SEULS
Ils sont deux.
Le premier s’appelle Nisus.
Il est blond et rose.
Le second s’appelle Eurya'e.
Ilest noir etsombre.
Ils se sont rencontrés, se sont jetés dans la littérature, et depuis ce jour, leurs plumes ne se sont pas arrêtées
Nisus est ce qu’on appelle un homme à idées. Il sort le matin, arpente au hasard les rues de Paris, et sa course terminée, il rentre avec un sujet de pièce. C’est le type rêvé par Emile de Girardin : « Une Idée par jour. »
Nisus habite une vaste salle nue. Au milieu est une table de bois noir, escortée de deux chaises. Sur la table, il y a du papier blanc, des plumes et de l’encre. Sur les murS) on lit les noms de théâtres de Paris et les adresses de tous les directeurs. Un grand Calendrier
maculé de nombreuses barres à l’encre, indique les jours où un acte est achevé, car Nisus et Euryale ne font que des pièces en un acte.
Dans cette salle, Euyrale attend Nisus. Nisus rentre enfin. Il se promène à grands pas ; il expose son plan; il le développe ; il le retourne sous mille faces différentes. Les idées s’amoncellent, se heurtent, pleuvent, roulent ; c’est un torrent, un tourbillon, une trombe, c’est la mer.
Euryale et Nisus discutent : de la discussion naît la
lumière. Ils se prennent aux cheveux. Le plan est arrêté. Ils se serrent la main.
Si Nisus est l’homme d’Emile de Girardin, Euryale est l’homme d’Ovide :
Quidquid tentabat dicere, versus erat.
Son cerveau laisse ruisseler les vers comme un robinet; sa plume, abandonnée à elle-même, erre sur le papier et trace des rimes au hasard. Il laisse échapper des hémistiches pendant son sommeil. Le jour, il parle en vers. Ce n’est pas un homme, c’est un alexandrin, c’est un double-six. Il écrit également en prose. Une fois lancé, rien ne l’arrête; les scènes s’enfilent comme des perles, se précipitent comme des wagons les uns sur les autres dans une rencontre de locomotives.
— Nous perdons du temps en discussions oiseuses, dit un jour Nisus. Séparons-nous. Tu iras habiter les sommets de la Barrière Blanche , et moi les cimes de XO-