CHAPITRE XIV
Trois jours s'écoulèrent au milieu des circonstances que nous venons de raconter, sans amenei aucun changement dans la situation de nos personnages. Antoinette et Dolorès vivaient presque séparées de Philippe, quoique habitant sous le même toit que lui, tant il mettait de persistance à se tenir éloigné d'elles. S'il descendait dans la salie commune ou dans le préau, au moment où elles y étaient, il affectait de rester au milieu des groupes d'hommes d'où les deux jeunes filles ne s'approchaient pas, à moins qu'elles n'eussent quelque chose d'important h faire connaître à leur ingrat ami.
Ce qui manquait à Philippe, à la suite des événements dont nous avons retracé le récit, c'était la résignation. 11 sentait bien que DoloriV
était irrévocablement perdue pour lui, que si elle sortait vivante de sa prison, elle mettrait surle-champ une barrière entre eux. Mais, tant qu'il la voyait, il ne pouvait se résoudre à subir le sort qui brisait son bonheur ; il espérait et désespérait tour à tour, se disant parfois qu'il aurait encore des accents assez éloquents pour fléchir Dolorès , et reconnaissant bientôt que rien n'ébranlerait les résolutions de cette jeune fille vouée au sacrifice par dévouement et par devoir.
Antoinette et Dolorès respectèrent sa tristesse et son isolement. Elles vécurent seules, presque toutes leurs journées, dans leur petite chambre, heurcu ses d'être réunies, supportant mieux ainsi les anxiétés éveillées dans leur cœur sur leur sort à venir; affligées cependant, Antoinette surtout, de leur triste destinée; étonnées chaque soir de n'avoir pas été encore appelées devant le tribunal révolutionnaire, et se disant, non sans angoisse :
— Ce sera peut être pour demain.
Le quatrième jour de l'entrée de Philippe et d'Antoinette à la Conciergerie, le guichetier Aubry, qui se montrait toujours prévenant et rempli d'attentions pour Dolorès, obtint de s'absenter durant la journée et de se faire remplacer dans
son service par Coursegol, présenté au geôlier chef de la prison comme son frère. Une fois déjà, Ton s'en souvient, il avait fait ainsi, et Coursegol avait pu de la sorte passer une journée entière auprès de Dolorès. •
Ce jour-là, sa présence auprès d'elle s'expliquait par le désir qu'il nourrissait de l'arracher ainsi que Philippe aux périls qui les menaçaient. 11 leur apportait le sauf-conduit sur lequel il avait écrit leurs noms, et qui, par èa teneur, devait rendre la liberté « au citoyen et à la citoyenne Chamondrin ». Il ignorait l'arrestation d'Antoinette, et lorsque étant entré dans la celulle de Dolorès, il vit mademoiselle de Mirandol, il ne put retenir un cri de douleur.
— Vous étiez ici, Mademoiselle!
— Ici, depuis trois jours, mon bon Coursegol, répondit Antoinette.
— Mais le sauf-conduit ne vaut que pour deux personnes, s'écria-t-il avec douleur.
Antoinette ne comprenait pas. Elle ne savait de quel sauf-conduit il était question. Dolorès s'approcha vivement de Coursegol et, lui parlant à voix basse :
— Pas un mot de plus, dit-elle. Donne-moi le sauf-conduit. Il servira, en temps et lieu, à qui il doit servir.
Coursegol obéit à regret. Il devinait que tous les efforts de Dolorès allaient tendre à faire partir Philippe et Antoinette.
— Mais alors, pensait-il, je ne pourrai plus la sauver.
En ce moment, il se passa en lui quelque chose comme un combat. 11 en voulait à cette Antoinette qui ne lui était rien, dont il n'avait pas connu l'enfance, et qui, pour la seconde fois, venait mettre les jours et le bonheur de Dolorès en péril.
— Une première fois, se disait-il, c'est sa présence au château de Chamondrin qui a empêché ma chère Dolorès d'épouser Philippe. Aujourd'hui, alors que j'avais si bien travaillé pour assurer leur fuite et la réalisation de leurs espérances, c'est elle encore qui vient déjouer nos plans.
Peut-être ses sentiments à cet égard allaientils se manifester. Mais Dolorès, comme si elle eût compris ce qui se passait en lui, fit un signe, et il se retira. Il rejoignit Philippe auquel il apprit que le sauf-conduit était entre les mains de Dolorès.
— Il ne servira à aucun de nous, dit Philippe la voix pleine de regrets. S'il pouvait ouvrir les portes de cette prison à deux femmes, je les ferais
sortir, elles ; mais puisqu'il faut que je sorte avec Tune d'elles, comme je sais qu'aucune ne voudra se sauver aux déoens de l'autre, nous resterons ici tous les trois.
— Ainsi, s'écria Coursegol, tous mes efforts seront perdus-, et j'aurai la douleur de vous voir périr après avoiraccompli des miracles pour vous sauver.
Des larmes de colère brillaient dans ses yeux.
Philippe l'apaisa. 11 lui démontra l'impossibilité qui s'opposait à la fuite de deux, alors qu'ils étaient trois se chérissant à des titres divers. Si Tun d'eux était abandonné par les autres, quel ne serait pas le remords qui pèserait éternellement sur la vie dë ceux-ci. A tous donc il ne restait qu'un parti : s'échapper ensemble, sinon attendre ensemble le dénoûment de leur captivité.
Coursegol se promit alors de se livrer à des tentatives nouvelles pour avoir un sauf-conduit qui, cette fois, pourrait suffire à trois détenus. 11 quitta la prison vers le soir, après avoir promis à ses jeunes amis de revenir sous peu de jours, ot le plus tôt qu'il le pourrait.
Pendant qu'il était là, sa présence avait, par la force des choses et peu h peu, réuni dans la salle commune Antoinette et Dolorès à Philippe.
Lorsqu'il fut parti, les trois jeunes gens se trouvèrent ensemble.
— Persisterons-nous encore à nous fuir? demanda Antoinette à Philippe.
— Non ! non ! je veux vivre de votre vie, répondit Philippe touché par tout ce qu'il y avait de tendre et d'affligé dans cette voix. Autant que nous le pourrons, demeurons ensemble, afin que, si notre mort est prochaine, nous ne puissions pas regretter de n'avoir pas donné à l'amitié les instants qui nous restent.
— Bien, Philippe, répondit Dolorès.
Et, comme devant Antoinette elle ne pouvait rien ajouter sans lui révéler ce qui lui avait été caché jusque-là, elle tendit la main à son ami.
Ils restèrent ensemble jusqu'à l'heure où le signal ordinaire avertit Jes détenus qu'il fallait regagner leurs cellules et leurs dortoirs et éteindre les feux. Mais aucune allusion ne fut faite au sauf-conduit, comme si Philippe et Dolorès eussent mutuellement voulu cacher à Antoinette que son arrivée imprévue les empêchait de recouvrer sur-le-champ leur liberté.
Le lendemain, dès le matin, Dolorès descendit seule dans la salle commune. Elle y trouva Philippe et eut avec lui un assez long entretien» Elle lui tint un langage à la fois sévère et fraternel.
— Puisque Dieu nous a réunis ici, lui dit-elle, jouissons des heures qu'il nous accorde et ne l'irritons pas en lisant exister des divisions entre nous, alorJ qwe la paix et la concorde forment nos seules consolations. Je ne veux plus connaître tes sentiments quels qu'ils puissent être. Tu ne dois avoir en vue que deux choses, Philippe, c'est que jamais, jamais, je ne serai ta femme, et que tu dois à Antoinette une réparation. C'est là le devoir que la vie t'impose. Hors de là, le reste est fantaisie et caprice. Donc, prends-en ton parti et ne nous désespère plus par le spectacle de ta tristesse. Elle me déchire le cœur et ne peut changer en rien ce qui est.
Philippe écoutait, le front incliné, cette ferme parole. Il se disait :
— Elle a raison. Qu'importe que l'avenir semhle devoir m'éloigner d'elle, puisque le présent me laisse à son côté. Nous vivons ici toujours à la veille de la mort. Ce n'est, hélas ! que si nous y échappons, que nous pourrons avoir le droit de former raisonnablement quelque projet.
Ses pensées, dirigées de la sorte, se trouvèrent bientôt d'accord avec celles qu'exprimait Dolorès.
Il fut touché, convaincu, et, tout en se jurant
de garder dans son cœur son espérance et son amour, il s'inclina sur la main de Dolorès, qu'il porta à ses lèvres en disant :
— La sagesse est dans ta bouche, ma sœur. Je serai digne de toi.
Cette journée fut la première qui s'écoula complètement heureuse pour les trois êtres dont nous avons entrepris de% raconter la vie. Malheureusement, après les épreuves qu'ils venaient de traverser, ce bonheur si longtemps cherché ne devait durer qu'un jour. Le lendemain de la scène qui vient d'être retracée , vers quatre heures du soir, tous les prisonniers étaient réunis dans la salle commune. C'était à la fin de décembre. La nuit arrive vite en hiver. Déjà le crépuscule, allongeant son ombre sur les murs de la prison, avertissait les détenus que le moment approchait de rentrer dans leurs chambres. Ils venaient de prendre leur repas; et, soit que dans les fers l'amitié les eût promptement unis, soit que, toujours menacés, ils fussent naturellement attirés les uns vers les autres, en ce moment, ils demeuraient ensemble sous l'œil attentif des geôliers qui allaient et venaient autour d'eux, et se faisaient à la hâte des confidences solennelles, comme si cette heure eût été leur dernière heure.
Tout à coup, dans cette foule, — ils étaient au moins trois cents, — un mouvement se produisit. On entendit une longue rumeur. Ceux qui étaient les plus rapprochés de la porte se pressèrent contre ceux qui en étaient éloignés. Et bientôt ils se trouvèrent le long des murs, ayant laissé au milieu d'eux un grand espace vid \
Un homme venait d'entrer. Il était vêtu de noir. Une cocarde rouge était attachée à son chapeau. Il tenait à la main une liasse de papiers chargés d'écritures. A ses côtés, marchaient quatre soldats. Dans sa personne, il était facile de reconnaître un huissier du tribunal révolutionnaire. Instrument inconscient du bras qui frappait des innocents, c'est lui qui venait lire au sein des prisons les listes de proscriptions, et remettre aux détenus désignés par le Comité de salut public leur acte d'accusation. Comme un fantôme menaçant, il se présentait tous les jours, à la même heure, rigide, inflexible, cruel, sourd aux supplications et aux larmes, sinistre avant-coureur du bourreau, désignant les victimes et les marquant pour la mort.
Quelque habitude qu'on eût de le \oir, sa présence causait toujours un frémissement. Il y avait là tant de jeunesse, tant de sang innocent, ta ni de beauté, tant de dév ouement, tant de
grâce ! Pourquoi les frappait-on? De quel homme étaient-ils les ennemis ? A quel projet faisaientils obstacle ? Questions inutiles. C'est parce que Robespierre a appesanti sa puissante main sur les bons, sur les faibles, sur les timides , que son nom est voué à l'éternelle exécration des cœurs généreux.
Au moment où l'huissier du tribunal entra, Antoinette et Philippe, auxquels les habitudes de la prison étaient encore inconnues, furent repoussés dans le préau sans comprendre par qui ni pourquoi. Dolorès, qui savait ce qui allait se passer, resta parmi la foule et au premier rang.
L'huissier s'avança, déroula sa longue liste et commença à nommer, à haute voix, tous ceux des accusés qui devaient comparaître le lendemain, dès la première heure, devant le tribunal. Quel mélange de noms! des plébéiens et des nobles; des religieuses et des prêtres ; des royalistes et des républicains ; des vieillards et des enfants; des hommes et des femmes, tout était bon, pourvu que la guillotine ne cessât pas de fonctionner.
Chaque fois qu'un prisonnier était appelé, une sourde rumeur se faisait entendre et se prolongeait plus ou moins, selon que son rang, son âge ou son sexe inspiraient plus ou moins de
sympathie et de pitié. Puis le malheureux s'approchait ; des mains de l'huissier, il recevait un horrible papier timbré énumérant les griefs imaginaires relevés contre lui et portant l'ordre d'avoir à comparaître le lendemain devant ses juges. S'il avait autour de lui un père, une femme, des enfants, c'étaient des cris et des larmes.
On entendait ces mots :
— Que ne m'a-t-on pris, moi !
— Je voudrais mourir à ta place !
Et des scènes déchirantes commençaient avant même que l'huissier fût parti , et se prolongeaient le plus souvent durant toute la nuit et jusqu'à l'heure suprême des adieux. Celui que l'huissier désignait était-il seul, sans famille, il s'avançait d'un pas ferme, prenait stoïquement son arrêt de mort et rentrait en chantonnant dans la foule, où dix mains inconnues, mais amies, se tendaient vers lui comme pour raffermir son courage. Autant d'appelés, autant d'épisodes nouveaux. Dolorès assistait d'un œil attristé à ce spectacle. C'est ainsi que, peu à peu, elle avait vu durant son séjouidans la prison disparaître bien des justes.
Ce jour-là son émotion n'était ni plus ni moins grande que les jours précédents. Les yeux et le
cœur s'accoutument à tout. Soudain elle tressaillit. Ceux qui l'entouraient la virent chanceler et pâlir. Elle venait d'entendre appeler Antoinette de Mirandol. Elle regarda autour d'elle, ne vit pas son amie et se réjouit. Antoinette était avec Philippe dans le préau. Elle ne répondit donc pas à l'appel de son nom. L'huissier le prononça d'une voix plus forte. Alors le visage de Dolorès, subitement rasséréné, s'éclaira d'un rayonnement sublime ; sur ses traits passa un sourire qui avait quelque chose du ciel.
— Antoinette de Mirandol ! répéta pour la troisième fois la voix terrible.
Dolorès s'avança :
— Me voilà, dit-elle. Pardonnez-moi, citoyen ; il est bien permis de ne pas entendre.
— Es-tu la citoyenne Mirandol ?
— Elle-même. ,
A ce mensonge généreux, par deux fois répété, il y eut parmi ceux qui connaissaient Dolorès un murmure d'admiration, de surprise et de terreur. Pour elle, sans en rien entendre, l'œil rempli d'une héroïque fierté, elle prit d'une main ferme l'acte d'accusation qui lui était tendu et regagna lentement sa place.
Le nom d'Antoinette, pour laquelle elle venait de répondre, était le dernier sur la funèbre liste.
— Tous ceux que je viens d'appeler seront jugés demain à dix heures.
Ayant ainsi parlé, l'envoyé du tribunal se retira. Il y eut alors comme un soupir de soulagement poussé par ceux qui n'avaient pas été désignés.
En même temps Dolorès fut entourée par ses amis.
— Malheureuse enfant, qu'avez-vous fait?
— Étiez-vous donc pressée de mourir ?
— Pourquoi vous présenter, puisque ce n'était pas vous qu'on appelait ?
Elle promena sur ceux qui lui adressaient ces questions son tranquille regard. Puis, d'une voix où la supplication se mêlait à l'énergique accent qui dénotait l'immuabilité de sa résolution, elle dit :
— Je demande qu'on me laisse la liberté de mon dévouement et qu'on n'en trouble pas le bonheur en essayant de m'en détourner. Je demande surtout qu'on me garde le secret.
Personne ne répondit. Le vœu qu'elle venait d'exprimer était un ordre, et comme après tout de pareils actes n'étaient pas rares, quelques instants après, celui qu'elle accomplissait avec tant de vaillance et qui allait lui coûter la vie était oublié de ses malheureux compagnons
d'infortune, entièrement absorbés par la question de savoir si le lendemain leur tour n'arriverait pas. Dolorès passa au milieu d'eux. Chacun s'écarta devant elle en s'inclinant. Elle rejoignit Antoinette et Philippe, qui de cette scène ne connaissaient rien. Quand elle parut devant eux, son visage ne gardait aucune trace d'émotion. Elle avait caché sous le fichu qui couvrait sa poitrine le fatal papier. Elle s'entretint avec ses amis jusqu'au moment où un son de tambour vint ordonner aux prisonniers de rentrer chez eux. Alors elle tendit en souriant la main à Philippe.
— Bonne nuit ! lui dit-elle.
Prenant ensuite sous son bras le bras d'Antoinette, elle regagna avec elle la cellule qu'elles occupaient en commun. Antoinette entra la première, et Doiorès se trouva ainsi Seule dans le grand corridor. Elle revint en courant sur ses pas, cherchant le guichetier Aubry. Elle le rencontra sur-le-champ. 11 ne savait rien de ce qui venait de se passer.
— Où vas-tu ? demanda-t-il à Dolorès d'un ton moitié bienveillant et moitié grondeur.
— Je te cherchais, répondit-elle. J'ai un avis à faire parvenir ce soir même à Coursegoi.
— C'est que je ne sais sije pourrai sortir»
— Il le faut ! reprit-elle vivement. Il est indispensable que je voie Coursegol demain matin, à neuf heures. S'il tardait, il ne me trouverait plus ici.
Et comme, d'un regard étonné, Aubry l'interrogeait, elle ajouta :
— Je comparais demain devant le tribunal.
— Toi ! j'espérais qu'on t'oublierait.
— Silence ! pas un mot à mes amis et surtout à la jeune fille qui partage ma chambre. Si tu m'aimes un peu, avertis Coursegol, et tu feras une bonne action dont tu seras un jour récompensé.
Sans rien ajouter, elle laissa le guichetier à l'affliction véritable qu'il éprouvait et rentra dans sa chambre où l'attendait Antoinette, dont elle ne voulait pas exciter les soupçons. Dolorès dormit d'un sommeil profond jusqu'au jour. A son réveil, elle se sentit inondée d'une pure et sainte joie, en songeant qu'elle allait couronner héroïquement une vie faite de dévouement et de sacrifices. Elle ne se méprenait pas sur la portée de l'acte qu'elle devait accomplir, Elle savait pour quelle part y entrait le renoncement de soi. Elle savait que sa mort ne serait pas sans grandeur. Mais, même en comprenant qu'elle dépassait de beaucoup la limite des obligations qu'impose le
devoir, elle était sans regrets et sans trouble.
Elle se leva bientôt, et apporta dans sa toilette plus de coquetterie que de coutume. Elle se v Mit d'une robe en laine grise ; sur ses épaules elle posa un fichu de soie de môme couleur, noué derrière sa taille ; sur sa tête un chapeau de feutre de forme élevée, tci qu'on les portait à cette époque et d'où ses cheveux d'or descendaient sur son cou. en lourds bandeaux. Jamais elle n'avait été plus belle. La grâce de son visage éclatait comme si un rayon d'immorlalité s'y fût reflété. La sérénité de son cœur, l'enthousiasme qu'elle puisait en elle-même, la sincérité de ses croyances, donnaient à ses traits un charme indicible. Puis elle s'agenouilla et, durant une heure, elle laissa son âme s'élever en aspirations ardentes vers le Dieu dans le sein duquel elle allait reposer. Elle était doucement émue ; mais de ses yeux ne coulaient point de larmes.
— La mort, pensait-elle, n'est qu'un passage à une vie meilleure. Dans les sphères inconnues que mon âme habitera, je vais rejoindre tous ceux que j'aimai et qui sont partis avant moi, le marquis dont la bienfaisance assura mon sort, la marquise dont la tendresse me rendit une mère, ma mère elle-même qui mourut en me
donnant le jour. Ceux que je laisse ici-bas, je les attendrai là-haut, en veillant sur eux, en priant pour leur repos, pour leur bonheur.
Ces pensées consolantes se pressaient dans son imagination comme pour assurer à ses derniers instants les espérances qui rendent les faibles, forts et indomptables, même devant le plus alfreux des supplices. Elle se releva tranquille, calme, et s'approcha du lit d'Antoinette. Celle-ci dormait. Dolorès la regarda un moment, d'un œil attendri.
— Puisse ma mort te donner le bonheur, murmura-t-elle, et puisse Philippe t'aimer autant que je l'ai aimé !
Elle quitta sa chambre. Dans le vaste corridor, elle rencontra Aubry qui la cherchait.
— Votre ami Cour-egol vous attend à la grille du préau, murmura-t-il.
— Oh merci 1 s'écria-t-elle avec joie.
Elle courut à l'endroit indiqué. Coursegol était là, pâle, les traits défaits,, les yeux gonflés. Prévenu dès la veille par Aubry, le pauvre homme avait passé la nuit dans la rue, accroupi contre les murs de la prison, pleurant, se désolant, en attendant l'heure où il pourrait réjoindre Dolorès.
— iju'ai-je appris, Mademoiselle? lit-il en la Voyant. Vous êles traduite devant le tribunal?
Oh ! c'est impossible ! 11 y à une erreur. Vous ne pouvez être accusée d'aucun crime. On ne peut songer à vous châtier comme si vous aviez conspiré ou émigré.
— J'ai reçu hier l'ordre de comparaître et mon acte d'accusation.
— Malheur sur nous ! continua Coursegol. Pourquoi ne m'avez-vous pas écouté ? Pourquoi n'avoir pas usé du ?auf-conduit que je vous avais procuré ? Vous seriez en ce moment libre, heureuse.
— Mais Antoinette serait hors d'état de se sauver !
— Et que m'importe mademoiselle de Mirandol !Eile ne m'est rien, elle, tandis que vous, vous êtes presque ma fille. Si vous mourez, je ne vous survivrai pas. J'ai accompli des prodiges pour arrivera vous faire échapper de cette prison. Je caressais l'espoir d'assurer la tranquillité de votre existence, etpar votre imprudence vousavez rendu mes efforts inutiles. Oh ! Dieu n'est pas juste !
— Coursegol, par pitié, apaise-toi.
Mais il n'entendait rien. Il parlait avec violence. Ses sanglots arrêtaient ses paroles dans sa gorge. Il gesticulait. Il formait mille plans plus fous les uns que les autres. Tantôt il voulait enlever Dolorès sur-le-champ, tantôt aller supplier
les juges. 11 songea même à obliger Vauquelas à intervenir en faveur de Dolorès.
Celle-ci s'opposa à ce qu'aucune tentative fût faite pour la sauver.
— Va, mon bon Coursegol, je ne suis pas tourmentée par la pensée de mourir. Ma vie icibas n'était bonne à personne. Ceux qui me pleureront puiseront la consolation dans l'espoir de me trouver ailleurs.
— Et croyez-vous que cet espoir puisse me suffire ! s'écria Coursegol. Depuis qu'au seuil du château de Chamondrin, je vous recueillis sur le sein tari de votre mère expirante, je vous ai aimée de plus en plus. Je me sentais père. Par vous, par vous seule, j'étais encore quelque chose. Je ne pouvais former aucun projet en dehors de vous. Vous étiez mon sourire, mon bonheur, tout ce qui faisait le charme de mes jours. Et vous voir condamner, vous , innocente !..,
Il s'arrêta et ses accents s'éteignirent dans des soupirs de colère et de douleur.
— Montrez-moi l'acte d'accusation, dit-il tout à coup.
— A quoi bon? demanda Dolorès qui voulait taire jusqu'au bout la vérité.
— Je veux savoir de quels crimes on vou
accuse. Ces griefs ne peuvent avoir ni consistance ni preuves. Je vous chercherai un avocat. Au besoin, je présenterai moi-même votre défense.
— C'est inutile, mon ami. Si je dois être condamnée, tes démarches te compromettraient sans me sauver.
Comme elle venait de prononcer ces paroles, elle entendit marcher rapidement derrière elle. Elle se retourna. L'huissier, qui s'était présenté la veille, venait chercher les accusés pour les conduire au tribunal. Il commençait de nouveau l'appel de leurs noms.
— Adieu ! adieu ! murmura Dolorès d'une voix étouffée.
Pour la première fois, elle éprouvait, en se séparant de l'un de ceux qui l'avaient aimée, un serrement de cœur.
— Non pas adieu ! répondit Coursegol. Au revoir !
Et, sans rien ajouter, il s'éloigna.
Dolorès, ayant regardé autour d'elle, ne vit ni Philippe ni Antoinette. Elle en fut heureuse. Elle redoutait toutes les émotions qui pourraient affaiblir son cœur et, dès ce moment, elle caressait l'espérance d'emporter avec elle dans le tombeau le secret du dévouement qui lui coûtait la
vie. Eiîe ne voulait pas que Philippe apprît jamais qu'elle était morte à la place d'Antoinette, de peur que celle-ci ne lui devînt odieuse et ne fût condamnée à subir d'éternels remords.
Il était neuf heures. Elle se rendit dans la salle commune. Vingt personnes environ s'y trouvaient. C'étaient pour la plupart des malheureux qui allaient, comme Dolorès, comparaître devant le tribunal. Mais tous ne goûtaient pas une sérénité semblable à la sienne. L'un, — un jeune homme, — assis sur une chaise, isolé au milieu de ses compagnons, laissait errer ses regards sans les arrêter suraucundesobjets qui l'entouraient. Si son corps était dans cette salle, assurément son esprit voyageait loin delà. Il songeait sans doute aux jours écoulés, dont les souvenirs assiègent en foule la pensée des mourants. Plus loin, un vieillard désigné pour l'échafaud essayait de surmonter sa propre émotion pour prodiguer des consolations a une jeune femme, — sa fille, — suspendue à son cou, échevelée et noyée dans les larmes. Ici un prêtre disait son bréviaire, s'interrompant quelquefois pour repondre à ceux des prisonniers qui, dans ce suprême moment, venaient solliciter de lui la bénédiction solennelle qui, selon la eroyanci;
catholique, assure à l'âme la jouissance éternelle du ciel. Ainsi, les quelques individus réunis dans cette salle, diversement préoccupés, formaient des groupes où ceux qui devaient mourir déployaient plus de force, plus de résignation que ceux qui leur survivaient. Dolorès s'approcha du prêtre.
— Mon père, dit-elle, en revenant du tribunal, je vous prierai d'écouter l'aveu de mes fautes et de les absoudre.
A l'aspect de cette belle jeune fille qui entrevoyait sans faiblir la perspective du dernier supplice, le prêtre ferma son livre et d'une voix émue :
— Eh quoi! vous aussi, dit-il, vous êtes marquée pour le bourreau? Vous n'avez pas dû conspirer, cependant. Les infâmes ne respecteront-ils donc rien?
— Je suis heureuse de mourir, répondit simplement Dolorès.
Devina-t-il que cette résignation cachait un grand sacrifice? Peut-être. Il regarda la jeune fille avec admiration, s'inclina respectueusement et reprit :
— Vous nous donnez à tous l'exemple de la fermeté, mon enfant. Si vous êtes condamnée, je vous donnerai l'absolution et je vous demuu-
derai d'adresser à celui qui exauce les prières des innocents, une prière pour moi.
Il y avait tant d'émotion dans son accent, que Dolorès s'éloigna en proie à une pitié profonde. Elle plaignait tous ceux qui allaient être frappés, sans songer à pleurer sur soi.
Comme la veille, lorsqu'on appela mademoiselle de Mirandol, Dolorès se présenta. Elle se plaça avec les autres accusés entre la double haie des soldats qui devaient les conduire au tribunal. Puis le triste cortège se mit en route en suivant les corridors intérieurs. Au moment où il fit son entrée dans la salle, une immense acclamation retentit. Cette salle était pleine d'une foule horrible composée de sans-culottes et de tricoteuses qui venaient tous les jours réjouir leurs yeux des angoisses des accusés et les accompagnaient à l echafaud. Jamais l'ivresse du sang ne fut plus complète et plus longue qu'en ces tristes temps. Ces misérables en étaient comme ïnextinguiblement altérés et se réjouissaient devant toute victime nouvelle, quelle qu'elle lut.
Les accusés traversèrent cette cohue menaçante, protégés à grand'peine par les soldats. Dans un espace laissé vide, entre la barre et les sièges des juges, on les fît asseoir au nombre de onze sur un banc de bois, pressés les uns contre
les autres, au point de ne pouvoir faire un mouvement. A leur droite, était le fauteuil de l'accusateur public, à leur gauche la place des jurés. Ils attendirent dix minutes environ au milieu du bruit. Tout à coup, une porte s'ouvrit dans l'angle droit du prétoire. Le tribunal entra. Les juges étaient vêtus de noir, coiffés d'un chapeau à plumes et ceints d'une écharpe. L'accusateur public prit place sur son siège , tandis que les jurés s'installaient bruyamment. La séance s'ouvrit.
Rien de plus sommaire et de plus expéditif que la justice de ce tribunal. Le plus souvent, les accusés ne connaissaient pas les causes pour lesquelles ils étaient traduits devant lui. Ce qu'on appelait l'acte d'accusation était généralement un morceau de papier couvert d'une écriture informe, illisible, qu'il fallait renoncer à déchiffrer. Le président prononçait un nom. L'individu désigné se levait, répondait aux demandes qui lui étaient adressées. Ses réponses étaientelles embarrassées, son embarras devenait la preuve de sa culpabilité. Etaient-elles longues, le président lui imposait silence. On entendait des témoins, témoins à charge ordinairement, ceux qui se présentaient en faveur de l'accusé étant mal venus; puis l'accusateur public parlait
cinq minutes et le jury rendait son verdict, selon les termes duquel , l'accusateur ayant requis l'application de la loi, le président acquittait ou condamnait. Sous cette forme rapide, la justice se rendait en quelques instants. Ce jourlà, de dix heures à midi, onze personnes furent condamnées à mort. Dolorès fut interrogée la dernière.
— Ton nom? demanda le président.
— Antoinette de Mirandol.
Comme elle venait de prononcer ce nom, elle entendit à quelques pas derrière elle un cri mal contenu. Elle se retourna vivement. Au premier rang, parmi la foule, appuyé contre Bridoul, dont le visage exprimait une tristesse profonde, elle vit Coursegol, les lèvres crispées, le visage enfiévré. Il venait de comprendre l'héroïque sacrifice de Dolorès. Comme si elle eût craint qu'il ne la trahît, d'un coup d'œil elle lui commanda le silence. C'était inutile. Il savait bien que tout aveu eût été en ce moment inutile et tardif, et que la vérité eût perdu Antoinette sans sauver Dolorès. Des faits semblables n'étaient pas rares alors. La précipitation de la procédure était une cause quotidienne d'erreurs, que Ton ne- reconnaissait que lorsqu'il n'était plus temps de les réparer.
C'est ainsi que Ton avait vu, peu de jours auparavant, un fils condamné à la place de son père, un père condamné à la place de son fils, et un autre malheureux payer de sa tête la similitude de son nom avec le nom d'un accusé, à la place duquel on le traduisit au tribunal et avec lequel il fut guillotiné, Fouquier-Tinville ignorant quel était celui qu'on avait voulu désigner, et trouvant préférable de faire périr deux innocents plutôt que de s'exposer à épargner un coupable. Dolorès fut condamnée à mort sous le nom d'Antoinette de Mirandol. L'arrêt rendu, la tâche des juges était terminée. Ils allaient se retirer et l'on se préparait à entraîner les malheureux, quand soudain un homme s'élança du milieu de la foule jusque devant la barre, et, d'une voix de stentor, il s'écria :
— La sentence que vous venez de rendre est inique. Vous n'êtes pas des juges, vous êtes des assassins et des bourreaux.
Puis, il croisa ses bras sur sa poitrine, et son regard audacieux sembla défier les juges, indignés et en proie à la plus vive colère.
— Qu'on arrête cet homme ! s'écria l'accusateur public.
Deux gendarmes s'avancèrent. L'accusateur, s'atkessanl au tribunal, ajouta :
— Citoyens juges, je traduis cet individu à votre barre. Interrogez-le, et que les citoyens jurés prononcent sur son sort.
C'était Coursegol qui, entendant condamner Dolorès, avait soudain résolu de ne pas lui survivre et de mourir avec elle.
— Le malheureux ! murmura la jeune fille qui, pour la première fois depuis le matin, sentit couler sur ses joues deux grosses larmes.
Coursegol la regardait comme pour lui demander si elle le trouvait digne d'elle. Pendant ce temps, le président l'interrogeait.
— Il est inutile que l'on cherche à ma conduite une cause autre que celle que je vais avouer, dit-il tout à coup. Je suis las des horreurs auxquelles on nous fait assister. Je hais la République et ceux qui la servent. Je suis royaliste et n'ai d'autre désir que de sceller de mon sang l'opinion que je proclame ici.
— Citoyens jurés, s'écria l'accusateur avec colère, je requiers contre cet homme un châtiment qui soit un exemple pour ceux qui auraient envie de l'imiter.
— Il est fou, objecta l'un des jurés.
— Non, je ne suis pas fou ! s'écria Coursegol. A bas la République et vive le roi !
11 y avait dans cette action tant de hardiesse,
qu'un silence profond s'était fait dans la salle. Juges et jurés se penchaient les uns vers lesautres, en proie à une vive irritation. Au bout de quelques minutes, Coursegol fut condamné à subir la peine capitale pour avoir injurié le tribunal dans l'exercice de ses fonctions, et poussé devant lui des cris séditieux. Alors, il se rapprocha de Dolorès. Elle venait d'éclater en sanglots, accablée par cette scène plus au Vile ne l'avait été jusque-là.
— Pardonnez-moi. Mademoiselle, dit-il, d'avoir eu la témérité de ne pas vouloir vous survivre. Mais, jusque dans la mort, ma place était auprès de vous.
— Mon ami! mon protecteur! mon père!
murmura Dolorès.
Et, cédant à un irrésistible élan, elle se précipita dans les bras de Coursegol, qui la tint pressée contre sa poitrine, jusqu'au moment où il fut ordonné aux condamnées de se mettre en route pour regagner la prison. Ils devaient y faire une halte, avant de marcher à l'échafaud.