AU SALON DE RÉDACTION
plénipo. — Donc,messeigneurs, Clodion propose un grand roman d’aventures.
jolibois. — Historique ?
syndic. — Non, moderne ; l’action se passe de nos jours.
painsec. — Clodion est un lettré, un ciseleur, un romancier de l’école de Ralzac, un assommeur. Ce qu’il nous faudrait, c’est un successeur de Ponson du Terrail.
plénipo. — Trenlamor est un type à la Rocambole. Je suis curieux de voir comment Clodion va s’en tirer. Je lirai son roman.
jolibois. — Moi, ça ne me regarde pas.
(Exit.
TRENLAMOR
plénipo. — (Il donne va coup de sonnette. Un huissier
Chevaliers castillans et dames de Séville,
A chacun un salut, fussiez-vous trois cent mille !
plénipo. — Vous avez la note juste, monsieur Clodion. Votre roman est accepté en principe. Vous at-on dit les conditions du journal ?...
Non... Dussiez-vous me dire, avec la voix fatale,
De ces choses qui font l’œil sombre et le front pâle, J’écoute...
plénipo. — Le prix maximum est quinze centi mes la ligne. Votre roman sera payé intégralement contre livraison du manuscrit complet.
paraît. Faites entrer M. Clodion.
(Exit l’huissier. Entre Clodion.)
CLODION déclamant
CLODION
clodion. — Je n’ai jamais écrit un roman d’avance. Un comédien ne joue réellement que devant la rampe, salle pleine et lustre allumé. Pour donner la vie à mes personnages imaginaires, il faut que je me sente en face du public et talonné par l’imprimerie. Alors, je marche comme un cheval qui a le feu au ventre. plénipo. — Où en êtes-vous ?
clodion. — J’ai un plan complet. Le Prologue est
achevé. Deux cents personnages se meuvent, comme des pièces d’échecs sur un damier, à travers les décors panoramiques et les cercles infernaux de Paris, la Ville de feu . L’action se transporte à volonté dans tous les siècles, dans tous les pays, excepté à Berlin, capitale delachoucroûte.
plénipo. — Très bien! Quel titre ?
clodion. — TRENLAMOR. Ça crève l’œil comme une flèche, et ça sonne dans l’oreille comme une fanfare : Trenlamor. Rien qu’à ce nom magique, le sommeil va fuir la paupière de quarante millions d’hommes ; il fera passer sur un peuple entier comme un souffle de vertige et de folie. Je tiens mon bonhomme. Les émotions du jeu, de la morgue, de la cour d’assises, du bagne et de l’échafaud, sont de l’orgeat sucré à côté des atrocités froidement calculées de mes héros. C’est révoltant, hor*-
TRENLAMOR 141
rible, inouï, bizarre, comique, lugubre. Quand je relis mon plan, je recule d’épouvante.
plénipo. — Quel est le sujet?
clodion. — Le sujet! ... Il faudrait une conférence qui durerait huit jours pour le raconter. plénipo. — Nous lirons cela... Combien de lignes? clodion. — On pourrait couvrir la place du Carrousel avec le manuscrit ; mais je tiens à me renfermer dans certaines limites. Vingt mille lignes, quarante feuilletons de douze colonnes.
plénipo. — Alors, Trenlamor ne durerait que quarante jours?
clodion. — Comme ledéluge... On peut faire soixante feuilletons de huit colonnes... Si vous y tenez, j’en écrirai trois cent soixante-cinq.
plénipo. — Nous verrons. Marchons d’abord comme ça, et entendez-vous avec M. Syndic.
clodion. — Serait-il indiscret de demander une avance ?
plénipo. — Une avance de combien ?
clodion. — Cinq cents francs.
plénipo. — Accordé. P aimée vous fera un bon, on le passera au compte-courant de Jolibois , et vous irez toucher à la Semaine des Quatre jeudis,
(Exit Plénipo.)
clodion (à part). —Pourvu que je touche cinq cents francs, le reste m’est absolument égal.
Painsec (écrivant). — « Veuillez payer cinq cents » francs , fr. 500 , à M. Clodion , auteur , en compte sur » son roman Trenlamor, a douze centimes la ligne . »
» (A Clodion :) Voilà le bon, payable à vue.
clodion. — Je croyais avoir compris que la ligne était à quinze centimes.
painsec. — Plénipo dit quinze , moi je dis douze.
(Il se trotte les mains.) Plénipo n’entend rien aux affaires.
(Clodion s’élance à la caisse de la Semaine des Quatre jeudis, et touche son bon de cinq cents francs.)
(Syndic etHescof restent seuls.)
syndic. — En voilà, une scie... Il faudra que je lise encore ce roman-là... Je patauge dans les crimes... Dites
donc, Hescof, vous qui avez écrit le Carcan de fer , vous me donnerez votre avis.
hescof. — A quoi bon, puisque le roman est reçu. syndic. — Avec avance de cinq cents francs... Et puis, Glodion a l’air de connaître son affaire.