CHAPITRE XV
Tandis que ces événements se passaient au tribunal, Antoinette de Mirandol, tardivement réveillée, s'était levée sans que l'absence de Dolorès lui causât aucune surprise. Ce n'était pas la première fois qu'il arrivait à sa compagne de cellule, toujours plus matinale qu'elle, de sortir afin de ne pas troubler son sommeil. Elle s'habilla donc sans précipitation et, à midi, s'achemina vers la salle commune, en cherchant Dolorcs sur sa route. Elle ne la trouva ni dans le préau, ni dans la salle, ni dans les corridors, et entra dans le réfectoire avec la certitude que Dolorès s'était assise déjà à la table où elles prenaient leurs repas en commun depuis que le froid les chassait durant le jour de leur chambre. Elle jeta sur les convives un rapide regard. Ils mangeaient bruyamment leur maigre pitance, comme s'ils eussent voulu suppléer à la vulga-
rite des mets qui leur étaient servis par l'éclat et la gaieté de leurs entretiens. Dolorès manquait. Antoinette se sentit envahir par une émotion douloureuse, non qu'elle eût deviné la réalité, mais parce qu'elle venait d'être saisie d'un sinistre pressentiment. Elle revint sur ses pas au milieu du tumulte qui, à. cette heure, régnait dans la prison, cherchant Philippe et conservant encore l'espoir que Dolorès serait avec lui. Elle le trouva près de la grille du préau.
— Dolorès ! s'écria-t-elle. Où est Dolorès?
— Je ne l*ai pas vue, répondit Philippe surpris de cette question et alarmé par l'accent d'Antoinette.
— Ah ! mon Dieu ! murmura-t-clle.
En même temps, elle devint toute pâle et, sous le coup d'un indicible effroi, demeura immobile et muette.
— Qu'arrive-t-il donc ? demanda Philippe, vous m'épouvantez.
— Un grand malheur, je le crains !
Elle chancela et serait tombée si Philippe ne l'eût retenue. Il y eut entre eux un moment de trouble inexprimable. Antoinette parvint cependant à se calmer assez pour pouvoir expliquer à Philippe la cause de son émoi. Le pressentiment qui avait frappé la jeune fille le
frappa de même. Comme deux fous, ils se mirent à chercher autour d'eux, parcourant toutes les parties de la prison où ils pouvaient librement circuler, interrogeant leurs amis qui, soit ignorance, soit pitié, ne leur répondaient pas. Tout à coup, au détour d'un couloir, Aubry se présenta devant eux. Ils s'élancèrent vers lui, le questionnèrent.
— Quoi! vous ne savez pas? fit-il stupéfait et attendri.
— Nous ne savons rien ! s'écria violemment Philippe.
— La citoyenne Dolorès a comparu à dix heures devant le tribunal.
Deux cris retentirent, un cri de rage poussé par Philippe, un cri d'angoisse poussé par Antoinette. Puis au milieu des exclamations et des larmes, ils sommèrent Aubry de s'expliquer. Il ne savait rien, sinon que, la veille au soir, Dolorès lui avait appris qu'elle était assignée à paraître devant les juges et l'avait supplié d'appeler Coursegol ; que le matin, à neuf heures, elle était sortie de sa cellule, belle, calme et parée ; que, Coursegol s'étant présenté pour la voir, elle avait eu avec lui un long entretien, après lequel elle s'était rendue au tribunal, en compagnie des autres accusés.
Autant de nouvelles, autant de déchirements cruels pour Antoinette et pour Philippe. Se soutenant à peine, appuyés contre le mur, dans un état de désolation impossible à décrire, ils se regardaient, hébétés, terri iés, sans pouvoir ni l'un ni l'autre prononcer un seul mot. Et cependant, au milieu du trouble de leur imagination et de leur cœur, leurs pensées suivaient le même cours. Tous deux se demandaient pourquoi Dolorès leur avait caché la vérité, pourquoi elle ne les avait pas conviés à mourir avec elle. Il eût été si bon de s'en aller ensemble de ce monde qui, désormais, ne pouvait plus offrir que dessujetsdelarmes à ceux qui survivaient. Quelhomme assez cruel pour leur refuser la suprême douceur de les envoyer en même temps à l'échafaud ?
— Elle a craint de nous affliger, dit enfin Philippe. Elle est partie seule, sans comprendre qu'elle nous désolait ainsi plus qu'en nous faisant connaître l'affreuse réalité.
Comme il prononçait ces paroles, Aubry, qui s'était éloigné, revint vers eux.
— Les accusés arrivent du tribunal, dit-il. La citoyenne Dolorès est avec eux, dans la salle des condamnés. Elle demande à vous voir.
— Dans la salle des condamnés ! s'écria Antoinette.
Ce terriHo mot retentissait à leurs oreilles, lugubre et sourd, comme le couperet de la guillotine. Semblables à deux fantômes, tordus par la douleur, ils s'acheminèrent vers le sinistre endroit où le bourreau procédait h la dernière toih (te. Quand ils entrèrent, les condamnés, à peine revenus du tribunal, s'étaient assis, cherchant à se remettre des émotions violentes qu'ils Venaient de subir et à réunir des forces pour l'instant terrible dont trois heures les séparaient. Ceux qui avaient, comme Dolorès, des parents ou des amis dans la prison, les faisaient appeler. Ceux qui ne pouvaient compter sur aucun adieu sympathique demeuraient dans un coin, muets et mornes, jetant un regard d'envie sur leurs compagnons , dont la catastrophe arrachait des larmes à quelque être cher. Les uns demandaient et obtenaient la faveur d'être conduits dans leur cachot pour écrire leurs dernières volontés ou pour mettre en ordre les objets qui formaient lenr unique succession. Les autres se faisaient servir des mets délicats et des vins c!e cfyoix, ne voulant pas mourir sans avoir goûté, à défaut de mieux, les plaisirs de la table. An milieu d'eux, allait et venait l'huissier du tribunal qui relevait les noms pour dresser son procès- verbal; les valets de l'exécu-
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teur, maîtres déjà de la proie qui ne leur était pas encore livrée, et les guichetiers, qui pouvaient espérer qu'avant de quitter la prison les prisonniers se montreraient généreux à leur égard.
Dolorès avait pris place sur un banc adossé contre un mur, près d'une croisée. L'accès de douleur qu'elle avait éprouvé à l'audience, après l'acte de sublime folie commis par Coursegol, s'était calmé. Lui était debout devant elle. Il la regardait d'un sourire attendri, sans souffrance, sans regret, sans amertume, ne comprenant qu'une chose, c'est qu'elle acceptait qu'il mourût avec elle. Rien de plus calme ne se pouvait voir que ce délicat visage de jeune fille et cette figure énergique qui gardaient encore la trace des larmes qu'un moment de désespoir avait arrachées à leurs yeux. Antoinette, suivie de Philippe, s'élança vers Dolorès, s'agenouilla devant elle et, jetant sa tête sur les genoux de son amie, elle donna un libre cours à ses sanglots.
— Antoinette, je vous en supplie, ne m'enlevez pas mes forces au moment où j'en ai tant besoin, dit Dolorès.
— Cruelle ! ne nous avoir rien dit.
— C'est que je voulais éviter ces déchirements douloureux. Il faut se résigner, subir le sort qui nous est fait, et ne pas nous exposer par unat-
tendrissement inutile à mourir en lâches.
Ayant ainsi parlé, Dolorès obligea Antoinette à se relever, à s'asseoir auprès d'elle, et commença à lui parler dans un langage pénétrant, doux et ferme. Les rôles étaient changés. Celle qui allait mourir consolait celle qui restait dans la vie. Tandis que ce rapide entretien avait lieu entre Antoinette et Dolorès, Philippe, horriblement pâle, les poings serrés, dans une agitation qui révélait une fièvre violente, interrogeait Coursegol et apprenait de lui ce qui venait de se passer. Il enviait le sort de ce serviteur dévoué qui allait mourir avec Dolorès. Il cherchait par quels moyens il pourrait, lui aussi, attirer sur sa tète les colères de l'accusateur Fouquier-Tinville et se faire envoyer sans retard à l'échafaud. Coursegol raconta modestement, simplement son histoire. Désespéré de voir condamner Dolorès, il avait voulu partager sa destinée, se sentant en ce cruel moment des entrailles de père et ne voulant pas survivre au cher objet qui lui était ravi.
— Combien ta destinée est préférable à la mienne ! s'écria Philippe avec amertume. Je voudrais être à ta place et mourir !
Ces paroles, Dolorès les entendit. Elle s'éloigna d'Antoinette, s'avança vers Philippe et lui dit :
— Ne parle pas ainsi, Philippe. En ce jour,
Dieu te marque sa volonté. Sans le vouloir, j'étais dans ton cœur un obstacle à la réalisation des promesses que tu as jurées. Il me rappelle à lui. Tu voudrais mourir avec moi, dis-tu ? Il ne faut pas mourir. Il faut vivre, car tu appartiens à celle qui eut foi dans tes serments ; tu te dois à ton nom, et nul ne fut plus qu'Antoinette digne de le porter.
Philippe l'interrompit vivement,
— Je ne suis pas un saint, moi ! je suis un
homme. Que viens-tu me parler de promesses, ?»
de devoirs ! Quoi que j'aie dit, quoi que j'aie promis, si je ne disais pas que je t'aimais, si je ne promettais pas de t'aimer toujours, j'ai menti. Lis dans mon cœur ; vois-y ton nom, ton nom seul écrit partout, et apprends-moi, toi, la créature courageuse, toi, la femme forte, comment on parvient à étouffer les ardentes aspirations d'un amour qui a été la seule joie, le seul tourment de votre vie. Souviens-toi du passé, Dolorès, des premières heures de notre jeunesse, de cette existence à deux où nos cœurs, sans savoir ce qu'ils voulaient, où ils allaient, s'éveillaient à la tendresse. Je ne sais ce qui se passait dansle tien. Mais le mien n'a jamais nourri qu'une pensée, caressé qu'un espoir : t'appartenir et te posséder. De cet espoir, j'ai vécu. Il a été la force
et la faiblesse de mes jours, leur douleur la plus déchirante et leur joie la plus pure.
Tandis qu'il parlait ainsi à demi-voix, s'in* quiétant peu d'être entendu, Antoinette, après avoir échangé quelques paroles avec Coursegol, s'était peu à peu avancée. Elle prêtait l'oreille. Aucun de ces accents ne lui échappait, et l'altération croissante de ses traits eût révélé à qui l'eût observée en ce moment, les maux qu'elle subissait.
— Etait-ce donc un rêve insensé que le mien ? continua Philippe, sans voir Antoinette, sans écouter Dolorès qui voulait l'arrêter. Se promettre une existence modeste et calme avec une femme adorée, digne de soi, est-ce montrer une ambition coupable? Et, cependant, la première fois que je te parlai de cet amour, tu me dis : Antoinette t'aime; épouse-la. Et comme j'insistais, tu ajoutas : J'appartiens à Dieu.
— N'était-ce pas la vérité ? demanda timidement Dolorès.
— Non ! car tu m'aimais et tu te sacrifiais à je ne sais quel devoir de convention dont mon père n'eût pas exigé l'accomplissement si, me sentant soutenu par toi, j'avais osé lui dire la vérité. Tu n'as pas voulu. Tu es partie. Puis un hasard providentiel nous a placés en face l'un de lautre.
Alors lu m'as donné une espérance, pour me l'enlever ensuite quand Antoinette a reparu. Eh bien, vois ton œuvre. Nous voici tous les trois, également malheureux, toi de mourir, moi de te survivre, Antoinette de m'aimer !
— Je suis heureuse de mourir, répondit Dolorès, qui retrouva toute sa fermeté pour prononcer ces paroles.
— Que ne me conviais-tu à ce bonheur, alors ? Hier, lorsque tu reçus la fatale nouvelle, pourquoi ne m'avoir pas dit : Nous avons été malheureux ici-bas. L'éternité va nous soustraire à tant de maux immérités, assurer à nos cœurs l'union à laquelle ils aspirent. Viens, mourons ensemble.
— Moi ! te tuer !
— C'eût été moins cruel que de me laisser vivre. Sais-tu ce que sera ma vie, quand je n'aurai plus l'espérance de te revoir ici-bas? Une longue supplication à la mort pour obtenir d'elle d'être promptement frappé.
— Philippe ! Philippe ! murmura Dolorns d'un accent de reproche. Est-ce toi qui parles ainsi, toi qui as lié une âme à la tienne, toi qui es époux déjà, car, au lit de mort de ton père, Antoinette et toi, vous vous êtes agenouillés ensemble sous la main d'un prêtre qui vous a bénis.
Philippe ne répondit pas.
— Tu m'as fait des reproches, continua Dolorès. A quoi servent-ils ? Qui est coupable ici ? Est-ce moi ? N'ai-je pas sans cesse voulu te décourager ? Ne t'ai-je pas dit toujours : Le devoir t'éloigne de moi ? Ne t'ai-je pas toujours démontré l'yxianité de tes espérances ? Toi-même, n'y avais-tu pas renoncé ? Et le jour où j'ai été sur le point de t'écouter d'un cœur moins résistant, n'est-ce pas toi qui m'as avoué qu'Antoinette avait ta promesse et ta foi ? Je n'ai donc rien h me reprocher. D'ailleurs, je n'ai pas cherché la mort. Je meurs parce que le ciel le veut ainsi. Je me résigne, et si cette résignation est la preuve de quelque courage, que cet exemple raffermisse ton âme. Place-toi sans arrière-pensée en face du seul parti qui soit digne de ton passé, de ton cœur, de ton nom. Plus il t'épouvante et plus tu dois te montrer pressé de l'embrasser. Tu n'y trouveras que des douceurs, et ton cœur n'y 1 rouvera que de l'apaisement.
Devant ce langage, tombait la pitoyable colère Cè Philippe. 11 n'était plus irrité, mais anéanti. Tout à coup, derrière eux un sanglot se fit entendre, lisse retournèrent. Antoinette était à genoux.
— Pardon, dit-elle, d'une voix entrecoupée par les larmes.
Dolorès se jeta sur elle pour la relever.
— Philippe, me pardonnez -vous? demanda Antoinette.
11 pleurait. Il tendit la main à la jeune fille qui la prit et la couvrit de ses pleurs.
— Épargnez-vous, épargnez-moi, s'écria Dolorès. Vous me déchirez l'âme, alors que j'ai besoin de toutes mes forces. Le désespoir de me voir mourir vous emporte l'un et l'autre en ce qui vous touche, au delà de la réalité. Toi, ma chère amie, ma chère sœur Antoinette, tu as reçu une promesse sacrée que toi, Philippe, tu as faite librement, avec la volonté de l'accomplir. C'est la seule chose dont vous deviez vous souvenir. Hors de là, tout est exagération, tout est mensonge.
Elle leur parlait ainsi d'une voix douce et pénétrante, un langage énergique dont les accents mettaient l'apaisement en eux. Sa voix empruntait à l'éternité dans laquelle son âme allait entrer un admirable écho, comme si, planant déjà au-dessus du monde mortel, elle en eût mieux compris l'équilibre et les lois. Elle leur disait les grands devoirs de la vie, la nécessité de se résigner, de se dévouer, de se sacrifier.
— Je veux emporter dans le tombeau, ajouta-
t-elle, la certitude que vous vous consolerez de ma mort, en vous aimant en souvenir de moi.
Et ils promirent tout ce qu'elle demanda, incapables de résister à tant de grâce, à tant d'éloquence, à tant de foi. Puis, elle prit dans sa poche le sauf-conduit arraché par Coursegol à Vauquelas. Elle le remit à Philippe.
— Ceci est la liberté, reprit-elle. A l'aide de Bridoul, qui désormais remplacera Coursegol auprès de vous, ce sauf-conduit vous fera quitter cette prison. Vous serez conduits en un lieu sur, où vous pourrez attendre la chute des méchants et le triomphe de la vérité et de la vertu. Cette heure viendra, car l'avenir n'est pas aux violents ni aux audacieux. Il est aux humbles, aux généreux, aux bons.
Elle les entretint pendant une heure encore. Puis, elle les pria de s'éloigner. Elle voulait se préparer à la mort. Les sanglots d'Antoinette, le désespoir de Philippe redoublèrent.
— Ayez pitié de moi! fit-elle. Avant départir, je vous ferai appeler pour vous dire un dernier adieu.
Ils sortirent. Elle demeura seule avec les autres condamnés, parmi lesquels se trouvait le prêtre à qui elle avait déjà parlé. C'est lui qui consolait et qui bénissait. Il s'était assis dans un
coin de la salle, et, tour à tour, la plupart des condamnés vinrent s'agenouiller à ses pieds pour recevoir la rémission de leurs fautes. Dolorès imita ses compagnons d'infortune. Epurée par la souffrance et sanctifiée par rapproche de la mort, elle se révéla tout entière au confesseur que tant de vertu pénétra d'admiration.
— Maintenant, je suis prête, dit-elle à Coursegol. La mort peut venir.
— Si jeune et si belle, et mourir ! murmura celui-ci.
— Vas-tu ^attendrir sur mon sort ! lui demanda-t-elle en souriant. Ce serait en pure perte, car je me sens très-heureuse.
— Est-ce le sacrifice que vous accomplissez qui vous rend heureuse ainsi?
— Tais-toi, fit-elle vivement. Que parles-tu de sacrifice? Il n'en faut jamais parler. Qu'Antoinette et Philippe ignorent toujours que je suis morte à la place d'une autre.
— Les saintes parlent ainsi, murmura-t-il. Comme il la voyait toute gaie, tout enivrée de l'enthousiasme des martyrs, il ajouta : Je suis heureux de m'en aller avec vous. Vous m'ouvrirez la porte du ciel, et je me presserai si bien contre vous, âme pure, qu'on me laissera à votre suite.
Ainsi, ces deux êtres s'élevaient jusqu'à l'héroïsme par la simplicité de leur dévouement. Certes, ni l'un ni l'autre n'avait dans ses veines un noble sang, et cependant ils allaient mourir comme des vaillants, comme des saints.
Il était trois heures. Il faisait une charmante journée d'hiver. Le ciel était pur , le soleil rayonnant.
— Beau temps pour s'en aller à l'échafaud ! pensa Coursegol.
Quant à Dolorès , elle s'était peu à peu absorbée dans ses pensées, tout entière à Dieu, qu'elle priait de féconder son dévouement, son sacrifice et d'en faire sortir le bonheur des deux êtres qu'elle laissait après elle, pleins de son souvenir. Tout à coup, plusieurs hommes entrèrent dans la salle. C'était l'exécuteur et ses aides. Alors, parmi les condamnés, Ton entendit quelques plaintes, des cris d'effroi !
— Déjà ! fit une jeune temme, qui jusque alors avait courageusement subi son sort
Et elle s'évanouit. Elle était à demi morte lorsque, une heure après, on la monta sur l'échafaud. Dolorès, à l'aspect de l'exécuteur, ne perdit rien de son calme. Elle ôta le chapeau qui la coiffait, et, tandis qu'autour d'elle trois aides coupaient les cheveux des condamnés, elle dé-
noua les boucles de sa splendide chevelure blonde, qui descendit autour d'elle comme un voile mouvant. Il y eut dans la salle un frémissement quand le ciseau dépouilla de cette merveilleuse parure cette tête charmante où l'artiste divin qui créa la beauté semblait avoir épuisé, pour l'embellir, son trésor de grâces et de charmes. Coursegol eut même un mouvement de colère à cet acte de barbarie. D'un geste, Dolorès l'arrêta.
— Je voudrais avoir mes cheveux , dit-elle ensuite à l'aide-exécuteur , en montrant les blondes boucles qui gisaient à terre.
— Ils m'appartiennent, répondit celui-ci. C'est l'usage.
— Ceci suffira-t-il à en payer le rachat? demanda Dolorès, en montrant un anneau d'or qu'elle portait à l'un de ses doigts.
— Sans doute !
— Eh bien, je les rachète.
L'homme ramassa les cheveux, en arrangea les boucles éparses et les remit à Dolorès.
— C'est dommage ! fit-elle doucement et avec tristesse. Cela m'allait bien.
Elle n'eut pas d'autres regrets, en ce qui touchait sa beauté et sa jeunesse.
Quand elle vit que le moment de partir s'approchait, elle demanda à embrasser de nouveau Antoinette et Philippe. Ils se tenaient près de la porte, affolés de douleur. Ils entrèrent suivis d'Aubry dont le visage, quelque accoutumé qu'il fût à ces scènes, exprimait la plus vive tristesse. Ce fut vers lui qu'elle alla d'abord.
— Merci de vos soins, lui dit-elle. En entrant dans cette prison, je vous ai confié une croix en brillants...
— La voici. Je te la rapportais, citoyenne.
— Gardez-la, mon ami ; elle vous rappellera une prisonnière à l'égard de laquelle vous avez été compatissant et qui priera pour vous.
— Oh ! citoyenne, j'ai fait ce que je devais faire, répondit le pauvre homme.
Dolorès revint alors à Antoinette et à Philippe. Leur désespoir était voisin de la folie. Celui d'Antoinette était violent, fait de cris et de larmes ; mais celui de Philippe était plus effrayant, car le malheureux jeune homme, morne et silencieux, avait en quelques heures vieilli de dix ans.
— Adieu, chers amis, leur dit Dolorès. Ne vous désolez pas. Supposez que je vais faire un voyage au but duquel vous viendrez un jour me rejoindre. Par rapport à la vie, la mort n'est rien de plus.
Mais, en leur parlant ainsi pour les apaiser, elle-même mêlait ses larmes à leurs larmes. Elle les prit l'un et l'autre, les attira contre sa poitrine et ils se tinrent embrassés.
— Aimez-vous toujours et ne m'oubliez jamais.
Ce fut le dernier conseil qu'elle leur donna. Coursegol venait de s'approcher. Philippe lui ouvrit les bras.
— Coursegol, dit-il, tu és un homme, toi, et un ancien soldat. Le supplice ne te fait pas peur. Tu ne perdras rien de ton sang-froid. Aie bien soin d'elle jusqu'au bout, n'est-ce pas?
— C'est pour ne pas la laisser aller seule que j'ai voulu mourir avec elle, répondit simplement Coursegol.
— Dolorès, bénissez-moi !
C'était Antoinette qui venait de parler ainsi !
— Oui, ma sœur, je te bénis !
Et les mains de Dolorès s'étendirent sur le front désolé de son amie.
- En route ! en route !
A ce cri poussé par une voix formidable, il fallut s'arracher à ces étreintes. Un dernier baiser les unit encore.
— Adieu ! adieu ! Nous nous reverrons au ciel!
Et, brisée par tant d'émotions, Dolorès s'élança au dehors. Coursegol la suivit, mais ne sortit pas si vite qu'il ne pût voir Antoinette s'évanouir en poussant un grand cri, et Philippe s'élancer vers elle pour lui porter secours. Au dehors, dans la cour de la prison, une charrette attendait. Les douze condamnés, les mains liées derrière le dos, y prirent place. Des soldats à cheval, d'autres à pied, se rangèrent pour escorter les malheureux et l'on se mit en marche.
De la Conciergerie jusqu'à la place de la Révolution, la charrette fut suivie d'une foule hideuse d'hommes, de femmes, d'enfants qui chantaient d'odieuses chansons et injuriaient leurs victimes. Celles-ci paraissaient insensibles à ces outrages. D'un côté de la charrette, se tenaient un jeune homme et un vieillard. Pressés l'un contre l'autre, ils ne cessèrent durant toute la route de crier : Vive le roi ! Un de leurs compagnons, républicain convaincu, que ses illusions conduisaient à la mort, les regardait avec ironie et pitié. Le prêtre debout, au milieu de trois femmes, récitait avec elles des prières et des cantiques. Quant à Dolorès, appuyée contre Coursegol, elle semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle. La pauvre enfant souffrait beaucoup. L'émotion, la fatigue, le froid, les cahots
de la charrette sur le pavé, l'avaient réduite à un déplorable état de faiblesse. Le cœur de Coursegol se déchirait de la voir ainsi et de ne pouvoir la secourir. 11 ne pensait pas à lui. Il ne pensait qu'à elle.
Lorsqu'on fut en vue de la place de la Révolution, — les exécutions s'y faisaient encore, — lorsque l'instrument du supplice dessina sur l'horizon ses lugubres armatures, Dolorès tressaillit, ferma les yeux et murmura ces mots :
— J'ai peur.
— Oh! chère petite, ne perds pas courage, lui dit paternellement Coursegol. Tu vois, je suis là ; je ne peux rien pour t'arracher à ces horreurs. Mais sois confiante, espère. Encore quelques minutes et nous serons dans la paix du tombeau et dans le ciel du bon Dieu.
Et ce paysan, en cet instant suprême, trouva des accents consolateurs qui ranimèrent Dolorès. Elle monta la première sur l'échafaud. Coursegol avait supplié l'exécuteur, afin d'obtenir cette grâce, pour que sa fille, comme il l'appelait, ne vît pas couler le sang. Mais lui vit tomber sa blonde tête. Il s'élança alors etmourut après elle, assuré que leur séparation n'avait duré qu'une minute et qu'il allait la retrouver.
Dolorès avait vingt-quatre ans.
Quinze jours après la mort de Dolorès, Antoinette et Philippe, par les soins de Bridoul, qui n'hésita pas à se compromettre pour les sauver, purent sortir de prison et gagner la maison de la vallée de Chevreuse. Bridoul avait vendu son cabaret pour se dévouer à eux. Il s'établit avec sa femme au service des jeunes gens qui, pendant deux ans, vécurent comme frère et sœur, pleurant ensemble leur amie morte et ne faisant aucune allusion aux projets formés dans le passé.
Pendant ces deux ans, dans la solitude, l'amour d'Antoinette avait grandi. Mais, en grandissant, à l'ombre du souvenir de Dolorès, il s'était épuré. La jeune fille était maintenant capable d'un grand sacrifice, et elle laissait à Philippe la liberté de son cœur. C'est lui qui fit un soir, et le premier, une allusion à ce qui était constamment dans la pensée d'Antoinette, à l'état d'idéal désiré avec ardeur.
— Nous avons fait une promesse à Dolorès, dit-il. Il faudra bientôt la tenir.
Ils se marièrent à quelques semaines de là, et purent peu après gagner l'Angleterre, et de là la Louisiane, où se trouvait la fortune de la nouvelle marquise de Chamondrin. Ils ne revinrent en France que dix ans plus tard. Ils avaient deux
enfants, une fille et un fils, et, bien qu'empreint d'une inguérissable mélancolie, leur bonheur était sans mélançe. Philippe deChamondrin commença alors la reconstruction du château du Pont du Gard, et s'y établit définitivement vers la fin de l'Empire, résolu à vivre en gentilhomme campagnard, dans l'étude, au milieu des siens, sans se mêler aux luttes politiques de son temps. Il poussa sa résolution au point de refuser la députation, qui lui fut offerte par deux fois. Il avait soif de repos.
Au mois de mai 1822, se trouvant à Paris où il était venu seul pour régler certains intérêts, il rencontra un vieux gentilhomme qui avait été enfermé à la Conciergerie en même temps que lui. Ils s'entretinrent longtemps du temps passé, des émotions, des périls, des héroïsmes qui marquèrent ces jours néfastes. Une parole de Tinterlocuteur de Philippe apprit à ce dernier comment Dolorès était morte à la place d'Antoinette.
Le marquis de Chamondrin devint très-pâle et porta la main à son cœur. Mais il ne poussa pas un cri, et son compagnon ne comprit pas quelle blessure il venait de faire à ce cœur déjà si meurtri. Philippe ensevelit ce secret dans son âme, et Antoinette ne le connut jamais. Elle remarqua seulement que son mari parlait avec plus d'atten-
drissement encore de Dolorès, et que sa voix tremblait toujours lors ! , durant les soirées d'hiver, racontant à ses enfants l'histoire de sa jeunesse, il leur disait :
— Votre tante Dolorès était une âme héroïque.