XX VII
Yvonna arrangeait ses roses, — elles croissaient cette année, avec une exceptionnelle abondance, — et presque sans qu'elle s'en aperçût, un chant très doux venait sur ses lèvres. Elle sentait de nouveau le goût de vivre : la jeunesse, étouffée sous les tristesses, s'agitait en elle... Pourquoi ? Elle ne voulait pas se le demander. Elle avait vaguement conscience qu'une barrière était ôtée de sa roule, et qu'elle voyait devant elle un espace ensoleillé. Elle s'appuyait instinctivement sur l'amitié qui était revenue. Elle n'aurait pas voulu s'avouer que Geneviève l'avait comprise; elle n'aurait pas davantage formulé l'espoir confus qui avait réveillé sa jeunesse endormie; mais elle se sentait soutenue, elle savait qu'une autre avait pris intérêt à sa vie désemparée et s'occuperait peut-être de son avenir. L'avenir ! ce
qu'elle attendait pouvait être lointain, et même n'arriver jamais ; cependant, comme elle avait souffert des années, elle pouvait être patiente des années encore avec cette lumière confuse au bout de son horizon.
Et une nuance rose qui la rendit vraiment jolie envahit son visage un peu trop pâle lorsque Gaït, les yeux démesurément ouverts, poussa la porte en lui disant d'une voix étouffée que « M. Léonard la demandait ».
— Qu'il entre ici, dit-elle, jetant sur son petit salon intime un regard rapide.
Cette arrivée, cependant inattendue, répondait si bien à ses pensées intimes, qu'elle n'avait pas ressenti de surprise tout d'abord. Mais presque aussitôt ?ajoie irraisonnée s'effaça. Léonard venait évidemment pour Geneviève, dont il avait su l'arrivée à Plougaz. 11 devait être à demi fou de chagrin, et elle se demanda comment elle avait pu être assez insensée pour entrevoir des joies d'avenir.
La pâleur était revenue à ses joues quand elle s'avança pour l'accueillir. H était, lui, ravagé par une souffrance qui élreignit le cœur d'Yvonna.
— Pardonnez-moi de venir à, cette heure. .. M'"® Claret est ici ?
Yvonna secoua la tête avec pitié.
— Elle est repartie hier, emmenant la femme de Lois.
Léonard resta un instant allerré, puis leva sur Yvonna des yeux vraiment chargés de douleur.
— Yvonna, je suis bien malheureux !
Des larmes vinrent aux paupières de la jeune
fille.
— Vous saviez ce que j'avais espéré, n'est-ce pas? Vous aviez deviné que je l'aimais depuis si longtemps, et qu'elle avait enfin promis d'èlre ma femme?
Yvonna inclina la tète sans pouvoir parler.
— Je l'avais aimée du premier jour où je l'avais vue... Elle avait refusé de se remarier, et j'avais perdu tout espoir; mais je ne pouvais détacher mon cœur d'elle.
— Oh ! je le comprends ! dit Yvonna, sincère.
— Oui, vous la connaissez... Mais quand elle a souffert, quand elle s'est trouvée seule, abandonnée par Lois, jai pensé que je pouvais lui donner un foyer, avec mon amour, mon dévouement, avec la paix, — non pas, peut-être le bonheur. Elle avait consenti... Je crois maintenant que 'c'était pour moi, par pitié des longues années pendant lesquelles j'étai resté solitaire et malheureux... Je crois vraiment qu'elle disait vrai quand elle m'assurait que tou '' son cœur était pris par £on amour maternel, et qu'elle ne pouvait me rendre ce que je lui donnais...
U s'arrêta un instant, puis reprit, peut-être sou
lagé d'être écouté avec une sympathie si intense, de voirallachés sur lui ces doux yeux pleins de larmes.
— D'autres eussent trouvé mon sort austère, peutêtre mélancolique : je n'espérais, je ne demandais d'elle que de se laisser apaiser... Mais il m'eût suffi de panser ses blessures, et peut-être, à la longue, aurait-elle vu luire un rayon de joie... Me comprendrez-vous, Yvonna, si je vous dis que nos fiançailles étaient graves, et que le regret amer, passionné que j'éprouve, ce n'est pas le regret de mon bonheur, à moi, mais le regret de mon dévouement, de ce queje lui aurais donné?
Elle inclina la têt3... Oui, [elle comprenait ces choses, très délicates, très subtiles ; elle comprenait la noble générosité de ce cœur depuis si longtemps donné; mais elle pénétrait aussi, non moins clairement, les déceptions intimes du rêve qu'il avait cru accompli, les lacunes qui s'étaient révélées dans l'attachement de Geneviève, et elle souffrait de penser que col être si tendre, si élevé, si avide de bonheur, avait tristement manqué sa vie.
— J'élais venu ici, reprit Léonard, parce que je me devais à moi-même d'implorer Geneviève, non seulement pour moi, mais pour elle... Je sais tout ce qui menace le sentiment qui la possède. Loïs va risquer sa vie ; elle est peut-être destinée à connaître le pire des déchirements. S'il revient, et si elle lui rend sa femme telle qu'il l'avait rêvée, je le connais,
il s'absorbera dans son bonheur, el sa mère ne tiendra qu'une place restreinte dans sa vie... 11 a un cœur 1 un peu étroit... Quoi qu'il arrive, elle est destinée à la solitude, et je la voudrais, encore une fois, aimée, appuyée sur un inlassable dévouement. Yvonna le regarda avec un rnélcuige d'admiration et de pitié.
— Léonard, dil-elle, j'ai peur que la résolution de Geneviève ne soit irrévocable. Il y a en elle ([uelque chose de changé, je ne sais pas bien en quoi... On dirait qu'elle a franchi une étape décisive, et qu'elle a dépassé la région où l'on attend encoredu bonheur» où l'on pense à soi... Il m'est venu l'idée...
Elle hésita un peu.
— ... L'idée qu'il y a eu en elle, une crise myslé- ? rieuse, qu'elle est maintenant très haut, que peut-être elle a fait un vœu...
Léonard tressaillit. La confidence de Geneviève étail trop intime pour qu'il en fît pari, même à cette jeune fille qui était son amie ; mais il admira l'intuition* qui révélait la vérité à Yvonna.
— Si Dieu la voulait à lui, je ne lutterais pas, dit il, mais il faudrait qu'elle me le dît elle-même... Et maintenant, racontez-moi ce qui s'est passé pour la femme de Loïs.
Yvonna lui dit qu'il avait été, après tout, facile dr vaincre la résistance de Nonne.
— Elle n'est cependant pas domptée, dit-il. Ce que-
n'a pu faire un mari aimé, une belle-mère le pourrat-elle ?
— Geneviève l'espère, répondit Yvoiina, à la condition, dit-elle, d'être toute à sa tâche.
Il se leva pour partir.
— Non, ne me quittez pas ainsi, s'écria-t-elle. Je ne puis supporter l'idée que vous soyez à Plou<^az en étranger... Restez déjeuner avec moi !
Il se souvint des avertissements et des critiques de la présidente.
— Que dirait-on ici ?demanda-t-il avec une ombre de sourire.
Elle rougit si violemment qu'il se rendit compte de la maladresse de sa phrase.
— J'ai conquis et affirmé mes droits de vieille fille, répliqua-t-elle, essayant aussi de sourire.
— Une vieille fille ! répéta Léonard, la regardant en secouant la tête. On ne vous donnerait pas beaucoup plus de vingt ans, Yvonna, non seulement parce que dans cette retraite et dans votre vie sans heurts vous avez conservé l'éclat de votre jeunesse, mais aussi parce qu'on sent en votre esprit, en votre àme, des sources fraîches dont vous-même, peut-être, ne soupçonnez pas la profondeur.
Elle soupira doucement.
— Vous restez, n'est-ce pas ?
— C'est trop tentant... Eh bien ! oui... Je repars ce soir, d'ailleurs ..
Ils s'assirent en face l'un de l'autre à la table trop grande, dans la tranquille salle à manger où Léonard reconnaissait des objets familiers avec un attendrissement qu'il ne se fût pas cru capable d'éprouver. Il retrouvait la porcelaine soigneusement conservée, les vieux ustensiles d'argent, et il admirait les roses placées sur la table.
— Les roses, où que je les aie trouvées, m'ont toujours fait penser à votre maison, qui est, je crois, leur demeure favorite. Jamais je n'en ai vu ailleurs une telle abondance... Vous moquerez-vous de moi, si je vous dis que j'aime tant les roses parce que je prends un plaisir secret à les comparer aux femmes qui m'intéressent. Regardez cette admirable fleur, qui*a"des teintes roses, et d'autres légèrement soufrées, avec des filets de carmin et une odeur si suave... C'est Geneviève, restée idéalement naturelle dans sa culture et ses raffinements de femme du monde... Et voici mon amie Yvonna, ajouta-t-ii avec ce même essai de sourire qui semblait si triste.
Il désignait une rose blanche, très simple de forme, un peu fermée, avec une teinte à peine rosée. Yvonna rougit en se mettant à rire, et le soir, la rose fut placée dans son bureau.
Léonard lui demandaàrevoir la maison. Il s'attarda dans ces chambres [paisibles, où l'odeur des fleura montait du jardin, où étaient restés les meubles de plusieurs générations, racontant une histoire et
gardant des secrets. Il parcourut avec elle le vieux jardin, les charmilles, les tonnelles, les allées droites bordées de buis centenaires. Il se découvrit devant la petite Vierge de Lourdes, et s'arrêta au bord du vieux bassin encadré de phlox rouges et blancs.
— Vous souvenez- vous, Yvonna?Nous faisions flotter des bateaux de papier sur cette eau itnnriobile. Quelles comparaisons, quels enseignements philosophiques on en pourrait tirer!... Nous nous intéressions à la carrière éphémère de nos (lotilles...
— Un jour, vous apportâtes un petit canot en bois, plus solide, avec un mât et une voile. Celui-là ne faisait point naufrage, mais nous fûtes vile lassé de sa navigation bornée...
— Et je le perdis sur la rivière dont le courant l'emporta. Je regrettai plus d'une fois de ne pas l'avoir gardé entre ces bords de pierre, à l'abri des fleurs.
— C'était trop étroit, inurmura-t-elle, songeuse, sentant qu'il pensait à une autre chose qu'au petit jouet de son enfance.
— Mais que d'orages évités, quelle paix gardée à jamais !...
L'après-midi était avancé lorsqu'il prit congé d'elle.
— Yvonna, vous m'avez fait du bien... Vous avez été pour moi la source reposante qui rafraî^ chit...
282 ROMAN d"automnk
— Je ne sais pas comment, halbutia-t-elle.
— Au revoir! Me permettez-vous de vous écrire le mot définitif de ma vie, celui que Geneviève me dira demain ?
Elle inclina la tête, oppressée.
— Je sais d'avance, hélas ! qtiel sera ce mot. Et il me sera doux, dans mon chagrin inconsolable, de penser à la sympathie silencieuse que me donnera votre amitié...
Ce fut sur ce mot qu'il la quitta.
Elle pleura secrètement le soir, seule dans le petit salon qu'il avait animé de sa présence. Devant elle, dans un cornet de cristal, se penchaient les deux roses auxquelles il s'était plu à donner un nom. Elle repassa dans son esprit les paroles qu'il avait dites, le mot « inconsolable» qu'il avait appliqué à son chagrin, et l'autre mot « d'amitié » à propos d'ellemême. Et cependant, la ligne lointaine de son horizon n'était pas tout à fait assombrie, et elle eut de nouveau la confiance que Geneviève lui serait un appui.
Le surlendemain, elle reçut la lettre promise : quelques mots seulement.
« Vous aviez raison, elle est montée là où je ne puis plus l'attendre. Je suis résigné, quoique mon cœur se déchire. Priez pour moi, vous qui avez sympathisé avec ma peine, sans avoir connu, heureusement, les déceptions de la vie. »
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