CAPSULE
Le seul Tamar nous manque et tout est dépeuplé.
albertus. — Le voici.
Entre Tamar, dont le nom est l'anagramme de Marat, tribun du Café Procope, aigle du Café de Madrid, Mirabeau de l’Odéon, ventripotent et tonitruant. Large encolure, voix mugissante, teint coloré, œil flamboyaüt, chevelure en tempête, barbe inculte, chapeau tordu, déformé, hérissé,
cassé, rougi par des alternatives de soleil et d'averses sans nombre, cravate en corde, chemise non empesée, bottes non cirées, redingote fatiguée, pantalon luisant, gilet imparfaitement boutonné, ensemble rappelant l’illustre Gaudissart et Jupiter assembleur de nuages.
En entrant, il enfonce d’un coup de poing la porte qui s’ouvre à double battant, échange une large poignée de mains avec tous les amis et s’assied en frappant, de ses plia-
anges pliées, la table sur laquelle dansent les verres et les bouteilles de bière.
LE PHILOSOPHE ÉCLECTIQUE. — D’oÙ VÎenS-tU, Tamar ?
tamar. — Il y a une conférence, ce soir, à la Parlotte, et j’ai été me faire inscrire.
le philosophe éclectique. — Excellent exercice pour se préparer aux luttes de la tribune.
clodion. — Tamar ira loin.
albertus. — Il y en a qui vont à l’Académie, et d’autres qui vont à Cayenne.
cinabre. — Voici l’heure de l’absinthe. On nous attend au café de l’Europe.
Daniel. — En route.
Au Café de l’Europe
Six heures. — Tous les Compagnons de la Méduse montent à l’entresol, où ils se retrouvent en compagnie d’étudiants et d’amis.
clodion. — Tiens, voilà Absalon. Qu’est-ce qu’il vient faire ici, ce journaliste qui ressemble à un fantoche d’Hoffman?
absalon. — J’organise avec Alcide le Dîner de VŒuf. On ne voulait d'abord que des journalistes; mais la liste a circulé dans les cafés, et il y a déj à plus de quatre-vingts signatures. Tout le Madrid en est.
tamar. — Quel est le but de cette conspiration culinaire ?
absalon. — Élever une statue à Diderot, génie bien supérieur à Voltaire.
clodion. — Tu es dans le vrai. Inscris-nous.
daniel. — Absalon, un verre.
absalon. — Depuis ce matin, on m’a offert plus de trente consommations, mais personne ne m’a invité déjeuner ni à dîner.
daniel. — Je t’invite, moi, fondateur de l’Œuf.
tamar. — Méfie-toi, tu pourrais bien couver un aigle impérial.
(Daniel règle les consommations, puis il fait un signe à Absalon, qui le suit avec la cohorte amie.)
La Table d’hôte
Sept heures. Rue des Poitevins, l'ancien Hôtel du Moniteur. Large escalier de pierre, à rampe de fer forgé. Table d’hôte d’étudiants. Cuisine plantureuse, soupières énormes, plats colossaux. Toutes les salles sont pleines, à l’exception de celle que le peintre réaliste Pinxit leur a fait réserver en compagnie d’Alcide
et de Photofore. En moins d’une heure, le ravage est complet, les plats engloutis, les bouteilles vides. On apporte le café, les liqueurs, la bière, les pipes et les cigares. Au milieu du tumulte et de la fumée, les têtes, s’échauffent. La voix de Tamar domine le bruit des autres comme le roulement d’une locomotive celui des voitures.
tamar. — Continue, Pinxit; Photofore, du silence.
photofore — Où sont mes peintres? où est Raphaël, le divin Sanzio ?
pinxit. — Monsieurre Rofoell mais je ponse que c’était un galopin.
photofore. — Tu es indigne du bel article que je t’ai consacré ce matin, et dans lequel je te proclame le plus grand de mes peintres.
pinxit. — Ça prouve que tu as du goût; on dira que tu es un critique qui se connaît en peinture, et je ponse que ça te fera du bien.
photofore. — Il y a une critique, ô peintre !
pinxit. — Quelle critique, Photofore?
photofore. — Ton chêne isolé dans la clairière est grand comme une cité végétale; mais tu as commis l’imprudence de mettre au pied un homme assis, qui donne l’échelle de proportion. Le chêne a douze fois la hauteur de l’homme, 60 pieds, 20 mètres; sans l’homme, le patriarche des forêts portait sa cime dans les nuages. Il faut être ivre-mort de naissance, pour imaginer de planter cette figure saugrenue de pygmée en compagnie de cet arbre gigantesque. Pourquoi, ô peintre, l’as-tu mis?
pinxit (avec candeur). — Je peins ce que je vois : il y était.
tamar. — Mes enfants, j’ai une conférence à neuf heures ; je vous retrouverai au Procope.
photofore. — Tu auras soit ; va de ce pas consulter les avocats.
(Une brillante discussion s’engage sur la Politique, les Lettres et les Arts.)
pinxit. — La nature, il n’y a que ça.
photofore. — Mais sil’art était une copie servile, la photographie serait supérieure à la peinture, et la Comédie humaine inférieure à la collection de la Gazette des Tribunaux.
algide. — Et en voilà assez. Fichez-nous l’Empire, car l’Empire, c’est la paix.
Le Café Procope
Onze heures. — Une salle au premier étage, dont les fenêtres donnent sur la rue de TAncienne-Comédie. Brouhaha. Des étudiants fument des cigarettes. Divers habitués jouent au billard, aux dominos, aux cartes, au jacquet. Les amis qui attendent Tamar continuent la discussion brillante. Tout le monde parle à la fois.
photofore. — Non, je ne veux pas aller au rez-dechaussée, pourvoir les portraits de Voltaire et de Rousseau; ces pendants m’exaspèrent comme les bustes qu’on voit sur la cheminée des portiers.
capsule — Le télégraphe devrait être exclusivement à la disposition de ceux qui s’aiment. Je meurs d’amour.
alcide. — L’homme est lui-même un bureau télégraphique : l’appareil est dans le cerveau, la volonté dicte les dépêches, les nerfs sont les fils conducteurs, et les organes exécutent.
le philosophe éclectique. — Je défie de trouver dans l’histoire un coquin si parfaitement heureux, dont la vie ne m’offre l’exemple d’un malheur proportionné à sa canaillerie, et un honnête homme si parfaitement malheureux, dont la vie ne m’offre l’exemple d’un bonheur proportionné à sa bêtise amère.
Tamar paraît, le visage enflammé, les cheveux au vent, les vêtements en désordre. Cris, vociférations, appels :
« Voilà Tamar! Vive Tamar! » Ovation. Il est entouré, pressé, serré, tiraillé; enfin, ses amis le dégagent et il parvient à s’asseoir. Toasts nombreux.
alcide. — Sur quoi la conférence de ce soir, Tamar?
tamar. — Sur le Duel del' Individu contre la Société.
photofore. — Voilà un sujet suffisamment aquatique et marécageux.
le philosophe éclectique — Qu’est-ce que tu as
chanté? As-tu parlé de la Lutte pour l’existence, de la chasse à la pièce de cent sous?
tamar — C’est mon exorde : Lutte de l’Homme contre la Nature; deuxième point : Lutte de l’Homme contre l’Homme; troisième point: Lutte de l’Homme contre la Société.
photofore. — C’est une vieille c....
tamar. — Dans ce duel, il y a des règles naturelles, observées par les sauvages, et qui ne sont pas respectées par les aristocraties. Quels que soient les motifs, quelle que soit l’injure, quel que soit l’adversaire, offenseur ou offensé, bourreau ou victime, il y a l’instinct de justice et de droit, le sentiment humain, qui défend de combattre à l’ombre un ennemi au soleil, de se cuirasser s'il a la poitrine nue, et d’empoisonner son épée si la sienne est pure. Que toutes les chances soient égales, terrain inconnu, nuit sombre, cuirasse et curare, tous les coups sont réguliers, pourvu qu’ils tuent. Un homme se met en lutte, seul contre la société ? Elle tend à le supprimer. A-t-il tort de se défendre? Individuellement, non; socialement, oui. C’est une abeille qui se trouve à l’étroit dans son alvéole polygonale et qui veut la faire éclater. La ruche supprime l’abeille qui menace la communauté. Mais si c’est un frelon? Le frelon ne se pose pas sur les fleurs, il se pose sur les ruches. Il obéit pourtant à sa loi de nature. Il y a d’autres êtres qui obéissent aussi à leurs instincts destructeurs. Ils sont munis d’armes puissantes,
solides, meurtrières ; malheur aux victimes, malheur au brigand.
La lutte est inégale entre l’Individu etla Société. Elle a des moyens d’action qui oppriment le révolté. Elle est impitoyable; mais le jour où elle épargne un ennemi, elle est perdue. Un état chancelle quand on ménage les mécontents; il touche à sa ruine quand la crainte les élève aux premières dignités. Or, on nous épargne, on nous ménage, on nous offre notre place au soleil et notre part à la curée. Donc, la Société est perdue; nous ne voulons pas les os qu’on nous jette, nous voulons la bête.
( Applaudissements à toutes les tables. L'orateur est porté en triomphe autour dubillard.)
le philosophe éclectique — Le Café Proscope est vertueux, il ferme à une heure du matin ; pour couronner cette apothéose, allons souper chez La Rôtisseuse.
chœur général. — A la Piôtisseuse !
En prévision du voyage à Ville-d’Avray, Cinabre avait rédigé un Guide-Itinéraire. De son côté, le Philosophe avait déniché à la Bibliothèque la description du Palais de Zitza, rêve bizarre d’un prince original, en harmonie avec ses idées éclectiques en matière d’architecture inhabitable et d’ameublement décoratif.
Voici ces deux fantaisies, qui peuvent être considérées comme les documents officiels delà Colonie fondée par les Compagnons de la Méduse.