‹ Roman incohérentChapitre 58 sur 93 · AU JOURNAL · texte numérisé non relu

AU JOURNAL

— Dites donc, s’écria le rédacteur en chef à la vue de l’illustre auteur de Trenlamor , ça ne va pas.

— Qu’est-ce qui ne va pas?

— Le feuilleton.

— Bah!

— Non. J’ai reçu ce matin la lettre d’un concierge, M. Scévola, rue des Martyrs. lise plaint de ce que vous placez une scène de votre roman dans sa maison.

— J’avais mis en effet le n° 19, comme j’aurais mis 69. Il n’y a qu’à faire venir ce concierge irascible, et lui dire que le fait provient d’une erreur d’imprimerie. Je mettrai le n° 319.

— Mais il n’y a pas de n° 319» rue des Martyrs.

— Si je mets un numéro existant, je tombé de Charyhde en Scylla, de concierge en portière, et ce sera à recommencer.

— Voilà la lettre.

.1 Monsieur Glodion, au Journal

ff e suis le ( g Martyrs.

concierge du 19 de la rue des ’tyrs . Dans l’histoire de Trenlamor, je joue un drôle de personage.

Songez, mossieu, qu’il y a quarantesept mille concierges à Paris, électeurs et éligibles, et qu’un hauteur qui se respecte doit parler avec considération de citoyens honorables, qui ont le droit de ne pas être bafoués dans votre journal.

Je compte sur votre loyauté pour rétracter vos calomnies, qui courent dans mon quartier.

Je vous salue.

Scévola M.. .

— Ce n’est pas tout, reprit le rédacteur en chef.

— Qu’est-ce qu’il y a encore?

— On nous menace d’un procès... Etpuis,je vous dirai que votre feuilleton n’est pas dans le genre du journal. 11 y a du récit et du dialogue.

— A moins d écrire en vers, je ne vois pas...

— Enfin, ça n’estpasça. On voit que vous ne connaissez pas notre public, mon cher monsieur Glodion. Il lui faut des cadavres.

— Des cadavres? Mais Tr^nlamor sème des cadavre? comme des petits pois.

— Vous n’y êtes pas. Il faut qu’on voie le sang, les tripes!... puis vous mettez du latin : Aléa jacta est ! Comment voulez-vous qu’on comprenne ça?

— Vous savez que César avait une maîtresse qui s’appelait Lèa. Après avoir franchi le Rubicon, lequel devrait s’appliquer à l’écarté au lieu du jeu de piquet, il s’écria : A Lèa Jacta est !

— Eh bien, il fallait expliquer cela aux lecteurs et le mettre en français.

— Je prends note.

— Yoyez-vous, ce qui nuit au succès de Trenlamor , c’est que vous n’avez pas l’air de croire que c’est arrivé. Votre début est absolument raté. Ces machines-là sont passées de mode. Le public n’en veut plus, il faut trouver autre chose... A propos, voici des lettres pour vous.

Mon bébé,

’acliète ton journal tous les matins. Tu serais bien aimable de me le faire envoyer. J’ai vu ton portrait, mais tu n’es pas si joli que ça.

Bichette,

Monsieur,

Vous excuserez ma demande si elle est indiscrète. Eva, dites-vous, est un ange de la terre qui fait croire au ciel. Ce nom est le mien, et je m’intéresse à votre liéroïne.

Je vous en prie, Monsieur, ne la faites pas mourir.

Agréez mes salutations sympathiques.

Éva Stanlay.

Londres, rue du Muséum,

spèce de muffe, n’as pas l’air de te fiche de la Folle- Jeunesse. C’est un hon zig. J’ai casqué de mes trois sous pour acheter ta gueule. Blague pas les amis.

Ton bonhomme est un feignant. Je comprends rien à cette machine-là; ça m embête, mais je la lis tout de même.

Crevant.

TRENLAMOR

Page 1