XXI II
Dans la matinée, Geneviève reçut Id lettre de Léonard ; il écrivait presque quotidiennement. Il s'inquiétait d'être sans nouvelles depuis quelques jours, et annonçait sa très prochaine arrivée.
Geneviève soupira amèrement. Maintenant ses fiançailles lui semblaient si lointaines! Un rêve... Pauvre Léonard ! Elle était ressaisie par le devoir ancien qui, sous une forme nouvelle, se dressait între elle et ses projets, reprise par la douleur de son ils. Elle lui annonça en quelques lignes brèves que jOYs partait, et qu'elle-même allait se rendre près de a belle-fille, à Plougaz. Elle lui écrirait... Pauvre, liauvre Léonard !...
L'heure s'avançait. Lois s'était calmé, et, repris fcar le devoir professionnel, était parti pour le minis- «re. Sa mère lui avait donné rendez-vous à Notre-
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Dame-des-Victoires, et, ne pouvant plus supporter son agitation, elle s'y rendit avant l'heure.
La pensée confuse qui s'était tout à l'heure formulée dans sa réponse à Léonard se faisait mainte- s nant jour dans son esprit. Que pouvait-elle faire, en efîet, une fois son fils parti, sinon s'en aller à Plougaz ? Nonne refuserait peut-être de la suivre. Alors, n'était-ce pas son devoir de s'installer près d'elle, pour celte pauvre petite isolée, pour le monde, pour l'avenir? En les voyant réunies, personne n'aurait l'idée de prononcer l'odieux mot de séparation; Lois, calmé, résigné, reviendrait de li-bas plus viril, et apprendrait à vivre sans bonheur... s'il vivait !... Et qui sait, si sa tendresse à elle, son inr i, fluence ne rendrait pas Nonne telle (}u'il l'avait rêvée ? Cet espoir, si vague, si incertain qu'il fût, la fit vibrer. Mais presque aussitôt ses terreurs l'assaillirent de nouveau. Lois reviendrait-il ? Le baiser qu'elle lui donnerait ce soir serait-il le der nier ?...
Oh ! comme elle pria! Comme elle tint ses yeux, brûlés de larmes, sur l'image si chère d'une Mère toute-puissante I Comme, en ce sanctuaire ruisse-iis; lant de grâces, dont les murs redisent tant de mercis.Isjf elle se consuma en supplications!... Et elle ne del Ij^ mandait pas seulement la vie pour celui qu'elli avait enfanté, élevé au prix de tant de sacrifices, e aimé uniquement, elle implorait pour lui la force d
sat
remplir une tâche, d'accomplir un devoir, fût-il dénué de joies...
Quelque chose de subtil lui révéla tout à coup que Loïs était près d'elle. Elle se retourna et le vit agenouillé, priant, lui aussi, avec une ferveur qui avait ramené la couleur sur son visage pâli.
— Loïs, dit-elle tout bas, se penchant vers lui, je demandais à ton autre Mère, la plus puissante, la plus tendre, non pas seulement de te protéger, mais de te ramener vers ton devoir, dùt-il être austère...
— Je le lui demande aussi, répondit-il.
Et la journée s'acheva vite. Il lui avait demandé de ne l'accompagner ni à Verdun, ni. à Bordeaux, mais d'aller à Plougaz et de lui télégraphier avant son départ. Et elle avait fait sans murmure ce sacrifice, si poignant.
Elle le conduisit à la gare. Elle le pressa sur son cœur avec l'idée horrible qu'elle l'embrassait peutêtre pour la dernière lois... Elle emplit ses yeux de l'image chérie, comme de celle que va dérober le couvercle d'un cercueil. Mais elle resta forte, essayant un sourire, et sa dernière parole fut : « Tu reviendras pour être encore heureux... »
Il reste à la portière tant qu'elle peut ledistinguer, jusqu'au moment où une courbe de la voie le dérobe à sa vue. Elle est seule maintenant... Comment peut-on supporter ces angoisses sans mourir !...
Seule dans la voiture qui la ramène vers sa triste maison... Seule pendant des mois sans fin, tandis que son fils s'enfoncera dans des régions meurtrières où la mort guette sous les formes les plus hideuses... Elle gémit tout haut... Elle n'en peut plus ! Et soudain, à son âme éperdue s'offre la pensée d'un refuge ; elle veut retourner là où elle vient de prier avec Loïs, là où les miracles se multiplient, où les mères confient leurs enfants à des bras si forts et si tendres.
— A Notre-Dame-des-Victoires. .
Et l'auto s'engage dans les quartiers populeux» encombrés à cette heure où va finir la journée, au milieu desquels Geneviève se sent toujours si étrangement seule. jHI
Prostrée devant l'autel, ne pouvant même plus prier, son cœur va tout entier vers « l'autre Mère... »
Tout à coup, comme l'expression même de celte affreuse impression de solitude qui l'enveloppe, saj pensée se formule en un mot : a Vraiment veuve, r^
0 la signification douloureuse, infinie du veuvage Il semble qu'elle en goûte pour la première fois toute l'amertume. Oui, c'est à cela qu'elle est maintenantjajj destinée, sans même la tendresse joyeuse qui jadis illuminait la tristesse de sa vie...
Car c'est fini, elle est, elle se le répète, ressaisie par le devoir maternel, aujoiird'hui douloureux... Et
tout à coup, d'une n)anière inattendue, la pensée de Léonard l'attendrit, l'émeut, la fait fondre en larmes. Elle n'a jms hésité, tout à l'heure, elle ne songeait même pas à lui, en se vouant à sa nouvelle tâche. Même, ces temps derniers, elle craignait de ne pas lui rendre sa tendresse, de n'être pas au même diapason que lui. Pourquoi éprouve-t-elle celle pitié soudaine, presque morbide? Et surtout, pourquoi s'imaginel-elle maintenant qu'elle pourrait l'aimer, qu'elle pourrait être heureuse, et que... et qu'après tout, il l'aiderait à remplir sa mission ?
Elle se prosterne plus profondément, et invoque plus ardemment la Vierge Marie.
— 0 vous, qui savez les vouloirs de votre Jésus, dites-les moi! Faul-il que je reste tristement libre pour faire mon devoir envers ces enfants ? Faut -il que je souiïre, que j'achète leur bonheur? Est-ce une illusion, une tentation de croire que j'aime ce malheureux, que je n'ai pas le droit de le faire souffrir, ou bien mon sacrifice même lui obtiendra-t-il d'autres joies, plus sûres et plus complètes ?
« Vraiment veuve... »
Et l'autre parole de saint Paul revint à sa mémoire : « Elle sera'plus heureuse ainsi... Croyez-moi, j'ai l'Esprit de Dieu... »
— Veuve... mère...
Elle répète ces mots, avec angoisse d'abord, puis avec une douceur secrète. La réponse d'en haut
s'insinue en elle, s'accentue. « Elle sera plus heureuse... »
Tout à coup, quelque chose d'inconnu dilate son cœur. Seule? Elle ne l'est plus... Vraiment veuve, vraiment libre... Un trait de lumière l'a pénétrée; elle a cru s'offrir en sacrifice douloureux, et pour la première fois elle entrevoit, éblouie de cette lumière mystérieuse, que Dieu la veut à lui et qu'il l'aime...
Geneviève à Léonard
(( Mon ami, je viens, le cœur saignant, vous causer une douleur... J'ai cherchédes motspour vous l'adoucir, je n'en ai trouvé qu'un seul, dont votre âme de chrétien aura l'intelligence : c'est le vouloir de Dieu qui nous sépare.
« Et c'est Dieu que j'implore pour vous, lui demandant l'apaisement, le baume pour votre souffrance. Je lui demande plus encore, mais l'heure n'est pas venue de vous dire mon espoir en votre avenir.
« Je vous ouvrirai mon cœur ; c'est votre droit d'y lire, mon pauvre ami fidèle. J'ai subi une de ces amères déceptions maternelles qui brisent et rendent incapable de bonheur. Lois était malheureux... Hélas ! nous l'avions prévu, vous et moi. Peut-être ai-je façonné cette nature d'une main trop féminine.
avec trop de raffinements; peut-élre l'ai-je inconsciemment rendu exigeant. Tout l'a froissé, blessé chez sa femme. Et je ne prétends pas l'excuser complètement : il a, j'en suis sûre^ élé maladroit, inexpérimenté, impatient, peut-être, vis-à-vis de cette enfant qu'il avait d'abord vue à travers de folles illusions- Ils sont arrivés à un état aigu... Une occasion de fuir sa souffrance s'est offerte à Lois, et avec l'impétuosité qu'il apporte à toutes choses, il a demandé à faire partie d'une mission africaine. Il a fait cela sans réflexion, sans conseil; il a abandonné son foyer, sa femme... Elle, d'abord anéantie par ce coup, ne lui pardonne pas. Elle s'est réfugiée chez sa tante, elle refuse même de me voir, et Lois quitte la France dans trois jours, désespéré, regrettant maintenant ce qu'il a fait, s'en allant, dans les pires conditions morales, atTronter des fatigues, des dangers, des angoisses qui me font frémir...
(( Mon devoir s'est offert à moi si clair, si pressant!... Mon ami, j'ai été mère avant tout... Aimer Lois était l'habitude de toute ma vie... Si j'ai un instant songé à moi. à mon bonheur personnel, c'est • que, crovant mon fils heureux, je pensais ma mission finie. Hélas ! elle recommence sous une forme infiniment douloureuse et absorbante... Il ne s'agit plus, comme jadis, de guider, d'élever un fils très aimant, qui répondait à tout ce que j'attendais de lui, ni de préparer pour lui un avenir, un bonheur que je
croyais assuré. Il faut^ maintenant, être un refuge et un appui pour un pauvre être désemparé, d'autant plus malheureux qu'il l'est par sa faute. II faut encore sauver de son désespoir, préserver des écueils qu'elle ignore, la pauvre femme infortunée dont je suis aussi la mère...
« Je vous entends me dire que vous partageriez ma tâche, que vous sauriez l'alléger, l'adoucir. Mais la femme, la mère qui aurait tracé sa voie nouvelle en dehors de celle de ses enfants, serait-elle la même pour eux? Garderait-elle la même puissance consolatrice, la même influence? Ma tâche n'esl-elle pas trop étendue pour un cœur partagé?
« Et puis, mon ami, il y a autre chose, quelque chose d'intime, de profond, que je veux aussi vous dire, et ce secret sera, justement, la mesure du sentiment très haut que vous m^avez inspiré, de la confiance que j'avais mise en vous...
« J'ai pensé que pour ce que j'avais à faire. Dieu ne me demandait pas seulement des prières et des larmes, mais encore un sacrifice... Et comme j'hésitais, me demandant si ce sacrifice, je devais aussi vous le faire partager', j'ai compris soudain, dans une de ces lumières devant lesquelles vous vous inclinez, vous, chrétien, qui croyez à la grâce, j'ai compris que j'avais faussé jusqu'à présent le sens de ma vie, et qu'en étant seulement mère, je n'avais pas répondu à l'appel divin.
EOMAN D AUTOMNE
« Léonard, je l'ai entendu si clairement, cet appel, que je ne saurais y rester insensible... Ce n'est pas seulement à mon fils que vous me cédez, mon ami, c'est à Dieu...
(( Ne croyez pas que j'agisse dans un moment d'exaltation : encore une fois la lumière a lui, elle m'a montré nia voie, et je n'en puis plus suivre d'autre. Et voyez les délicatesses de Dieu : en prenant ma vie, il en ménage le plan, l'unité, il la rend toute à Loïs, il me laisse mère tout en me gardant « vraiment veuve ».
« Vous souffrirez en lisant cet adieu intime, et vous vous croirez malheureux à jamais... Vous protesteriez si je vous disais que nos fiançailles étaient une erreur, que vous aimiez en moi votre fidélité même à un idéal, que je ne pouvais peut-être pas répondre à ce que vous attendiez, enfin que j'étais... trop vieille pour vous. Mais ce que je ne vous dis pas, je le dis à Dieu, et je lui demande que vous ne soyez pas, par ma faute, à jamais solitaire.
« Un peu plus tard nous nous retrouverons, amis toujours... Toujours vous saurez mes projets, mes inquiétudes, mes joies, si j'en iii jamais. Je ne sais ce que je vais devenir ; je pars d'abord pour aller près de Nonne, et c'est elle qui décidera de ma vie.
« Mon ami, pardonnez-moi si vous pensez que j'ai des torts envers vous. Mon cœur déborde de reconnaissance et de bénédictions... »
Yvonna de Tréveuc, en proie à une agitalion inaccouluniée, fait aérer une chambre d'amis, et, comme l'an dernier, y rassemble des objets de prix, la fleurit de roses. Par moments elle croit rêver, et alors elle relit le télégramme reçu dans la journée.
« Pouvez-vous me recevoir demain? Arriverais train malin. Très vôtre.
« Geneviève. »
Vvonna avait gardé avec M"" Claret des relations épistolaires, mais elle avait répondu avec une réserve involontaire aux lettres atî'ectueuses qu'elle recevait. Elle avait pénétré, à Rome, le secret des fiançailles de Léonard. Même Geneviève y avait fait allusion, et c'avait été comme un manteau de glace tombant entre elles. Geneviève avait-elle deviné quelque
chose de l'amère déception qu'Yvonna s'étudiait cependant à cacher? Peut-être, car ses lettres à ellemême trahirent un peu d'embarras, puis devinrent plus rares, et ne continrent aucune allusion au mariage projeté pour l'automne.
Yvonna était revenue chez elle plus triste qu'au départ. Rien n'excitait plus sa curiosité ni son intérêt. Peut-être, plus tard, reprendrait-elle à la vie,|H chercherait-elle de nouveau la beauté des sites, les merveilles de l'art ; mais pour souffrir cet anéantissement de ses vagues espérances, elle se réfugiait dans son nid, dans le passé, dans le cadre familier qui l'avait déjà vue souffrir.
EUe ne se révoltait pas. Geneviève était, pensaitelle, bien mieux faite qu'elle pour être la compagne de Léonard. N'avait-elle pas d'ailleurs, renoncé depuis longtemps à être aimée de lui. Mais elle l'avait revu ; elle avait encore mieux compris qu'autrefois [cette fine et admirable nature; ses regrets s'étaient réveillés, et maintenant, il y avait entre eux une barrière suprême...
Elle reprit ses œuvres avec une sorte de fièvre. Elle leur donna [une impulsion nouvelle. Les catéchismes, [la visite des malades, le travail pour les-^ pauvres n'occupaient [pas encore assez sa vie : ell créa un dispensaire où, chaque jour, on recevait les blessés et les malades de la ville et de la campagne.
— Les voyages ont du bon, disait-on autour d'elle. Ils ont développé chez Yvonna une activité et une lucidité d'esprit admirables...
Elle n'irritait pas sa blessure, elle cherchait plutôt à la guérir el essayait de l'oublier. Mais elle éprouvait une sorte de désespérance, un détachement triste de la vie, une indifférence absolue. Elle avait manqué son existence; maïs elle réagissait vaillamment, et se refusait à regarder la roule probablement très longue, terne et solitaire qu'elle avait à parcourir.
L'arrivée de Geneviève à Plougaz s'expliquait d'ailleurs par celle de Nonne. Yvonna, bien que ne se souciant pas des nouvelles, n'avait pas été sans apprendre que « la jeune comtesse » était chez M"^° de Kerliver, et que son mari, qui l'y avait amenée, allait partir pour l'Afrique. Elle ne s'était pas étonnée outre mesure du départ de Loïs, ne connaissant rien aux imprévus de la vie militaire: elle avait été surprise, seulement, de voir Nonne revenir dans une ville el un milieu qu'elle détestait. Depuis deux jours, les oisifs de Plougaz allaient se promener du côté de la petite maison neuve de M""" de Kerliver ; mais celle-ci ne se monirait point, s'abstenant même de venir au marché, peut-être parce qu'elle craignait les questions de ses compatriotes. Quant à Nonne, elle était invisible.
M"^ Claret venait-elle simplement la voir, ou allait-elle l'emmener?
Yvonna avait compris, d'après les lettres qu'elle recevait, qu'aucune intimité ne s'était nouée entre la jeune femme et sa belle-mère. D'ailleurs, l'époque du mariage de celle-ci approchait... Qu'allait-elledire à Yvonna.
Le jour se lève, brillant, joyeux. L'ajonc couvre la campagne d'un manleau d'or, les moissons jaunissent, le ciel est pur et foncé. Yvonna fait atteler la meilleure voiture de Plougaz, et part pour la station, le cœur un peu lourd, sans empressement, redoutant de soutTrir...
Dans la campagne découverte, la ligne noire du train apparaît de loin. Elle ondule à travers les blés €t les landes, disparait un instant derrière un bouquet de bois, puis entre en gare et s'immobilise devant les modeste bâtiments.
Deux ou trois paysans descendent, un panier au bras, sans se presser, puis M""' Claret s'avance, cherchant quelqu'un des yeux.
Yvonna reste un instant saisie de surprise. Un changement dont elle ne perçoit pas bien les nuances rend certainement Geneviève différente de ce qu'elle était lorsqu'elles se sont quittées.
— Yvonna ! Je savais que vous seriez assez bonne, assez amicale pour venir jusqu'ici ! Vous n'imaginez pas la sensation de repos que j'entrevois en pensant à votre chère maison... Oui, je suis seule... J'ai une
UOMAN D AUTOMNE io »
malle, seuletiient... Peiit-éire pourrait-on l'aUacher derrière la voilure ?
Elle tire son billet de bagages, et tandis qu'elle prend livraison de sa malle, Yvonna la regarde avec encore plus d'attention, se demandant, maintenant, ce qui produit cette impression de changement. Son complet a la note de sobre élégance qui convient aux voyages ; sa démarche est aussi jeune, aussi souple et élégante; si son teint est pâli, la nuit de chemin de fer en est la cause... Peut-être y a-t-il un peu moins d'apprêt dans l'arrangement jde ses cheveux, et, au grand soleil, un léger reflet argenté paraît sur ses tempes.
Les voici dans ta voiture, qu'Yvonna a fait découvrir, parcourant cette campagne riante, où la vie s'épanouit dans un silence apaisant.
Geneviève prend la main de la jeune fille.
— Vous n'avez pas trouvé mon arrivée trop brusque, ma demande d'hospitalité trop sommaire, chère Yvonna? J'ai eu de lourds soucis, de vifs chagrins ces derniers jours, et vous êtes assez mon amie pour que je vous les confie... J'ai besoin, vraiment, de vous les dire...
— FA vous savez ma sympathie , balbutie Yvoîiua.
— D'abord, je voudrais savoir ce qu'on raconte ici de Nonne...
Vvonna hésite.
— Je VOUS en prie, dites-moi tout, il faut quo je le saclie 1
— Ou ne peut attacher d'importance à tous ces racontars... Les uns disent que votre fils, de plus en plus épris de sa femme, la comble de présents et de gâteries, et est parti fou de chagrin. Les autres, renseignés, disent-ils, par des amis de Verdun, insinuent qu'il y avait parfois des désaccords dans ce ménage. A ceux-ci, le brusque départ de Loïs semble volontaire,..
— Eh bien! ils ont raison, Yvonna... Et vous comprendrez bientôt quelles difficultés je viens essayer de résoudre...
Et avec cette simplicité, ce calme apparent, plus poignants qu'une bruyante explosion de douleur, Geneviève parla brièvement de ce qui avait troublé le foyer de son fils, de la soudaine résolution de Lois, et des scènes cruelles qui avaient suivi.
— Je viens ici pour supplier Xonne et pour l'emmener, ajouta-t-elle avec la même simplicité.
Yvonna l'esla un moment silencieuse.
— Ne sou£frirez-vous pas de cette vie en commun avec une étrangère ? demanda-l-elle, hésitant.
— Qu'importe qu'on souflre si l'on arrive à faire les autres moins malheureux ? Yvonna, c'est une tâche complexe, qui demande la liberté de mon temps et de mon cœur... Vous saviez, n'est-ce pas
ROMAN d'automne 2o9
que je m'étais laissée aller à former les projets d'avenir '?... A mon âge 1...
La teinte foncée qui, brusquement, envahit le visage d'Yvonna, fut, pour Geneviève, une si brusque et si complète révélation, qu'elle resta un instant interdite. Et Yvonna, ayant naturellement conscience de cette rougeur, se sentit cruellement embarrassée. Mais Geneviève reprit immédiatement son empiresur elle-même, et ne parut pas s'apercevoir du trouble de la jeune fille.
— Oui, vous êtes très discrète; mais je vous en avais dit un mot, et vous aviez tout compris. Pauvre Léonard 1 Ces projets sont maintenant impossibles. Voyez-vous, chère Yvonna, il y a, comme je le lui disais, de l'unité dans le plan de toute vie... Une tâche maternelle avait pris la mienne, et cette tâche doit se poursuivre jusqu'au bout... Léonard finira par le comprendre...
Elle s'arrêta un instant, puis reprit doucement :
— Il souffrira d'abord, mais il comprendra encore autre chose : c'est qu'il se trompait, et que j'avais eu tort de céder à ses instances, d'oublier mon âge, de croire que ce brillant écrivain, ce poète gardé si jeune par l'élévation et la délicatesse de ses pensées et de ses œuvres, pouvait être heureux près d'une femme vieillie par son rôle même, et surtout trop... mère. Mais tout n'est pas fini pour lui. Je demande à Dieu de le voir heureux un jour.
26U ROMAN d'automne
Yvonna, accablée de surprise, se demanda si jamais Geneviève avait aimé Léonard.
Geneviève lut-elle dans sa pensée? Elle y répondit, en tout cas, en ajoutant :
— Il mérite qu'on l'aime uniquement. Mon cœur, à moi, était trop partagé... si même Loïs ne l'avait pas tout entier... Yvonna, voudre/.-vous redemander.] cette voiture pour l'après-midi? Je dois aller sans retard trouver celte pauvre petite...
Maintenant la vieille calèche roulait sur les rudes pavés de la ville, et s'engageait dans l'étroite rue que les pignons en saillie rendaient encore plus sombre.
La porte de la maison Renaissance était ouverte, et Gaït, en grande coifîe blanche et en fichu à fleurs, se tenait sur le seuil,
— Madame est la bienvenue, si j'ose le dire, fitelle avec la familiarité d'une vieille servante qui è se reconnaît tacitement des droits sur la maison. ^ Et je suis contente pour notre demoiselle, qui s'ennuie depuis ses randonnées dans les pays étrangers...
C'était une .«ensation reposante de pénétrer dans cette allée sombre et fraîche, et de retrouver la belle chambre ancienne dont la fenêtre ouverte laissait entrer les senteurs du jardin. Geneviève en reconnaissait les beaux meubles, les bibelots précieux, et les roses groupées dans les vases étaient les sœurs
ROMAN d'automne Sf)!
de celles qu'elle avait admirées au dernier automne. Déjà Gaït apportait du thé ; elle s'était souvenue que c'était le déjeuner préféré de iM™' Claret. Et Yvonna laissa son amie seule, après l'avoir suppliée de demander tout ce qui lui serait nécessaire ou agréable.
— C'est la souffrance qui la change, pensait-elle en quittant la chambre, et cest son expression plutôt que ses traits (|ui n'est plus la môme... Elle n'a jamais aimé Léonard... Autrement, pourrait-elle parler de lui avec celte pitié tranquille? Aurait-elle eu, surtout, le courage de rompre ses ])rojet»?
Elle se sentit tout à coup contente de voir Geneviève chez elle. La contrainte secrète qu'elle avait éprouvée disparaissait ; il lui serait deux, se disaitelle, de consoler un peu son amie, de l'aider peutêtre dans ce qu'elle allait entreprendre.
Geneviève descendit une demi-heure après, et elles parlèrent de Nonne. Mais Yvonna ne la connaissait guère, et ne pouvait pas plus que son amie prévoir sa décision, l'orientation de sa vie.
— Elle aura trouvé sa place prise chez sa tante, ajouta-t-elle, M'"° de Kerliver, qui se trouvait très seule, a appelé près d'elle une autre jeune parente, qui, elle, partage du moins ses goûts. Que ferait.. ► (elle allait dire Nonne, elle se reprit vivement,) que ferait M"'' Claret dans cette maison rustique, où le sarclage des fleurs, la culture des légumes, la basse-
cour et la laiterie absorbent le temps el comblent les désirs de ces deux femmes? Si ce n'est pas tout de suite, l'ennui vous la ramènera bientôt.
Cependant Geneviève était trop babituée à s'occuper des autres, trop femme du monde, aussi, toujours, partout, même malgré sa soutîrance, pour absorber l'attention d'Yvonna au profit de ses préoccupations personnelles. Elle lui parla peu à peu d'autre chose, lui fit décrire ses œuvres, el comprit, par parenthèse, qu'elle s'y intéressait surtout par devoir. Et insensiblement elles revinrent aux jours d'Italie, aux riantes splendeurs de Florence, à l'in- ^ lense vie religieuse de Rome.
— 11 faudra que je revoie Rome; je n'en ai pas assez joui, dit Yvonna éfourdiment.
— Si Nonne vit près de moi, je l'y amènerai certainement. Et pourquoi, alors, n'y retournerionsnous pas ensemble? Vous m''aideriez dans ma tâche; ce serait une œuvre encore.
Les yeux d'Yvonna brillèrent un instant. Geneviève reprit :
— J'ai beaucoup pensé à ce que j'ai à faire. 11 faut ^ue je gagne d'abord le cœur de cette enfant, pour la rendre telle que Loïs puisse l'aimer encore. Mais je ne peux ni ne veux la prêcher. Elle doit être formée par un. milieu, insensiblement instruite par une vie nouvelle, affinée par un contact. Certes, si je suivais mon désir, j'irais cacher dans une reti-aite
KOMAN U AUTOMNE ^Oi
mes mortelles inquiétudes, et ma vie se consumerait en supplications. Mais j'ai une autre mission... Me comprenez-vous? Et encore une fois, voulez-vous m'aider à... distraire Nonne et à la changer? On pourrait sans doute vous remplacer momentanément ici, à la tète de vos œuvres ?
— Oh ! oui !... Vous ne savez pas quelles perspectives vous m'offrez ! li semble que vous m'ouvriez tout à coup un horizon qui était fermé.
— Alors, tout dépend de Nonne, dit Geneviève avec un faible sourire. Car si elle s'obstine à rester ici, j'y demeurerai, moi aussi.
— Près de moi, dans cette maison ! s'écria Yvonna avec élan.
La calèche démodée s'arrêta de nouveau à la porte, et, seule, celle fois, M""^ Claret donna l'adresse de la Maison-Blanche, — ainsi s'a[)pelait le petil domaine de M^'^de Kerliver.
La voiture traversa un faubourg sordide, prit une route banale, bordée de talus tout jaunes d'ajoncs, et s'arrêta devant un grand mur tout neuf, dont nul ombrage ne dépassait la crête garnie de tessons. La porte était lourde, solide, peinte en brun, et percée d'un guichet. Le cocher descendit de son siège, agita la sonnette, et au bout de quelques instants, un pas lourd ayant fait crier le menu gravier de l'allée, une servante vint ouvrir. Elle était jeune, robuste ; ses manches étaient relevées, et ses bras rouges révélaient l'occupation qu'elle venait d'interrompre : une lessive.
ROMAN D'AUTOMiNE 265
— M'"^ de Kerliver ?
La servante hésita.
— Elle n'est ()as là, dit-elle brièvement, s'apprêtant à refermer la porte.
— Je suis la belle-mère de M™® Clarel.
— De M'"" la comtesse? rectifia orgueilleusement la servante. Elle n'est pas là non plus, mais...
— Mais elle me recevra, nalurellemenl, acheva Geneviève d'un air d^ tranijuille autorité qui rendit la jeune tille muette.
Kl, pénétrant dans le jardin après avoir prié le cocher d'attendre, elle longea à la suite de la servante l'allée tracée entre des planches de légumes, et bordée d'un mince cordon de fleurs.
Des arbres fruitiers tout jeunes étaient plantés de toutes paris, mais ne donnaient pas plus de beauté que d'ombrage à ce grand enclos essentiellement utilitaire. Au milieu s'élevait la maison, petite, carrée, solide et disgracieuse, très blanche, avec un toit d'ardoises luisantes nt des volets verts d''une nuance crue. A droite, sur des cordes, séchait le linge que venait de laver la servante.
Gomme celle-ci introduisait la visiteuse dans la maison, elle se retourna, toute rouge.
— J'espère que ma maîtresse ne sera pas fâchée que je vous ai reçue, dit elle avec embarras.
— Soyez tranquille, je lui dirai que je vous y ai réellement contrainte.
Et Geneviève fut introduite dans la chambre d'apparat, ornée du mobilier que Lois avait connu à Plougaz : les armoires aux brillantes ferrures, la commode de noyer verni, le lit aux rideaux empesés, avec son grand édredon rouge sur un couvrepied tricoté.
Elle avait à peine eu le temps d'embrasser d'un coup d'oeil tout cet ensemble que, la porte s'ouvrant, M""® de Kerliver parut, pleine d'émoi. Elle venait de remplacer sou tablier de coton bleu par un autre tablier en mérinos, dont ses doigts agités achevaient de nouer les cordons.
^^jme Q[arel s'était préparée à cette entrevue ; mais elle ne put s'empêcher de trouver encore plus vulgaire qu'elle ne l'avait pensé cette large figure rouge et intimidée. Elle s'avança rapidement, les mains tendues.
— J'aurais voulu vous connaître plus tôt, dit-elle de sa voix douce et polie, dans laquelle elle essayait de mettre un peu de chaleur.
— Asseyez-vous, s'il vous plait, dit M™^ de Kerliver, montrant le fauteuil Voltaire couvert en rep». Vous étiez malade, à ce qu'il paraît, lors du mariage de votre fils?
— J'avais été très malade... Je puis voir Nonne, n'est-ce pas?
M™" de Kerliver secoua la tête.
— Je lui ai dit que vous êtes là, comme de juste,
ROMAN D AUTOMNE 2bl
et j'espère qu'elle descendra tout à l'heure... 11 ne faut pas lui en vouloir, elle est bien malheureuse! dit la pauvre vieille femnie les larmes aux yeux, et une nuance de reproche dans la voix.
— Oh ! oui, très malheureuse ! Et moi, je le suis aussi, avec elle... pour elle, dit Geneviève doucement.
Le visage de M""^ de Kerliver, qui était resté défiant, se détendit un peu.
— Nous avons passé une dure journée hier. Madame... D'abord, j'étais fâchée, blessée pour la pauvre petite. Kt puis, j'ai fini par plaindre aussi votre fils... C'est bien malheureux... Je l'avaisdità Nonne : il faut des mariages assortis. Mais enfin, c'est fait... Ils sont mari et femme, et il n'aurait pas dû la quitter ainsi!
— C'est vrai, dit la mère avec la même douceur.
— Et Nonne ne l'a pas rendu aussi heureux qu'elle aurait dû, ajouta la bonne femme dans un sentiment de justice.
— Mais ils peuvent encore retrouver du bonheur... si Lois revient.
Un frisson si douloureux avait passé sur le visage de M""^ Claret lorsqu'elle prononça ce mot, que M™^ de Kerliver lui saisit la main avec une sympathie soudaine.
— Oh ! pauvre mère ! murmura-t-elle avec émotion.
Geneviève se pencha, et, avec un de ces élans qui étaient un de ses charmes, elle embrassa la vieille femme. Alors la glace fut rompue, et M"'° de Kerîiver conquise.
— Nous sommes les deux mères, et nous voulons voir nos enfants heureux, dit Geneviève vivement. Aidez-moi... Ne croyez-vous pas que Nonne doive revenir avec moi? Cela ferait taire toutes les réflexions malveillantes, et je serais pour elle très tendre, très indulgente, je vous assure.
— Je crois que vous ne pouvez être autrement que bonne, parfaite, répondit M°'' de Kerliver, s'essuyant les yeux. Eh ! bien oui, je pense comme vous... Ce n'est pas que je sois détachée de Nonne ; mais elle est maintenant d'un autre monde... Et puis, j'ai pris chez moi une nièce, une bonne fille, mais qui n'est pas du lout princesse, et qui n'en fait qu'il sa (été. Elles ne s'arrangeront pas... Jenny ne supportera pas que Nonne la traite du haut de sa grandeur... Et en outre, (juelles distractions donnerais-je à celte pauvre petite? Tailler mes rosiers et sarcler mes planches de petits pois? Mouler le beurre pour le marché? C'est impossible. Enfin, les belles dames de Plougaz ne viendront pas volontiers chez moi, ou me feront sentir que je ne suis pas l'une d'elles, ce qui humiliera Nonne... Si vous pouvez la décider à vous accompagner, cela vaudra mieux... Et comme vous le disiez, cela coupera court aux
commérages... Je vais forcer ma nièce à descendre... Elle sortit et restaquelque temps absente. A la fin, elle revint avecNonne. Celle-ci portait une robe de toile blanche brodée qui, si simple qu'elle fût, contrastait singulièrement avec ce cadre rustique. Elle était très pâle, et avail un regard dur.
— Nonne!... Ma fille !... dit Geneviève, la prenant dans ses bras.
Nonne se laissa embrasser, mais sedégagea promptement.
— Je regrette que vous soyez venue ici, dit-elle froidement, bien que Geneviève la sentît frémissante. C'était vraiment une fatigue inutile.
— Je suis venue pour vous supplier de passer avec moi ce temps cruel, reprit Geneviève, s'emparant de sa main malgré elle.
— C'est bien bon de votre part, mais je suis très bien ici... Ma tante m''a élevée, elle ne me refusera pas l'hospitalité, et... je ne serai pas à sa charge, quoique j'aie refusé à Lois d'accepter son argent, ajouta-l-elle, voyant que M"" de Kerliver était perplexe, et jetant en même temps un regard de défi à M""' Claret.
— Oh I ce n'est pas cela, dit sa tante, et tu le sais bien. Mais je disais à M""' la conUesse que iu t'ennuieras ici. Tu ne peux pas travailler au jardin, tu n'es plus habituée à t'occuper du ménage, et les dames de Plougaz ne viendront pas chez moi, je le
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crains... Et puis, il y a Jenny, qui est une bonne fille, mais qui a ses idées... Moi je serai contente si lu restes ; seulement ,.
Seulement, elle montrait tout à coup si clairement qu'elle en serait au contraire très fâchée, que Nonne, accablée de surprise et de chagrin, fondit en larmes. Depuis la veille, elle se redisait à elle-même ce que sa tante venait d'exposer si crûment. Mais se l'entendre répéter, c'était aussi trop dur!
En un instant elle fut de nouveau pressée dans les bras de M'"'^ Claret.
— Chez moi, disait-elle, vous serez chez vous... Je n'ai plus d'intérêt ici-bas, je n'aurai d'autre désir que de vous voir moins malheureuse... Tout ce qui, pour une jeune femme, sera compatible avec l'absence d'un mari, nous le ferons ensemble. Si vous voulez voyager, vous choisirez nos itinéraires... Je ne vous demande pas de m'aimer tout de suite, ni de m'ètre reconnaissante : c'est moi qui le serai, au contraire... Dites-moi oui, seulement.
— M'"" la comtesse a raison... Ce n'est pas que tu ne sois ia bienvenue ici, au moins!
Et au loin. Nonne entendait la voix de Jenny^ timbrée d'un accent vulgaire, discutant avec la servante un ordre qu'elle-même avait donné...
Oh ! celte arrivée, celle maison rustique, cet enclos sans ombre, ces femmes communes, cetle perspective désolée !...
El cependant, céder à cette bel le- mère qui ne pouvait l'aimer, céder à Lois, qui l'avait suppliée de vivre près de sa mère, quelle lutle pour son orgueil !
Elle pleurait toujours. M""^ Glaret s'adressa tout à coup à M""" de Kerliver d'un ton résolu.
— Je pars demain soir, dit-elle. Mon amie. M'"" de Trévcuc, qui ne doutait pas du consentement de la chère Nonne, l'attend ce soîr... Voudrez-vous avoir l'obligeance d'envoyer ses malles à la gare?
— Oh! laissez-la moi jusqu'au départ, s'écria M""® de Kerliver, empressée, maintenant que sa nièce donnait un consentement tacite. Elle sera demain soir bien exactement à la gare. N'est-ce pas, Nonne, tu veux bien passer la journée de demain avec nous ?
— Je vous attendrai, mon enfant... Sera-ce seulement demain soir?
— Oui... murmura Nonne avec un mélange de révolte et de résignation.
Et le soir même, Lois trouva à la gare d'Orsay la dépêche qu'il avait espérée :
« Nonne m'accompagnera. y>
Nonne fut exacte au rendez-vous, le lendemain. Elle arriva, escortée de sa tante en grande coiffe, et de sa cousine Jenny qui, elle, avait abandonné le costume du pays^ et qui portait un complet vert trop clair, et un chapeau garni de roses sous lequel, nouant ses cheveux, passait un bout de ruban pon-
ceau. Nonne semblait embarrassée de son personnage, el parut soulagée en cotislalant l'absence 1 d'Yvonna. M"" Claret avait pensé, en elîel, que cela \ valait mieux ainsi. '.
Geneviève fut exquise pour M"^ de Kerliver et ■ Jenny. Celle-ci, ravie, eût voulu que quelques habitants de Plongaz fussent témoins de celle attitude amiable. Et que de critiques elle tenait en réserve, au contraire, pour celle cousine orgueilleuse dont elle était naturellement jalouse, et qui recevait avec tant de froideur les attentions de sa belle-mère!
Le train s'ébranla. Nonne adressa un dernier signe d'adieu à sa tante, et se rejeta dans le coin du wagon avec un soupir de soulagement. Tout valait mieux que Plougaz, décidément.
M™® Claret veilla à ce qu'elle fût confortablement installée, la baisa au front, puis s'assit en face d'elle, si lasse qu'elle ne pouvait plus parler. La lampe était baissée ; Nonne distinguait à peine la silhouette de sa belle-mère. Elle la vit joindre les mains pour prier," immobile, la tête tournée vers le ciel étoile.
Elle souffrait aussi, la pauvre Nonne, pas plus que Geneviève, sans doute, mais avec plus d'amertume, car le remords el la colère se partageaient son cœur. Elle essaya de faire sa prière ; mais elle ne pouvait pardonner à Lois, bien qu'elle tressaillît d'effroi à la pensée des dangers qu'il allait courir. Et puis, elle ne savait encore si elle était bien aise ou fâchée d'être
î)arlie... Elle revivait le caucliemar de ces derniers jours, el son arrivée chez sa tanle n'en avait-pas élé la période la moins pénible. Mais maintenant elle avait cédé au désir de Loïs, à l'emprise de sa bellemère, el elle en était irritée.
Un peu plus tard, elle s'endormit d'un sommeil coupé de rêves affreux et de brusques réveils. Elle se trouvait au milieu de nègres grimaçants, lançant des zagaies ou des flèches aiguës ; elle voyait Lois étendu sur un sol rouge de sang, et croyait entendre ses plaintes... A la fin, s'étant réveillée, le front couvert d'une sueur froide, elle résolut de ne plus céder à un sommeil qui amenait de tels rêves. L'aube commençait à luire, el dans la lumière grise, elle regarda sa belle-mère. Geneviève, elle, venait enfin de s'endormir. Elle était d'une pâleur livide, et sa figure était toute mouillée de larmes. Elle avait sans doute pleuré toute la nuit, silencieusement, sans pininles, après avoir été si forte, si calme au départ... Et comme le jour s'accentuait, Nonne remarqua pour la première fois les reflets d^argent qui couraient dans ses cheveux.