ÉPILOGUE
Vieux Papillon
Bien des années s’étaient écoulées depuis la date mémorable du Prologue, et on sait que, dans cet intervalle, il a passé beaucoup d’eau sous le Pont des Arts et de nombreux académiciens dans la barque à Caron. Les événements avaient suivi leur cours, nos héros, eur destinée.
Les relations d’artistes ont ce caractère particulier que des camarades qui, au début de la carrière, se réunissaient comme de gais oiseaux qu’un coup de vent rassemble, se trouvent bientôt dispersés sur les vagues du Grand Océan parisien. Le Hasard, ce vieux pilote de la Vie de Bohême, amenait parfois des rencontres entre
les anciens Compagnons de la Méduse. Dans ces rares occasions, ils échangeaient au passage une cordiale poignée de mains, qui résumait un long poëme de souvenirs, se renseignaient sur les disparus, les blessés et les morts, puis ils se séparaient avec la formule éternelle et banale : a Au revoir, à bientôt. »
Après un Jour de l’an, le 6 Janvier, Fête des Rois, Clodion croisa Cinabre sur le Boulevard des Italiens, au moment où il tournait le coin de la rue Laffitte. Il y avait plus de trois ans qu’ils ne s’étaient vus, et un observateur étranger, qui aurait assisté à leur entrevue, aurait pu croire qu’ils s’étaient rencontrés la veille. Ce phénomène a son explication naturelle dans l’activité fiévreuse et dévorante de la grande fournaise alimentée par des cerveaux humains. Au contraire de ces existences méthodiques, réglées, calmes comme une rivière à l’eau dormante, qui serpente entre ses rives et dont rien ne vient troubler le cours paisible, la vie de l’artiste, agitée par des émotions toujours nouvelles, roule comme un torrent qui précipite ses ondes troublées sur une pente inclinée. De même, le temps qui fuit sur nos plaisirs semble s’arrêter sur nos peines ; de même encore, pour un peuple, les années pacifiques s’écoulent avec lenteur, et si les événements pressés s’accumulent, cinq ans, dix ans passent avec une rapidité qui bouleverse toutes les notions des lois de la durée.
— J’ai vu tes tableaux aux derniers Salons, dit Clodion.
— J’ai lu tes articles et tes romans, répondit Cinabre.
— Tu aurais bien pu venir me demander la côtelette de l’amitié.
— Et toi, monter à l’atelier pour fumer un cigare.
— On vit comme des sauvages. Où vas-tu ?
— Je vais dîner chez Daniel. Il m’a écrit un mot,
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mais sans motiver son invitation. Glodion, mon vieux frère, s’il te reste une étincelle au cœur, un souvenir des anciens de la Mècluse , donne-nous cette soirée, et viens avec moi.
— Mais j’ai reçu la même invitation de Daniel.
— Route !
— AU right.
Daniel reçut ses deux amis avec la cordialité joyeuse des jours d’autrefois, et à peine avaient-ils franchi la porte et serré la main de Mérovée, que des exclamations croisées retentirent au milieu des accolades fraternelles :
— Le Philosophe éclectique ! — Ici! — D’où viens-tu?
— Mes .bons amis, mes frères, ignorez-vous que depuis quinze ans, j’ai sillonné toute la surface du globe ?
— Oui; mais tu aurais pu mourir quinze fois mcognito , car je n’ai jamais eu de tes nouvelles, ni directement, ni par nos amis.
— A table, dit Daniel; mangeons chaud, buvons frais, et à la santé des Compagnons de la Méduse.
Le repas fut relativement assez court, quoique arrosé par des libations copieuses et animé par une conversation brillante.
Le café fumait dans les tasses et les pipes étaient allumées. L’heure des confidences allait sonner.
Daniel prit la parole d’un ton plus solennel :
— Amis, frères, Compagnons de la Méduse, dit-il, vous souvenez-vous du festin donné au Château de la Misère ?
— A Ville-d’Avray, dit Mérovée.
— Nousétionstreize, dit Cinabre, par suite de l’absence du propriétaire.
— J’avais trouvé cent francs dans une expédition difficile, et j’ai tiré un feu d’artifice, dit le Philosophe éclctique.
— Je vois, poursuivit Daniel, que rien n’est oublié. J’ai gardé, sur ce bouquin, les noms des treize con-
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vives. Sais-tu, Philosophe, ce qu’ils sont devenus?
— Pas tous.
— Je vais te l’apprendre, en vous faisant remarquer que ceci remonte à la plus haute antiquité, et que nous étions jeunes. Les dames: la Reine de S ah a a aujourd’hui quarante-sept ans sonnés à toutes les horloges; elle est mariée, mère de famille etdamepatronnesse en province; Colombe, même âge, est ouvreuse délogés au Châtelet. Rose Tapageur tient un petit café au Quartier Latin.
— Et miss Fauvette?
— Miss Fauvette est morte, il y a plus de dix ans.
— Pauvre miss Fauvette, dit Clodion ; elle disait si bien: « Pas joli garçon, pas spirituel, pas riche, et je l’aime tout de même, parce que je suis mignonne comme tout et gentille tout plein, parce que c’est lui, parce que c’est moi, parce que c’est nous. »
— Enfin, il y en a d’autres, dit le Philosophe éclectique.
— Fichtre! est-ce qu’on se bronze tant que cela, quand on a fait le tour du monde en cravate blanche?
— Elle est crânement chiffonnée, ma cravate blanche. Je suppose que les Compagnons de la Méduse et nos vieux amis n’ont pas tous logé à la même enseigne. Tctmar, avocat éclectique, doit être sénateur.Félix, quipotuit rerum , pêcheur à la ligne en eau trouble, conspirateur en chambre, doit être député ou préfet; Robert, Capsule , poëte célèbre; le sculpteur Gérard, Albertus, est sans doute de l’Institut; et Photofore , l’homme savant, professeur au Collège de France.
— Tamar est mort. Félix est juge de paix de canton, près d’Abbeville; Robert s’est engagé dans l’armée d’Afrique et pense à la retraite ; Gérard est photographe et Photofore a tant bu d’absinthe qu’il est mort idiot.
— Voilà une statistique instructive, dit le Philosophe en vidant son verre.
— Les hommes de notre génération n’ont pas dépassé la cinquantaine. Sur cent, il n’en reste pas quinze, et ils ont été décimés dans la même proportion que ceux qui avaient vingt ans de plus que nous.
— Et maintenant, Philosophe, raconte tes aventures.
Le Philosophe éclectique vida son verre.
— Elles ne sont pas longues. Après notre séparation, j’avais accepté de faire l’éducation à domicile de deux jeunes Américains. J’arrive à New- York; le père meurt et la mère me plante là. Je pars pour la Californie avec une troupe de comédiens ; l’imprésario file. J’apprends qu’on demande un cuisinier français à bord d’un navire brésilien; je m’engage, muni de la Cuisinière bourgeoise, et j’opère moi-même. En débarquant, je deviens cultivateur; ma ferme brûle, et je me retrouve conducteur de diligence. Enfin, je fais connaissance avec un capitaine anglais, qui me prend en amitié et me ramène à Londres. J’aurais pu vivre là comme professeur; mais, au bout de huit jours, j’avais un spleen à me faire sauter la cervelle, au premier dimanche. J’écris à Daniel; il m’envoie une Circulation de chemin de fer de Londres à Paris, et me voilà.
— Tout compte fait, c’est toi qui as eu la plus belle part. Tu as vu le monde et tu as vécu libre. Pourquoi es-tu revenu?
— J’aime Paris... Cependant, j’ai passé une saison avec les Indiens, dans les îles de l’Ontario, et je les regretterai toujours... Vous avez lu Fenimore Cooper, poursuivit-il avec énergie ; eh bien, malgré la civilisation, je l’ai compris là. Le Tueur de Daims , Le Dernier des Mohicans , Le Lac Ontario , Les Pionniers et La Prairie , sont les cinq chants d’un poëme plus humain, plus profond, plus large, plus grand et plus beau que l’Iliade, l’Éneïde et la Divine Comédie; pour moi, Fenimore Cooper est un génie supérieur à Homère, à Virgile
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et à Dante, et un jour viendra où cette opinion prévaudra contre les Académies... Et vous, camarades, avezvous été plus heureux à la Loterie?
— Nous trimons, dit Cinabre. J’ai eu une médaille au Salon, et comme le grand art ne fait pas le sou, je confectionne des tableaux de commande, qui sont d’admirables paravents de cheminée.
— Moi, dit Mérovée, j’ai eu le Prix de Rome ; mais je ne suis jamais arrivé à faire représenter le moindre opéra-comique, même bouffe, de sorte que je compose des valses, des mazurques, des romances, et je donne des leçons de piano.
— Item , faut vivre, dit la Coutume de Beauvais, ajouta Clodion. Après avoir roulé de journal en journal, j’ai eu un acte reçu à l’Odéon. Je ne suis pas allé plus loin, et je fais tout ce qui concerne mon métier, romans, nouvelles, articles, et quelquefois des poésies.
— Triste, murmura le Philosophe. Vous rappelez-vous un jour où nous avons dîné tous les cinq, il y a juste vingt ans, le 6 janvier?
— Oui, dit Cinabre; c’est Daniel qui a eu lafève.
— Eh bien, n’est-ce donc rien que de nous retrouver ce soir ensemble, à un dîner d’amis?
— Vieillis.
— Pas tant que ça !
— Allons donc, s’écria Clodion, le plus jeune d’entre nous n’est pas loin de la cinquantaine, nous formons plus de deux siècles et nous avons le droit de nous contempler. Nous sommes les Quatre Fils Aymon du Château de la Misère, les survivants de la Méduse.
— Et ces cinq vieux débris se consolent entre eux.
— Philosophe, tu me rends mélancolique.
— Je ne demande pas mieux que de crever de rire, au lieu de crever de faim.
— Est-ce une allusion au dîner ?
— Non, Daniel; j’ai dit cela pour le dîner de la veille, et pour celui du lendemain.
— On te casera dans un coin, et tu feras comme nous.
— Alors, constituons tout de suite la Société delà Yache enragée. . . Quel mirage! Ily avait pourtant, à Villed’Avray, un beau départ de course, et personne n’est arrivé au poteau du succès et de la fortune.
— Non, répliqua Cinabre, mais nous avons vécu, ce qui est quelque chose, et nous n’avons pas trop déraillé.
— Vous ne gagnez pas même le droit de vous reposer
plus tard . Y ous tournez toujours la meule en rond comme des chevaux aveugles, et vous tomberez fourbus, couchés sous le harnais ; et cependant, oui, vous étiez des chevaux de course sur lesquels j'aurais parié.
— Ce n’est pas le tout de courir, il faut arriver.
— Tout rêve humain se réalise; en art on arrive toujours; mais, quelquefois, on arrive mort. D’ailleurs, comme on fait son lit on se couche.
— Développe ta pensée, Philosophe.
— C’est facile. Si, ily avingt-cinqans,à dix, vous aviez
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fondé une petite Eglise, presque tous seraient arrivés à la célébrité et à la fortune par le système de la courteéch elle. Chacun estallé seul, de son côté , en tirailleur, au lieu de marcher en bataillon carré pour forcer les lignes, attaquer les positions et donner l’assaut. D’autres l’ont fait, qui ne vous valaient pas, les politiques du Café de Madrid et les forts en thème de l’École normale.
— Tu as raison, mais que veux-tu? répondit Daniel : la génération de 1848 n’était pas celle de 1830; autre temps, autre littérature.
— M algré tout, dit Cinabre, les artistes ont touj ours quelques belles heures ; il n’est pas défendu de brosser un coin de paysage, de noter une phrase musicale ou d’aligner des vers. Personne n’en sait rien, qu’importe? Lerossignol a-t-il besoin qu’on l’écoute pour chanter dans les bois? Est-ce ton avis, Clodion ?
— Oui, il y a de belles heures tant qu’on est jeune; mais plus tard il y en a de cruelles, et j’aime autant ne pas vous en parler.
— Est-ce un secret?
— Non, c’est une blessure qui m’a été faite par une jolie main, très innocente, et qui n’est pas cicatrisée.
— L’amitié est un baume. Raconte.
— C’est court comme le manche d’un poignard en main, froid comme sa lame au cœur. Il y a quinze ans, au mois d’août, j’étais allé passer quelques jours de vacances à Versailles, dans une famille amie. Il y avait une jeune fille de dix-sept ans, déjà sérieuse. Par désœuvrement, par habitude de métier, la curiosité me prit de l’observer, de l’étudier, car une jeune fille est toujours une énigme intéressante à déchiffrer. Au physique, la taille petite, mais bien prise, de beaux yeux couleur café, des yeux de gazelle, le nez effilé, la bouche sensuelle, de magnifiques cheveux noirs, le teint du bronze pâle, un joli pied et une belle paire de mains.
Avec cela, rien de vif, de séduisant, de gracieux, une instruction assez élémentaire, une éducation bourgeoise. Elle s’appelait Laure. Je pus constater, à des signes certains, qu’elle avait le caractère très indifférent, mais vindicatif, et elle se montrait implacable pour tous ceux qui ne la considéraient pas comme l’abrégé de toutes les perfections de la nature reliées en peau humaine. On lui avait dit que je faisais des vers. Elle m’en demanda,
sous la condition formelle que je n’en ferais pour aucune de ses amies.
Poursuivant toujours cette étude avec persévérance, je l’appelais ma Muse; je m’ingéniais à la flatter, pour voir si ce petit cœur sec était accessible à la sympathie ; mes vœux n’allaient pas plus loin, étant bachelier depuis 1853. Or, par cette belle après-midi du mois d’août, comme nous étions assis sur la mousse, sous les frais ombrages de Trianon, je tirai de ma poche un volume
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de Musset, et je las tout haut quelques fragments choisis de ses Poésies, car j’ai pour Alfred de Musset le culte passionné du Philosophe pour Fenimore Cooper. Les jeunes filles qui étaient là, assises en rond comme des bergères de Watteau, semblaient dans le ravissement; c’était comme un souvenir du Décamèron; mais ma Muse, mademoiselle Laure, avait écouté les vers sans en paraître impressionnée.
Involontairement, machinalement, je poussai un soupir, en regardant le ciel à travers les arbres.
Ma Muse eut alors un joli sourire, et se tournant à demi vers sa voisine, elle lui dit en confidence :
« C’est un Meux papillon. »
Ces mots arrivèrent comme un souffle à mon oreille, et rien ne lui laissa soupçonner que je les avais entendus.
Je n’ignorais pas que j’avais alors près de quarante ans; je ne jouais plus au jeune homme; je ne m’étais jamais cru un Don Juan. Mais je n’avais jamais pensé qu’une jeune fille pût me considérer comme un vieillard. Ces deux mots : Vieux papillon, m’étaient entrés au cœur comme une flèche légère empoisonnée, et ils me firent profondément réfléchir. Je savais bien l’histoire du dernier amour de Gœthepourla fille de son libraire; mais elle avait seize ans, lui quatre-vingts, et il était plus facile à Gœthe d’écrire Les Affinités électives que de s’en faire aimer. Au retour de cette promenade à Trianon, je relus L'Ecole des femmes. Ce fut une révélation; Arnolphe, quibrûle pour Agnès, n’a que quarantedeux ans, il le dit lui-même dans la pièce, et Molière en a fait le type de l’amour ridicule. De réflexion en réflexion, j’en arrivai facilement à me convaincre que Mlle Laure, avec un peu d’ironie, n avait mis aucune méchanceté dans l’expression de sa pensée ; elle avait été sincère. Je lui faisais l’effet d’un vieux papillon ; elle Pavait dit et seul je m’en étais étonné.
Je partis le lendemain, malgré l’insistance de mes amis, et aussi de Mlle Laure, pour qui ma présence était une distraction dans le profond ennui de la vie de province. Depuis, ma blessure s’est envenimée. A partir de ce moment, il ne m’est plus arrivé de solliciter la sympathie d’un cœur féminin, et il ne m’arrivera plus jamais, je l’espère, d’entendre sortir d’une jolie bouche la répétition de ce « Vieux papillon », dont le murmure m’a glacé le sang comme le sifflement de la vipère.
Il y eut un silence, dont Mérovée pfofita pour remplir les verres.
— Les Indiens, dit le Philosophe, ont ce proverbe : « Le papillon ne voltigerait pas autour de la lampe , si la lampe ne bridait pas. » Frère Daniel, allume le calumet et vidons un grand verre d’eau-de-vie à la santé des sauvages... Ton histoire m’a rappelé celle de mon vieil ami Nathaniel Bummpo, Œil-de-Faucon, Bas-de- Guir, La Longue-Carabine, le Vieux- Trappeur. Mabel ne l’aimait pas; elle aimait Jasper Eau-Douce, et elle a brisé le cœur du pauvre Nathaniel, au bord du lac Ontario.
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Nous ne suivrons pas plus loin les Compagnons de la Méduse. Ils furent les derniers de cette phalange qu’on appelait La Bohème , et qui eut ses héros, ses martyrs et ses triomphateurs.
Paris, 1864-1886.