‹ Roman incohérentChapitre 43 sur 93 · LE BAPTÊME DE TRENLÀMOR · texte numérisé non relu

LE BAPTÊME DE TRENLÀMOR

Réunion Générale.

plénipo. — Monsieur Clodion, ayez du succès, et le prix fort du maximum de Trois sous la ligne sera rétabli.

painsec (à part). — Plénipo n’entend rien aux affaires.

plénipo (fébrile). — Où est donc Jolibois?. .. Absent, jamais là? Benoiton... Monsieur Syndic, envoyez une dépêche à Jolibois. Lancez le roman, affiches, annonces, portrait de l’auteur, j’autorise une deuxième avance de Cinq cents. Painsec, en route.

(Plénipo et Painsec sortent.)

syndic (à Glodion). — Allons-y carrément. Nous avons dix jours devant nous. Nous disons : le 30 octobre, cent mille affiches avec ce seul mot :

TRENLAMOR

Le 4 novembre, cent mille grandes affiches. Deux, cent mille affiches, timbre à cinq c entimes, papier, colleurs, net : Quinze mille francs. Notre Supplément, le Canard illustré adonnera samedi votre Portrait et votre Biographie.

clodion . — Je suis dans Vapereau.

syndic. — Tout va bien. Voici M. Cinabre , votre ami, peintre ordinaire des rois du Roman-feuilleton. Autour du portrait en médaillon, à la première page, il faudrait quatre compositions saisissantes, représentant les principaux épisodes de votre œuvre.

TRENLAMOR

clodion. — Première composition saisissante :

Décor suisse. — Un Cottage au bord d’un lac. Monsieur Jacquin , Y Homme-gris, chef suprême de toutes les polices de l’Europe, masque diplomatique, se promène. Sa fille Eva , blonde, quinze ans, un ange, le suit des yeux, appuyée sur la balustrade delà galerie extérieure d’un chalet.

syndic. — Qu’est-ce qu’ils font en Suisse? clodion. — Je l’ignore absolument. C’est le côté pastoral de Trenlamor .

Deuxième composition saisissante :

Le Pêcheur de cadavres.

Décor nocturne. Effet de lune. Une île de la Seine. Dans une barque, un homme, au visage bestial, fait une pesée avec sa gaffe. Un cadavre de femme, blanc et rigide, émerge du fleuve.

syndic. — Eva?

clodion. — Comme vous voudrez.

syndic. — Cela fera beaucoup d’effet.

clodion. — Troisième composition saisissante :

Un Couvent en Espagne, bâti comme une citadelle, au sommet d’une falaise à pic sur la mer. Au fond, Gibraltar. Un moine descend à travers les ravins, emportant dans ses bras une novice évanouie.

syndic, — Eva?

clodion. — Ça m’est égal. Quatrième composition saisissante :

Voulez-vous un duel au couteau?... Non?... Alors un duel au revolver, deux femmes en costume d’amazones ? Non?... Voyons... un homme poursuivi sur les toits, de cheminée en cheminée?...

syndic. — Cela rappellerait Y Affaire Dut) our g . clodion. — Une baronne qui brûle un enfant dans la cheminée d’un salon somptueux ?

syndic. — C’est Y Affaire Jeufosse.

clodion — Une princesse dans un sac, jetée au Bosphore... Non?... Un homme dévoré par un tigre? syndic. — Il y a tout ça dans le roman? clodion. — Trenlamor , c’est le monde! Il y a tout, dix, cent, mille romans... Ah lune idée pour la Quatrième et dernière composition saisissante :

Deux hommes sur une terrasse. L’un, au profil de médaille romaine, Tibère , l’autre, Eamlet. Il étend le

bras, et montre une ville immense couchée sous l’horizon.

syndic. — Quelle ville?

clodion. — Paris, Londres ou Rome. Si c’est Paris, la Terrasse de Saint-Cloud. Si c’est Londres , la plateforme de Westminster. Si c’est Rome , une balustrade de marbre et une allée de cèdres.

syndic. — Paris. Quels sont les deux hommes? clodion. — Dante et Virgile... Satan sur la montagne, montrant au Christ les royaumes de la terre... De Marsay ru Père Lachaise, regardant Paris dans la brume et disant : « Voilà le chancre qui ronge le vieux monde. » Trenlamor murmurant : « A moi, Paris, la Ville de Feu !

syndic. — Très bien. M. Plénipo compte sur un succès immense... N’oubliez pas que nous commençons samedi. J’ai le Prologue . De la copie mercredi. clodion. — Entendu.

cinabre. — J’apporterai la pierre mardi.

clodion — AU right !

Les événements suivirent un cours régulier. Le littérateur Clodion prenait un bain d’or et de gloire. M. Syndic se livrait à toutes les débauches d’une effroyable publicité. On ne pouvait faire un pas sans donner du nez contre ce mot :

TRENLAMOR

Il y avait des affiches partout, sur les murs des villes et des villages, sur la porte des palais, des maisons et des chaumières, dans les caves, au fond des catacombes et au fronton des monuments publics, dans le cratère du Vésuve et sur les cimes de l’Himalaya. — Des Hommesaffiches, les Sandwiches, se promenaient dans leurs tranches de bois. On en collait sur le dos des passants. On en trouvait dans ses poches, dans ses souliers, sous sa serviette.

TRENLAMO&

La France entière était inondée de bandes jaunes, collées en long, en large, en travers, en carré, en triangle, en losange, en A, en Y, en X, etc.

TRENLAMOR ! TRENLAMOR ! TRENLAMOR ! TRENLAMOR !

Dans le même temps, M. Syndic faisait publier la note suivante dans le Journal populaire :

Paris, la France, l’Europe, le monde entier se demande ce que signifient ces milliers d’afficlies jaunes, portant ce mot

sinistre : TRENLAMOR! Nous croyons avoir trouvé l’explication de ce mystère : TRENLAMOR est le nom du héros d’un roman à sensation qui va paraître. La curiosité du public sera bientôt satisfaite.

Le 4 novembre, fête de Saint-Charles Borromée, l’inondation des affiches est générale :

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