NOUVELLES DE FRANGE
Paris, Novembre 18..
Rien n’a encore transpiré sur les notes échangées entre les cabinets des cinq grandes puissances et des dix-sept petites. Malgré la crise actuelle, le langage des journaux semblerait laisser croire que la situation n’a pas changé ; mais cette politique de surface n’est qu’apparente, et les esprits clairvoyants pressentent que nous sommes à la veille d’une solution. Est-ce la paix? Est-ce la guerre? La période d’apaisement touche-t-elle à son terme ou fera-t-elle place à une politique plus accusée? Jusqu’ici, nous devons nous borner à la constatation des faits acquis, c’est-à-dire que la diplomatie se renferme dans une réserve absolue que nous ne voulons pas encore pénétrer.
Les journaux, à bout d’expédients, cherchent tous une explication favorable à leur politique dans la marche des événements accomplis. Pour moi, comme je vous le disais dans une de mes dernières Correspondances, les faits sont sans valeur. Une dépêche télégraphique n’a qu’une signification brutale ; c’est le prétexte de la politique, ce n’est pas la raison politique elle-même.
Dans les cercles bien informés, on ne s’arrête pas à ces problèmes enfantins. Ce qui me fait supposer que le courant porte plus loin, c’est un mot échappé à M. de Talleyrand au dernier bal de l’ambassade russe, répondant à une dame qui lui parlait de son prochain voyage :
« Mon Dieu , Madame , il y a des grâces d'ètat, et » c'est une grave erreur de croire que la Russie est » un pays froid, »
Doit-on voir dans ces paroles une phrase banale ou un sous-entendu? J’y vois une révélation. Les uns y trouvent une allusion au refroidissement de la Russie pour le cabinet de Berlin, les autres la chaleur avec
laquelle la cour d’Angleterre accueillerait des ouvertures. Un coup d’œil échangé entre lord*** et le Nonce du Pape en dit plus que toutes les suppositions. Il souligne le sens et la portée d’un mot qui contient les destinées de l'Orient et de l’Occident. Il est donc permis d’affirmer que l’indiscrétion volontaire de M. de Talleyrand, surprise et interprétée par les initiés, a force de chose jugée. Elle précise la date de son voyage, qui paraît fixé vers la fin de l’hiver. Le hut de ce voyage ne semble-t-il pas le secret de Polichinelle? En tout cas, il donne lieu aux versions les plus contradictoires.
Est-ce l’alliance avec la Russie? Est-ce une tentative pour l’éloigner de la Prusse ? La Prusse se rapprochera-
-elle de l’Angleterre? Constantinople est toujours le point central sur lequel pivotent les rouages de la politique. Est-ce enfin un changement ou une rupture dans l’équilibre? Une phase nouvelle de l’éclipse diplomatique? Un revirement? L’ambassadeur porte-t-il la paix ou la guerre dans un pli de son jabot? Faut-il voir dans ce voyage un indice du statu quo , une diversion à la crise actuelle, ou une lenteur calculée qui permette aux événements de suivre un cours régulier?
Je vous rapporte ces rumeurs, sans y ajouter foi, pour vous montrer à quel point les faits peuvent être altérés. Que tous ces récits soient inventés ou qu’il y ait là un fond de vérité, c’est ce que l’avenir éclaircira.
On 11e saurait nier que le voyage de M. de Talleyrand à Pétersbourg n’ait une influence capitale, quelle que soit d’ailleurs l’issue des négociations entamées. Si elle est heureuse, on peut espérer une solution favorable aux intérêts engagés; si elle doit aboutir à une mésintelligence entre les cabinets, il peut survenir des complications bien imprévues, à moins cependant qu’il n’y ait stagnation dans les rapports, ce qui n’est pas inadmissible. Un fait certain, que les événements pourront démentir, mais qui, jusque-là, peut être soutenu, c’est que M. de Talleyrand n’en est pas à son premier voyage, et que tout s’accorde à démontrer qu’il ne sera pas le dernier.