LES BIENFAITEURS DE L’HUMANITÉ
Conseils désintéressés aux capitalistes.
Le Journal des Masses est une tribune largement ouverte à toutes les idées, à toutes les découvertes, à toutes les conquêtes. Notre premier devoir sera de prêter notre appui à toutes les entreprises hardies, généreuses, utiles à l’humanité. Aussi, ne pouvons-nous refuser notre concours actif aux pionniers de la civilisation, qui cherchent dans le passé le secret et la leçon de l’avenir.
Une Compagnie puissante vient de se constituer pour une œuvre digne de tous les encouragements, pour une
tentative qui s’ouvre àl’horizon des capitaux comme une radieuse aurore, nous voulons parler de cette Société pleine d’initiative, fondée pour repêcher les Porte-monnaie engloutis depuis tant de siècles dans les sinistres maritimes. La mer nous rendra sa proiel ( Voir à la Quatrième page.)
Le lundi suivant, ilconsacrale Feuilleton des Théâtres à Mlle Vif-Argent, une figurante de féerie protégée par Rabourdin, et la signala spécialement à l’attention des directeurs de nos principales scènes.
Lancé dans une telle voie, le succès du Journal des Masses ne pouvait tarder à se dessiner. Au bout d'un mois, il comptait près de quarante abonnés, et la vente de la voie publique à Paris atteignait un chiffre variant de deux à trois cents numéros. Quant aux annonces, elles ne figuraient encore que pour mémoire.
Le journal de Rabourdin attaquait le pouvoir avec une énergie, une vigueur, une persévérance dignes d’un meilleur sort. Dès son apparition, les communiqués, les avertissements et les assignations tapissaient les murs du bureau de rédaction, et le gérant Cobalt était cité à comparaître devant la Sixième Chambre pour trois délits de presse.
— Dites donc, mon cher Tamar, insinua Rabourdin,
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il paraît que nous avons outragé la morale publique et les bonnes mœurs.
— Nousnefaisonspas d’abonnementspour les pensionnats de demoiselles.
— Et nous avons excité les citoyens à la haine et au mépris les uns des autres.
— Ils n’ont pas besoin de nous pour se mépriser tout seuls.
Au huitième numéro, les amendes pleuvaient comme la grêle, et Cobalt, gérant, émargeait en perspective vingt-deux mois de prison.
Menacé d’une suppression définitive, Rabourdin eut plusieurs conférences avec le procureur impérial et le juge d’instruction. Plus il avançait dans sa ligne, plus il voyait s’éloigner le conseil général, la députation, et le ruban couleur de ses opinions invariables.
YII
Cédant aux conseils de quelques amis, il arriva un jour à la rédaction en se frottant les mains.
Tamar était en train de demander des têtes.
— Mon cher collaborateur, lui dit-il, je crois avoir trouvé un moyen de gagner de l’argent avec le journal.
— Question secondaire, répliqua Tamar, mais prise en considération. Développez votre moyen de faire de l’argent avec le journal.
— C’est de le supprimer.
Ce qui fut fait. On désintéressa les 40 abonnés, l’Académie révolutionnaire.
Tamar reçut une bonne indemnité, qui le consola pendant quelque temps d’avoir vu s’écrouler le piédestal de sa gloire. Il lui resta le prestige d’avoir tenu d’une main ferme le drapeau de la démocratie et d’avoir constaté les principes purs.
Rabourdinne fut pas député, et Cobalt reprit le cours de ses conspirations personnelles.