AUTREFOIS
UN SALON DU XVIIIe SIÈCLE
Il est grand temps, mon cher ami, que vous veniez reprendre le tablier de votre enragée boutique. Je suis enseveli sous les épreuves et les planches, obsédé par les libraires, tracassé par des fâcheux, encombré d’affaires comme un procureur, de sollicitations comme un ministre, obligé d’aller voiiTa nouvelle tragédie de Voltaire, d’écrire des lettres pressées, sans compter celles de mon amie, qui n’attendent pas. Au lieu d’aller au Grandval, malgré la parole donnée au Baron, j’ai été au Salon. J’ai vu en courant les 3,000 chefs-d’œuvre de l’école moderne; me voilà sur les dents, mais la besogne est prête à l’heure. Je vous envoie un paquet de feuilles pêle-mêle; classez cela, et taillez en plein drap.
Il faudrait écrire plusieurs in-folios pour seulement analyser tous les objets de cette Foire aux Tableaux ,
dont les trois-quarts sont admirables pour faire des paravents de cheminée. La mode est aux tableaux anecdotiques. Je remarque que la plupart des peintres cherchent l’originalité dans l’idée, au lieu de la chercher dans l’exécution. Est-ce que tous les sujets ne sont pas un prétexte suffisant pour faire de la mauvaise peinture? Mettre de l’esprit dans un tableau et de la couleur dans un livre, n’est-ce pas le renversement des lois naturelles de l’art, n’est- ce pas peindre avec un style et écrire avec un pinceau? On peut décerner un prix général de satisfaction. Là où il n’y a pas de choses exécrables, il ne
saurait y avoir beaucoup de chefs-d’œuvre, par la raison que là où il n’y a pas de grands crimes il ne sauraity avoir de grandes vertus. Ce qui doit consoler les hommes de talent, c’est ce principe indiscutable que plus une œuvre s’élève, plus le public se restreint.
Vous connaissez mes systèmes, je vous en fais grâce, et je n’écrirai pas une deuxième édition de ma théorie sur l’influence Postérité.
Tous ces artistes sont des négociants estimables et honnêtes, tous ces tableaux sont présentables et richement encadrés; mais j’aimerais mieux que les peintres
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fussent des assassins, à la condition d’avoir du génie. Je pardonnerais volontiers à un artiste d’avoir égorgé une cuisinière s’il devait, dans son cachot, reproduire cette scène atroce avec vigueur, et remplacer son blaireau par une brosse de chiendent. Je le féliciterais de grand cœur s'il trouvait, en rentrant chez lui, une famille expirante de faim. A cet aspect, il jetterait sur la toile une esquisse inspirée ; il se représenterait lui-même au fond, dans l’attitude du repentir et du remords, les yeux fixés sur la statue de Polymnie. Que m’importeraient d’innocentes victimes si, "pendant des siècles,
l’humanité se consolait par la contemplation de grandes œuvres ?
J’ai noté en passant une douzaine de toiles. Je ne vous les donne pas comme la fleur du panier, mais elles valent une mention.
Les apothicaires s’arrêtent volontiers devant Madame Putiphar , car il y a toujours une Putiphar au Salon de peinture. Elle se présente généralement au spectateur dans la pose d’une personne qui ne tient pas à montrer son visage. Elle retient Joseph à bras-le-corps, car le manteau classique n’est qu’une allégorie de vestiaire, un accessoire ridicule, aussi inutile que la chemise dans les arts plastiques. Il y avait là l’étoffe d’un sujet hardi; mais madame d’Aine vous dira que cette Putiphar est une c.... qui a bien le plus vilain c.. qui se puisse voir. Elle prétend qu’il ressemble à celui de Mlle Anselme, qu’elle a vu toute la nuit, en rêve. Je me plais à supposer que Mlle Anselme gagnerait à la réalité. Toujours est-il que Joseph n’a rien de bien sédui-
sant, mais je comprends qu’à la vue de Madame Putiphar, il cherche meilleure fortune ailleurs.
De même, il y a toujours un tableau galant, La Querelle. Un petit homme noir, mélancolique; une jolie marquise en robe de satin, avec un grand pli à la taille, faisant la moue, tous deux marchant sous le couvert d’une allée royale, un matin de printemps, les pieds dans la rosée et les yeux dans le ciel. Ajoutez une Faune de marbre ricanant à travers les feuillages, ou quelque
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petit Amour appuyé sur son arc. C’est du Marivaux en peinture, et cela me plaît assez.
Monsieur Broie-du-Noir, c’est à vous que je m’adresse : Pourquoi cette grande dame ressemble-t-elle à cette femme de chambre, qui fait la chatte avec son minet fourré? C’est que la grande dame n’est pas imposante, et que la femme de chambre est trop bien ajustée. Chiffonnez-moi cette jupe et cette figure. Une camériste qui n’a pas un minois fripon est au-dessous d’une Hottentote, on ne sait ce que c’est.
Un peintre qui chiffonne, c’est M. Broie-du-JRose. Rappelez-vous que Louis XY appelait ses quatres filles : Loque, Chiffe, Graille et Madame Torchon, et qu’il disait à sa femme, un jour d’abstinence pendant la lune de miel : « Yotre Majesté est une bégueule. »
Il y a de beaux Paysages et de bons Portraits. C’est par ces deux genres que notre école se soutiendra.
Pour les portraits, c’est une autre gamme. On n’imagine pas combien de gens tiennent à ce que la postérité confirme l’opinion de leurs contemporains, et dise : « Cette dame a d’énormes appas, et ce monsieur est pro-
cligieus ment ridicule »,ce qui est exact. Pinxit. J’aime asœzles portraits de grandes dames aux allures patri-
ciennes ; je n’ai rien vu de comparable à celui de Mme au dernier Salon. En revanche, il y en a un autre bien extravagant, robe bleue et dolman rouge. A côté, l’Amour conduisant un attelage de papillons :
Fleur sans tige.
Qui voltige...
Avec Madame Putiphar , il ne faut pas oublier Messaline; c’est encore une tradition. Lisez Tacite, relisez Tacite, et §i Tacite vous ennuie, faites comme s’il vous amusait. L’histoire a seshaines comme ses engouements. Messaline a pris son plaisir où elle le trouvait, et ses amants un peu partout. Qu’est-ce que cela nous fait, ù nous autres gens de Paris? Est-ce que les fantaisies de Messaline ont empêché la terre détourner sur elle-même en vingt-quatre heures? Si Messaline eût été la femme d’un cordonnier romain, qui songerait à critiquer ses mœurs? C’est une reine, on s’ameute. Lassata viris , sed non satiata recessit. C’est la volupté de lacanaille; mais si on mettait Platon au creuset, on trouverait bien au fond une parcelle de saloperie. Ces figures extraordinaires, surhumaines, monstrueuses, sont d’admirables
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personnages de tragédie, et bien autrement troussées que celles des bourgeoises vertueuses, pleurardes et tracassières. Il faut juger Messaline avec les beaux yeux de Tibère.
Je ne vous dirai qu’un mot de la Sculpture. Ne me pariez pas de tout c > qui porte la défroque du costume moderne. Une courtisane à Ceinture dorée, en vertu du même principe, vaut mieux qu’une bonne Renommée avec sa trompette. A quoi rêvent les jeunes filles est d’un sculpteur athénien. Il y a un petit Amourrose, qui profite
du sommeil de la
nymphe endor- .. ^
mie pour lui passer un anneau au doigt. C’est le contraire que je devine. Malgré la formule : « Le marbre ne rit pas, » je citerai cette réponse de la Deschamps, profonde comme sa corruption, que Plutarque eût enregistrée. On luidemandait, comme à la statue, à quoi elle rêvait. Alors la Deschamps soupira : « A coucher toute seule. » Diderot.