CHŒUR
La peinture à l’huile,
C’est très difficile,
Mais c’est bien plus beau Que la peinture à l'eau.
albertus. — Et maintenant, la symphonie des fourchettes.
(La table est ravagée. Le café fume dans les tasses. L’atmosphère est chargée de la vapeur bleue des pipes, des cigarettes et des cigares.)
daniel. — Messieurs et amis, j’ai à vous faire un discours.
tamar. — Tu as la parole.
daniel. — Si nous voulons être un moment de bonne foi, nous reconnaîtrons que nous vivonsdans une féerie désagréable. La Vie de Bohème a fait son temps, et, pour mon compte, je la trouve absolument démodée. Vous savez comme moi ce que sont devenus ses héros ; les uns sont négociants, les autres sontà l’Académie. Les Mimis etles Musettes ont remplacé les pommes vertes par les ananas deladécadenoe,lesbonnets de linge par des chapeaux Directoire, et elles préfèrent les tapis aux sentiers où il y a beaücoup depetitespierres. Je constate un fait, c’est que ces demoiselles nous ont complètement lâchés. En somme, le monde estcomme cela ; ce n’est pas moi qui l’ai bâti, et je trouve qu’il est plus commode de s’y faire un coin que de le renverser.
tamar. — Ce discours est d’une logique écrasante. Il n’y a pas de Question sociale, il n’y a que des coins, comme dans les wagons.
le philosophe éclectique. — Oui, la société s’est prodigieusement transformée dans ces dernières années.
cinabre. — Je connais un épicier littéraire, qui a remporté une Eglantine aux Jeux floraux de Clémence Isaure.
albertus. — Continue, Daniel, tu nous instruis.
Daniel. — Je dis que nous faisons un métier de dupes. Au fond, nous regrettons la vie de famille et nous avons la nostalgie du pot-au-feu. Boire de l’absinthe, ne pas manger, et boire de la bière jusqu’à une heure du matin, cela peut convenir une fois par hasard à des estomacs élastiques ; mais ce régime prolongé est absurde. Non seulement nous manquons de tout, mais nous manquons du superflu, qui est le nécessaire des artistes. Les hommes de talent ne sont pas comme les fruits verts, qui mûrissent sur la paille. On dit que l’argent ne fait pas le bonheur, la misère non plus, et je trouve que, même à vingt ans, on est mal logé dans un grenier. Nous nousbattonsles flancs pour faire de l’esprit, qui n’en est pas toujours ; nous dépensons, dans un coin perdu, plus de talent et plus d’énergie pour narguer la misère qu’il n’en faut pour arriver à la fortune et à la réputation. J’en ai assez ; je vais travailler
le philosophe éclectique. — Travaillons, prenons delà peine, ce sont les fonds qui manquent le plus.
albertus. — Il est évident qu’au train des choses, nous en serons bientôt réduits à étaler un tapis rouge entre quatre chandelles, et à nous tordre le ventre sur les places publiques.
tamar. — Le scrutin est ouvert.
le philosophe éclectique. — Moi, la Bévue des Beux-Mondes me tourmente pour avoir de la copie, et je
prépare une forte étude sur les Danses Pyrrhiques. Je vous montrerai comment se dansaitla Pyrrhique orageuse dans l’île de Lesbos.
cinabre. — L’antiquité était peuplée d’idiots. mérovée. — Apollon m’inspire. Je feraisbien un immense opéra, Les Neuf Buses ; mais ce qui me décourage un peu, c’est que nos arrière-petits-neveux ne verront peut être pas la première représentation de V Africaine.
capsule. — Je me propose également de composer une tragédie, que je soumettrai aux méditations éclairées des directeurs de nos scènes classiques.
albertus. — J’ai formé depuis longtemps le projet d’exécuter la statue de notre propriétaire sous la figure du dieu Terme.
cinabre. — Je fer£fi, sur la façade de cet immeuble, le portrait de son épouse en Vénus à la pomme. tamar. — Je trouve que dans un état politique où les
forces vives de la jeunesse ne sont pas utilisées
cinabre. —Où est le bilboquet du moyen âge? Jele veux !
tamar. — les esprits supérieurs et sans domicile
doivent préférer les mornes sérénités des voûtes azurées aux petits compartiments numérotés delabonne ville de Paris.
daniel. — Toi, Clodion, au lieu de blaguer ce que font les autres, pourquoi n’écrirais-tu pas un roman, une comédie, des articles de journaux?
clodion. — Je manque de toutes les choses indispensables pour accoucher d’un chef-d’œuvre ; il faut des plumes, de l’encre, du papier, des livres.
daniel. — Toi, Mérovée, au lieu de parodierles opéras, pourquoi ne demanderais-tu pas à Capsule un livret d’opérette, que tu mettrais en musique? Toi, Cinabre, au lieu de barbouiller les murs de cet atelier, qui t’empêche de faire de la bonne peinture ? Toi, Albertus,
au lieu de sculpter des marrons, pourquoi ne fais-tu pas une statue?
tamar. — La parole est à Mérovée.
méroyée. — La musique est le plus cher de tous les hruits ; c’est l’art qui offre le moins de débouchés, et
qui exige la mise de fonds la plus considérable. albertus. — Pas du tout, c’est la sculpture . mérovée. — Pour composer de la musique, il faut un piano.
clodion . — C’est comme pour être aveugle, il faut une clarinette.
le philosophe éclectique. — Et même un caniche.
albertus. — Au sculpteur, il faut le marbre de Carare et de Paros.
clodion. — Sinante, Loire-Inférieure — de midi — moi qui tu hantes — homologie-rouette-na-buchodonosor — la loi-yau.
mérovée. — Le marbre n’est pas indispensable ; avec de la glaise et du plâtre, on n’est peut-être pas un sculpteur, maison fait de la sculpture.
albertus. — Le piano se remplace avantageusement par un chaudron; on n’est peut-être pas un musicien, mais on embête les locataires.
tamar. — La discussion est close.
cinabre. — Au peintre, la toile, les couleurs, les pinceaux, les modèles, la nature.
albertus. — Les modèles, vieux jeu.
cinabre.— Quand ils ne serviraient qu’ànous consoler.
le philosophe éclectique. — Je trouve qu’on en parle pas assez de l’architecture.
albertus. — Ça n’existe pas.
le philosophe éclectique. — Gomment, ça n’existe pas ? Il faut des millions pour réaliser un rêve architectural. J’ai connu un architecte de la vieille école, ivre de la perpendiculaire, qui tirait tout au cordeau. Il était également franc-maçon et devenait rouge comme une brique quand on touchait à l’arche de la truelle, de l’équerre et du compas.
tamar. — Que dirai-je, messieurs, d’un homme politique sans tribune, d’un publiciste sans journal, d’un avocat sans clients, sans cabinet, hélas! sans serviette? Dans toutes les carrières libérales, je ne vois que la profession d’homme de lettres, qui n’exige aucune dépense matérielle ; il n’a même pas besoin, d'acheter ce qu’il faut pour écrire, comme on dit dansles comédies de M. Scribe, il n’a qu’à aller au café ; pour les livres, il y a les Bibliothèques et les cabinets de lecture.
daniel. — Conclusion?
tamar. — La faim, qui ne justifie pas les moyens d’existence.
daniel. — Quelqu’un a-t-il encore des objections à présenter ?
le philosophe éclectique. — Je propose de fonder une Société anonyme, au capital inconnu, sous la raison sociale : Le Radeau de la Méduse <und C°.
daniel. — La cause est entendue, et maintenant j’ai une proposition sérieuse à vous faire.
le philosophe éclectique. — Jete prête une oreille attentive, etje réclame des actionnaires delà Méduse un religieux silence.
daniel. — Voici la situation. J’ai demandé à ma famille le moyen de payer quelques dettes et tenter une expérience décisive, c’est-à-dire six mois d’indépendance, trois mille francs, soit quinze cents francs d’avance, à la date du premier mai, et quinze cents francs le premier août.
clodion. — Foi d’animal.
daniel. — Je parle très sérieusement. Le premier novembre..
clodion. — Fête des Morts.
daniel. — Je verrai si, oui ou non, je puis espérer un début dans la carrière des lettres.
clodion. — Tu trouveras un asile dans les carrières d’Amérique.
daniel. — Si je n’ai pas réussi, jetiendrai la promesse que j’ai faite de retourner en province, de me faire une position et de me marier.
albertus. — C’est le suicide.
daniel. — Je vous propose donc de mettre en commun nos chances de succès et de fortune. Nous travaillerons ensemble, nous nous encouragerons ; ceux qui arriveront les premiers remorqueront les autres, et nous finirons peut-être par avoir une place au soleil.
clodion. — Ou à l’ombre.
tamar. — Je crois être l’interprète d’un sentiment unanime en acceptantleprogramme de notre ami Daniel; jem’avancerai même jusqu’à dire que je le favorise ; mais sans mettre en doute saparole autorisée, car il parle d’or, je demande quelques éclaircissements surles vastes capitaux dont il dispose, et nous pourrons prendre alors* l’engagement de pondre des chefs-d’œuvre.
le philosophe éclectique. — Je me rappelle vaguement, si mes souvenirs sont fidèles, que Daniel a glissé dans le sein des postes un certain nombre d’épîtres éloquentes, qu'il m’a déclaré renfermer d’énergiques appels de fonds.
daniel. — J’ai reçu quinze cents francs, et voici mon projet. Je suis allé visiter une habitation de campagne, à Ville -d’Avray, confortablement meublée, avec un petit bois et un jardin plein de fleurs, que le propriétaire consent à me louer pour la saison moyennant un terme payé d’avance, soit cinq cents francs. En comptant deux cents francs pour la location d’un piano et l’achat des objets nécessaires pour peindre et modeler, il reste huit cents francs, et comme nous sommes huit compagnons, cette somme ne représente que cent francs par tête pour un trimestre.
CLODION
Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture,
Et sa bonté s’arrête à la littérature.
le philosophe éclectique. — Carpe diem; jouissons du présent, demain n’est à personne et l’avenir est à nous.
tamar. — Un mot sérieux, messieurs. Cette somme de huit cents francs serait illusoire, prise isolément; mais considérée comme base d’opérations, c’est une
entrée de jeu, un capital de résistance. En y ajoutant toutes nos ressources personnelles, elle s’augmentera d’un bon tiers, soit douze cents francs. Elle nous permettra d’établir au début un crédit solide chez les fournisseurs champêtres, et d’attendre le second trimestre de quinze cents francs. Si le propriétaire est un homme sympathique aux artistes, il nous accordera un délai pour le second terme ; nous arroserons les fournisseurs, et nous atteindrons facilement [ainsi le mois
d’octobre, époque à laquelle la Fortune aura souri.
clodion. — L’artiste porte tout avec lui, comme le soldat en campagne, le philosophe et le colimaçon. Or, ne possédant rien ici, ni les uns ni les autres, nous n’avons qu’à fermer cet atelier désert, à en remettre la clef au portier, et à prendre le train de Ville-d’Avray.
albertus. — Si nous mettions le feu avant de nous en aller ? *
mérovée. — C’est inutile.
LE PHILOSOPHE ÉCLECTIQUE. — O TUS , quandO egO
te adspiciam ! O nimiun fortunatos agricolas ! Il faut élaborer un Guide-itinéraire .
cinabre. — Je m’en charge.
Daniel. — Mon père est à Paris pour trois ou quatre jours, et j’ai pris rendez-vous avec le propriétaire pour signer le bail samedi. Si vous voulez, le départ sera fixé à dimanche, après déjeuner, et nous pendrons’la crémaillère.
tamar. — Je mets cette proposition aux voix. (Toutes les mains se lèvent). Elle est adoptée à l’unanimité.
capsule. — Donnera-t-on avis de ce changement de domicile à quelques jeunes vestales, commises àl’entretien du feu sacré de l’art et du fourneau de la cuisine ?
le philosophe éclectiqüe. — Je propose deux amies des jours sombres : Rose Tapageur, qui joint aux dons de la nature et aux qualités du cœur le titre de Cordon-bleu de la Méduse, et La Reine de Saba, offrant à la contemplation des yeux un parfait modèle de cette beauté qui, pour le vulgaire, est une enseigne, et pour l'artiste, une religion.
tamar. — N’oublions pas que la Providence a placé les femmes sur la terre pour empêcher les hommes de faire de trop grandes choses.
capsule. — Sans elles, il n’y aurait pas de poètes et de grands artistes.
le philosophe éclectique. — Iln’est pas bon que l’homme soit seul.
tamar. — Je mets cette seconde proposition aux voix. Elle est adoptée. En conséquence, voici l’ordre et la marche : Tous les jours, déjeûner à midi et dîner à sept heures, chez Laveur, rue des Poitevins. Dimanche, départ à deux heures et demie, à la Gare Saint-Lazare . Rose Tapageur et La Reine de Saha viendront nous rejoindre dans l’après-midi.
(Daniel offre le louis impératif à ses amis).
Daniel. — Il est quatrè heures.
clodion. — Tout est calme.
albertus. — Bourgeois de Paris, dormez.
ensemble. — A la TourdeNesle !
Au Buffet alsacien
Une double porte ouverte, à claire-voie. Autour des murs, court un cordon de tableaux peints par des habitués. Au dessus, deux toiles de plus grande dimension rappellent La Cène de Léonard de Vinci : Le Christ buveur de bière.
Cinq heures. Les Compagnons de la Méduse occupent deux tables de chêne, causant et buvant des chopes. Capsule feuillette l’album du Buffet alsacien, où il écrit un quatrain signé Capsule, poète répulsiviste , inédit à perpétuité.
le philosophe éclectique. — J’ai encore soif.