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Roman d'une jeune fille 1770-1794

En 1770, un matin du mois de mars, vers six heures, une femme, portant dans ses bras un enfant nouveau-né, descendait la rive gauche du Gardon, petite rivière qui prend sa source dans les Cévennes, traverse le département du Gard et va se jeter dans le Rhône, non loin de Beaucaire. Il est difficile de voir des bords plus pittoresques, plus accidentés que ceux de ce cours d'eau, chanté par Florian, qui doit de n'être pas inconnu, à l'aqueduc géant que les Romains construisirent pour frayer, au-dessus de ses ondes, un passage à celles de la fontaine d'Eure, qu'ils conduisaient à Nîmes.

La femme dont nous parlons se trouvait, en

ce moment, non loin du pont du Gard, au point où est aujourd'hui placé le petit village deLafous, presque en face d'un gros bourg appelé Remoulins, situé sur la rive droite de la rivière et où la route de Nîmes à Avignon croise celle qui dessert les villages riverains. L'inconnue s'arrêta quelques instants au fcentre de ce carrefour, non pour reprendre haleine, mais pour se décider sur le chemin qu'elle devait suivre. Ses hésitations durèrent peu. Après avoir jeté autour d'elle un regard inquiet, elle se remit en marche, se dirigeant vers le pont du Gard, dont un kilomètre à peine la séparait.

La température était froide, ainsi que cela arrive souvent au temps des giboulées. Le mistral déchaîné avait soufflé furieusement toute la nuit. Il soufflait encore au jour levant, agitant les eaux, courbant les arbres, soulevant des flots de sable, s'engouffrant avec des bruits confus, mystérieux, parmi lesoseraies qui se mirent ça et là dans la rivière. Pareil à un océan fangeux, le ciel roulait des nuages blancs et gris. Ils semblaient, tant ils étaient bas, vouloir toucher la terre, et marchaient rapidement, comme entraînés dans une rafale vertigineuse, affectant les formes les plus bizarres, les allures les plus échevelées.

Bravant la tempête, l'inconnue s'avançait d'un pas sûr, paraissant n'avoir d'autre souci que d'atteindre ara plus vite le but de son voyage, de protéger contre les intempéries de la saison son enfant endormi. C'était une toute jeune femme. Elle n'avait pas vingt ans. Ses cheveux blonds s'échappaient en désordre d'une sorte de coiffure faite d'un foulard de coton rayé, rappelant celle queportentaujourd'hui les jeunes filles du peuple à Bordeaux. Son costume tirait l'œil par sa forme autant que par la diversité de ses couleurs. Il se composait d'une tunique en laine bleue, bordée d'un galon jaune, serrée à la taille par une ceinture de soie rouge ; d'un manteau court, taillé dans cette étoffe grossière qui sert à fabriquer les limousines. Les jambes étaient nues, les pieds chaussés de sandales en cordes tressées, attachées par des courroies. Maintes déchirures plus ou moins mal réparées à l'aide de fil et d'étoffes d'une autre couleur, les franges irrégulières qu'elles formaient, révélaient le long usage de ces vêtements dont le soleil avait dévoré la fraîcheur. Les sandales elles-mêmes étaient usées au point de laisser les talons de l'infortunée traîner dans la poussière. Le tout formait un ensemble sordide.

Cependant, nul visage n'est plus sympathï-

que que ne l'était celui de cette jeune femme. Sous sa chevelure d'or, ses traits délicats, purs, en dépit de la douleur, de la fatigue dont ils portaient les traces, resplendissaient d'une merveilleuse beauté. Baignés dans les larmes, ses yeux noirs qu'ombrageaient des cils longs, soyeux, étaient d'une admirable expression. Le hâle qui couvrait cette charmante figure, ces mains d'une forme exquise, ces pieds d'enfant, ne s'étendait pas au delà. Sur les parties du corps qu'abritaient les vêtements, la carnation était demeurée blanche, fine, à peine colorée par le jeune sang qui courait dans ce corps parfait. Telle qu'était cette femme, il eût été difficile de dire de quelle race elle sortait, si un tambour de basque attaché à sa ceinture, des signes hiéroglyphiques brodés sur ses manches n'eussent été à cet égard des signes révélateurs irrécusables.

Tiepoletta appartenait à l'une de ces tribus nomades qui, depuis plusieurs siècles, viennent au printemps de Hongrie ou d'Espagne, se répandant pour quelques mois dans le Midi de la France ; s'avançant jusqu'à Beaucaire, Avignon, Arles ; se logeant comme Dieu veut> sous les arches des ponts, dans des granges aux trois quarts ruinées, dans les grottes du pont du Gard ou même en plein air, au fond de leurs voitures

sombres, toujours pêle-mêle, dans une } romiscuité qui défie tous les généalogistes ; vivant quelquefois de vol, le plus souvent de leur travail ; les hommes faisant le commerce des mulets, des ânes et des chiffons ; les femmes disant la bonne aventure, débauchant les jeunes paysans auxquels elles arrachent ainsi quelque monnaie ; débitant des verroteries qu'elles fabriquent ; les enfants implorant la charité. Cette population, disséminée dans toute l'Europe, dont les mœurs sont mystérieuses, les origines plus mystérieuses encore, tient à la fois du Maure et de l'Indou, autant par le type très-accusé de ses individus que par son flegme, son fanatisme et sa rapacité. Ceux de nos lecteurs qui ont voyagé dans l'extrême Midi, ont dû rencontrer parfois de ces bohémiens, venus l'on ne sait d'où, pour s'enfuir comme les hirondelles à l'approche des froids.

Leur langue est un mélange d'espagnol et de slave. Quelques-uns baragouinent le français. Les hommes sont en général bien découplés, très-bruns, avec des traits énergiques, des cheveux crépus, la voix gutturale, sonore. Les femmes ont peu à désirer sous le rapport de la beauté. Rien de plus brutalement saisissant que ces statues cuivrées, au regard provocant, presque sauvage, néanmoins insensibles, muettes devant

G LE ROMAN D'UNE JEUNE ï FILLE.

les individus étrangers à leur race, alors même qu'elles se donnent à eux. Mais, comme dans toutes les peuplades vouées à la vie nomade, elles deviennent horribles avant trente ans. Les bohémiens vivent par familles ou tribus, chaque famille comptant quinze ou vingt membres, obéissant à la femme la plus âgée, véritable reine, puisqu'on la nomme ainsi et que ses ordres sont souverains, bien qu'elle-même, dit-on, soit soumise à l'autorité d'une grande reine.

Dans les contrées que traversent les bohémiens on les tolère, mais, en les tolérant, on fuit leur présence, à moins d'être poussé à entrer en relations avec eux, pour leur acheter un âne, un collier, ou se faire prédire l'avenir. Ils connaissent la répulsion qu'ils inspirent. Aussi s'approchent-ils rarement des endroits habités. Seuls les enfants et les femmes osent entrer dans les villages pour y demander l'aumône.

C'est à cette race qu'appartenait Tiepoletta. Si la couleur de ses cheveux, la délicatesse de ses traits, la blancheur de sa peau, étaient un démenti donné à ce qu'elle savait de son origine, sa mémoire ne lui rappelait rien qui ne fût conforme à ce qu'on lui avait appris, à savoir qu'elle était la fille de Pinch et de Corcovita. Cette histoire n'a pas pour but de rechercher

si telle était en effet la vérité. Que Tiepoletta eût du sang bohémien dans les veines; qu'elle eût été, encore enfant, ravie à sa famille; qu'elle fût le fruit de quelque mystérieux amour, toutes ces hypothèses étaient également admissibles. Mais riei> ne lui prouvait que la première ne fûtpaî5 la seule réelle. Jamais son imagination ne s'était arrêtée à en rechercher une autre. Toutefois, les gens de sa tribu, comme s'ils eussent soupçonné en elle un sang étranger, ne s'étaient jamais montrés tendres à son égard. Défendue contre les exemples qui l'entouraient, par un secret instinct, elle était demeurée pure. A l'aide d'un livre trouvé sur une route, elle avait appris à lire et à parler quelques mots de français. C'était plus qu'il n'en fallait pour qu'on la trouvât délicate et fière. Petite, on la rouait de coups, parce qu'elle refusait d'aller mendier; grande, elle n'eut pas d'ennemi plus cruel que sa beauté, qui devint la cause de ses maux. Objet de tentatives odieuses auxquelles elle voyait les filles de son âge céder en riant, elle n'y échappa que par miracle ; mais ce ne fut qu'en attirant sur elle des colères, des haines, des vengeances cruelles. Elle les accrut en refusant de se choisir un mari parmi les jeunes hommes avec lesquels elle avait grandi.

On voulut l'unir par force à Fun d'eux. Elle s'enfuit. Mais on n'eut pas de peine à l'atteindre. On l'enferma, en lui signifiant qu'elle demeurerait captive jusqu'au jour où sa décision serait modifiée. Ce fut le temps le plus horrible de sa vie. Souffre-douleur de tous, battue, bafouée, tyrannisée, plus mal nourrie qu'une chienne, elle fût morte, assurément, si le destin ne lui eût envoyé un protecteur dans la personne de Borachio, beau garçon de vingt-cinq ans dont ses maux émurent le cœur. Courageux, fort, terrible en ses colères, il faisait trembler tout autour de lui ; on le redoutait. Il prit la victime en pitié, l'aima, exigea qu'on adoucît son sort. Tiepoletta ne fut pas ingrate. Elle épousa son sauveur à la grande colère de toutes ses compagnes qui avaient espéré que Borachio choisirait l'une d'elles. Suivant l'usage, la reine procéda à la sommaire cérémonie du mariage. A dix-neuf ans, Tiepoletta eut un maître, dont la brutale tendresse lui fut plus douce que les mauvais traitements qu'elle avait subis jusque-là. Ce bonheur relatif fut de courte durée. Un matin, on trouva Borachio mort sur la route, la poitrine percée de huit coups de couteau. Jaloux de sa beauté, de son autorité, de sa femme, un de ses camarades l'avait poignardé. Tiepoletta

fut veuve, au moment où elle allait devenir mère. C'est pourquoi elle ne mourut pas de sa douleur.

Six mois s'écoulèrent pendant lesquels on parut vouloir respecter son deuil. C'est alors que dans une des grottes qui avoisinent le pont du Gard, elle accoucha d'une fille. Le soir de ce jour, accroupie sur de la paille fraîche au fond de la grotte, Tiepoletta endormait son enfant, lorsqu'elle entendit au dehors la voix de quelques-uns des membres de la tribu. Elle prêta l'oreille. On parlait d'elle. Son attention redoubla. Quelles ne furent pas son épouvante, son horreur, lorsqu'elle comprit qu'on voulait lui arracher sa fille, la chasser ensuite ellemême, afin de débarrasser la communauté d'un membre inutile, tout en conservant l'enfant de Borachio. C'était Corcovita, la mère de la malheureuse créature, qui soutenait avec le plus d'âpreté cette odieuse machination.

— Nous quittons ce pays demain pour monter vers Avignon, disait-elle. Il faut, durant la route, trouver l'occasion d'abandonner Tiepoletta en lui enlevant l'enfant.

Ce plan rallia toutes les opinions. Corcovita se chargea de l'exécuter. Tiepoletta en avait assez entendu. Saisie de terreur^ elle se deman-

dait avec angoisse comment elle échapperait à ce danger. Elle y pensa durant la nuit et prit enfin la résolution de fuir. Le surlendemain, dès le matin, toute la bande se mit en route. On offrit à Tiepoletta une place dans la voiture. Elle l'accepta, car elle avait besoin de toutes ses forces pour la réalisation du projet qu'elle méditait. Après une longue marche, on s'arrêta, le soir venu, pour camper non loin d'Avignon. 11 faisait déjà nuit. Tiepoletta, livrée à l'anxiété la plus vive, avait surpris certains signes qui lui prouvaient qu'on n'attendait que son sommeil pour lui enlever sa fille. Elle veillait. A huit heures, les hommes allèrent rôder aux portes de la ville ; les vieilles femmes s'assoupissaient, les jeunes bavardaient entre elles, les enfants dormaient. Tiepoletta profita d'un moment où nul ne la regardait pour s'éloigner doucement, marchant sur la pointe des pieds, retenant son haleine. Elle fit ainsi une centaine de pas ; puis, tout à coup, prise d'un effroi subit, comme si on l'eût poursuivie, elle se mit à courir, tenant son enfant pressé contre sa poitrine, éperdue, affolée, croyant entendre à ses oreilles la voix de sa mère, et ne s'arrêta que lorsque, l'haleine lui ayant manqué, elle tomba épuisée sur la route déserte.

LES BOHÉMIENS. il

Elle avait couru durant une heure sans se demander où elle allait, ne cherchant qu'à fuir ses persécuteurs. Eu ce moment elle était hors de leur atteinte. Mais elle ne pouvait se rassurer. Redoutant d'être poursuivie, elle se remit bientôt en marche, dans la direction du pont du Gard, avec l'espoir que les bohémiens ne songeraient pas à venir la chercher là, qu'elle trouverait dans la grotte qu'ils avaient habitée, un peu de paille pour y reposer ses membres fatigués, quelques débris de leurs repas pour se nourrir, jusqu'au moment où elle aurait pris un parti. Elle marcha toute la nuit. Lorsqu'elle se trouva devant le pont du Gard, le jour était venu.

Le mistral soufflait encore, mais sous ses raffales furieuses, les nuages s'étaient dispersés, comme un timide troupeau, et un pâle soleil commençait à éclairer les champs humides. Majestueux et sombre dans son immobilité séculaire, le pont du Gard, colosse appuyé sur deux montagnes, accoutumé à braver les orages du ciel et les injures du temps, avait l'air de se rire de ce vent terrible dont les efforts venaient se briser contre ses pierres blanches, moussues, qui s'engouffrait avec un bruit de tonnerre dans ses arches gigantesques. Élégantes, hardies, celles-ci semblaient autant décadrés par où l'œil

ébloui embrassait tour à tour les diverses portions du paysage : le vallon mystérieux que le Gardon arrose de ses flots, les oseraies aux couleurs riantes, les ondes limpides sur leur lit de sable fin, les cieux qui s'y reflètent, la montagne qui borne l'horizon de ce côté.

Rien de plus admirable que ce coin désert, perdu, comme s'il eût été à l'une de ces extrémités du monde où nul pied humain ne s'est posé. La nature paraissait, par l'étalage de ses richesses réunies sur ce point, vouloir revendiquer l'honneur d'avoir fait tous les frais de ce panorama splendide. La massive construction attestait seule que les hommes avaient passé par là. Posée ainsi, dans sa grandeur puissante, on eut dit que cette œuvre, unique en son genre — monument impérissable d'une civilisation disparue — avait la prétention de rivaliser avec l'œuvre de Dieu.

Ce spectacle laissa Tiepoletta insensible. La pauvre créature, épuisée par la fatigue et le besoin, ne le vit même pas. Les yeux baissés, les bras ankylosés par le précieux fardeau qu'elle n'y retenait que grâce à un effort suprême, les lèvres desséchées par le vent, elle marchait d'un pas automatique, uniforme. Elle avait fain>. Elle avait soif. Elle grelottait. Ses pieds étaient gon-

fiés. Mais ses souffrances semblaient n'être plus rien, au moment où elle allait atteindre enfin le but de son voyage. Elle passa sous le pont du Gard. La route, de l'autre côté de l'aqueduc, est resserrée entre des collines élevées et le lit de la rivière. Sous Tune de ces collines, la nature a creusé des grottes dont l'une est assez spacieuse pour qu'à certains jours de fête les populations d'alentour puissent s'y réunir et y danser.

C'était là que la veille les bohémiens se trouvaient encore ; c'était là que Tiepoletta venait avec eux tous les ans ; c'était là que, trois jours avant, était née la chétive créature, arrachée par ses efforts à ceux qui voulaient la lui ravir. Cet abri misérable où tant de fois elle avait souffert, lui apparaissait, après les brûlantes émotions d'où elle sortait victorieuse, comme une demeure idéale où elle eût été heureuse de vivre. Elle s'y précipita. Le jour du dehors en éclairait les premiers plans et en laissait les profondeurs dans l'ombre. Le rocher formait une voûte irrégulière au-dessus d'un sol ferme et sec. Tiepoletta parcourut d'un regard l'intérieur de la grotte et ne put retenir un cri de joie. Dans un coin, elle avait aperçu un peu de paille, en quantité suffisante pour qu'elle pût s'en faire un lit.

Elle y déposa sa fille, qui dormait immobile,

dans cet état d'insensibilité propre aux nouveau-nés et qui est encore le néant, la couvrit de son manteau, puis, ramassant ça et là quelques débris de pain grossier, des os à demi rongés, elle rassasia sa faim. Alors elle sortit, courut à la rivière, s'y désaltéra, y lava ses pieds meurtris et revint, après s'être promenée au soleil, durant quelques instants, pour se réchauffer. Elle s'étendit sur la paille, se couvrit le mieux qu'elle put de ses vêtements ramassés autour de son corps, puis, ayant couché l'enfant sur elle, lui donna le sein. La petite se réveilla, poussa un vagissement, présenta ses lèvres pâles à cette poitrine d'où elle attendait la vie, y puisa quelques gouttes d'un lait dont les fatigues de la nuit avaient diminué l'abondance sans en tarir la source, et ne tarda pas à se rendormir.

Alors, dans cette solitude, dans ce silence profond, Tiepoletta, provisoirement à l'abri de persécutions nouvelles, éprouva une joie immense qui effaça d'un seul coup les maux qu'elle venait de subir. Sans doute, l'avenir lui en réservait d'autres. Tout à l'heure, il faudrait songer à vivre, h faire vivre sa iille. Mais leurs besoins n'étaient pas grands. Les oiseaux et les bohémiens sont accoutumés à vivre de peu. Elle travaillerait. Elle était laite à tous les labeurs, rom-

pue à toutes les fatigues. Qui donc oserait lui refuser du pain, lorsqu'elle dirait : ce Je veux le gagner ?» La naïve créature, dont les ambitions ne pouvaient aller au delà, caressait ces espérances dans son cerveau troublé, ne tremblant que lorsqu'elle pensait à ceux qu'elle venait de fuir ! On n'avait jamais dit à Tiepoletta qu'il y a un Dieu. Elle ne savait pas prier. Cependant, dans l'état de quiétude où elle se trouvait, son âme s'élevait en aspirations ardentes vers le maître inconnu dont la puissance l'avait protégée, dont elle ignorait l'existence et le nom. C'est au milieu de cette agitation intérieure, mêlée de fièvre, que le sommeil la surprit, sans qu'elle eût même songé à se demander ce qu'elle ferait à son réveiL

Durant plusieurs heures, son repos fut paisible. Mais tout à coup elle s'éveilla. Elle avait cru entendre, dans son sommeil même, un bruit épouvantable, semblable aux sourds grondements de la foudre, qui se mêlait aux rafales du vent et dominait leur tumulte. Il lui parut d'abord qu'elle était la proie d'un affreux cauchemar. Mais le bruit ne faisait que grossir. Ce n'était pas un rêve; c'était la réalité. Elle fut sur pied aussitôt, cherchant une issue pour fuir. Des cris humains se distinguaient, bien qu'encore

lointains^ à travers ce vacarme confus. Elle crut que ceux qui les poussaient étaient des bohémiens envoyés à sa poursuite. Mais non, ces voix éloignées appelaient du secours. Elle enleva sa fille dans ses bras, s'élança au dehors. Un spectacle horrible et grandiose frappa ses regards, la cloua sur le sol, dans l'immobilité de la terreur.

Le Gardon était débordé. Avec la rapidité qui caractérise ses crues subites et fait de cette rivière paisible le plus impétueux des torrents, les eaux s'étaient brusquement élevées, répandues dans les champs, balayant tout sur leur passage. Elles venaient mouiller les pieds de la bohémienne épouvantée. Son œil, aussi loin qu'il pût atteindre, ne voyait plus rien que des flots agités, bourbeux, charriant des arbres, des ceps de vigne, des ruines de maisons, des meubles, des animaux, parfois des cadavres humains. Les cris qu'elle avait entendus étaient ceux de quelques femmes, surprises au moment où elles lavaient leur linge et réfugiées maintenant sur un rocher, au bord d'une route inondée.

Les eaux montaient sans cesse. Cette masse énorme cherchait vainement une issue dans létroit uéfilé formé par les collines, qui suffit ordinairement au cours du Gardon. Elle n'y trouvait qu'un passage insuffisant, se brisait contre

les rochers ou contre les piles du pont qui la repoussaient violemment. Elle revenait alors, écumeuse et blanche, sur le chemin qu'elle avait parcouru, remontait la rivière jusqu'au moment où elle rencontrait les vagues nouvelles que le courant amenait sans cesse. C'est ce choc qui causait le bruit qu'avait entendu Tiepoletta. Une mer furibonde n'a pas de plus éclatantes colères, ne forme pas des tourbillons plus vertigineux. On eût dit un épisode fragmentaire du déluge universel.

Cinq minutes avaient suffi à Tiepoletta pour embrasser l'étendue de l'inondation. Elle était debout, l'œil hagard, les cheveux défaits, dans le désordre d'une stupéfiante douleur. Tout à coup, une vague énorme vint mouiller ses pieds avec des rugissements de bête fauve. Elle serra sa fille plus fort et recula. Une vague nouvelle se précipita, la mouilla de nouveau. Les eaux allaient-elles donc envahir la grotte ? Son sang se glaça dans ses veines. Un trouble indicible s'empara de sa pauvre tète. Cette émotion, après toutes celles qu'elle avait subies depuis trois jours, était au-dessus de ses forces. Dès ce moment elle agit sous l'empire d'une folie causée par la peur. Il fallait fuir. Mais par quel chemin ? Gagner un des villages voisins était im-

possible. Les eaux couvraient toute la plaine.

Tout à coup, Tiepoletta se rappela qu'au sommet de la colline sous laquelle elle se trouvait, se dressait un château où les bohémiens allaient quelquefois demander l'aumône. On y arrivait par un large sentier qui. s'ouvrait sur la route, à quelques mètres au-dessus de la grotte. C'est là qu'elle résolut d'aller demander un asile. Mais pour gagner la partie de la route demeurée à sec, il fallait marcher dans l'eau. Elle n'hésita pas. Chaque minute de retard aggravait le danger et pouvait mettre entre elle et son dernier salut un obstacle infranchissable. Elle releva sa robe, en ramassa les plis autour de ses reins, attacha sa fille sur son dos, s'élança bravement.

Que d'angoisses durant ce court trajet ! Elle avait de l'eau jusqu'au ventre. Le sol détrempé était glissant, le courant capricieux, rapide. Il lui fallut une volonté indomptable pour ne pas céder vingt fois à la violence du monstre déchaîné. A diverses reprises, elle dut s'arrêter pour reprendre haleine. Ce ne fut qu'après dix minutes — des siècles ! — d'une lutte acharnée qu'elle atteignit enfin le sentier qui conduisait au château. Elle était sauvée !

Elle essuya à la hâte ses membres ruisselants, laissa retomber autour de son corps amaigri les

plis de sa robe fripée. Sans perdre un temps précieux à regarder derrière elle le chemin périlleux qu'elle venait de parcourir, elle gravit rapidement la colline. Quelques instants après, elle arrivait, dans un état à faire pitié, à la porte du château. Il était temps. Une minute encore et ses jambes, brisées par l'émotion, auraient refusé de la soutenir. Elle tomba sur ses genoux, déposa sa fille sur quelques touffes de bruyère qui poussaient capricieusement en cet endroit ; puis, levant la main, elle saisit, tira, par un suprême effort, une chaîne suspendue à côté de la porte. Les sons d'une cloche retentirent aussitôt. Comme si ses forcés affaiblies n'avaient attendu que ce moment pour l'abandonner, elle roula sans connaissance sur le sol, au moment où la porte s'ouvrait.

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