‹ Roman incohérentChapitre 8 sur 93 · PALAIS INCOHÉRENT · texte numérisé non relu

PALAIS INCOHÉRENT

on loin du Château de Païenne s’élève le vieux Palais de Zitza, bâti, diton, pendant la longue occupation de la Sicile par les Sarrasins. Sa forme extérieure contraste, par son élégance et sa noblesse, avec la bizarrerie des ornements intérieurs.

On arrive au Château de Zitza par une longue avenue. Au lieu d’arbres, cette allée est bordée de plusieurs centaines de statues, qui offrent l’assemblage monstrueux de coups humains et de corps d’animaux; ici, un singe avec une tête de femme et des serpents pour bras; plus loin, un homme avec une trompe d’éléphant au lieu de nez, et des pieds de cheval au lieu de bras; là, un renard avec une tête de guerrier et des pattes de corbeau à côté, un aigle sur des pieds d’homme, et ayant pour ; tète une queue de poisson,

etc. Ces images hideuses remplissent encore la cour du palais.

L’intérieur est en parfaite harmonie avec ces échantillons. L’escalier est composé de morceaux de porcelaine, de poteries, de verre, habilement ajustés, et qui forment une mosaïque d’un genre original. Le même esprit a procédé à l’ameublement et à la décoration des appartements. Des morceaux de toile grossière et d’étofles précieuses, cousues ensemble au hasard, couvrent les fauteuils et servent de rideaux. Dans un salon, les sièges sont placés de manière que les personnes qui s’y reposent sont forcées de se tourner le dos; dans un autre, ils sont tellement inclinés quon ne saurait s’y asseoir sans risquer de tomber à terre. Nulle part, une table, une chaise ou tout autre meuble qui ait deux pieds de la même façon, et dont chacun ne représente une tête ou une patte de quelque animal. Les plafonds sont tantôt composés de morceaux de cadre de toutes formes, de toutes couleurs, entassés avec désordre, tantôt d’une multitude de petits miroirs, qui répètent àl’infini l’image renversée des visiteurs.

Des verres à pied cassés, des cols de bouteilles décapitées, des morceaux de tubes de baromètres rajustés avec des fils de fer, composent les lustres. On ne voit pas aux fenêtres de carreaux de la même forme et de la même grandeur. Les ferrements ont la couleur du bois et le bois celle du fer. Les murs sont tapissés avec des débris de porcelaine, de verres et de poteries entrecoupés de paysages à l’envers, de fragments de tableaux, raccordés de façon que la moitié d’un arbre s’accole à la moitié d’un navire, un morceau de rocher à un homme dont les jambes se dressent en l’air. Les parquets sont noirs, écarlates, de couleurs diverses et de matériaux les plus disparates.

Le reste du palais est disposé dans le même goût d’étrange excentricité.

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1 y a trente ans, en 1856, les derniers fils de la Grande Bohême littéraire composaient encore une phalange, faisant allègrement côte à côte les premières étapes du Chemin de Corinthe. Ils vivaient fraternellement ensemble et les transfuges ne’ s’éloignaient jamais bien ce temps-là, il y avait encore des grisettes. Sans doute, les bonnes filles et les demoiselles peu sévères qui croient à l’amour et les artistes qui croient à la gloire n’ont jamais été bien nombreux ; mais, s’il n’y avait plus de moulins

mise en train, c’est-à-dire à des explorations à travers bois dans les environs et à des causeries académiques sur les projets d’art et de littérature.

L’argent ne manquait pas, tout allait pour le mieux au Château, et

Au premier jour de pluie, l’horizon brumeux exerça une salutaire influence et inspira des réflexions sérieuses.

Un déjeuner plantureux avait été préparé par les

soins de Rose Tapageur, amie du littérateur Clodion, habilement secondée par La Reine de Saba, amie du sculpteur Albertus, miss Fauvette, amie de Daniel, et la Gloire d’Avignon, amie du peintre Cinabre.

Ayant ainsi pris des forces contre la mélancolie, on j eta un regard en arrière sur le chemin parcouru, et le sagace critique Photofore lui-même eût hésité à formuler une opinion décisive sur la valeur des promesses de talent contenues dans les œuvres primordiales décès amants de la gloire.

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lbertus. — Albertus avait cherché la limite de la sculpture impossible : La Venus au bain.

On voyait la tête émerger d’une surface unie, l’art plastique étant impuissant à représenter un corps plongé dans l’eau.

- Il avait modelé la statue de La Reine de Saba, l’amie de Salomon « qui n’avait qu’un œil, dit un historien, mais qui avait un grand cœur ». Albertus', très découragé, se résignait à sculpter les nuoges.

inabre. — Cinabre, peintre ordinaire de la Méduse, n’avait fait qu’un tableau, par lequel il prétendait symboliser l’art grec. On sait que les artistes d’Athènes, s’étaient contentés de trois couleurs, peut-être quatre, et il avait peint un paysage tricolore, lequel avait été considéré comme une mystification, une fumisterie, et refusé au Salon.

Nous mentionnerons pour mémoire la confection d’un Album de dessins énigmatiques, dont on trouvera plus loin quelques spécimens à titre de curiosité, et ce n’est qu’à la prière de ses amis qu’il avait consenti à les expliquer par des légendes écrites. Sous ce rapport, Cinabre peut être considéré comme un desprécurseurs d ^VÈcole intentionniste. Sa signature figurait une Palette, et les sept lettres de son nom correspondaient aux sept couleurs du prisme.

En dehors de ces oeuvres, dont la seule conception avait aux yeux du Philosophe éclectique un caractère

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spécial d’originalité, Cinabre professait le mépris absolu de la Postérité.

Partant donc de ce principe, que la Postérité est une époque plus ou moins éloignée où justice est rendue à une œuvre, la postérité n’existe pas pour un tableau, et si elle existe, ce n’est que d’une façon provisoire. En effet, sans tenir compte des chances de destruction soustoutes les formes, incendie, lacération, mutilation, restauration, caprice du possesseur, etc., le temps ronge le bronze, effrite le marbre et la pierre, dévore la toile et efface la couleur. Dans un temps donné, tout sera réduit en poussière, et la postérité ne connaîtra la Yènus de Milo, le Moïse de Michel-Ange, les Tableaux de Raphaël, que par des reproductions et des copies. Où sont les monuments d’Athènes? Les seuls monuments indestructibles ont été bâtis sur du papier, comme Ylliade. Or, qu’un tableau dure une heure, un jour, un an ou plusieurs siècles, il doit fatalement disparaître, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Fort de son principe victorieux, Cinabre avait voulu le constater par une affirmation matérielle.

Un matin, à l’aube, muni de sa boîte de couleurs, il s’était installé dans la rue, devant la maison, et avait brossé un paysage sur l’asphalte du trottoir. A peine achevé, il se mit en observation. Des ouvriers, qui se rendaient à l’ouvrage à cette heure matinale, piétinèrent le chef-d’œuvre, qui ne fut bientôt qu’un horrible mélange de boue et de couleur, et quelques instants avaient suffi pour l’anéantir.

Ainsi triompha la Théorie de la Postérité appliquée à l’art de la peinture à l’huile, qui est très difficile, mais supérieure à la peinture à l’eau.

érovée. — Le musicien Mérovée, surnom justifié par sa chevelure rutilant sous le béret classique, ne s’était révélé que par une Valse d’une facture abracadabrante : Le Désespoir du pianiste. Lui seul avait le secret de son exécution au piano, qui exigeait une gymnastique particulière, où les pieds jouaient un rôle pour obtenir certains effets d’harmonie. En dehors de cette valse, Mérovée avait

composé des mélodies échevelées, où le sentiment du rythme et de la mélodie perçait sous l’excentricité.

apsule. — Le poète Capsule cherchait encore sa voie.

Il se retenait sur la pente d’une nouvelle Pléiade, professant cette doctrine que l’idée n’est qu’un prétexte et que le vers se compose de sons rythmés. Cette jeune Ecole ne reconnaissait ni les Classiques ni les Romantiques; Racine était ridicule, Victor Hugo insensé, et Monsieur de Musset ne savait pas rimer.

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Pour se faire la main aux chevilles, il avait composé un Traité intitulé : La Cuisinière Bourgeoise de la Poésie à Cylindre .

Gomme distraction, il avait écrit le scénario d’uneTragédie-bouffe envers libres, Le Faux Smer dis, que Mérovée devait mettre en musique et dont voici la donnée :

Le Faux Smerdis a fait fabriquer un Homard phénoménal en fer blanc peint en rouge. Dans la carapace de ce homard est enfermé le Vrai Smerdis, qui se promène librement dans le palais, révéré comme une divinité .

Une sultane invalidée reçoit la confidence du crustacé. Elle machine une conspiration avec les prêtres, chargés de la garde de ce Masque de fer-blanc, et le Faux Smerdis est condamné à finir ses jours dans sa carapace; mais le Vrai Smerdis a mérité les sévérités de l’Histoire pour les tragédies qu’il a inspirées.

aniel. — Daniel, surnommé l’Amateur, pouvait s’appliquer la belle formule de Rivarol : « C’est un grand avantage de n’avoir rien écrit, mais il ne faut pas en abuser. »

Décidé à débuter dans la carrière, il écrivit la Galerie clés Snobs parisiens , à la manière anglaise du Livre clés Snobs de Thackeray, qui parut avec succès dans un journal littéraire. L’étendue de cette fantaisie humoristique reproduire; mais on ne lira pas sans intérêt une Promenade au Salon , où chacun apporta ses idées et ses notes, fondues dans un travail d’ensemble que Glodion présenta à La Vie cle Paris , et qui fut publié avec des croquis de Cinabre.

Méduse qui avait reçu le baptême artistique de la publicité. Il avait écrit des articles et même des vers dans

ne nous permet, pas de la

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un journal mondain illustré : La Vie de Paris , mais la note exclusive imposée aux rédacteurs n’était pas dans ses cordes et sa collaboration était forcément intermittente.

Son début avait été marqué par une idée originale Gomme un acteur qui fait des imitations, il s’était exercé à pasticher le style des auteurs contemporains pour en dégager une forme personnelle. Il avait intitulé cette série de Pastiches : Bibliothèque d'un Homme du Monde, dont on lira les principaux chapitres.

Glodion rêvait la gloire et la fortune; il considérait le journal comme le marchepied du livre, et le livre comme l’antichambre du théâtre.

Il avait esquissé les plans d’un grand Roman d'aventures :Les Tiroirs du Diable , machine à trucs, à surprises et à rallonges, et il s’était bien promis que le jour où il trouverait un rez-de-chaussée hospitalier, la Suite au prochain numéro de son feuilleton serait indéfiniment prolongée.

Il eut cette bonne chance, et quand cette œuvre d’haleine fut enfin terminée dans un journal populaire à grand tirage, il en fit la Parodie dans La Vie de Paris sous le nom du héros,, Trenlamor , où il entassa les types extraordinaires et les événements invraisemblables qui distinguent ce genre de littérature à sensation, nourriture intellectuelle qu’on sert avec tant d’abondance au peuple le plus spirituel de la terre.

ma r. — Il est U d’entrer ici dans quelques détails sommaires à l’endroit de la personnalité de Tamar, président des conciliabules de la Méduse.

Théophile Chevalet, Tamar, pour ses compagnons, Théo pourles étudiants du Quartierlatin, croyait à son génie.

Il y a deux manières de rencontrer la Fortune, courir après ou l’attendre dans son lit. Tamar professait ce principe : Tout est possible, tout arrive, et il est inutile de prévoir le jeu des événements qui déjouent les calculs de la prudence humaine. En conséquence, il ne courait pas après la Fortune et il ne l’attendait pas au lit, trouvant illogique de se faire écraser sous la roue de cette déesse, ou de subir l’humiliation de ses rendez-vous manqués. Il savait aussi que s’il y a dans la vie beaucoup de mauvaises chances, il y en a quelques bonnes dont il faut savoir profiter. Décidé à saisir l’Occasion par sa chevelure légendaire, si elle passait à portée, il

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n’avait guère harponné que des Occasions décevantes, dont le faux chignon lui était resté dans la main. Tamar n’avait pas de chance, Tamar avait la guigne, Tamar avait manqué le coche, Tamar n’était pas dans le train.

Cependant il ne faudrait pas juger Tamar sur ces résultats négatifs et ces apparences superficielles. Il avait passé brillamment sa thèse d’avocat. Le Café de la Sorbonne fut le premier théâtre de sa renommée ; elle s’étendit bientôt au Café de Fleurus, au Café Racine, au Café Voltaire et au Café Procope. C’est dans ces parages que Ponsard avait reçu naguère le baptême de la célébrité tragique, avant de cueillir les lauriers de l’Odéon et les palmes de l’Académie.

A défaut d’une œuvre forte, Tamar avait une idée fixe, une Araignée dans le plafond, un Hanneton dans la boîte au Sel, une Ecrevisse dans la tourte, une Chauvesouris dans le clocher, cette force des génies vierges. Il se réservait pour un avenir indéterminé. En attendant, il emmagasinait les connaissances les plus variées ; il étudiait la politique dans les' livres, suivait dans les journaux la partie d’échecs diplomatique qui se joue sur le damier européen, et s’exerçait aux luttes de la tribune par des conférences oratoires dans les cafés, les réunions publiques et privées, et même les cimetières partout où il trouvait l’occasion de donner un libre cours aux flots intarissables de son éloquence.

Son objectif était de trouver un capitaliste disposé à fonder un journal politique. Malgré la fortune adverse et le sort contraire, malgré tout, il ne désespérait pas de l’avenir, il avait foi dans sa bonne étoile, confiance dans sa destinée, et il attendait l’heure du berger, comptant un peu sur les autres et beaucoup sur lui pour seconder le Hasard, cette Providence des ambitieux intelligents.

E PHILOSOPHE ÉCLECTIQUE. — Le

Philosophe éclectique s’était proposé

d'écrire un ouvrage magistral sous ce titre : Le Grand art.

.y? vaste étude, qui embrassait les cycles de l’antiquité et les écoles anciennes et modernes,

Dans sa pensée, cette

devait former un in-folio. Il réfléchit ensuite que ces proportions colossales effraieraientleslibraires, nuiraient à la vulgarisation de son œuvre, et qu’elle gagnerait à être présentée au public savant sous la forme de l'inquarto. C’était encore bien massif ; l'in-octavo offrai. les mêmes avantages et une meilleure chance de succès Mais une idée surgit dans l’esprit subtil du Philosophe éclectique.

Puisque Vin-folio peut se réduire à l'in-quarto , l'inquarto à l'in-octavo , pourquoi l'in-octavo ne se réduirait-il pas à l’in-18 et à l’in-32 ? Et le triomphe de la difficulté vaincue ne serait-il pas de condenser son étude en quelques pages, en quelque lignes ? Mieux : elle pouvait se résumer en trois mots :

De l’idée à l’exécution, il y a un abîme. Cet abîme était comblé, et le Philosophe éclectique justifiait sa belle devise : « Rien faire et laisser dire. »

LE GRAND ART

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