SHAKESPEARE
Tous les détails du passage de Josy à Laurière restent présents à ma mémoire. Je ne crois pas qu'ils puissent s'en effacer tant que je vivrai. Je me souviens exactement de mon état d'âme après notre promenade de cette première soirée. J'étais attristé, mécontent. Nous n'avions pas pensé de même, et je ne concevais pas que Josy pût voir les choses autrement que moi.
Je pris congé de mes hôtes en leur disant que le lendemain, qui était un dimanche, je serais a leur disposition, dès le matin, aussitôt qu'ils le
voudraient. Josy s'inquiéta de savoir à quel office ma mère assistait.
— Je crois convenable de m'y rendre, dit-elle ; je me sens une âme de catéchumène.
J'expliquai que le curé du village célébrait une messe matinale dans la chapelle de Laurièrepour neus et nos gens.
— C'est à huit heures, ajoutai-je. N'est-ce pas trop tôt pour vous ?
— Non. Mais que ferons-nous ensuite?
— Je vous ferai les honneurs du parc et des alentours. Nous nous promènerons près du château et du bourg jusqu'au déjeuner. Si vous le voulez, je vous montrerai des points de vue incomparables,
— Écoutez, dit Teddy, j'ai une idée. Demain, vous allez être tous deux, très pieux, très sages, et vous vous confierez des choses éthérées. Je vous ennuierais. Je prendrai l'auto, je remonterai la vallée ; je ne rentrerai qu'à l'heure du dîner. Le temps se couvre. Il fera très bon, je crois, à la pèche aux truites.
— Mais où déjeunerez-vous, Teddy?
— Ne prenez pas souci de moi ; je vivrai de ma pèche.
Il fit comme il l'avait dit. Il partit au petit jour. A huit heures sonnant, Josy me rejoignit au sa-
Ion. Je la conduisis à la chapelle qui fait pendant à la galerie des armures, au rez-de-chaussée du château. C'est un sanctuaire d'une extrême simplicité. Le bas des murailles est garni de boiseries sans ornements ; le haut, blanchi à la chaux. Quatre baies ogivales laissent entrer la lumière par des vitraux incolores. Rien ne distrait de la prière. Le Créateur n'est point dans un de ces salons de piété où la vanité humaine conçoit pour Lui un décor de tentures et de rembourrages, qui le rabaissent au rang d'un invité de distinction qu'on est flatté de recevoir.
Je menai Josy jusqu'à une chaise et un prie- Dieu, voisins du fauteuil de ma mère, près de l'autel. 11 n'y avait point de place spécialement disposée pour moi. Je me mis en arrière avec cette idée que si je m'étais installé à côté de Josy, nous aurions eu l'air d'être ainsi placés en avant, sur des sièges réservés, comme pour un mariage. Ma chère malade avait tendu sa main valide à la sœur de Teddy. Elles échangèrent un sourire, puis ne se regardèrent plus, occupées de leurs pensées, l'une livrée sans doute à sa méditation religieuse, l'autre à l'effort de comprendre tout ce qui l'entourait.
L'officiant était entré. Josy restait droite, sans bouger, et ne s'associait que par l'attention à la
cérémonie à laquelle elle participait. De temps en temps, quand les assistants, par quelque geste ou changement d'attitude, s'unissaient au rite de l'office sacré, je soupçonnais que ma mère devait souffrir de la froide immobilité de sa voisine, qui ne se départit de sa rigidité qu'au moment de l'élévation.
Un peu avant, la catholique pieuse avait regardé, avec inquiétude, la schismatique incroyante. L'idée me vint qu'à la place où j'apercevais Josy, Noémi de Méryl était ordinairement. Ma mère devait établir un parallèle entre les deux jeunes filles. Je devinais qu'elle ne pouvait comprendre celle qui, ce jour-là, était à ses côtés.
A vrai dire, Josy ne se trouvait point dans un cadre favorable à sa personne. Sa toilette voyante, son chapeau fleuri ne s'accordaient pas avec la gravité et la simplicité du sanctuaire. Elle portait sur une jupe de laine blanche une longue jaquette couleur « chaudron » très ornée. Son chapeau, d'une paille de môme ton, était garni d'une foison de volubilis ; et je pensais à la silhouette sombre qui, les autres dimanches, se dessinait au pied de cet autel sur lequel un moine, changé en curé de village, prononçait les paroles latines et réalisait le drame éternel du sacrifice divin avec austérité.
Il me tardait que l'oflice prît fin.
Je fus réellement heureux, dès que nous sortîmes dans le parc, Josy et moi, pour nous promener. Elle manifesta la fantaisie de passer sous une treille et de goûter aux raisins déjà mûrs. Je l'imitai. Nous nous mîmes à grapiller gaiement. Ce jeu lui plaisait ; elle s'y délassait de la contrainte de l'office. Je la sentais joyeuse plus que de raison ; je l'étais moi-même. Notre bonheur fut court.
Un voisin, M. des Mureaux, vint nous troubler dans cette cueillette. Je le vis paraître en bottes et en culotte, la cravache à la main. Il arrivait pour prendre des nouvelles de Laurière et me proposer une promenade à cheval. Je dus le présenter à Josy. Il la regarda d'un œil arrondi et voulut faire preuve aussitôt des plus élégantes manières.
— Je ne savais pas que vous aviez des hôtes au château, me dit-il. Mon plaisir de vous voir se double de l'honneur de connaître mademoiselle. Mais je ne voudrais pas être importun. Je suis confus de faire une visite si matinale. Vous savez que nous autres, gens de la campagne, nous nous levons avec le soleil. Nous vivons loin des délices et du farniente de Londres et de Paris. 11 n'est que huit heures trois quarts, ajouta-t-il
après avoir consulté sa montre qu'il offril d'un geste à la vérification de Josy ; oui, madenioiselle, huit heures trois quarts seulement, et j'ai la bonne fortune de vous voir dans une toilette qu'aucune des jeunes filles du monde, que je connais, ne serait capable de revêtir de si bon matin, et de porter aussi brillamment.
Josy l'écoutait, d'un air de sphinx, sans cesser de happer un grain par ci, un grain par là. M. des Mureaux lui paraissait un personnage falot et agaçant. Il débitait ses pauvretés avec importance, et se dandinait sur ses jambes ouvertes, en affectant cette démarche balancée que certains hommes de cheval croient de bon genre et qui ne sent que l'écurie. Pour comble de malheur, son accent, marqué des sonorités nasillardes du terroir, nuisait à la distinction qu'il voulait donner à ses paroles. Ajoutez que cet infortuné n'a pas une figure d'Adonis. Il possède un grand nez rouge qui prend le mors aux dents en s'échappant dn deux joues couleur brique. Ce diable de nez, fin à la base, gros au bout, ne semble retenu au visage que par une moustache rousse qui hérisse au-dessous de lui une épaisse broussaille devant laquelle il recule brusquement comme devant un obstacle qui l'épouvante.
En dépit de ce nez malheureux et de menus
travers, M. des Mureaux est un excellent homme dont la famille est depuis longtemps liée avec la mienne. Je suis habitué au terre-à-terre de ses idées. Ses prétentions à l'élégance, aux dernières modes de Paris, à l'hippisme, aux jeux de l'amour et du hasard — il est célibataire — m'ont toujours amusé. Quand je suis à Laurière, il m'accompagne souvent dans mes chevauchées, heureux de discourir avec moi des fastes de la vie parisienne dont il se régale, chaque année, durant trois semaines au moment du Concours Hippique, et pendant huit jours, au moment du Salon de l'Automobile, soit, en tout, un mois, sur lequel il vit de mirifiques souvenirs, au fond de sa gentilhommière, les onze autres mois. Il est toujours au courant du dernier potin, du dernier scandale parisien, grâce aux journaux ou à quelque ami de son « Cercle ». Et lorsqu'il dit : « Mon Cercle », en parlant de celui qu'il fréquente, à Limoges, on a le sentiment de quelque chose de considérable où les événements d'ici-bas sont examinés et jugés d'une manière définitive. M. des Mureaux doit à ce centre distingué l'assurance de ses opinions. Il aime à s'affirmer ; il a, en outre, le déplorable défaut des gens qui n'ont pas l'occasion de se produire souvent sur un vaste théâtre et qui se jugent importants ; il est bavard en pré-
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sence des personnes qu'il voit pour la première fois et auxquelles il veut plaire. Je vis tout de suite qu'il avait l'intention d'éblouir Josy.
— Je connais peu l'Angleterre, mademoiselle, déclara-t-il. Je le regrette. Tous les ans, je dois aller au Derby. Je suis très lié avec le marquis de Vézelise qui ne manque aucune des grandes courses d'Epsom. Il me dit toujours : « Venez donc ! » Je n'ai pas encore eu le loisir de l'accompagner. J'en suis d'autant plus fâché que monsieur de Vézelise, qui est membre du Jockey, a eu l'occasion de faire la partie du Roi. Il est reçu à la Cour de Londres. Ce serait charmant pour moi d'être avec lui. Mais, si je n'ai pas encore eu l'honneur d'aller à la Cour, je connais tout de même assez l'Angleterre pour l'admirer.
— Il faut cependant beaucoup de temps, monsieur, pour la comprendre, répliqua Josy. Je vous complimente de votre perspicacité.
— Quel admirable français vous parlez, mademoiselle. Que ne suis-je initié à votre langue comme vous l'êtes à la nôtre. Je devrais pratiquer l'anglais. J'ai deux sœurs qui l'ont appris à la pertéclion et qui sont passionnées des arts et de la littérature de l'Angleterre. Si nous avions connu votre présence elles m'auraient accompagné ce matin. Nous avons bien souvent entendu parler
de vous et de votre famille par nos amis Desormes. Nous serons très honorés de vous recevoir aux Mureaux.
— Je vous remercie, monsieur.
— Vous montez à cheval, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Oh ! mais alors permettez-moi de mettre notre écurie à votre disposition . Madame Desormes ne garde à Laurière qu'une cavalerie très réduite, et cela se conçoit. Qui s'en servkait ? Aux Mureaux, au contraire, nous faisons beaucoup de cheval. Je m'occupe d'élevage. J'ai quelques jolis anglo-normands. Je serai très fier de vous les présenter.
Il n'y avait plus moyen de l'arrêter. Nous dûmes aller voir la bête qu'il avait laissée à la porte de Laurière. Aussi bien, dès lors qu'il s'agissait de chevaux, se révélait-il expert et documenté. Je n'étais pas fâché qu'il put au moins par là se montrer supérieur. Josy, en véritable Anglaise de distinction, aime le cheval pour le cheval. Mon voisin ne l'ennuyait plus. Il nous fit admirer une très belle jument qui avait de la race et du feu. Je comptais qu'après ce succès il allait se remettre en selle et prendre congé. Il ne sut pas se contenter de sa victoire. Le voilà rivé à nos pas et nous suivant jusqu'au village.
Nous ne savions comment nous en débarrasser. II se pavanait sur le chemin, et se répandait en discours oiseux. Son éloquence ne connut plus de bornes, lorsqu'il put, du haut d'un talus, découvrir son domaine et montrer à Josy le donjon qui est l'orgueil du castel des Mureaux. Nous fûmes obligés, pour lui complaire, d'escalader la butte où il s'était hissé. De ce sommet, sa cravache aidant, il dénombrait du geste ses bâtisses et ses champs, détaillait les allées de son parc, précisait l'endroit de la maison du garde, les remises giboyeuses, et ac;açait son interlocutrice plus qu'il n'est permis. Il ne nous fit grâce de sa trop aimable compagnie que sur la place du village, après la sortie de la grand'messe, tableau toujours pittoresque et que je tenais à montrer à Josy.
Sous le porche de l'église, la vieille porte, qui ne fut jamais peinte, se hérisse de ferrures et de clous énormes et rouilles. Elle s'ouvre en grinçant sur ses gonds. Les premiers, quelques enfants sortent rapidement, chaussés pour la plupart de sabots, même l'été. Puis viennent les hommes, surtout des vieux, en veston de gros drap, ou le buste pris sous une courte blouse bleue, que les jeunes, les élégants, font empeser. Cette blouse cache un gilet qu'elle laisse apercevoir près du
COU sur une chemise de grosse toile, tissée par le tisserand du pays, et dont le col, plus fin, s'entoure d'une cravate étroite et très voyante. Les paysans se couvrent, en sortant, d'un chapeau de feutre plat, à larges bords. L'ombre qu'il répand sur leurs traits ajoute au mystère de leurs faces fermées. Ils ont le teint hâlé, l'œil vif, les lèvres minces, les pommettes saillantes, le menton volontaire ; leur tête a cette forme allongée, qui est une des caractéristiques de la race, dans le haut-Limousin. Ils marchent lentement ; les femmes viennent derrière. Seules, quelques vieilles ont encore le bonnet régional, qui encadre et enveloppe leur chef d'une dentelle ou d'une broderie flottante dont la blancheur adoucit leur visage. Les jeunes s'affublent de ce qu'elles appellent un « chapeau », banale horreur qui enlaidit les plus avenantes, si jolies, jadis, sous le battement d'ailes du léger « barbichet » . Les vieilles ont des figures ridées de pommes reinettes séchées ; les jeunes ont une peau chaude et mate, qu'embellit un regard brillant. Pour la plupart elles sont vêtues de couleur sombre. Quelquesunes, subversives, arborent des toilettes bleues ou vertes, d'une effroyable crudité de coloris. Les hommes, peu nombreux, mais bientôt rejoints par les esprits torts qui sortent du cabaret voisin,
se groupent d'un côté de la place; les femmes de l'autre. Ces braves gens s'arrangent de façon à voir passer à leur aise les notabilités qui assistaient à l'office, dans le banc-d'œuvre ou aux places réservées, près du chœur. Et voici venir les personnages de marque, les gens de la ville que le temps des vacances ramène à leur propriété des champs : la vieille dame, riche et charitable, que j'ai toujours vue avec des papillottes et une jupe de soie ; le viel officier pensionné, chaque année un peu plus cassé et qui tient bon tout de môme, sacrebleu ! l'ancien instituteur, celui qui connut le temps où le magister chantait au lutrin. Retraité, il affirme sa liberté de conscience en allant à la messe pour exaspérer son successeur, empoisonné de politique, et qui, de la maison d'école, toute voisine, épie, derrière ses rideaux, le défilé des fidèles.
Si on ne voit que l'ensemble, la couleur, l'allure des types, le pittoresque des groupes, cette scène de la vie provinciale française forme au village, sous les tilleuls de la grand'place, au pied de l'église chenue, un tableau dominical attrayant.
Josy faisait sensation. Je m'y attendais. Je confesse môme que j'en tirais quelque vanité. Quant à M. des Mureaux, il exultait. 11 se croyait
auréolé de tout l'éclat de notre compagne. Mais comme je ne voulais pas trop m'avancer, de peur de rencontres fastidieuses, il nous quitta « pour ne pas nous ennuyer davantage » , dit-il loyalement. A la vérité, c'était dans le but d'aller au cœur de la foule et de faire confidence à Pierre ou Paul de l'inexpri-^^able plaisir qu'il venait de prendre dans la société de miss Josiane Assler, cette jeune et richissime Anglaise, dont la famille possédaitd'immenses terres, voisinesdes miennes, en Grande-Bretagne, et où lui, Martial des Mureaux, ne manquerait pas, au premier jour, d'aller passer quelques semaines. Certes, alors, il aurait l'occasion d'être présenté au Roi. Je le voyais faire de loin. Il piaffait déjà devant la vieille et pieuse madame Michon de la Michonnière, qui rendrait des points aux chouettes pour la curiosité.
— Eh bien ! que pensez-vous de ce petit monde, chère Josy ? demandai-je
— Votre voisin, dit-elle, est long dans ses visites, et semble si content de tout ce qui le concerne qu'on juge superflu de l'admirer. Il s'en charge lui-même.
— C'est un brave homme et des plus obligeants. Il faut l'excuser en considérant que quelqu'un qui vit à la campagne, sans contacts divers,
et sans avoir l'intelligence ou la volonté d'occuper son esprit et son cœur, se rouille fatalement.
— On devient ridicule, reprit-elle. Je vous plains d'être en relations avec des gens dont la tête est vide. Avec qui peut-on échanger des idées dans un pays comme celui-ci?
— Croyez, je vous prie, répliquai-je, froissé de son amertume, que tous nos amis ne sont pas, Dieu merci, des étourneaux ou des fâcheux. Je vous en lerai connaître qui sont des gens de la meilleure compagnie. Monsieur des Mureaux n'a pu vous intéresser, je le conçois. Mais parlez-moi des paysans que vous venez de voir d'un peu près et endimanchés. Ils ont du caractère.
— Oh ! les pauvres créatures I Leur allure traînante, leur dos voûté, leurs mains osseuses, leurs doigts noueux, leurs bras allongés les révèlent assujettis à de pénibles travaux que partout ailleurs on sait faire en s'aidant du secours des machines. Je les plains pour les peines qui les déforment ainsi.
— Chacun a son champ et le cultive, il est vrai, par de petits moyens, répondis-je avec quelque vivacité; mais nul ne se plaint d'un sort qui met à l'abri de la misère et mène souvent à l'aisance, voire à la fortune.
— C'est possible, Raymond, mais, à juger des choses sur l'apparence, j'ai envie de croire à la vérité d'une phrase terrible dont j'avais douté jusqu'ici et qui est d'un de vos grands écrivains. Nulle part au monde, en effet, je n'ai eu l'occasion de sentir l'homme si près de la terre, si absorbé par elle, si écrasé par le labeur qu'elle exige et si peu secouru par le progrès. Cette phrase est celle de La Bruyère sur les paysans. Je n'en sais bien que la fin : « Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
— Vous êtes injuste, Josy. Assurément, ce sol granitique impose des efforts, mais ses fruits n'en ont que plus de prix. Nos paysans sont heureux, je vous assure, des résultats qu'ils obtiennent et ils se glorifient de leur œuvre. Ils aiment passionnément la terre. Plus d'un qui la fuit, attiré par le mirage des villes, la regrette toujours. Vous voyez en eux des bêtes à face humaine. Votre erreur est grande. Il est peu d'hommes des champs plus avertis et plus fins, du moins dans tout ce qui est de leur condition. Mais vous n'apercevez que des ombres au tableau que je vous présente. J'ai peur que mon pays n'ait pas la chance de vous plaire.
— Pouvez-vous dire cela, Raymond? Nous causons, je vous donne mon opinion. Vous pensez bien que je n'est pas de parti pris. Je ne demande qu'à aimer votre terre natale. Peu à peu je la verrai mieux.
Tout en causant, nous nous étions éloignés du village par le chemin couvert qui passe devant le cimetière. Pourquoi allions-nous de ce côté? D'autres routes, au sortir de la place, auraient pu aussi nous tenter. Quelle influence nous avait engagés sur celle-ci?
Il n'est point de hasard, et tout ce qui nous semble imprévu, irraisonné, dans l'ordre des faits extérieurs, est forcément la résultante d'influences logiques et qui s'enchaînent, mais dont la raison et l'enchaînement échappent à notre entendement. Nous ne pensons jamais assez que nos sens sont inférieurs et n'ont qu'une portée limitée. Notre pénétration est courte. Notre plus grande folie est d'attribuer à un destin fantaisiste tout ce que nous ne pouvons nous expliquer. Car la nature ignore le caprice, et, jusque dans les plus petites choses, tout est soumis à d'immuables lois.
Ces pensées s'ofl'raient à mon esprit au seuil du champ de repos où Josy venait de manifester l'intention délicate d'entrer en ma compagnie.
Sous une simple dalle que surmonte une croix qui ne porte qu'un grade, un nom, et deux dates, sont les restes d'un homme qui fut, entre tous, épris d'action salutaire et de devoir utile. Autour de ce tombeau court sur une chaîne une guirlande de lierre toujours vert, symbole de la vie au delà de ce monde.
Je m'étais découvert ; Josy se taisait. Je ressentais l'émotion particulière qui s'empare de nous aux abords des lieux où il nous semble être près de nos morts. Nous commençons déjà de sortir de nous-mêmes en essayant de nous rapprocher de ceux qui sont entrés dans le calme éternel. Par l'élan du souvenir l'âme essaie de se libérer des entraves terrestres.
Josy soupira ; nos yeux se rencontrèrent :
— Où dormirons-nous nous-mêmes ! murmurat-elle.
D'un mouvement de tête je répondis : « Qui le sait? » Mais, aussitôt, l'incertitude de cette réponse m'inspira l'appréhension de me détacher du sol d'où je suis sorti, delà terre qui me forma, et j'eus l'effroi d'une vie errante, dans le tumulte des modernes Cosmopolis.
Un instinct me ramenait vers ce champ funèbre, vers cette place que je foulais aux pieds, et
qui est celle où mon père me précéda et où ma mère viendra à son heure.
Mes yeux se portèrent de nouveau sur Josy qui me regardait encore et qui dit dans un aulrc soupir :
— Qu'y a-t-il au delà de cette pierre ?
Un bruit de sabots me délourna de répondre. Dans une allée voisine, derrière le tombeau, s'avançait le vieux sacristain fossoyeur que je voyais déjà, lorsque j'étais enfant.
Je suis depuis longtemps un homme et il n'a pas changé. Familier des douleurs, il ne vieillit pas au milieu des morts. Il venait de quitter ses habits du dimanche, la messe dite, et de revêtir ses effets de travail. Il portait sur l'épaule la bêche avec laquelle il creuse la terre du sommeil. Nous le regardions, pensant tous deux à la rencontre d'HamIet et du fossoyeur.
Il vit que que nous l'observions et s'arrêta pour nous saluer d'un : « Bonjour, monsieur Raymond et la compagnie, » d'une joviale cordialité. Puis, il loua l'état de la température et (it un pas en avant, afin d'enlever de la guirlande de lierre, qui encadre le tombeau, des brindilles de bois tombées d'un arbre voisin.
— C'est qu'il faut que la tombe du général soit époussetce, dit-il, et le lierre aligné comme
à la parade. J'ai la consigne d'y veiller ; « mademoiselle )) y tient à la main. Passez donc par ici, monsieur Raymond ; vous verrez comme nous faisons pousser le lierre derrière la croix. C'est une idée de « mademoiselle ; » ce sera beaucoup mieux.
Loquace, il entreprit tout un éloge de Noémi deMeryl.
— Yoyez-vous, monsieur Raymond, conclut-il, j'ai soixante-seize ans, et j'ai encore bon pied bon œil. J'ai vu beaucoup de femmes et beaucoup de filles dans ma vie, droites sur leurs pieds ou couchées dans la bière; je n'en ai jamais rencontré comme « mademoiselle». Elle pense aux morts autant qu'aux vivants, et partout où elle passe, d'un geste ou d'un mot, elle sème quelque chose qui fait du bien.
Il releva sa bêche et la mit sur son épaule.
— Faites excuse, j'ai du travail pressé. Puis il s'éloigna, hochant la tête et répétant :
— Non, non, jamais je n'ai vu la pareille, jamais!
Nous parlions peu, en revenant vers le château, et nous disions des choses banales. Des pensées.
d'ailleurs confuses, nous occupaient que nous hésitions à éclaircir, à exprimer. L'état d'âme de Josy se précisa plus tôt que le mien.
— Je songe encore, dit-elle, à l'apparition de ce vieux fossoyeur. Ce qu'il a dit de mademoiselle de Méryl m'a beaucoup frappée. On la sent présente, à Laurière, dans tous les cœurs. Je regrette de ne la connaître qu'à travers ce que j'en entends. Ses portraits me plaisent. Parlez-moi d'elle.
— Que voulez-vous que j'en dise, Josy? C'est une âme douce. Sa bonté fait son charme.
— Elle est jolie?
— Elle est simple et discrète. Elle passe inaperçue.
— Pas ici. Depuis quel âge la connaissezvous?
— Je l'ai connue petite fille.Tant que ses parents ont vécu, sa famille était florissante. Sa mère est morte brusquement, il y a quatre ans, dans un accident de voiture. L'année suivante, monsieur de 31éryl s'est vu ruinépar des spéculations désastreuses. 11 est parti pour l'Amérique du Sud et ne donne que rarement de ses nouvelles. Une sœur de madame de Méryl a recueilli les trois orphelines nées de ce mariage tragiquement dénoué. Elle vit dans la Creuse, de quelques petites
rentes ; et voilà vingt mois que ma mère a pris Noémi près d'elle. Vous voyez que c'est une humble et sombre histoire. Mais, parfois, la douleur allège la douleur ; et la peine que peut éprouver ma mère de l'état d'infirmité où elle se voit, s'est sentie atténuée du jour où elle s'est occupée de quelqu'un qu'elle a jugé plus malheureux qu'elle.
— Chaque bonne action porte en soi sa récompense, répondit Josy. La présence de mademoiselle de Méryî embellit et adoucit les choses qui l'entourent. De quelle couleur sont ses yeux l
— Je crois qu'ils sont bleus.
— Vous n'en êtes pas sûr ?
— Ils sont d'un bleu spécial que je voudrais définir.
— Et sa voix?
— C'est une voix tranquille dont le timbre est plutôt voilé que clair. Vous m'y faites songer : c'est une voix qui donne un peu l'impression de venir de très loin, comme pourrait être la voix d'une âme.
— Et ses gestes, son attitude, ses façons ? Parlez-m'en.
— Tout cela est naturel et assuré. Mademoiselle de Méryl est une nature maîtresse d'elle* même et mûrie par l'adversité.
— Vous avez beaucoup joué avec elle, quand vous étiez enfants tous deux et qu'elle était plus heureuse ?
— Joué, c'est beaucoup dire. Il y a dix ans de différence entre nous. Lorsque elle était une petite fille, j'étais déjà un jeune homme. Mais enfin nous nous sommes beaucoup vus. Je crois que nous sommes très attachés Fun à l'autre. Je lui ai une grande reconnaissance de l'affection qu'elle témoigne à ma mère. Je suis frappé des soins dont s'avise sa délicatesse. Je ne puis constater sans attendrissementsa clairvoyante et constante bonté. Elle a cette force souveraine de l'esprit de sacrifice, ce sens du dévouement près duquel nous nous sentons inférieurs, parce qu'il est vraiment le privilège des cœurs d'élite. Jamais, plus que cette fois, je n'ai senti la place qu'elle tient à Laurière. Nous ne pouvons faire un pas, quoiqu'elle soit absente, sans la trouver devant nous. Je reconnais que les gens et les choses ne nous parlent que d'elle. Son activité s'est tout à coup épanouie en bienfaits.
— Madame votre mère doit s'occuper souvent de mademoiselle de Méryl avec vous ?
— Nous nous en occupons comme de tout ce qui peut nous intéresser, d'une manière naturelle et sans y prendre garde.
— Elle a été obligée de s'absenter ?
— Non, mais ma mère a souhaité qu'elle se reposât, ces temps-ci, pendant que je serais près d'elle.
— Mademoiselle de Méryl est pourtant au château, d'habitude, lorsque vous y venez?
— Elle y est toujours, en effet.
— Madame Desormes l'a peut-être envoyée en vacances, parce qu'elle désirait vous parler d'elle plus librement.
— Je ne crois pas, répondis-je, sans m'arrêter d'abord à cette dernière réflexion.
La conversation tomba. Nous étions revenus à Laurière. Josy me tendit la main et regagna sa chambre. Je la suivis des yeux...
Elle s'éloigaait la tête basse. Elle songeait»