‹ Roman pour ma fiancéeChapitre 15 sur 16 · BACON · texte numérisé non relu

BACON

— L'instinct qui me rendait M. Gaston Mourier si antipathique, dis-je, était des plus justifiés. Je me demande comment vous avez pu lui témoigner, à un certain moment, non pas de la bienveillance, mais tout au moins une obligeante attention.

— Ne me rappelez pas cela, répondit Josy. J'ai oublié vos prévenances pour madame Amati.

Ce trait me fut sensible. Nous étions seuls au petit salon, voisin de la salle à manger, avant

l'heure du déjeuner. Nous causions avec une certaine vivacité.

Après que Teddy eut conté de ses hauts faits, à sa sœur, ce qu'il avait jugé convenable de conter, il nous avait laissés pour aller dans sa chambre. De fil en aiguille, Josy et moi nous avions fini par nous heurter, à propos des Mourier. Depuis leguet-apens, ils me semblaient exécrables. Madame Amati elle-même ne trouvait pas grâce à mes yeux.

Je n'ose penser que j'éprouvais peut-être une sourde irritation de sa bienveillance à l'égard de Teddy. Josy, sans faire l'éloge des anciens hôtes de Bluemanor, ne les jugeait pas plus mauvais que la plupart des gens que nous rencontrons dans la vie. Cette mansuétude m'exaspérait.

— Je rougis, répondis-je, d'avoir eu la sottise d'entrer en relations avec une famille à laquelle je devais une hospitalité des plus réservées. Je juge d'ici la fortune, les propos, les manières de monsieur et madame Mourier, de leurs enfants et de leur gendre, si sévèrement, que je ne me pardonne point de m'être laissé envahir par ces gens-là. Le monde est plein de parvenus que l'on a la sottise de recevoir, en considération de leur argent et sans souci de leur bassesse de ton, d'idées et d'habitudes. On s'encanaille ainsi sans

y prendre garde. J'ai eu tort de ne pas voir du premier coup, dans la famille Mourier, la corruption de la société moderne. Est-ce un père et une mère plus occupés de s'enrichir que de bien élever leurs enfants ; une fille écervelée et amorale ; un fils cynique et jouisseur ; un gendre impudent et phraseur, qui forment un foyer propice à la paix domestique et favorable aux vertus privées? Tous ces bateleurs n'ont pas mis des cœurs en commun, mais seulement des ambitions, des vices et des intérêts.

Josy, qui s'était abstenue d'interrompre ma diatribe, me regardait avec un étonnement croissant.

— Je suis frappée, répondit-elle, non pas de ce que vous dites, mais de la façon dont vous le dites, Raymond. Je pense que vous ne raisonnez pas ici comme à Woodhouse et à Bluemanor. Je vois que, revenu dans votre pays natal, vous n'êtes plus le même qu'en Essex. Quelque chose vous reprend, que je ne suis pas capable de bien analyser, mais dont je sens que vous subissez l'influence.

— Je subis l'influence du milieu, concédai-je. Quand nous évoquons les Mourier, ma pensée se porte, par comparaison, sur les vieilles familles de notre voisinage, que je veux vous faire connaître

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et dont, malheureusement, on n'a aucune idée à l'étranger. Si je voyage, je rencontre souvent des couples tapageurs, la femme en toilette réclame, l'homme jouant l'important et orné d'un ruban ou d'une rosette, tous deux aussi ridicules que pervertis. Oii les remarque et l'on se dit : « Ah ! voilà des Français de la haute société. » On ne pense pas, hors de nos frontières, que la caractéristique des gens distingués de France, gardiens des traditions de courtoisie, d'honneur, de délicatesse, est de passer inaperçus. On ignore ces existences en demi-teinte, qui se partagent entre les tendresses du cœur, les agréments de l'esprit et les soins domestiques, sans gestes, sans discours, sans vanité. Supposez que votre belle-sœur soit en relations avec des Françaises telles que les vieilles amies de ma mère ou sa jeune compagne, mademoiselle de Méryl, croyez-vous qu'elle n'aurait pas une autre opinion de la France ? Je suis honteux qu'elle ait pu voir madame Amati et juger par elle la femme française, comme en venant à Paris elle a jugé la France sur le Boulevard.

11 me semblait dire des choses très simples et je m'étais calmé en les disant.

Comment l'idée me serait-elle venue qu'elles pourraient prendre une importance capitale aux

yeux de Josy, et déterminer chez elle des résolutions inattendues ?

Cet entretien, qui fut si court, allait changer et sa vie et la mienne. G*est à dater de cette minute que tout s'est trouvé bouleversé dans nos projets.

Je vois encore Josy faire quelques pas, s'arrêter et regarder devant elle, fixement. Plus une parole ne sortait de ses lèvres. Nous étions debout, près des fenêtres ouvertes sur la campagne. Du dehors montait le murmure de la rivière ; le chant d'un coq passa dans l'air, puis ce fut, au bas de la vallée, le tintement des sonnailles de la mule du meunier.

La rigidité de l'attitude de Josy me glaçait. J'appréhendais d'avoir prononcé des paroles que je n'aurais pas dû prononcer et je cherchais à remonter le cours de ma pensée. Le silence se prolongeait ; je me hasardai à dire :

— A quoi songez-vous donc ainsi ?

Elle eut un sourire d'une expression que je ne lui connaissais pas, un sourire de tristesse et de résignation, et qui traduisait encore un autre sentiment indéfinissable pour moi. Elle hocha lentement la tête et murmura, sans détacher ses yeux du troupeau des monts qui, à travers des brumes légères, fuyaient au loin vers l'horizon :

— J'aurais du m'y attendre... La Patrie est, pour le soldat, plus forte que l'Amour.

Elle se tourna brusquement de mon côté ; des larmes sillonnaient ses joues dont l'incarnat avait pâli.

— Ne me parlez plus, dit-elle, j'ai besoin de penser, d'être à moi ; je vous reverrai plus tard.

Je restais sur place, songeur, douloureusement surpris. Lorsque je relevai la tête, elle avait disparu.

On sonnait le déjeuner. Un moment après, elle fit dire qu'elle était souffrante et qu'elle priait ma mère de l'excuser. Ma chère malade dut se douter de quelque chose d'anormal. Je m'efforçai de lui donner le change. Elle m'a dit, depuis, qu'elle n'avait pas été ma dupe. J'étais dans un trouble que je ne pouvais dissimuler complètement. Je me sentais en plein drame. Je voyais les péripéties se multiplier, et il fallait s'efforcer de tout cacher à un cœur sensible à la moindre émotion. Mais les événements allaient se précipiter et, malgré moi, ma mère devait en souffrir.

Dès le début de l'après-midi, Josy vint la trouver dans son petit salon et voici très exactement ce qui se passa entre elles, tandis que Teddy et moi nous nous promenions à travers le parc.

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J'ai pu reconstituer point par point toute cette scène inoubliable pour ma mère.

Elle lisait un volume de Taine. Josy entra.

Elles se dirent d'abord des choses sans importance ; il fut question du malaise de Josy, qui se déclarait mieux ; puis la conversation prit pour thème l'Angleterre.

Dès qu'elle causait ainsi, ma mère s'abstenait, de plus en plus, d'aborder des sujets de sa vie coutumière. Elle évitait de se livrer et marquait que sa propre existence ne pouvait, sans doute, intéresser la sœur de Teddy, qui devait s'étonner, et souffrir de cette réserve.

Dans leur téte-à-téle de cet après-midi Josy dit soudain :

— Tout est nouveau pour moi, madame, de ce que je vois ici. On croit connaître la France, et l'on ne sait rien de la vie française, tant qu'on ne l'a pas vécue dans ses différentes provinces. Il faut être adapté à un sol, initié aux mœurs, instruit des usages pour pénétrer la vie provinciale.

— Ceci, répliqua ma mère, doit exiger un réel effort, si l'on appartient à une nationalité étrangère.

— Oui et non. Etre d'une autre race, c'est évidemment porter en soi un ensemble de Iradi-

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tions, de souvenirs, d'habitudes qui sont propres au milieu où l'on a pu naître et plus ou moins impropres à tout autre milieu. Mais la volonté, ou, plutôt, la bonne volonté, qui est la plus forte des volontés, suffit à permettre de comprendre les mœurs et les usages nouveaux que l'on désire pratiquer.

— Sans doute, mais j'avoue qu'à l'âge où j'étais jeune femme, si j'avais du me transplanter, j'aurais regretté beaucoup de choses de ma première patrie.

— Madame, si vous vous étiez laissé conduire par votre cœur, qui est un cœur généreux, vous auriez su sacrifier tout ce qui vous aurait paru précieux, pour en faire la rançon de votre bonheur.

— Je ne sais. Tout dépend de l'éducation reçue et d'autres influences. Chacun envisage la vie à sa façon. Faut-il et peut-on sacrifier tout ce qui nous paraît précieux au droit d'atteindre au bonheur? Et, par exemple, avons-nous raison de subordonner ce qui est divin à ce qui est humain ? Quand j'étais jeune, je me sentais déjà très attachée à ce qui caractérise en nous la race et fait ,sa mentalité, c'est-à-dire aux traditions et, premièrement, à la plus importante : la tradition religieuse. Je crois que je n'aurais pu l'ame-

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ner en moi à aucune concession, d'intérêt terrestre.

Josy regarda son interlocutrice attentivement, et sentit qu'elle avait accepté le débat. Alors, elle céda à son tempérament et se laissa emporter par tout ce qui bouillonnait en elle, sans se rendre compte de l'intensité d'émotion qui torturait ma mère et qui ne pouvait aller qu'en s'aggravant.

— Madame, reprit-elle, tout ici-bas, peut-être, n'est qu'illusion ; les chose n'existent, je crois, que par la façon dont nous les considérons. Nous sommes ainsi prisonniers de puissances imaginaires, prisonniers des mots, prisonniers des choses, suivant l'influence ou la forme que nous leur prêtons. Dieu me garde de vous peiner en quoi que ce soit, mais ne croyez-vous pas que nous cédons trop aisément aux préjugés de race et de religion ?

— Pardon, répondit ma mère, où vous voyez des préjugés, je vois, moi, des frontières morales et nécessaires.

— Pourquoi nécessaires ? Jugez- vous indispensable que les peuples soient séparés et croyezvous à l'éternité de ces barrières qui ne sont que des vestiges des innombrables et anciennes divisions de la barbarie ?

— Je crois, tout au moins, aux principales fron-

tières, comme je crois aux principales différences de sol et de climat et, par suite, à de profondes divergences entre les peuples. J'en conclus donc que lorsque, individuellement, nous franchissons ces barrières qui sont pour vous des prolongements de la barbarie, et dans lesquelles je vois, moi, la conséquence des influences souveraines qui créent parmi les hommes, pour des fins mystérieuses, la lutte et l'effort, nous nous préparons une situation anormale où nous aurons bien de la peine à trouver la paix du cœur.

— Je m'excuse encore, reprit Josy, si j'avance quelque chose qui peut vous désobliger, mais je pense que chacun édifie son bonheur à sa guise et est libre de choisir dans le vaste monde le lieu et les conditions qui lui semblent les plus propices.

— Je ne dis pas le contraire. Je n'ai pas les mêmes vues que vous qui avez beaucoup voyagé, tandis que j'ai vécu sur un très petit espace, comme vivent beaucoup de Françaises, exclusivement occupées de leur intérieur et de leur famille. Forcément, vous savez et vous pensez des choses que je ne puis comprendre.

— Je sens bien, reprit Josy, non pas que vous ne pouvez les comprendre, mais que certaines de mes idées vous étonnent et sont assurément

très différentes de celles des jeunes filles que vous êtes habituée à voir. Je reconnais bien volontiers qu'au point de vue français je ne suis, ni par mon âge, ni par mon existence, ce qu'on appelle une « jeune fille ». Mais la nature montre que rien de ce qu'elle crée n'est rigoureusement conforme à un type imposé. Telle que je suis, bonne ou mauvaise, banale ou étrange, j'existe, et, j'ai droit, comme les autres, à la vie et au bonheur.

— Je n'en disconviens pas.

— Je vous concède, poursuivit Josy, que je suis incapable, en ce marnent, de comprendre l'intérêt des minuties de la vie domestique. Mais pensez-vous que le rôle de la femme dont l'esprit s'est ouvert en voyageant, en étudiant, en réfléchissant, soit de se borner à diriger ellemême sa maison ?

— Je pense, répondit ma mère, qu'il vaut mieux que nous ne discutions pas ce point de vue. La vie française est probablement, sous ce rapport, très différente de la vie anglaise. Où vous ne pouvez voir que des minuties irritantes, pour ne pas dire dégradantes, nous voyons, nous autres, la condition même du bonheur domestique.

— Vous vous calomniez, madame. Vous êtes très au-dessus de ces minuties dont on doit tout au

plus, dans un certain rang, assurer le contrôle. Votre éducation vous interdit de vous abaisser à de fastidieux détails.

— ■ Pardon ; il n'y a rien d'abaissant dans ce qui est le devoir.

— C'est peut-être vrai pour quelqu'un qui n'a pas d'autre horizon, que les obligations d'une existence modeste. Je conçois fort bien, par exemple, qu'une jeune fille malheureuse et qui a vécu sans rien connaître des splendeurs de la vie, ni des chefs-d'œuvre de la nature et de l'art, se confine dans des besognes humbles, y excelle et finisse par y prendre un certain plaisir.

— > Mademoiselle, déclara ma mère, une épouse est faite, chez nous, pour tenir sa maison, d'abord et avant tout. Elle rêve ensuite aux beautés de la nature, si elle a le temps.

— Avouez cependant, madame, qu'un mari, s'il est un homme de quelque culture, sera bien vite las des vertus terre à terre.

— Ce sont les plus désirables.

— Ce n'est pas l'avis de tous les hommes.

— Parce que, riposta ma mère avec fièvre, d'une voix que l'irritation faisait trembler, parce que les hommes se laissent prendre à tout ce qui flatte leur vanité ; parce que, souvent, dès qu'ils ont déchiffré quelques pages du livre de la vie,

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ils se croient d'une essence supérieure et cherchent le rare et l'impossible. Ils ne voient pas le véritable mérite où il se cache ; ils ne distinguent plus que la pierre du foyer est la seule sur laquelle ils puissent asseoir solidement leur réussite ; ils oublient qu'il est bon que cette pierre soit d'un granit brut, plutôt que d'un grain ciselé, et que, plus elle est simple, plus elle est saine. La France est pavée, mademoiselle, de ces précieuses pierres dont les hommes, aujourd'hui, méconnaissent la valeur. Ainsi se meurt la société française. C'est grand'pitié, puisqu'elles sont encore nombreuses les jeunes filles sans éclat extérieur, qui donnent toujours ces honnêtes femmes françaises, épouses et mères suivant les traditions des aïeules, et qui passent inaperçues dans la vie parce qu'elles se contentent de n'y faire que le bien.

Ma mère avait parlé avec un frémissement qu'il ne lui était plus possible de dissimuler.

Au fur et à mesure que ces paroles s'échappaient de ses lèvres, Josy s'était levée lentement du fauteuil où elle se trouvait assise. Elle se recula, pâlissante, et, subitement, sa secrète pensée se fit jour :

— Je voulais vous le faire dire, prononçât-elle d'une voix étouffée ; mademoiselle de Méryl

est la femme que vous avez rêvée pour votre fils!

L'index tendu vers son interlocutrice, elle appuyait sa déclaration d'un geste tragique.

La brusquerie de cette riposte atteignit ma mère en plein cœur. Josy la vit essayer de se soulever, puis retomber sur ses coussins en frissonnant. Elle perdait connaissance ; sa douce figure se convulsait.

Josy se précipita vers la porte et appela du secours. J'arrivai peu après. Elle ne me dit que quelques paroles qui furent pour moi incompréhensibles, puis elle sortit rapidement.

Mathilde et Nanette s'empressaient autour de ma mère. Son évanouissement se prolongeait. On juge de mon angoisse. Enfin, elle revint à elle et, dès que nous fûmes seuls, je sus en détail ce qui s'était passé. A vrai dire, je l'avais pressenti. Mais je ne devais rien laisser paraître de tout ce qui me bouleversait. J'eus la force d'éviter une discussion nouvelle avec ma chère malade, de la laisser calme et, peut-être, au fond, satisfaite.

Elle devait songer que le fossé qui venait de se creuser entre elle et la sœur de Teddy était infranchissable.

Aussitôt que je pus la quitter, je me mis à la re-

cherche de Josy pour une explication nécessaire. Je parcourus le château sans l'y trouver. Dans le grand salon, Teddy, alarme, attendait des nouvelles. Il n'avait point vu sa sœur. Je le rassurai sur l'état de ma mère. Il voulait m'aider à m'enquérir de Josy. Je supposais qu'elle était dans le parc. Je le priai de ne pas se déranger. Il n'aurait pu que gêner notre entretien.

Arrivé au rez-de-chaussée, j'aperçus Michel installé sur la terrasse dans un fauteuil de convalescent. Il regardait la perspective des monts et ne bougeait pas, appuyant sa tête emmaillottée au coussin du dossier de son siège. Je vins jusqu'à lui.

— As-tu vu miss Josy, Michel ?

— Vous cherchez miss Josy, mon Capitaine ?

— Mais oui, depuis un quart d'heure.

— Alors, il se passe du vilain. A'ous ne savcL pas qu'elle est partie, il y a vingt minutes ?

— Partie ? Comment ? Pourquoi ? Vers quel but?

— Partie dans l'auto de sir Edouard. Pourquoi et où, je n'en sais rien. J'ai entendu miss Josy appeler le mécanicien de son frère et lui dire d'amener la voilure. Elle est montée dedans et l'auto a démarré. J'essavais de la suivre des yeux, là-bas, de colline en colline, quand vous êtes arrivé ; mais je l'avais déjà perdue de vue.

Que signifiait ce départ subi, à l'insudeTeddy ! Etait-ce un de ces coups de tête, caractéristiques de la nature primesautière de Josy ? Était-ce une promenade ou une fuite ? Où allait-elle ainsi ?

Je ne le sus que le soir.

Pendant que je cherchais vainennent à deviner ce qu'elle avait pu décider, elle filait à toute vitesse à travers le Limousin. Informée de la petite ville de la Creuse où Noémi de Méryl était près de ses sœurs et de la tante qui les a recueillies, elle faisait d'un trait les soixante kilomètres qui séparent Laurière de la Souterraine. Elle guidait la mécanicien, d'après la carte, et n'avait pas de peine à parvenir jusqu'à la paisible localité où Noémi se reposait au milieu des siens. Le premier venu lui indiqua la maison qu'elle cherchait.

C'était presque en pleins champs, à la limite de la ville. Josy sauta de l'automobile et poussa une porte à claire-voie. Un bruit de sonnette signala son entrée. Le jappement d'un petit chien y répondit de l'intérieur de la maison. Elle entendait des rires qui venaient d'un jardin derrière la modeste demeure qui s'offrait à sa vue, précédée d'une pelouse ombragée d'un marronnier. Elle marcha vers ce bruit de rires. Une jeune

bonne s'empressait vers elle. Josy passa en lui disant.

— Mademoiselle Noémi de Méryl est là-bas, n'est-ce pas ?

Parvenue au jardin, elle découvrit un pommier vénérable. Deux fillettes de quatorze à quinze ans étaient perchées sur les plus grosses branches. Au-dessous d'elles, appuyée à une échelle et tendant vers ces hardies cueilleuses une corbeille en osier, une jeune fille blonde, vêtue de noir, prodiguait des avis de prudence auxquels répondaient des quolibets attendris et des éclats de voix joyeuses. A l'ombre, près de la maison, sous un léger berceau de clémaliles, une vieille dame, assise, faisait gravement de la tapisserie. De temps en temps, par dessus d'énormes lunettes, elle jetait un coup d'œil sur le pommier et souriait.

D'un regard, Josy avait tout vu. Elle était déjà au pied de l'arbre et s'adressait à la jeune fille blonde :

— Mademoiselle, je suis miss JosianeAssler. Je voudrais vous parler.

Aussitôt que Noémi, stupéfaite, eût fait avec elle trois ou quatre pas dans une allée voisine, Josy s'expliqua :

— Mademoiselle, déclara- t-elle, je vous ramène

ROMAN POUR MA FlANClîE

à Laurière tout de suite. Madame Desormes est malade par ma faute. Si vous n'êtes pas, ce soir, près d'elle, je ne me le pardonnerai pas.

Et voilà comment, une heure et demie plus tard, Noémi rentrait au château, dans un état de trouble impossible à décrire.

De tout ce qu'elle avait pu entendre ou dire dans l'automobile, deux ou trois phrases restaient dans sa mémoire, deux ou trois phrases de Josy répétées sans cesse au long du chemin sous des formes diverses :

Prenez un bonheur qui est le vôtre et non le mien. Je me suis trompée ; ne m'imitez pas. L'amour que je croyais en Raymond Desormes n'est que de l'amitié ; l'amitié que vous croyez en vous n'est que de l'amour. Allez l'un vers l'autre. Je ne suis déjà plus entre vous. »

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