‹ Roman pour ma fiancéeChapitre 16 sur 16 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

Josy était restée à Limoges. Elle avait fail arrêter l'automobile devant le Grand-Hôtel et prit Noémi d'attendre. Elle avait, dit-elle, quelque chose d'important à écrire.

Cependant, à Laurière, Tinldy et moi, nour nous demandions, depuis d(^ longues heures, C( qu'elle pouvait être devenue.

La nuit tombait. Je commençais à m'inquiète: sérieusement. Teddy me répondait avec calm.

que son mécanicien paraissait sur, sa machine excellente, Josy sensée, et qu'il était superflu de s'alarmer sans raison précise. Assurément, la disparition de sa sœur pouvait sembler surprenante ; mais nous ne saurions manquer d'en avoir l'explication d'un moment à l'autre.

Il ne sortait pas de cette opinion et continuait de fumer placidement des cigares.

La demie de huit heures venait de sonner, lorsque le ronflement de l'auto nous attira l'un et l'autre au dehors.

Ma stupeur fut grande à la vue de mademoiselle de Méryl, sortant seule de la voiture. Teddy me regarda d'un œil interrogateur.

En peu de mots, Noémi nous donna quelques explications. Elle tenait deux lettres ; elle nous les remit et disparut, pressée autant découper court à nos questions, que de monter près de ma mère.

Teddy et moi nous étions entrés dans la galerie des armures, au rez-de-chaussée du château. La lueur d'une seule lampe électrique, allumée près du seuil, tombait du haut plafond sur la longue salle qu'elle éclairait indistinctement. Nous ne savions que faire. Des deux lettres apportées par Noémi, l'une était à l'adresse de Teddy, l'autre à la mienne, et toutes deux de l'écriture de Josy. Nous soupçonnions un événement encore plus grave

ROMAN POUR MA FIANCÈE "^îQ!

que le départ et l'arrivée qui nous laissaient stupéfaits. Chacun de nous, suivant sa nature, appréhendait un bouleversement, un nouveau trouble, et nous hésitions à parler.

Teddy secoua le premier cette torpeur.

— Oh ! oh ! dit-il, il faut voir clair là dedans. Pour s'éclairer, de toute façon, il tourna le

boutoii du lustre de la salle. Des armes et des cuirasses flamboyèrent. Nous vîmes que nous avions des visages défaits. Je crois môme que je tremblais un peu. Teddy décachetait sa lettre ; je n'avais pas encore ouvert la mienne.

— Bon ! dit-il, je ne comprenais pas grand' chose ; je ne comprends plus rien du tout.

Il me tendit le message de sa sœur. Il était en anglais ; voici le sens :

Cher Teddy,

» Je juge convenable de rentrer à Paris, ce soir. Je vous attends à l'hôtel d'Albe. J'ai encore besoin de vous. Monsieur Desormes vous expliquera ma décision. »

J'ouvris alors la lettre qui m'était destinée. Presque aussi brève et écrite dans la langue de Josy, fidèle, ordinairement, dans ses rapports

avec moi, à l'emploi du français, elle ne contenait que six lignes que je traduis littéralement:

« Je me suis trompée ; vous vous êtes trompé. Nous étions dans l'erreur. Mademoiselle de Méryl vous aime ; vous aimez mademoiselle de Méryl et votre mère vous adore tous deux.

« J'étais entre vous, je me retire. Oubliez celle qui ne vous oubliera point.

» JOSY »

Je donnai à son frère ce billet tragique et si simple...

Il le lut sans se départir de son calme ; c'est à peine si son front se plissa.

— C'est fou î m'écriai-je. Ce coup de tête est inadmissible !

— Je ne sais, prononça Teddy. L'évanouissement de madame Desormes à la suite de sa conversation avec ma sœur est un éloquent indice. Josya dû savoir pourquoi elle partait. Je suppose, hélas î qu'elle a eu raison. Mon cher, ajouta-t-il, nous ne sentons pas, nous autres, certaines choses que les femmes finissent pas sentir ; l'amour ne les aveugle jamais qu'un moment.

Je demeurai stupide ! Un déchirement se fai-

sait en moi et cette douleur était, en même temps, comme un allégement.

11 me semblait que je venais de passer des jours dans une espèce d'ivresse, d'envoûtement, et que je m'étais trouvé en dehors des conceptions ordinaires de ma vie.

Je regardais au fond de la salle, nos deux plus belles armures dressées au-dessus des autres sur des montures qui s'encapuchonnent et rongent leur frein, de leurs dents de bois dans une tête de plâtre. Je me souvenais qu'un jour, à dixsept ans, j'avais osé descendre, pièce a pièce, de sa selle, un des chevaliers de métal, le plus illustre, Roger de Beaufort, vicomte de Turenne, qui fut terrible à ses ennemis. Tout l'après-midi, j'avais bataillé, la lance au poing, dans la vaste salle, contre d'invisibles adversaires, non sans dommage pour l'équilibre de quelques fiers seigneurs et la décoration de la galerie. Je me croyais écrasé de gloire sous cet acier lourd et damasquiné. Je me rejetais à cinq siècles en arrière pour évoquer des temps chevaleresques. Le heaume en tête, la cuirasse sur la poitrine, les épaulières, brassards, gantelets, genouillères et grèves sur le corps, j'étais heureux. Le tapage que je faisais, le cliquetis de ma carapace et de mes arrnes, le poids qui m'accablait

m'avaient ravi, exalté. Si j'avais pu trouver une monture vivante, dressée à porter un chevalier et son armure, je crois que je me serais risqué au dehors, en dépit des foudres paternelles.

Ces jours qui venaient de passer, ces heures qui venaient de finir, étaient encore celles d'un enchantement de mon imagination.

Tel Renaud dans les jardins d'Armide, je m'étais trouvé pris au charme d'une enchanteresse qu'un même oubli de la réalité des choses avait rapprochée de moi. Mais ici Armide voyait clair avant Renaud. Josy se ressaisissait plus tôt que celui qui croyait l'aimer ; et noble, décidée, courageuse, elle s'arrachait au mirage. Je restais seul, meurtri, l'armure du rêve enlevée... Meurtri, c'est vrai, mais j'étais plus léger et je respirais mieux l'air de ma patrie.

— Je crois, déclara Teddy, qui, depuis un instant, assis sur une haute calhcdre, s'était absorbé dans ses réflexions, je crois qu'il est de mon devoir de remercier madame Desormes de sa cordiale hospitalité et de prendre congé, pour rejoindre Josy. Je pense que rien ne peut être plus salutaire à madame votre mère que de l'informer de la résolution de ma sœur. Cela vous regarde.

■ — Mais, enfin, m'exclamaî-je, à supposer que

Noémi de Méryl ne me soit pas inditïèrente, ce qui est tout naturel, où a-t-on vu, où voit-on que je puisse l'aimer ?

— Mon cher, reprit Teddy, je ne suis pas très apte à me reconnaître dans les sentimentalités qui font le charme de l'amour, tel que les Français le pratiquent. Mais je viens de peser l'acte de Josy ; je reconnais qu'elle a bien agi. Je suis frappé d'une observation que je n'avais pas faite et que je fais à présent. Tout parle ici de mademoiselle de Méryl, sauf vous. Votre silence vou5 condamne. Abusé sur elle et sur vous-même, vous fermiez les yeux devant la réalité, pour voir en vous l'illusion séduisante que présentait ma sœur. J'ajoute que, dans ce moment même, vous avez bien plutôt l'air d'un homme qui s'éveille que d'un homme qui se fâche. Suivez-moi donc. Je veux saluer madame Desormes et mademoiselle de Méryl. Madame votre mère est dans son appartement. Vous m'introduirez.

Nous les trouvâmes l'une et l'autre dans la chambre de ma chère malade.

Noémi était entrée de l'air le plus naturel et le plus tranquille qu'elle avait pu se donner. Elle n'en était pas moins très embarrassée. Gomment justifier son retour inattendu? Le mieux semblait

être de dire ton! uniment ce qui venait de se passer. Mais étail-il rien de plus délicat et de plus troublant pu or elle que de rapporter les déclarations extraordinaires de Josy ? Elle ne pouvait pas dire l'entière vérité. Par dignité, par prudence même, elle en était empêchée.

A sa vue, le visage de ma mère s'était illuminé :

— Je ne rêve pas ! C'est bien vous 1 Et comment et pourquoi arrivez-vous à cette heure, ma chère enfant ?

Noémi, qui avait de la peine à se posséder, dut avouer un premier fait dont l'esprit clairvoyant et maternel de son interlocutrice allait s'emparer pour tout démêler.

— Miss Assler est venue me chercher en automobile, expliqua Noémi. Votre malaise Fa effrayée. Elle a cru que je pourrais vous être nécessaire. Je suis contente d'être ici ; mais je vois que vous êtes très bien ce soir. Je vous sens seulement un pou énervée.

— Je suis au mieux, ma chérie. Je vous vois. C'est tout ce que je demande pour être calme et heureuse. Où est miss Assler ? Je veux la remercier de sa bonne inspiration ?

— Elle est... elle est restée à Limoges. Je ne sais pourquoi !

Noémi se laissait démonter. Son trouble devenait évident. Ma mère l'examinait et devait lire en elle.

— Mais que vous a-t-elle dit ? demanda-t-elle. Ne savez-vous rien de l'explication que nous avons eue, tantôt?

— Je n'ai pas très bien compris tout ce qu'elle m'a raconté, murmura Noémi rougissante.

— Je le devine, répondit ma mère à voix basse, et je devine aussi votre émotion. Je sens à quelle décision a pu s'arrêter une nature où la noblesse s'unit à l'étrangeté. Je comprends ce qu'a fait miss Josiane... Je vous tends les bras, ma chérie. Ne me répétez rien de ce qui vous a été dit. Embrassez-moi seulement.

C'est à ce moment qu'Edouard Assler et moi nous entrâmes. Nous les trouvions en pleurs, étroitement enlacées.

Elles n'essayèrent pas de dissimuler leur trouble. Pour s'exprimer diiïéremment, le noire n'était pas moins grand.

— Madame, prononça Toddy, en s'inclinanl devant ma mère, vous me permettrez de garder un souvenir ineffaçable de l'accueil que vous nous avez fait.

Il excusa sa sœur, rappelée, dit-il, brusque-

ment en Angleterre, par suite de circonstances imprévues, puis il salua Noémi qui s'était un peu écartée et que l'émotion obligeait à s'appuyer contre une console.

Ce fut tout. Il sortit. Je l'accompagnai en silence jusqu'à sa voiture.

Sur son ordre, son mécanicien avait averti la femme de chambre de Josy. Déjà, les malles de nos hôtes reprenaient leur place à l'arrière de l'automobile. Teddy allait partir. Il me prit les mains et les serra fortement :

— Il va sans dire, mon cher, affirma-t-il, que je reste votre ami et que vous restez le mien. Comptez toujours sur Edouard Assler.

11 y eut sur le chemin un peu de bruit, un peu de lumière, puis plus rien.

De Josy et de son frère il ne restait, àLaurière, que le souvenii\

Je ne savais que faire. Autour de moi, c'était maintenant le grand silence de la nuit. Nous n'avions pas dîné. Je ne m'en apercevais point.

Un brouillard de soir d'été, pareil à celui de notre première promenade dans l'obscurité, le

jour de l'arrivée de mes amis, montait de la Vienne et se répandait dans la vallée. Il venait jusqu'à moi ; il m'entourait.

C'était l'âme des eaux et de la terre qui me reprenait définitivement.

Qu'allait devenir Josy? Comment n'avions-nous pas senti tout de suite les dillerences d'origine, d'idées, de tendances, qui nous faisaient dissemblables ?

Nous nous étions laissé prendre à ce mirage d'amour, qui veut rapprocher les races, unir les destinées contraires, et se flatte de préparer ainsi, sur terre, une unique patrie. Mais, à supposer que, grâce au progrès moral, ce miracle puisse jamais se réaliser, toute évolution est lente et tandis que, dans son ensemble, la fusion des peuples semble se préparer, dans le détail les individualités luttent, souffrent, se livrent, se reprennent, rattachées, d'instinct, au passé par le sol sur lequel elles veulent se tenir.

Telles des parcelles de métal qui bouillonnent dans un creuset, chacune, soumise à la même force, a pourtant des mouvements différents. Et quand elles s'unissent, quand elles se coagulent, n'est-ce pas pour ne plus être qu'inertes et refroidies?

L'humanité vit de ses divisions, de ses colères»

de ses embrasements. La nature la renouvelle et l'agrandit en la détruisant. Nous sommes forts et vivaces tant que les instincts combatifs parlent en nous et commandent nos actes. Les barrières, les frontières, les rivalités, les haines qui nous séparent, entre peuples, ne font que provoquer l'action humaine et engendrer l'énergie sociale.

Je songeais que mon devoir et mon intérêt étaient de rester de mon sol, de ma race, de mes traditions, et d'y chercher normalement l'assise du bonheur domestique, principal but de la vie. Je voyais Josy s'effacer dans le brouillard comme un météore qui avait un moment traversé mon ciel. Elle était pour moi d'un autre monde. Ma mère avait raison. Noémi de Méryl me semblait, au contraire, faite d'une substance identique à la mienne. Je l'aimais donc sans m'en être douté. Mais pourquoi venais-je seulement de découvrir ses mérites ?

Parce qu'elle était l'âme, inaperçue des profanes, méconnue des ignorants, l'âme qui fait nos maisons riantes et nos jardins fleuris ; parce qu'elle était la vertu qui s'ignore, le charme qui est un instinct, l'esprit qui est un sourire ; parce qu'elle avait en elle le sérieux et la grâce des meilleures aïeules, compagnes et éducatrices

qu'aucun devoir ne rebutait ; parce qu'elle était enfin l'âme française.

Je la perdais de vue, éloigné du sol natal. Revenu au pays des ancêtres, j'avais ouvert les yeux au bruit de l'écho des eaux et des monts, éveillant mon cœur.

Le brouillard allait atteindre le haut de la colline. La nuée s'entr'ouvrit sous un coup de vent. Je pus distinguer nettement la clarté de la chambre de ma mère. La fenêtre était ouverte à la paix du soir. Une silhouette légère se dessina sur le fond lumineux de la pièce et resta immobile près de l'encorbellement extérieur. C'était Noémi de Méryl qui écoutait la nuit.

Adossé à un chêne, je la regardais d'en bas. Mon sang courait plus vite et plus chaud dans mes veines ; ma poitrine se gonfla de l'haleine embaumée de l'été.

A mes pieds la Vienne continuait son murmure.

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