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L’ENVERS D’UN ROMAN NOIR

Par une belle crotte du mois de février de l’année 18**, vers deux heures de l’après-midi, une américaine, attelée d un trotteur russe, noir comme l’ébène, filait le long du boulevard, dans la direction des Champs-Elysées, conduite par un jeune homme, sec et correct comme un gentleman, immobile sur le siège, les jambes à peine pliees, les bras étendus?le cigare auxlèvres. Sur le siège fixe à l’arrière de la voiture, un groom, noir comme le jÎa i £ros comme le poing, taille de gnome et face d Arlequin, se tenait les bras croisés, semblable à un automate.

Les initiés, familiarisés avec les héros des romans à rallonges, à tiroirs, à trucs et à surprises, auraient sans doute reconnu un échantillon choisi de la Manufacture de crimes : mais ce n’était pas un héros de Balzac, de Frédéric Soulié, d’Eugène Sue, d’Alexandre Dumas et de Ponson du Terrail; ce n’etait ni de Marsay, ni

l’Homme noir, ni le prince Rodolphe, ni Monte-Christo, ni Rocambole. C’était un personnage étrange et bizarre, un dieu terrestre, hardi comme Lovelace brave comme don Juan, fort comme Spartacus, savant’comme Faust, mélancolique comme Hamlet, pâle comme César, ardent comme Desgrieux, bercé sur l’Océan féminin comme Roméo sur son échelle de soie.

Qui est-ce?

Cet homme est Trenlamor, marquis de Brest, duc de Toulon, prince de Cayenne et autres lieux de plaisance dont j’ignore les noms, ambassadeur extraordinaire de la Nouvelle-Calédonie, grand’croix des Deux- Larrons du Golgotha, gouverneur des succursales occultes delà Banque de France, conservateur du musée des planches à billets, trésorier des filous internationaux, général des Chevaliers du roman-feuilleton.

A sa seule apparition, les femmes deviennent folles et se roulent à ses pieds comme des panthères. Dans toutes les villes du globe, il est sûr de trouver un oreiller pour reposer sa tête. Il magnétise, il ensorcelle, il tue les jeunes filles. C’est Barbe-Bleue, doublé d’un vampire. Il traverse le monde comme un triomphateur sur son char, avec un rictus léonin et les beaux yeux de Tibère. Les balles ne peuvent le trouer, la flamme le caresse comme une salamandre, la vague le rejette au rivage, le vitriol le ranime, le poignard rebondit faussé sur ses muscles marmoréens. On le verra ramper dans les savanes en feu, nager dans le sang écumeux, se battre à coups de poings avec des troupeaux de tigres.

Où va-t-il?

C’est l’heure nocturne.

Arrivé au pied du mur du Père-Lachaise, il lance un câble terminé par une ancre.

Le mur est franchi. Trenlamor se dirige d’un pied familier vers un mausolée de marbre, et descend l’escalier qui conduit au caveau souterrain, éclairé par la faible lueur d’une lampe d’albâtre.

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