais d'apprendre qu'un officier du corps l'armée, qui avait été désigné pour faire partie d'une nission géographique au lac Tchad, est tombé maade et ne peut partir. J'ai immédiatement, presque ans réfléchir, sollicité de le remplacer... Oh ! pauvre naman, comme vous allez pleurer, trembler, vous

exag^érer des dangers qui n'ont cependant rien de terrible... Nonne, elle, ne pleurera, ni ne tremblera quand elle saura tout ce soir... Car je reçois à ITnstant la réponse qui m'accorde cette... eh! bien oui, cette faveur ; c'en est une, je vous assure...

« Et c'est ainsi que dans quelques jours je vais quitter mon pays, ma mère, et la femme que j'ai épousée par amour il y a quatre mois !

« On en revient, de cette Afrique mystérieuse. J'en reviendrai, moi, j'en suis sûr, protégé par vos prières, assagi, résigné, oui, résigné à vivre près d'une femme enfant, à qui je ne demanderai plus ce qu'elle ne peut donner... Elle? Eh bien ! ce sera peut-être une leçon.

« Peut-être me regrettera-t-elle quand sa colère sera dissipée. Elle pensera que la vie, même heureuse, comblée, a des devoirs. Et si Dieu voulait lui envoyer un jour ce mystérieux éducateur des femmes, un enfant, qui lui donnerait le vrai sens de l'existence... Ce jour-là, je crois que je ne regretterais plus rien. ^

« Mais il faut tout prévoir. Si je w revenais pas... maman chérie, je vous la recommande... Et ne me pleurez pas trop : vous savez ce mot qu'cwi dit sur certains morts qui ont souffert : Il est dé^livré.

« Nonne aura le choix d'aller vivre près de vous, (vous voudrez bien, n'est-ce pas?) ou près de sa

tante. Je suis sûr, du moins, qu'elle mènera une existence très digne...

« J'aurais presque mieux aimé ne pas vous revoir... je veux dire pas maintenant, car dans huit ou dix mois, un an, peut-être, je reviendrai, et alors, qui sait? tout s^ra peut-être moins sombre.

« Je vous écrirai ce que Nonne aura choisi.

a Et je vous aime plus chèrement que jamais, vous qui m'avez tout donné, qui avez tout sacrifié pour moi, et à qui je ne rends que des peines. Mais j'ai tellement foi en voire dévouement, en vos sacrifices, en vos prières, que si jamais je suis, non pas heureux, mais apaisé, je le devrai, j'en suis sûr, à ces prières et à cette abnégation... »

Geneviève n'a point de larmes. Ce coup est tellement inattendu, tellement violent, <{u'il paralyse momentanément sa sensibilité même.

Et cependant, ce n'est pas à elle qu'elle pense, à cet affreux déchirement, à cette séparation qui peut être éternelle : elle songe avec effroi, avec désespoir à ce mariage désuni, séparé. Elle s'adresse des reproches injustes. Si elle avait essayé d'intervenir, de rapprocher ses enfants, de vivre près d'eux malgré a froideur de Nonne, n'aurait-elle pu'^doucir les hocs, exercer une influence ? \

Non, c'était une chimère, le scrupule de sa doueur...

Naturellement elle ne pouvait tenir compte de la

demande de Loïs, de ne pas le revoir ; elle décida '1 son départ immédiat. Qui sait s'il n'y avait pas quelque chose à tenter?

Elle prit l'indicateur, vit qu'il y avait un train à cinq heures, et demanda à Henriette de lui préparer une valise. Elle essayait de paraître calme, pour laisser croire à la femme de chambre qu'elle faisait une surprise à ses enfants.

— Madame la comtesse m'emmène, naturellement?

— Oh ! c'est vraiment inutile, je ne resterai peutêtre que vingt-quatre heures. Si je prolonge mon séjour, vous me rejoindrez avec une malle... Sinon, vous avez à surveiller ici les derniers arrangements, et vous vous rendrez à Glaireville.

Elle télégraphia de la gare à Loïs. et se prépara à endurer les mortelles heures du voyage.

La nuit était chaude, orageuse, sans étoiles. Elle | regardait vaguement la campagne endormie, trouvant le train si lent, et, cependant, redoutant d'arriver...

Enfin, voici Verdun. Elle se penche, tandis que lem train ralentit sa marche, et cherche avidement dans la gare mal éclairée la silhouette de Lois. 11 n'est pas là. l

Sans doute le télégramme ne lui a pas été remis; mais ce désappointement est tellement inattendu et tellement pénible, après l'énervement de ces der-i^'

nières heures, que des larmes jaillissent des yeux de Geneviève, Cependant, elle surmonte bien vite ce moment de découragement, qui n'est pas raisonnable, et prie un homme d'équipe de lui trouver une voilure.

— Une voiture? Il n'y en a pas, Madame. Allezvous loin ? On pourrait porter voire sac.

— Je vais près de la citadelle, dit Geneviève d'un ton désolé. Je laisserai ma valise en gare et prendrai seulement mon sac... Naturellement je donnerai un bon pourboire.

L'homme réfléchit une seconde.

— C'est un guignon, il n'y a personne pour les hôtels, et les omnibus repartent... Il fait beau... Si vous voulez attendre deux ou trois minutes, j'irai vous conduire... Ce sera encore plus prompt que d'aller faire atteler une voiture. Asseyez-vous un moment dans la salle d'attente...

Geneviève préfère rester à l'entrée de la gare. Elle a l'espoir que ce n'est qu'un retard, que Loïs va arriver. Mais les voyageurs parlent les uns après les autres, la gare est déserte, et Loïs ne paraît pas,

— A vos ordres, ma petite dame... Donnez-moi votre sac. Quelle rue?

— Place de la Cathédrale.

Et sous l'escorte de l'homme d'équipe qui, croyant ralentir sou pas, l'entraîne rapidement à travers la

ville, Geneviève s'en va dans la nuit orageuse, s'attendant toujours à voir arriver son fils.

Sauf la rue Mazel, où il 3' a encore des cafés ouverts, tout est sombre et silencieux. A peine, de temps en temps, un bruit de pas ou d'éperon, ou le cliquetis d'un sabre se fait entendre au passage d'une ombre noire. Les rues montent, maintenant, et les silhouettes massives de la ciladelle etde la cathédrale dominent la pente.

Voici la place, voici la maison... La façade est entièrement obscure; Lois et Nonne seraient-ils sortis? Ou bien sont-ils dans le petit salon qui donne sur le jardin?

Elle presse le bouton de la porte. Nulle réponse.

— La sonnerie ne va pas? Vous êtes sûre qu'il y a du monde ?

Le sang de Geneviève se glace. F^Ue sonne encore, l'homme d'équipe frappe rudement. Et dans la maison voisine, une fenêtre s'ouvre, et une voix grincheuse répond.

— Il n'y a personne... Le lieutenant et la jeune dame sont partis tantôt, et les domestiques en profilent probablement pour se promener...

La fenêtre se referme, et Geneviève se croit le jouet d'un alTreux cauchemar. Elle n'oubliera jamais ce lieu ni cette heure: la place bordée de maisons solennelles, la lourde masse de la cathédrale, le silence, la solitude et cette cruelle déception...

— H faut aller à l'hôtel, ma petite dame, dit l'employé encoiirageanl.

— Y a-l-il un Irain pour Paris, cette nuit?

— Non, il n'y a pas de train avant six heures, demain matin.

Geneviève étouffa un gémissement. Maintenant, la fatigue avait raison d'elle.

— Alors, à l'hôtel, dit-elle, reprenant, presque à bout de forces, sa marche pénible.

Ouelle nuit! L'excès même de l'épuisement l'eût empêchée de dormir, même si une affreuse anxiété ne l'avait torturée. Elle cherchait à deviner ce qui vait dû se passer, la manière dont Lois avait prévenu sa femme, les impressions de Nonne devant cette séparation brusque, inattendue. Tantôt elle essayait de se persuader que les choses étaient mieux ainsi, qu'une absence de quelques mois était le seul dénouement d'une situation si douloureusement tendue ; tantôt elle craignait que ce ne fût, au contraire, la fin de tout, la rupture absolue. Et cependant, quand on est jeune, qu'on possède une si large part des dons de ce monde, il n'y a pas de malheur irréparable. Après tout, la joie parfaite n'existe guère ; Lois aurait pu, aurait dû accepter sans excès d'exigences le lot que lui-même avait choisi... Et cette enfant ? Qu'aurait-elle décidé? Sans doute de vivre près de sa belle-mère, dans sa nouvelle sphère, avec les distractions que pouvait encore lui permettre

l'absence de son mari. Que ferait-elle dans la petite ville qu'elle détestait, dans le milieu qu'elle avait quitté avec tant d'empressement, dans la situation un peu ambiguë qui résultait du contraste de son passé et du présent?

Mais alors...

Cbose étrange et qui eùl désolé le pauvre Léonard, Geneviève pensait à lui pour la première fois depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils...

Que dirait Léonard de voir à leur foyer cette étrangère, celle femme malheureuse, qui avait quelque droit de se trouver mal traitée, et qui serait triste, aigrie en plus de son insignifiance?

Et elle-même, comment pourrait-elle, avec ses nouveaux devoirs, panser cette âme malade, la ramener doucement à Lois, exercer sur elle cette influence délicate qui naît surtout d'un contact et d'une j intimité, et qui exige, avec beaucoup de temps et de 1 patience, un esprit et un cœur libres?

Après tout, peut-être Nonne aimerait-elle mieux se réfugier près de sa tante... Oh ! cette incertitude !... Oh! ces enfants, comme ils font soutTrir! Comme ils prennent la vie des mères pour la torturer, l'absorber !

Et les heures se traînent, il semble que le train n'arrivera jamais...

Voici enfin Paris... Geneviève descend en hâte, appelle une voiture et jette son adresse... Elle est

sûre de trouver Lois et sa femme chez elle. Leur télégramme a dû arriver avant son dépari ; même si Nonne a voulu partir pour Plougaz, ils se sont certainement arrêtés à Paris.

Elle paie le cocher, sonne fiévreusement. Le concierge reste un instant saisi de surprise. Mais même dans celte angoisse, sa maîtrise d'elle-même ne peut l'abandonner : il ne faut pas que les domestiques sachent rien du drame intime qui la bouleverse.

— Madame ta comtesse est malade? demanda le concierge, elîrayé de sa pâleur.

— Fatiguée, seulement... Il y a eu un malentendu entre mon fils et moi, je n'ai pas reçu son télégramme avant mon dépari, et lui était parti (juandjesuis arrivée à Verdun. Il est là, n'est-ce pas ?

La surprise du concierge devint de l'ahurissement.

— iMonsieur le comte? Non, Madame, il n'est pas arrivé. Il y a des télégrammes.

Elle monta rapidement, malgré son épuisement, et saisit sur sa table les dépêches, tout en répétant à Henriette la môme leçon. Elle eut quelque peine à comprendre, ou plutôt elle ne comprit pas du tout. Le premier des télégrammes, celui qui était daté de la veille, disait : « Arriverons ce soir. » Ils n'étaient pas arrivés... Le second, du matin môme et timbré de Plougaz, disait : « Arriverai seul demain matin, n

Evidemment Nonne, ayant d'abord consenti à venir à Paris, avait changé d'avis en route. Avait-elle

simplement désiré que Lois fit des adieux à sa tante, et passait-elle seulement quelques jours à Plougaz? Ou avait-elle, se ravisant, refusé de passer le temps de l'absence de son mari avec sa belle-mère?

Toutes les conjectures étaient vaines, il fallait attendre au lendemain pour connaître la situation intime de ce ménage...

Geneviève prétexta une migraine pour renvoyer Henriette et se ménager une solitude absolue. Henrielte baissa les stores, offrit de l'eau de mélisse, du thé. Ce fut à grand'peine que Geneviève put se débarrasser de ses attentions. Alors, seule enfin, elle recommença à essayer de comprendre ce qui était arrivé.

Ce qui était arrivé? Après avoir écrit à sa mère, il restait à Loïs la tâche, plus clirGcile qu'il ne l'avait prévue, d'annoncer à sa femme la décision si brusque qu'il avait prise en dehors d'elle.

Avec toute son énergie physique et l'espèce de ténacité qui lui tenait souvent lieu d'énergie morale, il se sentait tout à coup faible devant cet aveu. Ses camarades savaient son départ, et il n'avait pas encore eu le courage d'en parler à Nonne. Il fallait, cependant, lui porter ce coup, si c'en était un, et, la sueur aux tempes, mêlant en des paroles entrecoupées son regret, la peur de l'affliger, la conviction qu'il avait du résultat salutaire que pourrait avoir une séparation, il dut enfin arriver à lui dire qu'il était désigné pour faire partie d'une mission, à la place d'un camarade tombé subitement malade,

228 ROMAN D'AliTOiMNE

et que dans quelques jours il devait être à Marseille.

11 vit passer le visage de Nonne, dans ses yeux soudain dilatés, une telle surprise, d'abord, puis tant de frayeur et de désespoir, que les paroles s'arrêtèrent sur ses lèvres.

11 l'entoura de ses bras.

— Ce ne sera pas une très longue absence, dit-il avec effort au bout d'un instant de silence, [jt^ndant lequel les larmes de Nonne contimencèrent à jaillir.

— Ce n'est pas... parce que... parce (jue je ne vous rends pas heureux? balbutia-t-elle entre ses sanglots.

Le cœur de Loïs s'attendrit. Elle lui redevint chère tout à coup, ou plutôt il eut pitié d'elle. Quel désespoir allait s'emparer d'elle si elle savait qu'il avait demandé instamment à partir ! H fut lâche.

— Nonne !... Ne le croyez pas ! je vous aime, chère petite femme.

— Vous regrettez de partir, alors ? Vous ne saviez pas? Vous... ne l'avez pas demandé?

— Oui, je regrette de partir, dit-il vivement, je suis navré de votre chagrin ! Ma pauvre Nonne, je croyais parfois que vous ne ui'aimiez plus !

Elle essayait d'étoutîer ses pleurs.

— Vous... Vous ne l'aviez pas demandé?

De nouveau la sueur perla au front de Loïs. Le regard anxieux, ardent de ces yeux désolés lui perçait le cœur... 11 mentit, tout en se méprisant.

— Non, je ne l'avais pas demandé...

Alors, quelque chose en elle parut apaisé : non pas sa douleur, mais l'espèce de remords qui, soudainement, l'avail mordue au cœur. Elle s'inquiélait maintenant, et disait ses terreurs un peu naïves. L'Afrique ! c'était si loin, .si menaçant ! des tribus sauvages, des animaux féroces, un climat meurtrier ! El elle le suppliait de ne ])as partir :

— Mais on ne peut pas vous forcer à aller là ! Ce n'est pas un devoir de soldat ! Vous allez refuser, n'est-ce pas, oh ! je vous en prie !

Et il mentit de nouveau en lui disant qu'on ne peut jamais refuser ces missions-là. Elle était si ignorante des choses militaires, qu'il réussit à lui faire croire ce qu'il voulait. Miiis elle se révoltai l, cependant, contre ce qu'il appelait son honneur.

Et quand, épuisé, énervé de cette longue et inutile discussion, il lui répéta que le départ était immédiat, ce fut une nouvelle explosion de chagrin et de révolte.

Alors, aussi doucement, aussi tendrement qu'il put, fl lui demanda où elle voulait aller pendant . l'absence dont il réduisait à dessein la durée.

— Votre mère ne m'aime pas, murmura-t-elle, frissonnante.

— V^ous ne la connaissez pas ! Elle aime tout ce qui m'est précieux, et vous chérira vile pour vous-même. Elle est si bonne, si oublieuse d'elle ! Elle fera tout

ce qui pourra vous plaire, vous consoler, vous distraire...

Elle hésita encore.

— Gela vous ferait plaisir que j'aille près d'elle ?

— Plus que du plaisir ! J'en serais heureux...

— Alors si elle veut de moi...

Et Nonne recommença à sangloter.

— Voyez- vous, ma chérie, il faut abréger ces horribles moments... Partons dès demain... Votre femme de chambre fera vos emballages et vous expédiera vos malles. Ce serait trop dur de faire des visites...

— Oh ! oui, je ne pourrais voir personne ! Je pleurerais trop !

Et Lois pensa qu'il fallait jiistement l'empêcher de recontrer les officiers, qui ne manqueraient pas de démentir inconsciemment tout ce qu'il venait de ini dire.

Il ne la ([uitta guère jusqu'au départ ; il devait revenir seul passer vingt-quatre heures à Verdun pour faire ses visites d'adieu. Et le lendemain ils partirent, après avoir expédié à M"" Claret un télégramme qui arriva trop tard.

Nonne était horriblement défaite. Son mari la contraignit à se reposer, à fermer les yeux, et il s'assit, très sombre, en face d'elle, doutant maintenant de la sagesse de sa résolution, et se disant qu'après tout elle l'aimait, et qu'ils eussent pu être heureux.

A Reims, un lieutenant de chasseurs monta dans

le couloir, et, en passant devant le compartiment que Lois avait laissé ouvert, la chaleur étant étoutîante, il poussa une exclamation.

— Glarel ! ravi de te voir ! J'ai appris hier que tu as demandé et obtenu de remplacer ce pauvie Arrimont ..

— Chut ! ma femme est souffrante, nous avons un wagon réservù... Je vais aller fumer une cigarette avec toi...

Et, fermant doucement la portière intérieure, il se tint cependant tout près, surveillant sa femme et se félicitant de la voir endormie.

L'officier avait jeté un coup d'oeil sur celte pâle ligure, et s'était secrètement étonné de l'ambition de ce jeune mari, qui avait le courage, pour une notoriété problématique, de quitter une si charmante femme.

Nonne resta immobile pendant tout le temps que Loïs mit à fumer. Mais lorsqu'il rentra dans son compartiment, elle se redressa tout à coup, et, les yeux brillant de colère, elle le regarda en lace.

— C'est vrai ? c'est vrai ce qu'il a dit ? Alors, vous avez menti !

Elle parlait d'une voix saccadée, et elle était si oppressée qu'on eût dit qu'elle allait étouffer.

— Quoi ? qu'a-t-il dit ? balbutia Loïs, cherchant à gagner du temps.

Elle lui jeta un rogard mélangé de colère et d'indi-

cible mépris, et en vraie femme offensée, qui sait frapper au bon endroil, elle répéta le mot sanglant qui faisait tressaillir toutes les fibres de Lois :

— Vous m'avez menti !

11 essaya de se dominer, bien qu'il frémît d'émotion.

— Nounp, j'avais cru bien faire... je ne croyais pas ' que vous souffririez... beaucoup...

Elle le regardait toujours en face.

— SoulTrirl Je ne soutire plus, maintenant, vous m'avez détachée de vous! C'est fini et... je ne veux plus aller chez votre mère! J'irai chez ma tante...

— Noiine, vous n'y seriez pas heureuse! i

— Que vous importe? Mon bonheur ne vous occupe guère, puisque vous me fuyez, puisque vous avez décidé si froidement, ce départ, en me trompant ! Et je m'en voudrai jusqu'à la fin de ma vie d'avoir été assez naïve pour vous montrer mon chagrin ! Mais c'est fini, je n'en ai plus... je n'ai plusque la hâte d'être loin de vous ! -^j-

II s'efforça de la calmer.

— Nonne, j'ai compris mon tort en vous voyant pleurer !

— Je ne pleure plus...

Et c'était vrai, le feu de la colère qui la possédait toute avait séché ses yeux.

— S'il m'était possible de revenir sur celte décision folle...

— Mais ce n'est pas possible, puisque vous dites votre honneur engagé... Si vous reculiez maintenant, je vous mépriserais encore plus 1

II se révolta, à la fin.

— Je vous défends de dire de telles paroles ! s'écriat-il, hors (le lui. Si, après tout, j'ai erré, c'est que vous me rendiez trop malheureux !

Ce mot accabla Nonne tout à coup. Elle tourna la tête et garda le silence.

Ils ne se parlèrent plus jusqu'à Paris.

Et les gens qui, lisant sur la glace le mot réservé, jetaient un regard dans le wagon et apercevaient ce couple très beau, très élégant, croyaient avoir la vision du parfait bonheur...

Le train avait franchi les faubourgs, tout noirs de la fumée des usines, et passé les fortifications. Il allait entrer en gare.

— Nonne, dit tout à coup Loïs d'un ton qui, sans qu'il le voulût, était suppliant, nous allons chez ma mère, n'est-ce pas?

— Non, je prends tout à l'heure le train de Bretagne, répliqua-elle d'une voix sèche et changée.

— Je vous en prie, Nonne !...

— Vous avez perdu le droit de prier, encore plus celui d'ordonner. Personne ne peut me blâmer d'aller retrouver la parente qui m'a élevée... Je ne pourrais supporter même de voir voire mère ! Klle, non plus, ne m'aime pas !

Que pouvait faire Loïs? Dans l'état de surexcitation où se trouvait sa femme, elle était capable d'un coup de tète, et pouvait prendre le train toute seule s'il refusait de la conduire à Plougaz

11 était sept heures vingt-cinq. Avec un taxi-auto,^ on pouvait atteindre à temps la gare Montparnasse.

Loïs n'avait pas même une minute pour envoyer un télégramme à sa mère. Il le dit à sa femme, qui haussa les épaules et se dirigea précipitamment Yers la sortie.

— Nonne, c'est de la folie ! Si vous ne voulez pas voir ma mère, allons au moins dans un hôtel jusqu'à demain matin ! fl

— Je veux partir ce soir.

— Et vos bagages ?

— On me les enverra.

11 se résigna. 11 appela un auto, et promit un gros

pourboire s'ils arrivaient pour le train de Bretagne.

L'aulo brûla le pavé et risqua des contraventions, mais arriva à l'heure. Et Nonne feignit de dormir toute la nuit pour ne pas répondre aux paroles suppliantes de son mari.

Geneviève ne put se reposer. Loin de trouver du bien-être dans le silence de sa chambre à demi obscure, elle devint de plus en plus agitée, éprouvant un besoin d'agir qui l'emporta sur sa fatigue. Elle songea qu'au ministère de la Guerre, on pourrait la renseigner sur la date exacte du départ de Lois, et sur cette expédition qui lui causait un effroi toujours plus vif. Car maintenant que l'heure approchait de revoir son fils et de lui dire adieu, c'était cette séparation qui la hantait, dominant les autres soucis, une séparation qui pouvait être sans retour I

Le timbre, pressé deux fois, lit tressaillir Henriette. Elle monta précipitamment, croyant sa maîtresse malade, et la trouva reprenant son chapeau.

— Henriette, vite, l'auto... M. Lois va peut-être partir pour l'Afrique, il faut que j'aille au minisière...

236 P.OMAN d'automne

— Partir! Et pour l'Afrique!... Madame l'apprend à l'instant? dit Henriette suffoquée, jetant un regard &ur les télégrammes,

11 y avait aussi des lettres sur la table, mais pas de l'écriture de Lois ; d'ailleurs, aucune n'avait été ouverte.

Geneviève ne répondit pas, elle répéta seulement l'ordre qu'elle avait donné.

— Vite, je vous prie...

Cinq minutes après, l'auto était prête, et elle donna l'adresse du ministère.

Maintenant, tout prenait pour elle un aspect de rêve ; il lui semblait que tout ce qui l'entourait était irréel, ou plutôt, elle était comme détachée de ce cadre familier, absorbée dans sa souffrance et son agitation. Des milliers de gens la croisaient, ayant leurs intérêts, leurs préoccupations; des milliers d'affaires, des drames sans nombre se nouaient dans cetle ville immense. Mais il n'y avait pour elle qu'un 3 intérêt, une affaire, un drame poignant : le départ de son fils.

Elle gardait des dehors calmes, dignes, aisés... Elle n'aurait i)as pu être autrement... Elle fut introduite dans un bureau après avoir expliqué à un huissier ce qu'elle désirait, et après une attente qui lui sembla trop longue, mais qu'avaient à son insu abrégé son apparence, sa distinction frappante, sa beauté et même sa toilette. Et, ayant exposé ce qu'elle

voulait savoir, elle reçut des explications détaillées. — La mission était au complet lorsque le lieutenant Arrimont est tombé malade. Monsieur votre fils, qui se trouvait dans la même garnison. Ta su, et a demandé par le télégraphe à prendre sa place. Renseignements pris sur la santé, l'endurance, les qualités intellectuelles et morales du lieutenant Claret, nous avons été heureux de lui accorder cette faveur, car c'en est une, et son avancement s'en ressentira. La mission est commandée par un de nos plus jeunes colonels, et comprend des savants de premier ordre; tout est admirablement prévu et organisé, au double point de vue géographique et géodésique. Elle agira au lac Tchad, el s'occupera de la délimitation de la zone d'influence française aux confins du Sahara. La saison sera favorable lors de l'arrivée, qui aura lieu dans deux mois ou deux mois et demi. La durée de l'expédition, y compris l'aller et le retour, peut durer dix-huil mois au plus, mais peut aussi se réduire à un an... Les nouvelles? Evidemment, elles ne peuvent èlre régulières. Il n'existe pas de courriers au delà de Ha}'es ; les lettres sont portées par des nègres, qui, à moins d'accidents, s'acquittent assez bien de leur mission. Il faut cependant faire une part très large à l'imprévu, et supposer le cas où quelques-uns des membres de la mission sont dans la brousse et manquent les occasions d'écrire.

238 KOMAN d'automne

Geneviève réprima le frisson de terreur qui la glaçait.

— Et l'embarquement est prochain ?

— Le paquebot part de Bordeaux le 8 juillet, c'està-dire mercredi prochain.

Le 8! dans quatre jours !...

— C'est court, reprit le chef de bureau, mais le lieutenant Claret a naturellement pris à sou compte l'équipement de son camarade, dont les bagages sont déjà à Bordeaux ; d'ailleurs, il passera par Paris, demain, annonce-t-il, pour recevoir les dernières instructions. Encore une fois, c'est un voyage des plus intéressants... Est-il d'autres renseignements que je puisse vous donner, iMadame?

Oui, elle l^interrogea encore sur les époques auxquelles elle pourrait écrire, les adresses des lettres, puis sur le climat, les dangers, les possibilités d'attaques de la part des tribus indigènes.

Le fonctionnaire donna les réponses les plus optimistes. A l'en croire, un voyage au centre de l'Afrique olîrait à peine plus de dangers qu'une excursion en Suisse ou en Ecosse.

— Une femme énergique, malgré son air délicat, «e dit-il, constatant le petit tremblement des lèvres, qui conîrastait avec les paroles calmes et lucides. J'espère que je l'ai rassurée...

Etait-il possible de la rassurer? Le sang bourdonnait à ses oreilles, des visions eflrayanfes passaient

Jevant ses yeux, tous les souvenirs de ses lectures, lies voyages qu'elle avait entendu raconter, revenaient a sa mémoire avec leurs plus affreux détails. Et c'était Lois qui se trouvait mêlé à ce cauchemar !,.. Mais elle aurait le temps de souffrir, de se torturer ellemême, d'être lianlée par la crainte, dévorée par l'angoisse... Elle n'avait en ce moment qu'un objectif, ie revoir.

Elle fit un calcul rapide. Le lendemain matin, il devait être à Paris ; il retournerait à Verdun pour arranger ses affaires, puis arriverait à Bordeaux la veille de l'embarquement. Cela lui donnait, à Paris, vingt-quatre heures au plus ; mais elle pouvait l'accompagner jusqu'au bout. Elle songea avec pitié à la lassitude que causeraient à Lois toutes ces nuits de chemin de fer. Hélas ! à combien d'autres fatigues il était destiné !

Encore une fois, elle avait oublié Léonard, et elle se le reprocha tout à coup.

— Ai-je donc le cœur si étroit qu'il ne puisse contenir qu'une seule douleur ou un seul amour? se dit-elle. Pauvre ami ! H doit compter les jours... C'est bien ingrat, mais^je suis presque contente de ne pas savoir où lui télégraphier... Je ne puis être qu'à mon fils. .

Elle annonra chez elle l'arrivée prochaine de Lois, et son départ pour l'Afrique, qu'elle présenta comme 3e résultat d'un choix flatteur. Henriette s'apitoya

sur la « pauvre petite dame », et plaignit sa maîtresse : mais celle-ci ne voulait pas être plainte, cela lui ôtait son courage.

Plus tard, elle se demanda comment elle avait vécu pendant cette fin de journée et cette longue nuit. Rien ne pouvait l'arracher à son unique pensée... Et l'aube luit enfin, puis le soleil se leva, radieux, et elle partit pour la gare Montparnasse.

Il était là. 11 descendit de wagon précipitamment, et ne put retenir un cri en aj)eroevant sa mère. Et elle tressaillit de douleur en le voyant si tristement changé : les traits durcis, les yeux creusés, et si pâle...

— Maman !... Je savais que vous seriez là ! Vite, allons chez nous !

Chez nous ! Elle se rappela la maison de Verdun, toute noire, fermée, désertée...

Elle ne lui fit aucune question. Comment parler de choses tristes, désolées, dans ces rues où la vie s'éveillait, parmi ces passants affairés?

Il rentra avec elle dans le joli hôtel qui, pendant tant d'années, avait été pour lui un nid si doux. Elle s'occupa elle-même de lui faire son thé, jeta un dernier coup d'oeil sur sa chambre, puis quand, reposé et réconforté, il vint s'asseoir près d'elle, elle parla enfin.

Dans l'affreuse angoisse qui la torturait, elle gardait cet empire sur elle-même, cette sorte de dou-

ceur de manières qui, même à ce moment, frappèrent son fils, et lui donnèrent l'impression de ce qui manquait à Nonne.

— Loïs, dit-elle d'une voix basse et brisée, jamais je n'ai tant souffert ! Je ne voudrais pas le faire de reproches; à quoi cela sert-il? Mais partir ainsi, te dérober à une situation que tu as choisie, voulue, ah ! c'est fuir le devoir, c'est... déserter I

Il s'était appuyé sur la table et avait, d'un mouvement désespéré, caché sa tête dans ses mains. Il ne répondit rien, et elle lui loucha le bras très doucement.

— Comment as-tu eu le courage de le lui dire? Sans lever la tête, il répondit d'une voix étouffée :

— Je n'ai pas eu tout de suite ce triste courage ; elle a cru d'abord que je partais malgré moi...

— Oh ! Loïs !

Un silence, pendant lequel sa mère entendait sa

respiration saccadée...

— Dis-moi tout... Elle a su, après ?... Et, tout à coup. Lois ouvrit son cœur, et raconta

a triste scène du wagon.

— J'ai dû, ajouta-t-il, la conduire à sa tante... iue pouvais-je faire ?

— Et elle, cette tante? Qu'a-t-elle dit? demanda eneviève, inondée de larmes.

— Elle, pauvre âme ! Dans sa droiture, elle ne }nnait qu'une chose : nous sommes mariés, la

242 ROMAN d'aUTOxMNE

femme doit obéir à son mari. J'ai dû insister pour qu'elle garde Nonne.

— Et vous vous êtes séparés ainsi, sur les mots cruels qu'elle avait, hélas ! quelque droit de te dire ?

— Je lui ai dit que j'allais risquer ma vie, que je la suppliais de ne pas me quitter ainsi. Elle s'est laissé embrasser, mais a gardé une insensibilité glaciale... Je lui ai dit :

« — Ne prierez-vous pas pour moi ?

« — Je prierai pour que Dieu vous garde : vous avez une mère...

« — El une femme ! i'\

« — Que vous n'aimez plus, que vous avez trompée... h

Mère, ce qui me lue, c'est que vraiment je ne l'aime r plus! Je la plains, j'ai des remords : si c'était possible, je resterais près d'elle... Mais il n'y a plus de joie dans le sentiment que je lui garde...

El il se mit à sangloter.

Page 1