‹ Roman d'automneChapitre 4 sur 4 · UN LIVRE FERME A CLEF · texte numérisé non relu

UN LIVRE FERME A CLEF

Lois, Lois d'autrefois, à qui je pense comme si vous étiez de l'aulrecôfé de la tombe, je voudrais épancher mon cœur en des lettres qui ne vous seront jamais envoyées .. Je voudrais revivre le passé, ma chimère... €ar le présent est plein d'amertume... Le Loïs d'aujourd'hui ne m'aime plus, il m'a trompée. Et il n'obtiendra pas le sacrifice de ce qu'il appelle mon orgueil...

Je voudrais essayer d'oublier une heure cet affreux présent, et de ne voir en celui qui s'éloigne de Fiance 4]ue le mari de mes rêves, de mes premiers, de mes seuls jours heureux. Celui-là ne m'a pas menti, il est parti malgré lui, il me pleure, et je viens lui dire que je le pleure aussi, oh ! de quelles larmes amères !

Loïs d'autrefois, me voici près de votre mère. Je

serais devenue folle là-bas, dans le nnilieu d'où voire main m'a enlevée, dans ce milieu où je ne puis plus vivre, maintenant que j'en ai connu un autre si brillant, qui a été jadis le monde de mes ancêtres.

Mais mon cœur se soulèveconlre votre mère. Elle me comble de bontés; seulement, ce n'est pas pour moi, qu'elle ne peut aimer, c'est pour vous, c'est parce que je suis votre femme et qu'elle veut faire taire un monde curieux et malveillant. Comment m'aimeraitelle ? je vous ai pris à elle, je n'étais pas celle qu'elle eût choisie. J'admire sa vertu^ j'aurais préféré un peu de vraie tendresse. Oh ! être aimée! Vous m'aimiez, vous, et celui qui est parti s'est détaché de moi. Ma tante, dans sa dureté m'a dit : « C'est ta faute, tu es trop orgueilleuse. » Oui, je tiens cet orgueil, sans doute, d'une famille qui, pour être amoindrie, n'en a pas moins été brillante jadis. Et puis, pourquoi avez-vous excité en moi le démon de la contradiction ? Votre mère est plus habile. Si elle a quelque idée secrète de me 'perfectionner, elle ne le montre pas... J'ai eu la méchante de commettre exprès de ces impairs qui faisaienttressaillir toutes vos fibres... Elle ne f! paraît pas même les voir. Mais hier, elle m'a demandé comme une grâce de lui lire le compte rendu d'une conférence littéraire, parce qu'elle avait mal aux yeux. C'est vrai que ses yeux sont brûlés : elle pleure les nuits, — comme moi. J'ai lu, et elle m'a remerciée

sans me demander mon opinion. Mais je lui ai dit que c'était ennuyeux.

Loïs, vous êtes parti... Si vous ne deviez pas revenir, je mourrais ! Mais je ne veu.x pas qu'on sache le désespoir qui me ronge...

Comme votre mère «st pieuse ! Heureusement, elle ne demande pas que je l'accompagne aux églises... J'y vais aussi, moi, mais toute seule. J'allume des cierges qui sont un peu ma prière, qui continuent à dire, quand je quitte l'église: « Protégez-le. »

Je prie nos vieux saints bretons. Vous ne les connaissez pas, sauf les plus célèbres, dont le renom et les miracles ont passé nos frontières, comme notre thaumaturge saint Yves, par exemple. Mais il y en a une légion, et leurs histoires sont si jolies 1 Presque tous venaient de l'Irlande ou de l'autre Bretagne, saint Polavec sa clochette d'argent, qui appelait les peuples à sa parole, et que mon père a fait sonner sur ma tête quand j'étais enfant, — saint Houardon, arrivant de l'autre rive dans son auge de pierre, — saint Efflam qui, pour servir Dieu seul, quitta la "^^ nuit de ses noces sa femme Encra, mais qui lui bâtit un monastère près de sa solitude, — saint Malo, si doux et si tendre, qu'un oiseau s'étant niché dans les plis du vêtement qu'il avait ôté pour travailler, il ne voulu pas qu'on le dérangeât... Je les prie tous, j'appelle leur troupe innombrable à votre aide, et je

suis sûre qu'invisibles, ils seront avec vous dans les solitudes brûlantes, et qu'ils vous ramèneront à votre mère.

Cette pauvre mère ! Si elle ne m'aime pas, elle fait comme si elle m'aimait. Elle m'a donné ce matin son collier de perles, ce collier merveilleux qui, m'aviezvous dit, avait à Paris une espèce de célébrité. J'ai voulu reconnaître ce don en lui offrant une lecture, et je n'ai pas dit que ce fût ennuyeux.

Il fait très chaud, nous partons pour Lucerne. C'est moi qui ai choisi ce séjour.

Notre départ approche. Ce serait délicieux sans nos horribles inquiétudes, ces tortures que nous soutirons à part l'une de l'autre...

Je suis allée à un sermon. Il était court, mais il m'a remuée. Le texte était un mot latin que je comprends, parce qu'on le répétait au couvent : Diliges. Et le prédicateur a développé ce mot : « Voua aimerez » , et cet autre de saint Augustin : « Aimez, et faites ce que vous voudrez. » Aimer Dieu, aimer les hommes, même amour, a dit le Christ. Mais comment aimer? Comme le Cœur du Maître, qui était doux et humble. Ah ! l'humilité 1 C'est la vertu que je suis près de détester. Est-il donc vrai qu'un cœur humble et doux peut seul aimer vraiment?

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Vos dépêches arrivent, vous recevez encore Ids nôtres, mais bientôt ce sera entre nous le silence, im désert... Les nouvelles seront à la merci de mille accidents... Je vous écris ici avec l'élan de mon cœur, je vous répète que je soutire un martyre... Mais le Loïs de là-bas trouvera mes lettres froides... Je ne puis lui avouer ma folle tendresse, mon angoisse, ma plume s'arrête, se glace...

M™*" Claret se doute-t-elie de mes tortures et des larmes que je verse, ou me croit-elle impitoyable, méchante, sans cœur?...

Elle a demandé que du ministère de la Guerre on nous communique tout ce qu'on saura de la mission.

Je suis confuse d'être si gâtée... Mais ce n'est que pour vous. Votre mère reporte sur moi tout ce qu'elle épargne dans ses propres dépenses. Pauvre femme ! Elle a changé, vieilli. Elle se désintéresse de sa beauté, de sa toilette...

Elle m'a encore donné une bague, celle de rubis, que j'aimais tant.

M"'' de Tréveuc nous rejoindra en Suisse; j'en suis plutôt contente, notre tête à tête m'embarrassait un peu.

Je suis si émue de revoir sans vous, mon aimé, ces sites parcourus jadis rapidement sur la route de l'Engadine ! Le temps est délicieux, le lac un rêve, la ville est animée.

M"*^ de Tréveuc est arrivée. Je me demandais si je serais encore pour elle « la petite Nonne », el le souvenir du magasin de ma tanle, où je jouais en tablier de cotonnade, me troublait et m'irritait un peu. Mais elle m'a dit en me tendant la main : « Je suis l'amie de votre belle-mère, plus près d'elle par mon âge que de vous. Cependant, si vous ne me trouvez pas trop vieille, voulez-vous m'appeler Yvonna ? »

J'ai dit oui, naturellement.

Elle est fort intelligente, Yvonna. Je ne puis dire que ses conversations avec ma belle-mère ne m'intéressent pas. Nous lisons quelquefois ensemble un article de revues, un roman bien écrit et d'inspiration baute (elles n'en aiment pas d'autres). Elles suivent leurs goûts, et m'y associent comme une chose naturelle, sans paraître songer à former les '] miens...

Je comprends mieux, je le dis tout bas, ce qui me rendait, surtout au début, différente des femmes que Lois avait fréquentées. Je sens ce qui me manque encore, je m'en irrite, j'en suis humiliée, je ne crois plus à l'atavisme. Ou bien, à travers des générations obscures, ai-je perdu ce qui était le privilège d'une race?... Mais on peut remonter les pentes, et je n'ai qu'à écouter et à ouvrir les yeux.

KOMAN d'automne 289

Comme ma belle-mère est inslruite ! Je t)e m'en .doutais pas en la voyant si simple, si femme du monde...

Nous avons rencontré quelques-uns de ses amis. On m'accueille bien, et je prends de muelles leçons pour ne pas être critiquée. Ce qui m'encourage, d'ailleurs, c'est que M™" Claret ne me fait jamais d'observation. Seulement, quel flair très subtil lui révèle les détails que je désire savoir sans lui demander?...

Quand pourrons-nous espérer une lettre ? A quels hasards sera-t-elle confiée? Ce sont, paraîl-il, des porteurs qui vont de poste en poste, franchissant des distancesénormeset risquant souvent leur vie. Quand un de ces courriers incertains parviendra, y aura-l-il quelque chose de vous, mon Lois? Non, il n'est pas possiblequevous soyez malade, que voussoyez tombé au seuil de ce pays terrible d'oîi tant d'autres reviennent ! Mon sang se glace en y pensant...

J'ai promis d'assister tous les jours à la messe.

L'été est passé. Nous avons fait des excursions ravissantes, mais sans en jouir beaucoup. Comme ma belle-mère est vaillante ! Maintenant ses traits sont ravagés ; on ne dit plus en la voyant : « Comme elle est jolie », mais : « Qu'elle a dû être jolie! » Elle reste douce et tendre. Je crois qu'elle s'attache à moi.

Elle m'a offert de m'apprendre l'anglais, pour me distraire et m'occuper. J'avais justement un peu honte de ne pas connaître aucune langue étrangère. Et elle assure que j'ai une jolie voix, elle m'a suppliée do prendre des leçons d'une cantatrice italienne qui passe ici la fin de la saison.

Pas de lettre !

Yvonna nous était d'un précieux secours. Elle est retournée à Plougaz, mais nous a donné rendez-vous en Italie. Nous retournons à Paris pour quelques semaines... Ma belle-mère a deviné que j'éprouve un besoin fiévreux de changement...

La glace est un peu fondue entre nous.

Il y a des nouvelles de la mission, et rien de Loïsi Il était, lors du passage des courriers nègres, sur les confins du désert. Il vivait, il y a trois mois...

Mon Dieu !... S'il venait à mourir sans savoir que je l'aime !... Car je l'aime !... Et que je regrette... de ne pas l'avoir rendu heureux... Faut-il qu'il ait souffert pour être parti ! Et cette pauvre femme, qui meurt d'angoisse sans se plaindre, ne me hait pas !

Que puis-je faire pour obtenir qu'il vive? Quel vœu? Quel sacrifice?

En ouvrant mon paroissien, je suis tombée sur ce verset d'un psaume : « Le sacrifice qui plaît à Dieu,

c'est un cœur contrit et humilié.., » Contrit, c'est-àdire brisé... Ah! il l'est, mon cœur rebelle! Humilié... Mon Dieu, donnez-moi le courdge !

Cette pauvre mère ! je crois qu'elle me comprend, qu'elle m'a devinée. Ce lui serait un soulagement que je lui parle de Lois. Oh ! mon cœur révolté ! Et cependant, elle me plaint dans mon orgueil farouche, et elle vit pour moi comme jadis elle vivait pour son fils. Elle oublie son angoisse pour distraire la mienne. Elle a imaginé, pour m'intéresser, de charger un généalogiste de faire une sorte de précis sur ma famille. Elle me parie de ses ancêtres à elle ; on ne devinerait pas, à la voir si simple, qu'elle est alliée aux grandes familles de France. En même temps, elle ne craint pas de me dévoiler les origines modestes de ce Claret, l'ancêtre tout proche, qui fut « un soldai heureux ».

Reçu un mot enfin, un seul, très vieux de date, écrit en hâle, et faisant allusion à une longue lettre qui aura, hélas! été perdue. Cet mot était triste... Le chef de la mission écrit au minisire que tout va bien, malgré d'inévitables fatigues. Est-ce Lois qui est fatigué ?

Nous partons pour Rome. J'ai l'intention de faire de ce voyage un pèlerinage pour Lois. 0 mon Lois

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que j'aime, oui, il faut bien l'avouer, que j'aime malgré sa défaillance, mon Loï's, que j'ai fait souffrir, et qui, à cette heure, agonise peut-être dans une affreuse solitude! Que les heures sont longues, pesantes, cruelles !...

Nous sommes allées prier à Notre-Dame-des-Victoires. Ma mère m'a dit que y'a élé la dernière station de Loïs, et qu'elle-même y a offert sa vie pour nous... Elle parle si rarement d'elle que cela m'a impressionnée. En la voyant si pâle j'ai eu peur, je lui ai dit : « Que ferions-nous sans vous ! »

C'est la première parole tendre que mon cœur si dur ait laissé échapper pour elle. Ses yeux se sont remplis de larmes, et elle m'a répondu doucement : « Donner sa vie, ce n'est pas toujours mourir, »

J'ai eu un Irait de lumière. Lois m'avait parlé, jadis, de l'amour fidèle et malheureux de M. Dhyères pour sa mère. Elle a donné cela. Et cependant, on ne sent pas de regret en elle ; si elle en a éprouvé, elle est maintenant absorbée dans une pensée unique.

J'ai demandé à Notre-Dame la victoire sur moi. Et en rentrant, j'ai écrit à I.oïs d'un cœur enfin dompté.

Alors, j'ai senti une grande paix. El ma mère étant entrée comme je fermais ma lettre, j'ai fait un grand effort, et je lui ai dit très vite : « J'ai écrit comme vous l'eussiez désiré... »

La joie qu'a exprimée sa pauvre figure m'a remué l'âme. Cette fois, c'est moi qui l'ai prise dans mes

ROMAN D'aLToMNE 29.?

bras. Elle s'abandonnait et pleurait librement, pour la première fois. Je lui ai dit : « Mère, vous êtes une sainte 1 » Et elle a essayé de sourire en répondant : a Oh ! non, une mère seulement ! «

t'auvre lettre qui est partie couverte de mes baisers ! 11 ne la recevra peut-être jamais !

Maintenant nous parlons de lui. Il me sembla que j'ai rejeté un fardeau, et que je suis plus près de Dieu pour l'implorer. Et quand je crains de fléchir sous les tourments et l'angoisse, c'est à ma pauvre mère que je demande de me rassurer. Mais quand je la vois plus pâle qu'à l'ordinaire, une terrible pensée me hante : ne dit-on pas que les mères ont des pressentiments?

Rome... Sou aspect m'a étonnée d'abord, je n'ose dire déçue. On semble prendre à tâche de l'étouffer sous les constructions modernes, banales... Mais ma mère a pris à tâche de dégager pour moi la vraie Rome de cet horrible revêtement moderne ; elle m'ea fait comprendre le charme multiple, et sa vertu secrète me pénètre.

Elle et Yvonna savent l'histoire de l'Eglise, celle des martyrs dont nous vénérons les reliques. Elles font revivre pour moi les siècles de foi et de sang.

Ma mère poursuit son autre tâche, et je ne m'y dérobe plus. Elle veut m'élever au niveau où je dois

vis're maintenant ; elle a réussi à éveiller un sens qui sommeillait en moi, elle m'initie à des choses d'arl que je ne soiipronnais pas, elle me révèle la beauié... J'en jouis malgré ma souffrance, du moins dans son expression la plus haute, qui est certainement la forme religieuse. Et tout, même mes enthousiasmes, se tourne en supplications ardentes pour le pauvre Lois.

Ma mère a voulu me présenter à quelques familles italiennes qu'elle a connues jadis, et chez lesquelles son origine, sa distinction, son charme lui donnent droit de cité. J'y rencontre une société cosmopolite choisie, j'y trouve une admirable simplicité et un niveau d'une rare élévation. J'étais un peu intimidée de pénétrer dans ces palais célèbres, d'entendre prononcer les grands noms de l'histoire. Mais ma mère semble sûre de moi, et je sens que je n'ai qu'à être comme elle dans la mesure où j'y peux arriver. Et la sympathie qu'on uie témoigne me rend heureuse, surtout pour elle.

J'apprends l'italien, sans négliger l'anglais, et quoique souvent mon cœur défaille, je travaille ma voix et je chante dans des chapelles de couvents... M'enlendra-t-il jamais?

Nous avons rencontré iM. Dhyères, et il est venu nous voir. 11 n'a pas d'abord reconnu ma mère...

C'est tristement vrai qu'elle est changée; jadis on me croyais sa sœur, maintenant on lui dit : Votre fille. Il a eu l'air si déçu, si désemparé ! A-t-il vraiment songea l'épouser? Elle est avec lui très affectueuse, avec une note de sœur aînée. Elle l'invite à nous accompagner aux églises, aux musées, aux ruines, et fait appel à son érudition, qui n'est pas seulement très étendue, mais encore pleine de charme. Il concourt ainsi, sans s'en douter, à ce que cette chère mère veut faire de moi.

Nous avons reçu enfin une lettre donnant des détails, probablement atténués, adoucis, sur cette vie dure et aventureuse. Il m'écrit une lettre pleine de regrets et de... découragement. Oh ! redeviendra-t-il jamais pour moi celui que j'ai tant aimé malgré ma folie?

XXÏX

Léonard passe par des impressions étranges. Il est très vrai qu'il a à peine reconnu Geneviève. L'inquiétude, l'angoisse l'ont ravagée, ont eu raison de la beauté, de la jeunesse si merveilleusement conservées jusqu'ici. Ses traits sont toujours uns et purs, mais amaigris ; son teint s'est revêtu d'une blancheur mate, ses yeux sont si profondément cernés que leur expression se^.ble changée.

Et si, distinguée et féminine toujours dans ses habitudes, elle a conservé ce soin scrupuleux de sa personne et même cette mesure d'élégance qui est une des formes de respect de soi-même ; les jolies recherches d'autrefois ont été bannies ; elle ne porte plus de bijoux, ses costumes ont une nuance foncée et une note plus sérieuse, et les gracieux relevés, les frisures mousseuses de ses cheveux ont fait place à

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des bandeaux qui, toujours seyants, ne sont plus jeunes.

Elle l'a accueilli avec l'atTeclion d'autrefois, et aussi avec une absence d'embarras qui a son éloquence ; elle considère le passé comme un songe disparu, et reprend leurs relations au point où, très cordiales, presque intimes, elles ne comportaient aucun projet de mariage. H y a des moments, en effet, où Léonard se demande s'il a rêvé. Certainement, en lui quelque chose est changé. Il lui semble voir Geneviève avec l'auréole d'une sainte, mais elle a perdu le prestige plus humain d'une femme aimée. Le sentiment qu'il avait pour elle s'est transformé ; il le garde très sincère, très profond, mais il sent au vide de son cœur que les liens plus intimes sont dénoués, et, désormais beaucoup plus haut que sou idéal, elle en est devenue différente. Aussi, peu à peu, de sa part aussi, l'embarras disparaît. 11 retrouve une vraie douceur à s'entretenir avec elle, il s'intéresse à la transformation vraiment surprenante d& Nonne. Car on dirait que celle-ci, par quelque mystérieuse alchimie, a pris la jeunesse de Geneviève en même temps qu'elle s'est imprégnée de son charme. Et il est sensible à l'intérêt qu'il éveille chez cette jeune femme, content de la part qu'il prend indirectement à son perfectionnement.

11 s'étonne de ne pas être profondément malheureux ; il ne comprend pas pourquoi, alors qu'il

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s'était cru voué à un regrel inconsolable, il a trouvé une certaine paix, etniéme une joie à revoir Rome.

Peu à peu, il arrive que Geneviève reste à l'écart de leurs promenades. Elle donne parfois comme prétexte un peu de fatigue, mais elle se plaît surtout aux églises, et Léonard comprend l'impérieux besoin qu'elle a d'être seule, de déposer son rôle, de retrouver la liberté de ses larmes. C'est Yvonna qu'elle charge naturellement de ciiaperonner sa belle-fille, et tout naturellement aussi, Léonard les accompagne. Et s'il trouve intéressantes les impressions très neuves et naïves d'une nature restée jusqu'à présent en friche, comme celle de Nonne, il prend surtout un plaisir délicat et subtil à voir s'entrouvrir l'âme fermée d'Yvonna. Elle ne manquait pas de culture, elle; mais elle donnait l'idée d'une plante qui aurait manqué de soleil.

Ce qui le frappait, surtout, c'était l'harmonie vraiment singulière de leurs goûts et de leur manière de sentir. Et il trouvait en elle, avec plus de fraîcheur d'esprit, uu peu de ce qui l'avait jadis frappé chez Geneviève: ces intuitions qui allaient même audevant de sa pensée, et qui parfois lui suggéraient des idées neuves ou des formes nouvelles de choses déjà vécues. Yvonna n'avait pu acquérir les quintessences, les affinements que Geneviève avait pris au contact du monde; vraiment distinguée, moins comblée des dons intellectuels, quoiqu'elle comptâtdans l'élite, elle

élait aussi moins complexe. Mais elle compensait ces différences on ces légères infériorités par une étonnante fraîcheur d'esprit, et une jeunesse conservée dans le silence et la solitude comme celle d'une Belle au bois dormant. Et enfin, il éprouvait vis-à-vis d'elle cette impression à laquelle les moins égoïstes et les plus modestes des hommes ne sont pas insensibles : celle d'une domination intellectuelle et morale, tacitement reconnue et acceptée.

Et Yvonna?

Elle s'abandonnait au charme de ces jours paisibles, qu'une lumière intérieure illuminait pour elle. Elle avait conscience de ce qui se passait en Léonard, du sentiment nouveau que lui inspirait Geneviève, et elle constatait avec une joie secrète qu'il n'était pas désespéré. Gomment, alors, n'eût-elle pas eu confiance en l'avenir, lorsqu'elle voyait le plaisir chaque jour plus vif qu'il prenait à sa société, et l'intimité qui croissait entre eux ? Il lui parlait du livre qu'il projetait d'écrire, et lui lisait mènie ses notes. Quel n'était pas alors son ravissement lorsqu'elle y retrouvait l'écho de leurs conversations, le reflet des impressions goûtées ensemble, et même, revêtue de la forme enchanteresse dont il avait le secret, une pensée ou une réflexion qu'il avait recueillie sur ses lèvres !

Oh! ces promenades dans Rome, qui éveillaient les plus nobles émotions, qui faisaient vibrer des cordes

intimes dans les noies très hautes de religion, de grandeur, de beauté I... Yvonna conservait dans sa mémoire, comme des trésors, ces souvenirs mystérieusement doux... C'était une heure passée à travers les pelouses et les bosquets de la villa Borghèse ou sous les chênes verts de la villa Médicis... C'était à Tivoli, parmi les cyprès de la villa d'Esté et les ruines et les ombrages de l'Hadriana. C'était sur les pentes vertes du Cœlius,au pied de l'église de Saint- Grégoire, ou le long des murailles massives du palais où les deux frères Jean et Paul avaient subi la mort pour avoir refusé de servir l'empereu." apostat... C'était dans la mélancolique et incomparable grandeur de la campagne romaine, où les ruines et les tombeaux semblaient petits au milieu des espaces désolés. C'étaient les palais hantés de glori?ux souvenirs, les galeries où le génie avait perpétué la vie. Mais surtout, c'étaient les églises où cet autre génie, le génie chrétien, le génie suprême de Rome, enseignait l'âme émue, perpétuait la mémoire glorieuse des martyrs, reliait le présent au passé, et dilatait le cœur dans cette atmosphère catholique, unique au monde...

Comme la présence de Léonard avait grandi, surélevé, transformépour elle toutes ces impressions ! Oui, toutes, même les plus hautes et les intimes, car il lui communiquait le noble élan de son âme, et cette compréhension des choses mystiques qui, plus

rare chez les hommes, prend de leur nalure quelque chose d'infiniment émouvant et profond.

Lui dirait-il un jour le mot qui éclairerait, déciderait sa destinée? Elle l'espérait, mais elle attendait sans hâte, dans un grand calme. Elle aimait mieux qu'il ne comprît pas tout de suite quelle étape il avait franchie, et qu'un peu de temps se passât entre ces deux périodes de sa vie. Rarement elle craignait de s'être trompée et doutait de l'avenir. Elle sentait de plus en plus clairement ce qu'elle pouvait pour lui, elle savait que le jouroù il l'aimerait, il n'aurait plus seulement comme but de sa vie le dévouement un peu austère à une femme mûrie par la souffrance, njais une perspective plus joyeuse et un nouvel essor de son énergie, rendue plus puissante et plus féconde par le bonheur.

Elle le comprenait trop bien, toutefois, pour entrevoir d'abord ce bonheur sous une forme très jeune et exubérante. Il avait trop soulîert pour ne pas poser ses pas avec hésitation dans une autre voie, et les cordes froissées ne résonnaient d'abord que timidement, presque avec défiance, pour cet hymne nouveau, ce rythme inconnu. Elle-même avait soutTert; elle savait que la joie de ses vingt ans ne pouvait renaître que sous une forme plus grave, avec l'idée supérieure d'un devoir, de la mission de Léonard.

Et l'hiver se passa ainsi, heureux pour elle et son

ami d'enfance, traversé, pour Geneviève et Nonne, d'angoisses indicibles. II n'y avait pas, à proprenient parler, de correspondance organisée avec la mission. Deux ou trois mois se passaient sans lettre. Les récits de Loïs, bien qu'atténuant les dangers inévitables qu'il courait, n'étaient pas rassurants ; surtout le ton de ses lettres très rares demeurait découragé. II avait reçu les premiers courriers, mais évidemment la lettre dans laquelle Nonne avait épanché tout son cœur ne lui était pas parvenue.

La semaine sainte arriva, avec ses ofGces incomparables, ses chants solennels, et la profusion avec laquelle s'ouvraient les trésors dos églises pour livrer à la vénération des fidèles les reliques des martyrs. Puis éclata la joie pascale, au milieu Jd'un décor de printemps. Après les tristesses sacrées, les souhaits religieux de bonn pasqua s'échangeaient de toutes parts, dans la note exultante des fêtes, dans le triomphe, en sa ville, du Christ ressuscité.

Après vint le départ, la dispersion. Yvonna retournait chez elle, où Léonard lui promettait une visite prochaine. Lui s'attardait à une étude sur les primitifs, qu'il allait poursuivre en Ombrie, et Geneviève regagnait Paris où. malgré son anxiété, elle voulait présenter enfin Nonne à sa famille et à ses intimes, avant de s'établir avec elle à Claireville.

Le bonheur des autres! Geneviève s'y était plus que jamais consacrée. Elle avait préparé celui d'Yvonna, elle en hâta l'heure. Ce fut elle qui, la veille de son départ, éclaira Léonard sur le nouvel éveil de son cœur.

— Mon ami, lui dit-elle, comme, attristé de rester seul et subissant un découragement passager, il se disait incapable de travail, mon ami, notre destinée nous attend, après tout, au tournant du chemin, celle que Dieu nous prépare, qui rentre dans son dessein sur chaque vie... J'avais entrevu la vôtre il y a déjà de longs mois, lorsque vous me conduisîtes chez Yvonna... Non, ne protestez pas. Votre destinée, c'était d'aimer cette douce amie,etde reprendre contact de temps à autre avec les énergies mystérieuses de la terre natale. H y a eu une erreur dans votre

vie ; mais les erreurs se réparent, les voies reviennent aux mêmes sites, les pieds peuvent retrouver les traces anciennes...

Il ne répondit pas tout de suite. Il lui semblait que des années s'étaient écoulées depuis qu'il avait entendu de la bouche de Geneviève le mol décisif qui, croyait-il alors, le condamnait au désespoir et à la solitude. l''t il convenait avec lui-même qu'il y avait eu vraiment une erreur dans sa vie.

— Yvonna aurait pu être une compagne idéale, dit-il enfin. Mais je la prise trop haut pour lui otlrir les restes d'une existence qui a eu si longtemps un autre mobile, et d'un cœur qui a souffert. Comment oserais-je, à elle qui a tout su de ma vie, parler d'un amour auquel elle ne croirait pas? Elle peut trouver un mari plus digne d'elle...

— Le pensez-vous? Ne vous êles-vous jamais demandé pourquoi Yvonna, douée comme elle l'est, ne s'est pas mariée ? N'avez-vous jamais, vous, psychologue, célèbre pour votre intuition des âmes féminines dont vous avez raconté les histoires, n'avezvous jamais soupçonné qu'il y avait dans cette âme close une déception intime, un amour malheureux?

Il respirait plus vite.

— Que dites- vous ! Mais non, ce n'est pas possible!... Vous l'aurait-elle confié?

Geneviève sourit doucement.

— Est-il besoin qu'une femme dise son secret à

une autre femme jjour que celle-ci le devine? J'aime Yvonna, je l'ai vue de 1res près, j'ai sa confiance — sauf en un point unique, et cette restriction seule m'aurait tout appris... Et il faut que vous soyez aveugle pour n'avoir pas compris que voire présence, voire sympathie, votre influence ont été comme le soleil pour cette âme un peu f:!;rise...

Alors, Léonard cacha sa tête dans ses mains et pleura.

L'été breton avait de nouveau répandu son manteau d'or sur les landes et les talus, les chênes étaient feuillus, et les jardins de Plougaz, ayant secoué leur neige prinlanière, se couvraient de fruits. Les roses refleurissaient dans le vieil enclos d'Yvonna, et elle attendait maintenant, avec un mélange d'anxiété et d'espoir, la visite promise.

Il vint. Le cadre était paisible, presque beau, familier surtout, évocateur de tout ce qui l'avait rempli jadis, des êtres aimés dont l'amour, du moins, n'avait pas péri, des joies d'enfance et de jeunesse, qui pouvaient renaître sous une forme plus grave et plu s féconde, comme les fruits mûrissaient sur les arbres, jadis couverts de fleurs.

Il entra dans la maison qu'égayait le soleil, que rajeunissaient les roses, et où Yvonna, mystérieusement transformée, était plus jeune et plus jolie...

Il doutait encore de ce que lui avait dit Geneviève. Mais quand il vit une lumière joyeuse dans ces doux yeux, une leinle rose sur ces joues jadis trop pâles, il crut entendre le nnot de sa vie. et fut saisi à la fois d^une pitié tendre pour les années de souffrance silencieuse, de joie infinie pour ce qu'il allait donner et recevoir.

— Yvonna, je suis revenu... Et il est digne de vous que j'ose prononcer le nom de celle qui a jadis été entre nos vies... C'est elle qui a lu dans mon cœur... Est-il animé d'un amour nouveau, ou simplement revenu à une douceur ancienne, jadis méconnue?... Je sais du moins, qu'il est plein de vous... Et l'on m'a fait espérer que vous seriez touchée de cet amour...

11 lui lendait les deux mains, redevenu anxieux tout à coup.

Mais le rayonnement de ce regard autrefois trop grave lui révéla une joie si vraie, si pure, que le doute s'évanouil.

— Léonard, dit-elle avec une simplicité inetîable, je vous ai tou|ours aimé...

Oh ! la maison reposante, les roses qui se penchent comme pour se raconter un secret joyeux, le vieux jardin au fond duquel apparaît, toute blanche, la petite Vierge de Lourdes dans sa grotte de rocaille 1... Oh I les souvenirs évoqués, joies anciennes, souffrances effacées, blessures guéries, espérances infini-

ment douces !... En des heures semblables, le temps paraît suspendu...

Et quand Gaït paraît, les rappelant à la réalité en -^ demandant « s'il faut mettre le couvert de M. Léonard, D Yvonna sourit à travers les belles larmes claires qui remplissent ses yeux.

— Chère vieille bonne, la maison a un maître maintenant...

Gaït les regarde tour à tour, puis fond en pleurs.

— Enfin, monsieur Léonard, elle sera heureuse, à la fin ! murmure-t-elle à travers sanglots.

La miï^sion a terminé ses travaux. L'été est passé, il fait presque frais sous les ombrages de Clairville, tandis que la chaleur reste brûlante à bord du paquebot qui ramène, avec des troupes coloniales nouvellement relevées, les membres de l'expédition, encore plus éprouvés par la fièvre et les fatigues en ces climats énervants.

Il y a beaucoup de monde sur les quais, non pas seulement pour accueillir des amis et des parents ou pour regarder le débarquement pittoresque d'une foule bigarrée, mais parce que le bruit court que la mission du colonel Berthenay, qui a rempli sa tâche avec succès, a eu à vaincre sur sa roule des dangers mortels, — inondations, attaques sournoises ou violentes de tribus hostiles. Un peu de gloire s'attache à ces hommes amaigris, à la fois

bronzés et livides, dont le regard brille de joie en revoyant le sol de France, et des acclamations, des vivais retentissent, auxquels prennent part de bon cœur les soldats coloniaux rassemblés sur le pont.

Lois compte parmi les plus éprouvés. Ses cheveux se sont éclaircis aux tempes, ses yeux sont creusés, ses traits durcis, et ses vêtements flottent sur son corps maigre. 11 a été encore plus que les antres dévoré de fièvre ; les soucis, les chagrins étaient pour lui à l'expédition une part de son intérêt et de son prestige, quoiqu'il fût bravc3 entre les plus braves. Et cette ardeur, aussi bien que ces tourments secrets, le rendait plusaccesssible aux influences meurtrières du clin)al.

Maintenant l'angoisse le reprend. Que lui réserve l'avenir? Il n'a guère reçu de nouvelles; il ignore tout de l'histoire intime de celte longue année. Il n'ose croire que sa mère a réussi là où a échoué son amour de jeune mari. Les seules lettres reçues de Nonne — les premières qu'elle ait écrites, — n'étaient guère de nature à encourager son espoir.

Sont-elles là? Va-t-il trouver un message pour lui annoncer leur arrivée, lui dire le nom de leur hôtel? Déjà un grand nombre de passagers ont reçu des leurs un accueil bruyant ou attendri. Il y a des cris de joie, des mots de bienvenue, des étreintes heureuses...

310 KOMAN d'automne

— Loïs !

Léonard est près de lui, lui serrant les mains avec émotion. Lois l'interroge, haletant.

— Elles sont ici ?

— Non mais rassurez-vous, votre mère est presque bien.

— Presque bien! cela signifie qu'elle a été malade... Très malade ?

— Pas en danger.., une petite fièvre lente, que l'annonce de votre arrivée a coupée brusquement... Oh ! ces mères !... Seulement, elle n'était pas assez forte pour voyager, et votre femme n'a pas voulu la. quitter, elle l'aime si chèrement I

Vraiment ! Nonne aimait-elle trop cette belle-mère jadis détestée pour la quitter vingt-quatre heures, ou bien prenait-elle ce prétexte pour retarder une entrevue qu'elle ne désirait pas?

— Je vous affirme que votre mère se remet! s'écria Léonard, se méprenant à l'expression de son visage. Et je viens de recevoir un télégramme pour vous...

Il remit à Lois une dépèche fermée, portant comme adresse : « Dhyères, pour Claret. »

Lois la déchira vivement. Mais elle ne pouvait contenir qu'une bienvenue banale avec de bonnes nouvelles. Que dire en un message, lorsque des étrangers devront en traduire les effusions ? Lois soupira.

— Je prends le train ce soir, toul à l'heure, dit-il vivement.

— Etes-vous vraiment assez fort pour partir sans prendre quelque repos? Je n'étais pas seulement chargé de vous souhaiter la bienvenue, j'avais pour mission de vous accompagner si vous aviez besoin de moi.

— Je serais heureux de vous avoir pour compagnon de roule, bien que je sois réellement capable de voyager seul, dit Lois, un peu étonné.

— C'est que, si vous n'avez pas besoin de moi, nous suivons des voies différentes, mon ami... Moi je reprendrai alors le train de Bretagne ; ma femme m'attend.

— Votre femme? Vous êtes marié ? dit Loïs avec stupeur.

— N'avez-vous donc pas reçu nos lettres ?... C'est la chère Yvonna...

— M'"^ de Tréveuc ?... M™'' Dhyères ! Oh ! oui, elle est charmante ! iMais je suis un vrai revenant, je ne sais rien, je n'ai reçu presque aucune nouvelle. Notre itinéraire a été changé, plusieurs de nos porteurs ont disparu, tombés, sans doute, dans quelque guet-apens. .. Je vous félicite de tout mon cœur; M"*' de Tréveuc était tellement sympathique à ma mère !

— Oh! elles sont devenues tout à fait intimes, et Yvonna aime aussi beaucoup M"^° Lois.., Car elle

est délicieuse, voire femme! Nous avons tous passé l'hiver à Rome ; ne le saviez-vous pas non plus?

— Oui, je l'ai su...

Il brûlait de demander des détails, quelles avaient été, par exemple, les impressions de Nonne en Italie. Mais une sorte de pudeur l'empêchait de questionner un étranger sur le compte de sa femme, et Léonard, de son côté, pensait que faire un éloge trop vif de Nonne serait pour ainsi dire avouer qu'il avait connu les lacunes d'autrefois et les tristes dissentiments qu'elles avaient amenés. D'ailleurs, lasoirée s'avançait, et il fallait songer au départ.

Ils échangèrent encore quelques paroles rapides, Léonard adressant des questions sur des faits encore mal connus en France, et Lois semblant, lui, s'intéresser surtout à la récente maladie de sa mère. Un peu d'embarras se glissait entre eux maintenant ; mais ce ne fut pas long, l'heure des trains les pressait l'un et l'autre. Et les deux locomotives les entraînèrent par des voies différentes, l'un vers le bonheur familier, l'autre vers l'inconnu dont l'attente ramenait sa fièvre.

Lois s'était dit bien portant ; cependant, il était épuisé, et il tomba dans un sommeil lourd, pour s'éveiller au jour à Paris.

Ses artères battaient, il était maintenant baigné de sueur. Mais, "accoutumé à ces accès, il prit une des doses de quinine qu'il portait sur lui, et se fit

conduire à la gare Saint-Lazare pour prendre un train de Normandie. C'était la dernière étape, à travers les belles campagnes, de plus en plus vertes et fraîches, qui semblaient calmer sa fièvre et ranimer ses forces. 11 avait téléphoné de Paris, et il chercha des yeux l'auto... 11 chercha surtout le visage qui avait hanté les rêves de cette longue nuit...

L'auto était là, mais Nonne était absente.

Son cœur redevint lourd, la joie de son arrivée tomba, et il dut faire un effort pour répondre cordialement au chauffeur, qui était depuis longtemps chez sa mère, et qui l'accueillait avec un joyeux empressement.

— Monsieur le comte n'est pas trop fatigué? On est si heureux de le revoir ! Monsieur est bien un peu maigri, mais le climat de là-bas est si dangereux, àce qu'on dit! Les forces reviendront vite à l'air de Claireville.

— Ma mère n'est pas malade, Urbain ?

— Oh ! M^" la comtesse va bien mieux. M"'' Loïs a remis ce mot pour Monsieur le comte...

Loïs lui arracha presque la lettre des mains, et monta dans l'auto.

— Allez vite, s'il vous plait...

Il regarda l'enveloppe. Ce n'était plus l'écriture de pensionnaire appliquée qui dénotait le peu d'habitude d'écrire, et qui l'avait jadis agacé, ni l'essai

marqué d'exagération pour suivre la mode, qu'il avait égalemeut critiqué ; c'était une écriture élégante, qui, bien que moderne, gardait une note personnelle.

Il lut quelques lignes tracées en hâte.

« Je n'ai pas le courage d'affronter un revoir banal, en public... Et puis, nous devons nous retrouver près de la chère mère. Ce serait mal de lui ôler quelque chose de la joie de votre arris'ée... A tout à l'heure. »

Il lut, relut ces mots. Ils pouvaient signifier une infinie délicatesse, ou trahir l'embarras d'une entrevue secrètement redoutée... Une seule expression confirmait les paroles de Léonard : Nonne aimait sa mère...

Il fait arrêter l'auto à l'entrée de l'avenue, et coupe par le bois. Oh ! ces sentiers connus, ces vieux arbres familiers, cette brise de France qui semble le caresser doucement !... Voici la maison... Il entre sans bruit, monte vers la chambre de sa mère, puis, soudain, craint de lui causer une émotion trop vive. Comme il reste là, hésitant, oppressé, la porte s'ouvre, et Nonne retient un cri...

Oui, elle est là devant lui, pâle, les yeux dilatés par la surprise et l'émoi, vêtue de blanc, plus jolie que jamais, et cependant avec quelque chose d'indéfinissable qui la rend différente.

— Nonne î...

KOMAN d'automne 315

Elle est sur son cœur... Elle a tout oublié, les mois tristes, les mots amers, le départ cruel, l'exil, et aussi l'angoisse, la crainte qui la hantait tout à l'heure. Elle est sa femme, toujours chère, quoi que lui réserve l'avenir, etelle pleure doucemement dans ses bras...

Mais tout à coup elle se redresse : c'est la voix harmonieuse de Geneviève, un peu affaiblie, qui l'appelle.

— Nonne, oh ! Nonne !... Est-ce lui "^

Nonne entraîne son mari. Maintenant il est à genoux près du canapé, où, partagé entre la joie et la douleur il retrouve sa mère, si lerriblement changée... iMais elle s'arrache vite à son étreinte, et lui montre sa femme.

— Loïs, c'est àelle qu'appartiennentoes premières heureuses minutes... Elle a été si tendre ! Tu ne l'aimeras jamais assez !

Loïs est-il assez fort pour supporter cette joie, ce tleuve de joie qui l'envahit, qui le submerge?

Oh! cette journée, un peu assombrie cependant, par la Fièvre qui terrasse Loïs et le rend plus faible qu'un enfant !... Maisil y a en lui une réserve de vie qui rassure sa mère; et Nonne goûte, pour compenser son inquiétude, la joie de le soigner.

11 ne peut se lasser de la regarder.

— Nonne, vous ressemblez à ma mère, dit-il une fois.

El tout à coup, il ressent la même impression que Léonard a eu jadis : il pense qu'il y a eu comme une mystérieuse substitution enlre elles... On dirait que Nonne a revêtu le charme de jeunesse que sa bellemère a perdu...

Geneviève à Yvonna

Paris, 22 janvier.

« Que vous dirai-je maintenant, chère Yvonna? Le bonheur ne se raconte pas, et j'ai la joie infinie de voir mes enfants heureux aussi heureux que vous I

« Loïs s'est remis si vile qu'il va reprendre son service. Ils ont tout fait pour m'emmener, mais j'ai été inflexible. J'irai souvent chez eux, oh ! oui, car ils m'aiment ; mais je veux qu'ils soient seuls à leur foyer, puisque, Dieu en soit béni, ils sont l'un pour l'autre un univers. Ils seront, dites-vous, inconsolables de ma décision... Oh ! chère petite amie, je ne suis pour eux qu'un supplément de tendresse. Quand ils auront besoin de moi, j'accourrai ; mais, je le constate sans amertume, et même joyeusement, ils peuvent se passer de ma présence.

« Je serai tristement seule, dites-vous encore... Seule, oui, mais non pas triste. J'ai mes œuvres, mais surtout, j'ai Celui qui en est l'âme, celui qui, alors qu'on lui a tout donné, rend tout au centuple. Je le crois bien, puisquece centuple c'est Lui-même !

« Il m'a révélé ce que peut voiler d'amour très, haut et de mystérieuse douceur le triste mot de veuve...

« Et puis, quand on a besoin d'aliment humain, on vit aussi du bonheur des autres. »

Yvonna pleura en lisant cette lettre. Elle se rappelait un mot que lui avait dit un jour Geneviève : « J'ai besoin que mon devoir s'incarne dans une affection... » Elle n'aurait donc plus de devoir humain, de tâche palpable ? Où donc était cette unité, qui, elle l'avait dit un jour, régnerait à jamais dans sa vie, puisque sa tâche maternelle était finie ?...

Elle dit ces choses à Léonard qui, lui, comprenait mieux celle qu'il avait aimée.

— Sa vie nous semble austère, mais Dieu lui donne une part que nous ne savons pas, dit-il, rêveur. Et puis, une lâche est-elle jamais finie ici-bas ?

Un riant soleil d'automne illumine la chambre ; les pelouses de Clairevi Ile ondulent très loin, le ciel est bleu, il y a encore des fleurs, et le feuillage se dore à peine.

Un doux vagissement relenlit dans le berceau où Loïs a jadis dormi ses premiers sommeils, et du grand lit, la voix joyeuse de Xonne appelle.

— Mère, prenez-le, et montrez-le moi encore ! Loïs, radieux, soulève la dentelle, et Geneviève,

très doucement, avec une sorte de respect attendri, prend dans ses bras le petit enfant. Elle le regarde longtemps, souriante, attendrie, son cœur battant d'une émotion qu'elle n'avait pas encore connue.

— Mère, comme il aura besoin de vous pour être un homme, pour être tendre, pour être fort ! dit Nonne, riant et pleurant. Vous ne pourrez, à lui, refuser de venir souvent, souvent !

Geneviève lève ses yeux humides. Ils ont presqi.e retrouvé leur éclat, et son visage radieux a repris, au contact de cette jeune vie, un reflet de la beauté ancienne.

— Après tout, dit-elle avec un sourire qui la rend soudain très belle, après tout, Dieu me voulait heureuse !

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Imprimerie Bussière, — Saint-Amand (Cher).

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