‹ Roman d'une jeune fille 1770-1794Chapitre 2 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'homme qui se présenta était jeune. Malgré sa peau basanée et son épaisse moustache, ses traits, l'expression de son regard révélaient la franchise et la bonté. Son vêtement, taillé dans un vieil uniforme, était d'un soldat autant que d'un serviteur. On y voyait, brodées en argent, les armes du marquis de Chamondrin, propriétaire du château. A l'aspect de Tiepoletta évanouie, de l'enfant endormi à quelques pas d'elle, il ne put retenir un cri de douloureuse surprise.

— Qu'est-ce donc, Coursegol? demanda un personnage qui le suivait.

— Voyez plutôt, monsieur le marquis, répondit Coursegol, en désignant d'un geste Tiepoletta.

— Est-elle morte ? s'écria le marquis en se précipitant vers la bohémienne.

En même temps, frappé de la beauté de

Tiepoletta, il s'agenouilla, posa la main sur 1(3 cœur de la pauvre femme. Ce cœur battait encore, mais si faiblement que le marquis avait peine à en compter les pulsations. Il se releva :

— Elle vit, dit-il, mais je ne sais si nous la sauverons. Vite ! Coursegol, qu'on la recueille elle et son enfant, qu'on leur donne des soins.

— Oh ! l'enfant va bien, répondit celui-ci, il ne lui faut qu'un bon lait; pour aujourd'hui l'une de nos chèvres sera sa nourrice.

En parlant ainsi, Coursegol appela une servante à laquelle il remit l'enfant. Puis, ayant pris la mère entre ses bras vigoureux, il remporta dans une chambre et la déposa sur un lit.

Coursegol avait trente ans. Né dans le château où son père et son grand-père servaient les marquis de Chamondrin, il y avait grandi aux côtés de l'héritier de ceux-ci dont il partagea d'abord les jeux, et qui plus tard devint son maître. Coursegol professait pour le marquis un dévouement absolu, un culte véritable fait de respect et d'amitié. Hors du château, hors de ceux qui l'habitaient, rien ne pouvait intéresser ni attacher l'honnête garçon. Il n'avait un cœur, une intelligence, une vie que pour les leur consacrer. Dans les villages des environs, il faisait sonner si haut le nom des Chamondrin que

personne n'osait prononcer devant lui une parole qui ne fût à leur honneur ou à leur gloire. Au château, il n'avait pas de tâche spéciale, mais il les remplissait toutes, cumulant les fonctions de portier , de garde, de jardinier, de majordome, et quelquefois de cuisinier. C'est lui qui devait donner un jour au fils du marquis des leçons d'équitation et d'escrime ; car il avait servi deux ans dans la cavalerie du roi. Il était fort habile à tailler des sifflets dans les branches des saules, à dresser pour la chasse les chiens, les faucons et les furets, à empailler les oiseaux, à attraper les papillons, à faire, avec un seul caillou et d'un seul coup, dix ricochets sur l'eau. Il commençait à apprendre toutes ces belles choses h Philippe, le fils de son maître, gracieux enfant de cinq ans. En outre, Coursegol était rebouteur pour les bêtes et pour les gens, voire quelque peu médecin ; ayant vécu presque toujours aux champs, il connaissait le nom de toutes les plantes et leurs vertus. Jamais la science ne lui avait été plus nécessaire que ce jour-là. La malheureuse Tiepoletta ne reprenait pas connaissance, et semblait déjà, sous sa pâleur cadavéreuse, sous son immobilité, frappée par la mort.

Pressé de la rappeler à la vie, Coursegoî se mit vivement à l'œuvre, non sans quelque émo-

tion. C'était la première fois qu'il donnait des soins à une femme. La contemplation du pur visage de celle-ci le troublait jusqu'au cœur. 11 eût volontiers cédé une partie de son sang pour entendre Tiepoletta lui parler, pour la voir lui sourire.

— Regardez, monsieur le marquis, disait-il, combien elle est belle. Ça n'a pas vingt ans, pour sûr ! Ses bras, au-dessus des mains, ont la finesse du satin. Et ses cheveux ! est-il possible de les avoir plus soyeux.

En même temps, Coursegol desserra les dents de la bohémienne, pour introduire par force, entre ses lèvres décolorées, du vin chaud sucré, dans lequel il avait fait infuser de la cannelle. Puis, il frictionna vigoureusement, avec des tampons de laine, les pieds de l'infortunée, afin d'y attirer le sang et la chaleur.

— Ils sont meurtris et gonflés ! ajouta-t-il. Elle a dû marcher longtemps avant d'arriver ici !

— Eh bien, se ranime-t-elle ? demanda le marquis qui suivait l'opération d'un œil attristé.

— Je ne sais trop ! Voyez vous-même, monsieur le marquis. Il me semble qu'elle a fait un mouvement.

Le marquis s'approcha. Au même moment,

Tiepoletta ouvrit les yeux. Elle regarda à droite et à gauche ; puis d'une voix presque éteinte murmura quelques mots en langue étrangère :

— Elle a parlé, dit le marquis. Mais que demande-t-elle ? Elle est inquiète, préoccupée.

— Elle veut voir sa fille ! s'écria tout à coup Coursegol qui sortit en courant.

Pendant son absence, Tiepoletta avait repris suffisamment connaissance pour se rappeler les événements. Mais elle était si faible qu'elle pouvait à peine parler. Néanmoins, à l'aspect de Coursegol, qui revenait tenant l'enfant dans ses bras, elle sourit et étendit les mains.

— Embrassez-la, mais ne la prenez pas, fit îe marquis. Vous n'êtes pas assez forte encore.

Tiepoletta comprit ce langage et obéit. Puis elle dit doucement, en un mauvais français, mélangé de mots espagnols :

— Ma Dolorès !

— Va pour Dolorès ! répondit Coursegol heureux d'entendre parler la bohémienne. C'est un joli nom.

— Vous la garderez, n'est-ce pas? reprit Tiepoletta. Vous ne la renverrez pas aux autres. Ils la maltraiteraient. Faites-en une honnête fille. Apprenez-lui à ne pas mépriser les pauvres

bohémiens. Dites-lui que son père et sa mère appartenaient à cette race maudite.

Elle prononçait ces paroles lentement, cherchant, non sans difficulté, les expressions qui pouvaient rendre clairement sa pensée.

— Soyez sans inquiétude, répondit Coursegol. La petite ne manquera de rien. Reposez en sûreté.

— Oui, reprit-elle, reposer dans la mort.

— Elle parle de mourir ! s'écria le marquis.

Il n'avait pas encore terminé sa phrase que la bohémienne se souleva, étendit les bras. Ses traits se contractèrent, ses yeux agrandis semblèrent sortir hors de la tête ; elle porta la main à son cœur, poussa un cri strident, retomba sur son lit. Ce fut l'affaire d'une seconde. Coursegol « , le marquis, se précipitant, la soulevèrent, essayèrent de la ranimer. Ce fut en vain. La malheureuse Tiepoletta était morte. Accablé par les émotions successives qu'elle avait subies, son cœur, comme un vase fragile, s'était brisé. Une grosse larme roula dans les yeux de Coursegol.

— Pauvre femme ! dit-il.

— Qu'allons-nous faire de son enfant ? demanda le marquis. Je veux bien le garder, l'élever ici, puisque le ciel me l'envoie. Mais

qui lui tiendra lieu de mère ? La marquise ne le peut plus.

En parlant ainsi, rémotion fit trembler sa voix. Ce n'était pas seulement qu'il fût agité par le spectacle auquel il assistait, mais encore parce que les paroles qu'il venait de prononcer ramenaient sa pensée sur son propre malheur.

— Si monsieur le marquis voulait exaucer mon désir ! dit alors timidement Coursegol.

— Quel est ton désir ?

— Je n'ai pas de femme, pas d'enfant, Le petit appartement que j'occupe est parfois bien triste, lorsque M. Philippe n'y est pas avec moi. Si monsieur le marquis y consentait, Dolorès serait ma fille !

— Ta fille ! mais comment la nourriras4u ?

— Oh ! je m'en charge. Je connais de braves gens à Remoulins. La femme allaite un garçon. Elle aurait assez de lait pour allaiter aussi la petite. Je la lui confierai... pour un temps.

— Eh bien, je ne m'y oppose pas, Coursegol, répondit le marquis. Charge-toi de la fille. Quant à la mère, que son âme repose en paix ! Elle ne croyait probablement ni à Dieu ni au diable, mais elle n'a jamais dû foire le mal. Je vais prier le curé de Remoulins de l'ensevelir

dans son cimetière, et faire prévenir de cet événement le brigadier de la maréchaussée, afin qu'il dresse un procès-verbal, s'il y a lieu.

Sur ces mots, le marquis s'éloigna. Coursegol, ayant couvert d'un drap le visage de la morte, s'agenouilla et pria pour elle aussi bien que pour l'orpheline désormais confiée à ses soins.

Détruit à la suite d'événements dramatiques, dans des circonstances que ce récit fera connaître, le château de Chamondrin ne remontait guère au delà d'un siècle. Elevé à la place d'un castel féodal, démoli parce qu'il menaçait ruines, il n'en avait rien conservé, ni tours massives, ni fossés, ni ponts-levis. Quatre corps de logis, d'un étage chacun, surmontés de terrasses à balustre, formant un carré long au centre duquel se trouvait une vaste cour, tel était le plan fort simple qu'avait exécuté l'architecte. 11 en résultait une demeure sans prétention, à laquelle, toutefois, la couleur des briques qui avaient servi à sa construction, les colonnes délicates qui enchâssaient portes et croisées, la forme gracieuse de celles-ci, les pavillons placés aux quatre angles, donnaient un aspect imposant.

La construction occupait en entier le plateau le plus élevé de la colline, et dominait la vallée du Gardon, tandis que le parc et les terres —

bois, prés et vignes — s'étendaient sur les plateaux inférieurs du versant opposé. Ce château, ses dépendances formaient toute la fortune de la maison de Chamondrin, l'une des plus anciennes de Languedoc et de Provence. Il n'en avait pas été toujours ainsi. Jl fut un temps où l'on disait dans le pays : Opulent comme un Chamondrin* Alors, en effet, l'illustre famille avait d'innombrables vassaux, des châtellenies, des abbayes, et jouissait de revenus qui lui permirent, durant des siècles, défaire brillante figure, à la cour de Provence d'abord, à la cour de France ensuite. Le grand-père et le père du marquis Hector virent la fin de cette opulence proverbiale. Ils étaient l'un et l'autre fastueux et prodigues. Ils vivaient à Paris, mêlés à toutes les fêtes, à toutes les folies, à toutes les aventures de leur temps. Le premier fut l'un des plus intrépides compagnons de la jeunesse de Philippe d'Orléans. Les femmes et le jeu commencèrent sa ruine et le tuèrent, jeune encore. Son exemple ne corrigea pas son fils. Il devint, à son tour, l'ami du Régent, et, pour réparer les brèches faites à ses biens, s'engagea, sur le conseil de Law, dans les entreprises désastreuses qui commençaient à préparer la Révolution. Il s'y ruina tout à fait, eruitta Paris insolvable, se réfugia dans son châ-

teau de Chamondrin, avec l'espoir de se soustraire aux réclamations de ses créancier* Mais ceux-ci portèrent plainte au roi et achetèrent des influences telles, que Louis XV le Bien-aimé, qui venait de monter sur le trône, fit savoir au marquis de Chamondrin qu'il lui accordait trois mois pour opter entre le payement de ses dettes et son incarcération à la Bastille. Le marquis n'hésita pas. Il vendit ses biens, à l'exception du château, et pâya ses dettes. Mais ce vulgaire devoir forcément accompli, il ne lui restait pour vivre qu'un modeste revenu. C'était presque la misère tombant sur sa maison en même temps que la faveur du roi s'éloignait de lui, et ce double malheur surgissait au moment où il venait d'avoir un fils et de perdre sa femme.

Ces divers événements le trouvèrent sans courage, comme un homme qui n'y était nullement préparé. Il se cloîtra dans son château. Là, loin de ses plaisirs qu'il regrettait, loin de ses amis qui l'avaient oublié, accusant le ciel et les hommes de son infortune, il tomba dans une sorte de misanthropie qui le rendit nerveux, fantasque à l'excès. 11 vécut vingt ans ainsi, ne goûtant nulle joie à voir grandir son fils, dont la jeunesse s'écoula tristement et dont l'éducation fut l'œuvre du curé d'un village voisin. Il mourut

en 1765, au milieu de ce dix-huitième siècle dont la première moitié avait été si fatale à sa maison.

Soii fils, le marquis Hector, — celui que nous avons vu recueillir Tiepoletta, — se trouva maître, à vingt et un ans, de ce nom jadis illustré dans les cours de l'Europe et sur les champs de hataille, de cinq mille livres de revenu et du château deGhamondrin. C'était un jeune homme doux, sérieux, de goûts modestes. II se résigna vite à sa situation. Après l'avoir examinée sous toutes ses faces, il prit la résolution de contribuer pour sa part et par tous ses efforts à relever l'éclat de son nom. Il épousa, deux ans après la mort de son père, la fille d'un pauvre gentilhomme provençal, dont les vertus domestiques lui parurent propres à aider à l'exécution de ses projets. Le lendemain de son mariage, il ramena sa femme dans sa demeure et lui tint ce langage :

• — Ma chère Edmée, vous entrez dans une famille qui, depuis quarante ans, a subi bien des maux que nous ne pouvons réparer que par de grands sacrifices. Nous ne devons pas espérer de jouir du fruit de nos efiorts. Mais nos enfants, si Dieu nous en accorde, en jouiront, et c'est eux qui rendront à la maison de Chamondrin sa splendeur et son opulence. J'attends de vous que

vous consentiez à partager la médiocrité de mon sort, à n'avoir en vue comme moi, qu'un but, économiser chaque année sur nos revenus une somme suffisante pour constituer à notre fils aîné, lorsqu'il aura atteint l'âge d'homme, des ressources qui lui permettent de faire bonne figure à la cour et de conquérir les faveurs du roi, notre dernière espérance.

— Vous me trouverez toujours prête à vous seconder, répondit la jeune marquise.

Dans les deux années qui suivirent leur mariage, ils eurent un fils d'abord, une fille ensuite, ce Bonheur de roi, » dit le proverbe. Mais ce ne fut pas tout. Durant ces deux années, les récoltes furent abondantes, et les premières économies s'en ressentirent. L'existence des jeunes époux s'annonçait donc heureuse. Le marquis espérait. La marquise, — créature adorable et toute charmante, — partageait ses espérances. Sans doute, la vie dans ce château isolé n'était pas sans monotomie. Les hivers étaient bien longs. Mais le marquis lisait beaucoup, chassait, s'occupait de ses biens, comme l'eût fait un paysan. La marquise obligée, selon une expression vulgaire, de mettre la main à la pâte, dirigeait sa maison avec autant de soin que la plus vulgaire des bourgeoises, et ne semblait vivre que pour se-

conder les efforts de son mari. Si; dans toutes les situations où peut se trouver l'homme, la résîgrMion *st le premier élément de bonheur, on était heureux au château de Chamondrin.

Quatre ans s'écoulèrent ainsi. Le petit Philippe grandissait, il avait poussé sans maladie ses premières dents. Il commençait à parler.

— Nous en ferons un brillant gentilhomme, disait le marquis. Il éblouira la cour et la ville. Le roi lui donnera un régiment, il épousera quelque riche héritière. Quant à cette demoiselle, ajoutait-il en montrant la fillette, qu'on appelait Marthe, si nous ne pouvons lui donner une dot, ntfus obtiendrons pour elle une abbaye.

La marquise, de son plus doux sourire, encourageait les projets de son cher Hector. Mais un horrible accident, suivi d'une catastrophe non moins horrible, vint détruire une partie de ces beaux rêves et porter la désolation dans cet intérieur fortuné.

Vers la fin de 1769,, Marthe, la dernière née, commença à perdre ses belles couleurs, et maigrit én quelques jours si rapidement que ses parents s'alarmèrent. Ils passaient les nuits au chevet de la petite malade, victime d'une sorte d'épuisement. Un soir que son mari reposait, la marquise, voulant administrer un remède à l'en-

fant, se trompa de fiole et l'empoisonna. Marthe mourut et l'on ne put cacher à sa mère la cause de sa mort. Le désespoir qu'elle éprouva fut encore plus violent que celui de son mari. Il s'y mêlait des remords épouvantables, que les tendres paroles de ce dernier ne pouvaient calmer. Il s'ensuivit une fièvre chaude dont on la guérit, mais qui la disposa à un mal plus terrible encore. On la croyait convalescente, parce qu'aux violences de la fièvre avait succédé un calme profond, parce que sa douleur ne se trahissait plus en cris et en accès, mais en larmes silencieuses et en plaintes douces. Des symptômes alarmants vinrent bientôt faire éclater la cruelle vérité. Durant des heures la pauvre Edmée appelait sa fille, roulait ensemble des chiffons qu'elle pressait sur son sein, en les berçant comme elle la berçait naguère. En un mot, elle était et resta folle.

Les médecins mandés d'Avignon, de Nîmes, de Montpellier, essayèrent en vain d'apaiser cette démence calme, plus redoutable que si elle eût été violente. Ils demeurèrent impuissants et ne purent même laisser au marquis une espérance qu'il les suppliait de lui donner. En quelques jours, Edmée devint maigre et pâle à faire pitié, entièrement livrée à sa monomanie qui consistait

à voir sa fille dans tous les objets qui l'environnaient. Elle prenait tour à tour des fleurs, des vêtements, des meubles légers, leur prodiguait les marques de sa tendresse, les appelait des noms les plus tendres, jusqu'au moment où leur insensibilité la ramenant à elle, elle les repoussait avec horreur, pour chercher ailleurs l'enfant qu'elle pleurait.

Tant de maux, leur rapidité foudroyante, leur violence avaient ébranlé la santé du marquis. Il tomba malade à son tour, et Coursegol, durant un mois, crut voir la mort s'approcher du chevet de son maître. Mais le marquis était jeune et robuste. La pensée que, s'il succombait, son fils serait orphelin lui rendit ses forces, provoqua une réaction salutaire. Il fut bientôt sur pied, toujours désespéré, mais résigné et résolu à vivre pour Philippe.

Une année avait passé sur ces événements, lorsque Tiepoletta vint, épuisée, frapper à la porte du château, et mourir entre les bras de Coursegol, en lui léguant sa fille.

Après avoir prié pour elle, Coursegol se releva ; puis, tenant Dolorès dans ses bras, il s'élança dans la cour en criant :

— Monsieur Philippe ! monsieur Philippe !

L'enfant, qui jouait sous les yeux de Tune

LE CHATEAU DE CllAMONDRIN. 35

des femmes du château, accourut. Il avait alors cinq ans. De beaux cheveux bruns bouclés encadraient sa mignonne figure. Ses grands yeux, un peu effarouchés, révélaient une intelligence rare à son âge. Il parlait assez bien pour se faire comprendre et comprenait tout ce qu'on lui disait.

— Voyez la belle fillette ! lui dit Coursegol en lui présentant Dolorès.

— Une poupée ! s'écria Philippe qui battit des mains.

— Oui, en chair et en os ! répondit Coursegol, une poupée qui crie déjà, qui grandira, parlera -et s'amusera avec vous.

— Quand ça? demanda Philippe.

— Quand elle sera grande.

— Alors, fais la grande tout de suite ! reprit le petit bonhomme.

Puis, il saisit Coursegol par la main, l'entraîna du côté des cuisines. Il voulait montrer à tout le monde la belle trouvaille du garde. Ce dernier ne demandait qu'à lui céder, et tous les habitants du château durent embrasser Dolorès endormie. Le petit groupe des serviteurs était réuni autour de Coursegol et de Philippe. Le premier racontait comment cette fillette était arrivée, et chacun s'extasiait et s'apitoyait sur

l'étrangeté de l'aventure, lorsque tout à coup la marquise parut. La pauvre créature, depuis que sa folie avait éclaté, était toujours suivie de près par une femme spécialement attachée à sa personne. Elle allait et venait durant le jour dans toutes les parties du château, inoffensive d'ailleurs, ne reconnaissant personne, ni son mari, ni son fils. Elle s'avança vers le groupe, qui s'écarta respectueusement. Rien de plus navrant ne se pouvait voir, que cette belle jeune femme, dont l'œil hagard, les cheveux épars, les vêtements toujours en désordre, quelque soin qu'on prît de sa personne, révélaient la folle. A ce moment, elle portait une bûche pressée contre son sein et chantait doucement, en marchant à pas comptés, comme si elle eût voulu endormir ce qu'elle croyait son enfant. Tout à coup elle s'arrêta, jeta la bûche loin d'elle et fondit en larmes, en cherchant avec une ardeur nouvelle quelque objet qui pût lui faire illusion.

Tous les spctateurs de cette scène étaient demeurés immobiles, saisis, bien qu'ils fussent chaque jour les témoins d'un tel spectacle, d'une terreur et d'une pitié nouvelles. Le petit Philippe, épouvanté, se pressa contré Coursegol. La marquise passa, le regarda et, secouant & tête, murmura :

— Ce n'est pas ce que je cherche !... Soudain elle s'arrêta , comme subitement

clouée au sol. Ses yeux, en se relevant, avaient vu Dolorès endormie entre les bras de Coursegol. Il y avait dans son regard une fixité telle, elle regardait l'enfant avec tant de persistance, qu'une pensée aussi étrange qu'imprévue traversa l'esprit du garde, l'éclaira comme une vive lumière,

— Ciel! s'écria-t-il, serait-ce possible? Retirez-vous, ajouta-t-il, en s'adressant à ceux qui l'entouraient. Emmenez M. Philippe et appelez M. le marquis.

On lui obéit. Tout le monde s'éloigna. La marquise seule était demeurée immobile. Alors Coursegol déposa l'enfant sur un banc de pierre, placé contre un mur ; puis, à son tour, il s'éloigna et courut se cacher derrière une croisée, afin de tout voir sans être vu. C'est là que le marquis vint le trouver.

— Ah ! monsieur le marquis, s'écria Coursegol, je crois madame sauvée. Le ciel m'a inspiré. Mais, si je me suis trompé, ajouta-t-il tristement, elle va tuer la pauvre petite !

— Que dis-tu? Quas-tu fait? Cours lui arracher cette enfant ! N'est-ce donc pas assez de malheurs? En veux-tu un nouveau? Cours ! tedis-je.

— Il n'est plus temps, répondit fiévreusement Coursegol. Voyez plutôt.

Après avoir, durant plusieurs minutes, dévoré des yeux Dolorès, la marquise s'était approchée d'elle, domcement, les bras étendus, le visage bouleversé par l'expression des sentiments qui l'oppressaient. Curiosité, surprise, terreur, il y avait tout cela dans son regard. Elle se pencha sur le front candide de l'enfant, la contempla de nouveau ; puis, d'un mouvement fébrile, la saisit et, la serrant contre sa poitrine,, s'enfuit en courant. Lorsqu'elle eut fait vingt pas, au milieu de la cour, elle s'arrêta, tourna la tête à droite et à gauche, comme pour se mieux convaincre que nul ne la suivait. Placés à quelques pas d'elle, derrière une croisée entrouverte, le marquis et Coursegol retenaient leur haleine, livrés à une horrible anxiété. Tout à coup, ils virent la marquise presser à plusieurs repris Dolorès dans ses bras, puis l'embrasser avec frénésie, tandis que, pour la première fois, depuis bien longtemps, des larmes bienfaisantes coulaient de ses yeux. En même temps, d'une voix forte, elle s'écria :

— Hector! ma fille! j'ai retrouvé ma fille. Le marquis éperdu s'élança vers elle. Elle le

vit venir, fit quelques pas au-devant de iuir

riant et pleurant, lui montrant l'enfant jusqu'au moment où, brisée par la violence de son émotion, elle tomba dans ses bras, privée de connaissance.

— Elle est sauvée! dit Coursegol, qui suivait son maître.

— Ah ! Coursegol! serait-ce vrai ? demanda le marquis, qui n'en pouvait croire ses yeux.

— Ne vous a-t-elle pas reconnu ? ne vous at-elle pas parlé? La folle a disparu, monsieur le marquis, puisque la mère s'est de nouveau révélée.

On porta la marquise sur son lit. D'après le conseil de Coursegol, un berceau fut placé dans sa chambre, on y coucha Dolorès ; puis le garde, montant à cheval, partit pour Nîmes, d'où il devait amener un médecin.

Lorsque, au bout de trois heures, il revint accompagné du docteur, la marquise avait repris connaissance. Au premier cri poussé par elle, on lui avait montré Dolorès endormie. Assérénée par la vue de l'enfant, elle s'était assoupie. De temps en temps, elle sortait de ce demisommeil. On l'entendait alors murmurer ces mots :

— Ma taie !

Puis, s'accoudant, elle regardait la petite créa-

ture avec extase, jusqu'au moment où, de nouveau, cédant à la fatigue, ses yeux se refermaient.

— Je n'ai plus rien à faire ici, dit le médecin. La raison est revenue; la grande faiblesse qui reste encore cédera à des soins vigilants et à un calme absolu.

C'est ainsi qu'un moment troublé, le cerveau de la marquise recouvra la lumière. A dater de ce jour, elle se rattacha lentement mais sûrement à l'existence. Une heure vint où, après avoir reconnu son mari, elle reconnut son fils, où l'on put lui révéler sans danger les circonstances qui avaient précédé et suivi l'entrée de Dolorès au château. A trois mois de là, sa guérison était complète.

Un matin, le marquis manda Coursegol daus sa chambre»

— Je t'avais donné Dolorès, lui dit-il, ne veuxtu pas me la rendre? Désormais elle sera ma fille.

— Elle est un peu ma fille aussi, répondit Coursegol. Mais vous pouvez la reprendre, monsieur le marquis. Vous la céder, ce n'est pas la perdre, puisque je vivrai auprès d'elle et que nous serons deux à l'aimer.

Le marquis de Chamondrin tendit la main à Coursegol, consentant par ce geste le pacte qui donnait deux protecteurs à Dolorès. C'est ainsi que la fille de la bohémienne, quoique ayant perdu sa mère, ne fut pas orpheline.

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