II. TAINE
— IIop ! hop !
Je me retournai ; j'avais reconnu la voix, de Teddy. 11 était assis à la terrasse du Café du Grand-IIôlel.
— Je suis content de vous voir, Raymond.
— Et moi, ravi. Comment va Josy ?
— A merveille. Nous sommes prêts à partir,
aussitôt que vous voudrez. Nous avons confortablement déjeuné. En vous attendant, je m'occupais de goûter quelques-unes des liqueurs du pays.
Effectivement, mon vieil ami avait devant lui trois ou quatre bouteilles enguirlandées d'étiquettes séduisantes.
Limoges est une ville qui se distingue par ses distillateurs autant que par ses porcelainiers, et Teddy, qui adhère, en Angleterre, aux Sociétés de Tempérance avec toute la gravité souhaitable, ne dédaigne pas, lorsqu'il est en France, de se revancher des austérités qu'imposent les mœurs britanniques aux gentlemen dignes de ce nom.
Josy, que nous trouvâmes installée dans l'auto, était joyeuse. La main qu'elle tendit à mon baiser s'appuya doucement et longuement sur mes lèvres.
J'avais donné la route à suivre au mécanicien. Nous n'arriverions à Laurière que vers la fin du jour. Pour me rendre au désir de mes amis, j'allais les conduire par le chemin des écoliers, et, grâce aux merveilles d'agrément et de vitesse que permet l'automobile, leur montrer, en quelques heures, une succession de panoramas d'une originale beauté.
Nous passâmes d'abord à Solignac qu'illustre
une ancienne abbaye romane. J'expliquai à Josy, qui est une admiratrice des émaux limousins, qu'elle était devant le berceau de l'une des plus anciennes écoles d'art, en France, l'école d'orfèvrerie limousine. Le bon saint Éloi, de plaisante mémoire, fonda Solignac. Ironie des choses ! Il n'est resté célèbre que pour le soin qu'il prit de la toilette de son roi.
Ces détails n'intéressaient pas Teddy. Nous continuâmes notre route vers Pierre-Buffière, pittoresque bourg qui domine la Briance,du haut de la colline où il est perché. Son aspect plut à mes amis, et les petites rivières que nous rencontrions excitèrent l'intérêt du frère de Josy. Il les reconnaissait propices à la truite. Si nous l'avions écouté, il se serait arrêté pour pêcher.
A présent, le pays découvrait son caractère. Du haut des plateaux où nous roulions, de vastes étendues s'offraient à nos regards. Mais ce qui Irappait le plus Josy, c'était la rusticité des habitants. Le teint hâlé des femmes, leur costume uniformément noir, surtout aux approches de la Corrèze, les vieillards aux membres cagneux, déjetés, tordus par la rude conquête d'une terre de roc, lui révélaient un monde différent. Elle s'étonnait aussi des bêtes vaquant en liberté au milieu des villages, qui ignorent encore, visible-
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ment, les prescriptions les plus élémentaires de l'hygiène.
Teddy, lui, s'inquiétait seulement de l'endroit où nous déjeunerions. Ce fut à Treignac, dans les montagnes où la Corrèze et la Vézère prennent leur source.
Après l'enchantement de l'incomparable coup d'œil, qui, à chaque pas, dans cette région si peu connue, ravit le touriste, les monts se dressent près les uns des autres, bâtis d'un granit dont les saillies et les écroulements sont comme des restes de constructions de Titans. Il semble que des géants, tels que les premiers hommes devaient, être, ont creusé ces gorges et tracé, pour en égayer l'âpre sauvagerie, ces encaissements où bruissent et écument des eaux pures. On imagine des troglodytes gigantesques, essayant de recouvrir ces vallons de dalles de basalte, d'échafauder sur ces mamelons roussâtres des pyramides de porphyre, qui auraient servi de cheminées à leurs cuisines. Et il y aurait eu sur ces hauteurs une ville de pierre, d'ombre et de sources que rappellent, aujourd'hui, des éboulis de rochers, des enfoncements de cavernes, des murmures de ruisseaux.
Il est ardu et charmant de s'y aventurer, de roc en roc, de cascade en cascade, de lande en
lande, parmi les arbustes et les plantes sauvages qui sentent bon. Sur ces monts sans neige et dont la solitude se tempère toujours d'un écho ou d'un point de vue, qui rappelle la proximité des humains. L'air est frais sans être froid. Cette nature a des rudesses qu'il est aisé de désarmer ; elle semble se refuser quand, en fait, elle se donne à qui sait la comprendre.
Je l'expliquais du moins ainsi, à Josy, dans un hôtel de Treignac, sous l'ombrage d'un jardin verdoyant où jase une fontaine, pendant que Teddy savourait les truffes, humait le vin, réclamait du poivre, revenait aux plats et finissait par déclarer, qu'à défaut d'autre mérite, ce pays avait celui d'une cuisine hors de pair. 11 iil porter dans l'auto des pâtés de foie gras, exigea de voir le cuisinier pour le complimenter, couvrit d'or les servantes et fit tant d'excentricités qu'on s'attroupait autour de nous au moment de notre départ.
Notre randonnée touchait à sa fin. Nous allioi-s descendre par Eymoutiers vers Laurière.
La vallée de la Vienne réveilla les velléités de pèche de Teddy dont l'enthousiasme se trouvait décuplé depuis le déjeuner. Il était tellement féru du désir de prendre des truites et d'excursionner à travers les rochers de nos rivières, une
ligne en main, que j'avais eu beaucoup de peine à ramener sa pensée vers Bluemanor pour obtenir de lui l'assurance que tout y était au calme et les Mourier déjà à peu près oubliés.
Notre dernière halte se fit au chef-lieu de canton dont dépend Laurière, Saint-Léonard, curieuse petite ville, formée de rues étroites aux maisons à tourelles et à auvents, toutes chenues. Les plus antiques portent allègrement trois ou quatre cents ans. L'église et son clocher hardi méritent un coup d'œil respectueux. A l'intenlion de Josy je m'étendais en explications sur l'intérêt de cette localité, que ma première enfance imaginait une capitale. Nous étions arrêtés devant l'église ; Teddy, non loin de nous, prenait au kodak des vues des maisons anciennes.
Dans cet instant, du fond de la place, un homme parut, un cercueil vide sur l'épaule. 11 allait livrer à quelque mort le premier et le dernier costume fait à sa taille. A l'opposé de la rue d'oii débouchait ce funèbre passant, une vieille femme, assise dans l'embrasure d'une fenêtre à meneaux, nous regardait curieusement. Elle montra soudain une expression d'effroi, et s'immobilisa, comme hypnotisée : elle avait aperçu le cercueil. Elle le voyait venir, porté par l'homme indifférent, qui traversait la place d'un
ROMAN rOUR MA FIANCEE 213
pas lourd. L'œil de la vieille restait rivé à la boîte de chêne. Lorsque le sinistre coffre fut sous sa fenêtre, celte femme se souleva et se pencha au dehors : elle suivait du regard le menuisier et son fardeau. Elle resta penchée tant qu'elle put les apercevoir...
D'un doigt discret j'avais indiqué à Josy ce tableau expressiL
— Pouah 1 fit-elle, la laide chose que la mort. Cette vieille l'a senti passer, et moi-même, j'en ai eu, sinon la peur, du moins le dégoût.
— Il ne faut en avoir ni peur ni dégoût, répondis-je. Soldat, je ne l'ai jamais envisagée qu'en beauté.
— Vous la voyez à travers des illusions que j'aime.
Teddy revenait. Nous n'en dîmes pas plus.
J'étais contrarié par cette idée que nous concevions différemment la vie dans sa fin fatale et nécessaire, et que Josy y voyait encore un trou dans le noir, alors que mon espérance intime en fait une porte de lumière.
A Laurière tout était prêt pour nous recevoir. J'appréhendais que ma mère en eût éprouvé quelque fatigue; je regrettais l'absence de Noémi de Méryl. J'aurais souhaité qu'elle revînt présider à la réception de nos hôtes, avec cette distinction simple et cette sûreté de coup d'œil qu'il faut lui reconnaître. J'avais exprimé ce désir, mais ma mère jugeait que Noémi devait rester chez la tante qui a recueilli ses sœurs orphelines, et qu'il était convenable qu'elle y prît le repos convenu.
Nous arrivions au château. Teddy paraissait grave, Josy émue. L'auto montait lentement la côte qui mène en tournant au sommet de la colline ; mes amis regardaient avec curiosité notre vieille demeure.
Ma mère nous attendait dans le grand salon du rez-de-chaussée que précède une galerie d'armures. C'est un appartement d'apparat où l'on n'entre guère. Je me souviens que, dans ma jeunesse, on l'ouvrait, au passage de l'évêque, pour la Confirmation, ou encore, une ou deux fois l'an, le soir d'une chasse à courre, ou de quelque
fête exceptionnelle, si nous étions au château.
Nous préférions les appartements du haut d'où la vue est plus belle.
Josy était visiblement impressionnée en abordant ma mère qui l'accueillit avec une politesse qu'elle s'efforçait de rendre bienveillante. J'épiais son regard. L'âme se révèle dans le regard. Il n'était qu'attentif et grave. Je l'aurais voulu éclairé de joie.
Le dîner fut un peu solennel. Nous étions dans la grande salle à manger, aux quatre bouts d'une immense table, servis par les deux femmes de chambre, que dirigeait Nony sous la surveillance de Nanette, en tablier de soie, les clés à la ceinture et l'air d'un pontife officiant. Je reconnaissais un de mes vieux habits sur le dos de Nony, peu habitué à ces splendeurs ; et, par moment, j'avais envie de rire. J'aurais voulu que ce repas fut gai. Mais nos propos étaient austères. Ma mère parlait de Lady Assler, s'informait des sœurs de Josy, puis disait sa vie au jour le jour.
— Mon existence est très régulière, expli(|uaitelle. Je suis matinale. A peine installé dans mon fauteuil de malade, je m'occupe des soins domestiques, secondée en tout par mademoiselle de Méryl,unejeune fille de mes amies que j'aurais voulu vous présenter, mademoiselle, ajouta-t elle
à l'adresse de Josy. C'est elle qui est ici la véritable maîtresse de maison. Elle est malheureusement absente en ce moment.
— Je regrette beaucoup de ne pas la voir, répondit Josy. Monsieur Desormes m'en a parlé de manière à me donner envie de la connaître.
— Elle est le charme de ma solitude, reprit ma mère. Vous avez sur la table quelques fleurs rares. C'est à ses soins que nous les devons. Et regardez ce joli service, poursuivit-elle, en indiquant les assiettes que nous avions devant nous : la décoration en est son œuvre.
— C'est d'un goût parfait, déclara Teddy. — N'est-ce pas?... Elle a tous les talents...
Vous êtes une excellente musicienne, je le sais, mademoiselle. Vous auriez eu plaisir à l'entendre chanter. A ses moments perdus, elle s'occupe de folklore. Elle a noté les vieux airs traditionnels dans nos campagnes. Les paroles sont naïves et la musique, qui s'est conservée de génération en génération, eut pour auteur, peut-être, quelque aède de la Grèce. Sans remonter si haut on y trouve dans toute sa fraîcheur rame des troubadours.
Josy ouvrait des yeux un peu surpris. Je sentis que le folklore et l'âme des troubadours ne l'avaient pas encore intéressée.
— Je n'avais jamais pensé, dit-elle, que chaque coin de terre a une âme spéciale, une histoire particulière et que le plus petit clocher sonne des épopées. J'ai beaucoup voyagé, mais j'ai eu le tort de ne m'arrêter nulle part.
— C'est aussi mon cas, observa Teddy ; seulement, moi, le jour où je me suis senti fatigué, je me suis fixé à Woodhouse. Il faut toujours finir par se fixer.
Ma mère s'excusa bientôt d'être obligée par son état de santé de se retirer. Elle nous laissa au salon, occupés à feuilleter un album de photographies qu'elle avait fait apporter et que je ne connaissais pas encore. Il était l'œuvre de quelques amis du voisinage et du curé. Il représentait une série de scènes de la vie de Laurière et de la région. Dans chaque image je trouvais Noémi. C'était elle à la ferme, aux champs, dans le parc, devant l'église, au jeu avec des enfants, au tennis avec des voisins, à la pêche aux écrevisses, et dans une chaumière, à la veillée, entourée de paysans et paysannes l'écoutant, bouche bée. Cette dernière photographie, prise au magnésium, était, paraît-il, la gloire du curé.
— J'ai groupé tout cela, nous avait dit ma mère ; je vis ainsi de l'existence de ma compagne, et son activité me fait oublier l'inertie où je suis.
218 ROMAN POUR MX FIANCEE
Je me remémorais ses paroles... Josy et moi, nous tournions en silence les pages de l'album. Devant une fenêtre, Teddy regardait la nuit.
La vallée était solitaire. A peine deux ou trois clartés à flanc de coteau indiquaient le village et un reste de vie.
Il m'est doux de sortir, le soir, aux champs, et de m'isoler dans la campagne qui dort. L'heure est propice à un téte-à-tête entre l'homme et la nature. Au milieu du calme et de l'ombre, l'être humain qui veille sent plus fortement sa personnalité et se rend compte qu'il est un atome pensant, une parcelle agissante de la création dont l'œuvre lui paraît en ce moment suspendue. C'est l'instant favorable aux méditations sereines, à l'influence du sol et des traditions. 11 est des fleurs qui ne s'ouvrent que la nuit, des parfums qui ne se répandent que sous les étoiles, des êtres visibles et invisibles qui n'ouvrent leurs yeux que dans l'obscurité et des idées qui n'éclosent que dans la paix nocturne. Par ses suggestions la nuit est ainsi ditïé rente du jour et, pour son mystère et sa quiétude, elle est la confidente de
dilection de ceux qui pensent et de ceux qui aiment.
Attirés par le calme extérieur nous étions sortis mes hôtes et moi ; nous descendions à petits pas jusqu'au fond de la vallée. La lune, à moitié de son épanouissement, éclairait le ciel et la terre, jusqu'à la minute où un nuage cachait sa clarté.
Le ciel était encombré d'opaques vapeurs qui passaient lentement par paquets. Apocalyptiques et paresseuses, elles se traînaient dans l'espace en ouvrant des gueules dentelées pour avaler des astres ou dévorer de la lumière. A nos pieds, la Vienne murmurait ; une brume sortait de la rivière et ne parvenait pas à se détacher du courant, ni de côté, ni en hauteur.
— Ce brouillard est étrange, dis-je, en le montrant à Josy, tandis que son frère, derrière nous, ne semblait avoir d'attention que pour le cigare dont il se délectait ; — ce brouillard est étrange. Ne croirait-on pas que l'âme des eaux se dégage de la rivière, et forme un cortège d'ombres apeurées, qui n'osent ni se risquer sur la terre ferme, ni envahir l'espace, comme si elles ne se sentaient en sûreté que près de l'onde qui est leur retraite?
— C'est joli ce que vous supposez ainsi , répliqua Josy. Je regardais justement ce brouillard et je
pensais à la différence de température qu'il y a entre les couches supérieures et le fond de la vallée, de sorte que les vapeurs, arrêtées par l'air encore chaud au-dessus de la rivière qui se refroidit, ne peuvent s'élever.
— Ce brouillard n'annonce-t-il pas qu'il pleuvra demain? demanda Teddy nous rejoignant.
— Je ne crois pas, répondis-je ; le vent n'est pas à la pluie.
— En Ecosse, reprît Teddy, les brouillards de ce genre annoncent toujours de sérieuses averses. Il est vrai que l'averse est le lot ordinaire de rÉcosse. L'année dernière, j'étais aux environs de Glascow, trempé comme un faubert. Je rencontre un paysan et je lui dis :
» — // rains ahvays in your country ?
» — No, Sir, répliqua-t-il gravement, sortie-» times it snows ^ »
Je pressai un peu le pas en entraînant Josy. J'avais peur que Teddy se désintéressât de son cigare et se mît à se répandre en anecdotes et souvenirs.
Sûr que je ne l'intéresserais point, j'entrepris
1. « Il pleut toujours dans votre pays? — Non, monsieur; quelquefois il neige ».
EOMAN POUR MA FIANCEE 221
d'expliquer à sa sœur la terre limousine, ses traditions et son influence.
— Ne sentez-vous pas, chère Josy, demandaije, l'intimité captivante du pays où vous êtes ? Nous voici au creux de la vallée. Vous n'entendez pas d'autre bruit que celui des sources qui descendent des montagnes vers un fleuve lointain et, ensuite, vers la mer. Nous ne rencontrons personne, nous nous trouvons dans un désert. L'eau est claire, l'air pur, la nuit tranquille. Nous sommes admis dans le secret de l'œuvre de la nature. Ce n'est point un opéraà grand orchestre, écrit pour la mer en furie, tirant des accords formidables des falaises sonores ; ce n'est point Fentassement monstrueux de l'Alpe surl'Alpe, qui va du glacier au névé, du névé à l'aiguille, jusqu'aux confins de l'irrespirable. Vous ne vous sentez pas écrasée, éblouie, confondue ; vos yeux et vos oreilles ne sont pas témoins d'un tumulte grandiose. Ici, vous n'avez pas à tenter de conquérir l'abîme en risquant d'être sa victime. La beauté du décor terrestre se livre à vous, familière, gardant de sa rudesse, juste ce qu'il faut pour rappeler saforce. Ce pays fruste est savoureux. Son sol est des meilleurs du pays français. Tout de roc sous les champs fertiles, abondant en arbreà et en sources, il nourrit une race qui a sa robustesse et sa salu*
brité. Elle s'y tient fortement attachée, et se révèle encore pénétrée de superstitions millénaires. Savez-vous que vous êtes dans une province où l'on croit aux sorciers ? Dans ces chaumières, que nous distinguons à peine, là-haut, plus d'un esprit naïf, en ce moment même, rêve de loupsgarous !
— J'ai bien remarqué, par le peu que j'ai pu voir jusqu'à présent, dit-elle, que les habitants de ces campagnes sont très arriérés.
— Non, repris-je, un peu froissé de la sécheresse de cette réponse, alors que je me laissais aller à l'émotion de pensées et de sentiments que j'aurais voulu lui faire partager, — non ; vous avez tort d'employer ce mot « d'arriérés. » Ils sont autres ; ils sont des gens qui ont péniblement défriché d'abord, gardé ensuite, la terre qu'ils occupent. Au commencement, ils n'étaient que rudes, mais ouverts ; puis ils souffrirent des guerres du passé. Sous le poids de l'oppression ils se replièrent sur eux-mêmes. Ils ne se sont pas encore détendus. L'Angleterre, entre autres, fut pour eux, cent ans et plus, une ennemie terrible. Si les champs de bataille ont leurs fantômes, il y a autour de nous des fantômes anglais.
— Oh î ne me dites pas cela, ami cher. J'ai horreur de l'idée de guerre. Penser que ces che-
ROMAN POUR JIA FIANCEE 223
mins où nous sommes, ces sillons que j'entrevois contiennent dans leur poussière celle des malheureuses victimes de la barbarie passée me semble insupportable à l'heure où il ne doit y avoir entre nous rien de laid ni de triste. Non, parlezmoi de la beauté de vos paysages, de la profondeur de vos forêts, j'ai plaisir à vous entendre ; mais ne soyez pas tragique. Ne pensez-vous pas, d'ailleurs, que nous serions plus à nous-mêmes si nous étions, par exemple, sous un doux soleil, devant la baie de Naples ou sur quelque terrasse d'un hôtel des Alpes tyroliennes, au pied des Dolomites, non loin du large Danube qui fuit vers l'Orient?
— Assurément, répliquai-je, un peu piqué, je ne pourrais pas sentir dans ce décor étranger se dégager du sol de fortes traditions et de puissants souvenirs. Errants et passagers, incapables de prendre racine sur ces terres du tourisme classique, nous n'aurions, comme distraction, en dehors des sites illustrés par la photographie et d'innombrables prospectus, que la contemplation des clients de Gook, des Herr doctors à lunettes et des épouses flasques dont ils sont ordinairement accompagnés.
— Raymond, reprit-elle, vous êtes irrité. Vous me répondez fort mal. Je n'ai pas voulu vous
désobliger. Je ne méconnais pas l'agrément de votre terre natale. Je l'aime puisque j'y suis; mais vous me concéderez bien que les lacs italiens, Venise, la Grèce, l'Orient ont aussi leurs mérites et que, même en France, il est d'autres beautés que celles du Limousin.
— Vous avez raison, chère Josy, répondis-je, un peu confus de lui avoir fait de la peine. Je ne sais pourquoi je me suis énervé. J'ai répondu sans modération à vos remarques. Vous savez que quand on aime, on est jaloux. J'aime ma terre natale : j'en suis jaloux.
— Je l'aimerai aussi, assura-t-elle. Donnez-moi seulement le temps de la comprendre.
— Ecoutez, dis-je, j'entends un paysan qui chante dans la nuit. C'est un vieil air de ce pays.
Encore loin, par un sentier du faîte de la colline voisine, un jeune villageois, revenant sans doute de voir sa promise, regagnait son logis en jetant aux échos une chanson rustique, mélopée lente, aux notes finales longuement tenues. La voix se rapprochait peu à peu, solide et bien timbrée, chant de coq satisfait que les ombres nocturnes inquiètent et qui trouble le silence, autant pour clamer sa victoire amoureuse que pour se donner du cœur.
— Ne trouvez-vous pas, Josy, que cet air, si
ancien, qu'il relie peut-être le siècle où nous sommes à ceux qui virent ici des conquérants romains, a du caractère?
— Oui, Raymond ; mais si nous étions dans le Tyrol nous entendrions quelque berger dont la voix et la chanson auraient plus d'art.
Le jeune paysan arrivait au village. Il chantait toujours. Alors, Teddy grommela derrière nous :
— Si nous étions en Angleterre, ce troublesommeil rencontrerait un policeman qui le prierait avec raison de se taire. On ne doit pas faire de musique la nuit.