VOLTAIRE
Le soleil éclairait la crête des collines derrière lesquelles il disparaîtrait bientôt, au moment où vers six heures, j'aperçus Lauricre.
Le château se découvre brusquement à un tournant de la route, non loin du confluent de la Maulde et de la Vienne, perché sur une hauteur d'où se déroule un de ces panoramas vivants qui font le charme du Limousin. C'est une vaste bâtisse, couverte en tuiles, construite, il y a quatrevingts ou cent ans, sans aucun souci de style. Un revêtement de lierre l'égaie et quatre tours poin-
tues, coiffées d'ardoises, l'ennoblissent. Elle est orientée face au sud. On aperçoit de ses fenêtres, aussi bien au levant qu'au couchant, des croupes de petites montagnes qui sont comme un troupeau galopant, toutes à peu près de même hauteur, de même forme, de même famille. Elles ont des toisons de bruyère qui, durant l'été et l'automne, sont d'un violet d'une chaude crudité. Parmi ces landes savoureuses que le thym, le genévrier et le serpolet embaument, des cantons défrichés étalent, çà et là, le damier multicolore des cultures. Voici la teinte dorée des épis mûrs ou celle vert et or des champs de maïs échevelés. Plus loin, la toison, tondue ras, a la couleur marron du chaume ; ailleurs, elle devient le pointillé noir et blanc du sarrasin.
De place en place, sur ces monts, des arbres isolés ont l'air d'être les bergers du troupeau. Ce sont des vestiges de la forêt peu à peu détruite et qui, sur d'autres points, reprend ses droits, occupe le sol et étend triomphalement la masse serrée de ses combes millénaires dont le loup est encore l'habitant. Hors des forêts, des bois, et des bouqueteaux de chênes, pins^ bouleaux, et ormes, triomphe, rustique et rugueux, hérissé de verrues et de loupes, creux s'il est vieux, déjà tors s'il est jeune, le châtaignier, arbre paysan de cette
terre paysanne. Les grands seigneurs des futaies se haussent vers le ciel par troupes vaniteuses. Les chênes donnent avec dédain leurs glands, les pins leurs pommes, les ormes et les bouleaux le frisselis joli de leur feuillage soyeux, lis sont les gentilshommes de la plaine et du mont. Le châtaignier, lui, est l'arbre serf qui nourrit les serfs. Sous une enveloppe rude, il cache comme eux un fruit substantiel. Mieux que tous les autres il caractérise cette terre aux eaux abondantes et rapides, jaillies des rocs. 11 exprime l'effort qu'elle impose à qui veut la conquérir, et c'est à lui que convient le plus l'humidité des vallées. Les voiles diaphanes des brouillards du matin ou du soir sont des délices pour son tronc où tout est plaies et bosses, et [>our son feuillage dont le vert s'avive, sous cette buée, d'un éclat de jeunesse.
Les châtaigneraies limousines ont un charme spécial, qu'il faut savoir goûter : c'est le contraste subtil de l'apparence rustaude des châtaigniers avec la grâce de leur disposition en quinconces de cérémonie. Sous l'ombrage de leurs dômes arrondis, sous leurs feuilles en pointe de sagaie, on jouit de l'enchantement d'avoir de l'espace et de l'air, et de n'être pas comme étouffé du poids des branches enchevêtrées, à l'ordinaire des couverts sylvestres.
J82 ROJIAN POUR MA FIA-NCÉE
Les châtaigneraies sont les salons de la nature limousine.
En revenant vers Laurière, lorsque je retrouve, du haut des côtes, l'habituel troupeau de monts et que la voiture descend dans une vallée où mes regards s'arrêtent sur ce qui les environne, je goûte la joie de saluer les châtaigneraies familières à mes vacances d'écolier, et fertiles pour moi en cèpes au noir chapeau. Quelles cueillettes en août, après une pluie nocturne. Déjà le soleil séchait l'averse récente et l'on craignait toujours un peu de rencontrer quelque vipère. Ainsi le danger se mêlait au plaisir.
Chaque coin de la route me redit mon enfance. Il est des détails, une borne ébréchée, un vieil arbre foudroyé, qui sont comme des amis très anciens et que je suis impatient de retrouver. Ils vivent dans un coin de ma mémoire, parasites de mon affection ; je ne sais comment, je ne sais pourquoi, mais je sais bien que je suis toujours heureux de les revoir. Enfin, je prends la route qui monte en lacets au liane de la colline jusqu'à la porte de Laurière, dressé sur un piédestal de granit, au-dessus de la Vienne, flot de vie de l'étroit vallon qu'elle arrose à travers les basaltes et les granits restés fièrement debout sur la rive gauche, tandis que sur la rive droite les eaux di-
luviennes les firent reculer jusqu'aux collines qui les ont recouverts de la terre des champs. Là d'où ils ne bougèrent ils sont à peine cachés sous des taillis sauvages qui s'efforcent d'agrémenter les rocs d'un manteau de verdure tissé dru. Mais, de tous côtés, l'ossature de pierre se dégage, rebelle aux parures et adoucissements.
Près de l'eau, le rocher se libère, montre sa face de porphyre, s'étend avec volupté dans la rivière, se creuse pour cacher les truites et tend au milieu du courant, ici un poing de granit, ailleurs un bras de basalte qui déchirent tous deux l'écume obstinée à essayer de les ganter de ses dentelles.
J'arrivais au but. J'apercevais du côté du couchant la chère fenêtre que je guettais depuis un moment, celle où ma mère a l'habitude de rester, de préférence, pour jouir, jusqu'au dernier rayon, de l'enchantement des crépuscules. Un visage parut à cette fenêtre, un visage ridé d'années et de joie, celui de la vieille femme de chambre, Mathilde. Elle s'effaça aussitôt et fit place à sa maltresse qu'elle soutenait. Elles agitèrent leurs mouchoirs ; le mien répondit à leur signal. J'étais encore loin. Ma mère put entendre un vibrant : « Bonjour, Maman ! » où repassait toute ma jeunesse.
Je fus bientôt dans ses bras. Je la retrouvai telle que je l'avais quittée à mon précédent voyage. Le plaisir de me voir lui donnait bonne mine. Le premier moment passé, il me parut cependant qu'elle était un peu pâlie. Ses yeux, ses beaux yeux clairs, qui sont ceux de mon âme, étaient un peu cernés, un peu plus enfoncés que précédemment.
Quel est le fils qui ne sait pas lire dans le cœur de sa mère, s'il prend la peine d'ouvrir ce trésor toujours rempli ? Je n'étais pas embarrassé pour deviner qu'elle était impatiente de m'entendre confesser ce que mes lettres lui avaient donné à deviner.
Pourtant, elle se gardait de toute question brûlante.
Le nomdeJosy n'avait pas encore été prononcé entre nous, quand je dis :
— Je vois bien que mes lettres vous ont mis martel en tête. Quoique je n'aie rien pu tirer de Noémi, je suppose avec raison que vous pensez, en me voyant, à miss Josiane Assler et que vous f ne pouvez pas du tout l'imaginer telle qu'elle est Aucun portrait de Gainsborough, de Reynolds ou de Lawrence ne saurait vous en donner une idée. Elle ne ressemble à rien ni à personne ; et, cependant, elle vous plaira, parce que c'est un être rare et délicieux, d'une noble fierté, d'un savoir
original, d'un esprit captivant, et^ avec cela, d'un teint, d'un regard, d'une voix, d'une allure, d'un art dans tout ce qu'elle dit et fait, que je ne puis exprimer par des mots.
Elle m'écoulait, attentive, avec un sourire qui était plus voulu que spontané. Evidemment, jamais je ne m'étais révélé aussi chaleureux. C'était la première fois que je lui parlais de quelqu'un que je pouvais aimer. Jusqu'alors je m'étais contenté d'émettre des considérations plus ou moins bienveillantes sur des jeunes filles de nos relations. Au reste, je ne l'avais jamais trouvée favorable aux pièges matrimoniaux semés parfois sous mes pas. Le plus souvent, elle approuvait la fuite ou les ajournements qui me sauvaient du péril. Je devais en conclure qu'elle me laissait libre de mon choix ; c'est pourquoi je m'étais engagé délibérément avec Josy. Pouvais-je soupçonner chez ma mère une arrière-pensée ? Assurément non. Et quant à voir autre chose, à celte heure, que le but que je révais d'atteindre, dans l'ivresse d'un amour-f>ropre satisfait, j'en étais tout à fait incapable.
— Je suis bien sûre, dit-elle, que miss Josiane Assler est une personne d'une grande distinction et très intéressante parce qu'elle a certainement une personnalité. Jolie ? Je n'en ai jamais douté.
186 ROJIAN POUR MA FIANCEE
Sincèrement attachée à toi? Je le crois sans peine. Riche et honorable ? Cela ne fait point question. Mais où en es-tu exactement avec elle?
Je racontai ma visite à Lady Assler douairière, et l'imminente arrivée de Josy et de son frère.
Elle m'écoutait, de plus en plus attentive.
Cet entretien, interrompu par les soins démon installation, puis par le dîner, se poursuivit dès que nous nous retrouvâmes seuls. Je la semais alarmée, prévenue et n'osant rien objecter, tant elle est bonne et a de confiance en moi.
J'avais fait tout un plan pour la rassurer et la convaincre. Je repris, point par point, l'histoire de mes relations avec Josy, sa découverte à Paris, nos rencontres dans le monde, notre réunion à Woodhouse et les événements des jours passés. C'était bien la confession que ma chère malade attendait, et, certes, elle semblait intéressée. Le temps passa vite. J'avais tant à dire. La nuit n'aurait pas suffi. Mais la vieille Mathilde s'annonça à la porte, au premier coup de neuf heures.
La vie de ma mère est réglée comme celle d'un cénobite. Restée matinale, en dépit de son infirmité, elle se relire toujours tôt, le soir.
— Nous reparlerons de tout cela demain, mon
cher enfant, conclul-elle. Tu viens de me faire passer par des émotions inattendues. Dieu me garde d'objecter quoi que ce soit qui puisse aller à l'encontred'un choix que tuas sans doutelonguement médité. Je veux croire avec toi que miss Josiane Assler peut devenir l'épouse de laquelle tu attendras des enfants que tu pourras élever, suivant les traditions de notre famille. C'est une assurance essentielle à ton dessein.
Elle me tendit la main pour m'attirer à elle et m'embrasser. Elle me retint doucement, visage contre visage, et dit plus bas :
— Tout de même, je n'avais pas prévu que tu ne trouverais pas en France une Française pour toi.
Le dernier baiser du soir échangé j'errais dans le château, occupé à me remémorer notre entretien. J 'était un peu peiné des dernières phrases de ma mère. Elles indiquaient des appréhensions, des regrets que je voulais croire passagers.
Si elle espérait que je choisirais une compagne parmi les jeunes filles de nos relations, pourquoi ne m'y avait-elle pas ouvertement engagé? Pourquoi, au contraire, ne trouvait-elle personne à son
goût? Je l'entendais encore me dire, l'an passé: « Mademoiselle X. oui, évidemment, beaucoup de qualités, une famille charmante, de la fortune, je le reconnais, mais tu peux trouver mieux. Ce n'est pas mon rêve pour toi.»
Son rêve? Quel était son rêve? Que n'avait-elle précisé ?
Je ruminais ainsi, revenu dans les appartements de réception où je remarquais certains changements qui n'avaient pas encore attiré mon attention. Les choses me semblaient embellies, renouvelées. Pendant le dîner, j'avais déjà constaté un service mieux fait que d'habitude, et, à présent, je découvrais dans la disposition du mobilier et des menus objets d'art, des plantes et des fleurs, des arrangements d'une heureuse et nouvelle inspiration.
Je m'étais arrêté sur le seuil de la salle à manger où le vieux Nony, qui cumule les fonctions de cocher et celles de maître d'hôtel, s'occupait à ranger de l'argenterie dans un bahut. Je regardais en face de moi un dressoir où nous avons de vieux Nevers auxquels je tiens beaucoup. Ils étaient présentés et éclairés infiniment mieux que par le passé. Nony prit garde à la surprise intéressée quej'éprouvais. Familier, il donna son avis :
— C'est plus joli, n'est-ce pas, monsieur Raymond ?
— Oui, c'est mieux.
— Ali ! c'est le goût de « mademoiselle ».
J'aurais du deviner quelle main délicate procédait ainsi à l'embellissement du logis. En fait, je restais très étonné. J'ai toujours entendu ma mère refuser d'autoriser la moindre modification aux choses dont elle a l'habitude d'être entourée. Il fallait vraiment que Noémi de Néryl eût pris sur elle beaucoup d'influence pour arriver à réaliser les améliorations que je constatais.
Coiffé d'une casquette, un bâton en main, ayant sur mes talons Mirant, le bon chien qui me sert parfois à mettre à mort un malheureux lièvre, j'allais continuer ma rêverie au dehors, goûter la paix du val endormi, respirer la salubre senteur des bruyères embaumeuses d'espace et écouter la Vienne dire ses secrets aux rochers qui l'arrêtent au passage, pour l'obligera des confidences.
J'avais pris par les communs, heureux de retrouver un décor familier à mon cœur : c'est la grande cour d'où l'on passe à la métairie attenante au château.
Une barre do lumière, le soir, la coupe en deux. Elle vient de la vaste cuisine toute animée du bruit des casseroles et des bavardages des
braves gens qui nous servent. Que de joies de mon enfance dans cette cuisine. Quelles parties de crêpes, quels charivaris sur les cuivres vénérables qui luisent comme des soleils ; quels jeux dans la cour où je régnais en maître sur les bctes et les hommes.
J'avançais lentement. J'entendais la métayère discuter avec la femme de Nony, vigilant argus qui, depuis vingt ans, gouverne notre domesticité. J'étais heureux d'écouter dans leur voix l'accent du pays. La femme de Nony gourmandait sa féale :
— Croyez-vous vraiment, Marie, disait-elle, que ce poulet que vous apportez soit présentable? « Mademoiselle » a dit que nous ne devions plus avoir ici que des Houdans. Est-ce une volaille de Houdan, que nous allons faire manger demain à monsieur Raymond, cette espèce de pigeon que vous m'offez là? Comment voulezvous faire avec une vilaine volaille un bon poulet chasseur ? A propos, Marguerite, ajouta-t-elle, en interpellant la cuisinière, vous savez ce qu'a dit (( mademoiselle » pour le poulet chasseur? C'est le plat préféré de monsieur Raymond. Elle vous a donné une recette excellente. Vous en souvenezvous?
— Bien sûr que je m'en souviens, répondit la
voix enrouée de Margoton. On n'oublie pas ce qu'elle a dit, quand «mademoiselle » a parlé. Elle persuaderait un mort.
— Certainement, soupira la métayère, si je l'avais écoutée pour mes dernières couvées, je n'aurais pas raté mes Houdans.
— Là ! Vous avouez, s'écria la superintendante triomphante. Vous avez raté vos Houdans, et nous n'avons pas de belles volailles.
— Oh ! une autre fois...
— Oui, une autre fois, faites votre profit de ce que vous dira « mademoiselle. » Moi aussi, d'abord je me regimbais. Je disais : « Cette jeunesse, qu'est-ce que ça sait? Qu'est-ce que cela a vu? Estceque nous n'avons pasl'expérience, nous autres?» Pensez donc! Depuis le temps que je suis ici, je dois savoir pourtant ce que j'ai à faire. Eh bien, pas du tout. « Mademoiselle » arrive :
» — Croyez-vous, ma bonne Nanette, que vous ne feriez pas mieux de faire telle ou telle chose comme ceci ou comme cela ?
— » Mais, mademoiselle...
» — Oh! j'ai tort, c'est possible. Essayez tout de même, par curiosité.
» Elle sourit, j'essaye, elle m'aide. Et je ne sais comment cela se fait : la chose s'exécute toute seule. C'est quasi-miraculeux !
A ce moment, je survins dans la lumière, près de la fenêtre ouverte sur la cour :
— Bonsoir, Nanette. Ah! sapristi vous ne perdez pas l'habitude de bien parler en avançant en âge.
Sur quoi je passai, laissant derrière moi, dans la cuisine, des éclats de rire succéder à des exclamations de confusion.
J'allais dans l'obscurité vers le village tout proche, accroché à flanc de colline, un peu audessous du château. La lune dessinait dans le ciel le fin croissant du début d'un premier quartier. Cette douce paix, qui est le charme des belles nuits d'été, tombait des étoiles. Je pensais que les constellations éparses à travers l'infini devaient éveiller d'identiques sentiments chez tous les êtres qui, à cette heure, les regardaient.
L'idée de l'immensité m'inspirait, dans le grand silence nocturne, comme une impatience de ne plus vivre seul, de me fixer, de m'arrêler à un amour et d'échapper en lui au vide de l'inconnu.
Pourquoi cette mélancolie soudaine? N'avais-je pas autour de moi les rustiques demeures que je me plais tant à revoir? J'en distinguais les détails, les formes basses et trapues, écrasées par les lourds toits que chargent, ici, les tuiles de la
richesse, et çà et là, encore, le chaume de la pauvreté.
A mon passage, un chien aboyait ; d'autres lui répondaient. Je n'apercevais plus que deux lumières dans le village. L'horloge de l'église sonnait dix heures. Ses vibrations se répercutaient dans la vallée en ondes sonores, mêlées au grondement de la rivière dont la monotonie s'incorporait au silence qui les absorbait peu à peu. Ces vibrations expirantes éveillaient en moi des pensées encore plus mélancoliques. Je songeais que je venais de faire une partie du chemin suivi, sept ans plus tôt, derrière le cercueil de mon père. J'entrais dans le chemin creux qui mène au cimetière entre deux haies d'aubépines. J'avançais dans une obscurité à peu près complète. La haie prit fin ; j'étais dans de la clarté.
A droite, le cimetière étalait sous la nuit translucide la blancheur ombrée de ses tombes. La grille, à peine poussée, révélait une quiétude ignorante des sacrilèges. Sur un point le mur s'est écroulé ; on le laisse en cet état.
Ce cimetière est pris sur un ancien verger. On voit encore une place plantée de cerisiers. A l'époque des fruits, les enfants du village y jouent et y maraudent. 11 s'étend sur un versant en pente douce, si merveilleusement exposé, si
calme, si sain, si imprévu, par son mélange d'arbres fruitiers et d'ifs funèbres, qu'il plaît et retient. La pensée vient que les morts dorment dans cet enclos d'un paisible sommeil.
Arrêté devant la grille, je distinguais non loin de moi une large pierre, sous laquelle, sans doute, un jour, moi aussi, je dormirai.
Celui dont l'exemple viril règle ma vie, m'incite au travail et à l'action, repose à cette place et m'attend.
Pourquoi passé-je sans pousser la grille, sans porter l'hommage d'une méditation nocturne et attendrie à cette tombe qui m'est pourtant si clière?
Un sentiment qui n'était point fait de superstitieuse crainte et que je ne saurais exprimer me détournait de ce dessein.
Je pressai subitement ma marche et pris à travers champs, pour gagner un chemin qui me ramènerait au château par le plus court. Arrivé dans ma chambre, j'étais encore vaguement inquiet, mécontent de moi, le cœur serré d'une indicible angoisse.
yVfin de secouer cette mélancolie, j'ouvris les tiroirs des vieux meubles au milieu desquels j'ai grandi. Je bouleversai des placards dont, depuis dix ans, peut-être, je ne m'étais pas avisé
de faire jouer les serrures. Je retrouvais, à ma grande stupeur, des objets auxquels je ne songeais plus, dans un parfait état d'ordre et de conservation.
Lycéen, Saint-Cyrien, jeune officier, gorgé d'argent, j'ai collectionné des éperons, des épingles de cravates, des cravaches; j'ai eu la passion des gilets de fantaisie. Je découvrais dans mes tiroirs les résultats oubliés de ces lubies puériles, et je restais bouche bée, aussi stupéfait qu'amusé.
Qui donc avait rangé ces babioles? Évidemment, ce devait être Michel. Je le féliciterais à l'occasion.
Mon lit m'appelait, mon lit de jeune homme, un vieil ami. Il me parut plus haut que lors do mon dernier séjour. La literie avait été remise à neuf ; la vue des draps me jeta dans la joie. C'étaient de bons gros draps de vieille toile un peu usée, de cette bonne toile faite par le tisserand du pays, blanchie à la lessive de cendres et sentant bon la lavande. Assurément, Mathihie ou Nanette s'élait souvenue de mon goût pour les draps de grosse toile usée. Ah ! quelles délices !
Je savourai bientôt un sommeil réparateur.
Le courrier du lendemain m'apporta des nouvelles de Paris d'où Josy et Teddy annonçaient qu'ils partaient en auto pour venir coucher à Limoges où je les prendrais le matin suivant :
« Organisez un itinéraire, disait Josy, qui nous permette de parcourir avec vous votre pays natal, une partie de la journée. Nous déjeunerons en route et, si vous le voulez bien, nous n'arriverons à Laurière que pour le dîner. Nous serons déjà un peu acclimatés. »
En post-scriptum, Teddy avait ajouté :
« J'approuve le billet de Josy. Le Prince charmant traverse la forêt enchantée avant d'arriver au château de la Belle qui dort au bois. C'est ici tout le contraire. La Belle est éveillée et veut courir les bois avant d'arriver au château du Prince charmant. »
Ma mère lut cette amusante lettre avec cette attention sérieuse que prenait sa physionomie, dès qu'il était question de Josy, puis elle parla d'autre
chose et, surtout, du nouveau curé du village prié à déjeuner en mon honneur.
Je vis paraître, à onze heures, un jeune prêtre dont les manières simples et naturelles me furent sympathiques. C'est un homme à peu près de mon âge et qui a été moine. Il m'expliqua qu'il avait préféré se jeter dans la mêlée sociale plutôt que de suivre son ordre exilé de France. Il débutait à Laurière et entendait y faire une utile besogne.
— Mon prédécesseur, dit-il, était un très saint prêtre. Vous l'avez connu : il se contentait de vieillir en aimant sa paroisse d'un amour qui n'allait pas plus loin que des vœux, des prières et les bons offices d'une constante charité. Ceci joint à une vie pure est déjà beau, mais il faut aujourd'hui que le pasteur fasse beaucoup plus, à la ville et à la campagne. J'ai à ce sujet quelques idées que j'ai soumises à madame Desormes qui a délégué mademoiselle de Méryl au soin d'en étudier avec moi la réalisation. Quelle admirable collaboratrice ! Sans elle je n'aurais rien pu organiser. Ainsi, notre concours de ménages
— Vous avez organisé un concours de ménages.
— Appelons les choses par leur nom : c'est un concours de propreté. Nous primons l'inté-
rieur le mieux tenu, nous récompensons la femme qui sait être la plus habile ménagère. Je ne crains pas de parler des soins domestiques dans mon église. Croyez-vous que mes paysans me comprennent, si j'essaye de dire quelque chose du mystère de la Sainte-Trinité ? Ils se méfient et ils désertent. Je les ramène tout doucement par des moyens pratiques. Nous avons élaboré une petite mutualité agricole dont nous reparlerons, si vous voulez, l'an prochain. Nous avons aussi le « sou de l'enfant » qui va très bien. Au fait, je dois vous prévenir que « mademoiselle » m'a prié de vous inscrire d'oKice parmi les donateurs.
— Elle a eu raison. De quoi s'agit-il?
— Voici : c'est pour les petits de l'école communale aussi bien que pour ceux de l'école libre. Nous ne taisons pas de différence. Nous avons formé un comité de gens raisonnables et nous disons à l'enfant :
« — Quand tu nous apportes un sou, nous en mettons un autre pour toi, 'cela te fait deux sous ».
» Lorsqu'il a dix francs, qui ne lui en ont coûté que cinq, on lui donne un livret de caisse d'épargne et le voilà capitaliste. Deux fois par an, nous répartirons une certaine somme entre tous les titulaires de livrets, au prorata de ce qu'ils auront économisé depuis leur première
BOJTAN POUR MA FIANCEE 199
mise. Nous avons ici une quarantaine d'enfants d'ouvriers et de paysans, adhérents à notre œuvre. Trois ou quatre cents francs par an vont suffire à instituer ou consolider chez eux et propager dans leur entourage le goût de l'épargne, la notion de l'argent, le désir de s'élever dans la vie par le travail et la bonne conduite.
Il était lancé ; il ne s'arrêta plus, et, à chaque instant, revenait dans son discours l'influence de « mademoiselle ».
Je finis par lui dire :
— Vous avez trouvé en mademoiselle de Méryl une aide incomparable?
— Vous n'allez pas vous en étonner, je pense, répondit-il. Vous n'avez qu'à ouvrir les yeux et à regarder autour de vous. C'est la providence du pays et l'ange gardien de votre maison.
Je ne sais pourquoi, son « Vous n'allez pas vous en étonner », me fît monter une boufïée de sang au visage.
Nous étions venus sous une treille, dans le jardin. Notre conversation se poursuivait, déplus en plus amicale. Ma mère, installée dans un fauteuil roulant, semblait se réjouir de me faire connaître un homme avec lequel j'avais l'agrément de pouvoir causer.
Nos propos furent interrompus par une visite
villageoise, celle de la femme de l'instituteur.
J'aperçus quelque chose de menu, de noir, qui se coulait dans l'ombre d'une allée, sur un bascôté, et s'avançait en esquissant, de loin, des révérences et en tournant la tête à droite et à gauche, comme pour voir si on ne l'épiait pas. Cette petite créature portait une espèce de robe couleur prune, à prétention d'élégance, coupée, enrubannée, passementée par des mains inexpertes ; elle agitait sur des épaules pitoyables une figure de la grosseur du poing, jaunâtre, plissée, sans âge, où frétillaient, tournaient, sautaient, montaient, descendaient, se cachaient puis reparaissaient deux minuscules yeux noirs, d'une mobilité déconcertante. Ce fut toute une histoire pour mettre lin à ses plongeons et la fixer sur un siège. Mais n'est-ce pas? nous comprenions combien elle était émue, embarrassée, eu égard à la situation de M. Malvergne, son mari I Que pourrait-on penser à la Préfecture d'une visite au château, d'une rencontre avec Monsieur, le Curé!.... Certainement, M. le Curé était venu les voir, mais...
— Et nous vivons en bon voisinage, interrompit le prctre.
— Oh ! sans doute, sans doute, monsieur le Curé ; mais vous savez à quelle prudence nous
sommes obligés... Je ne pouvais pas, cependant, ne pas venir remercier madame Desormes des beaux livres que « mademoiselle » nous a donnés, avant-hier, de sa part, pour la distribution des prix. Mon mari n'osait pas accepter.
— Bah I reprit le curé, lorsque je suis arrivé, je n'osais pas aller lui faire une visite. 11 a bien fallu que j'y aille. C'est « mademoiselle » qui m'a décidé.
— C'est elle aussi qui a retourné mon mari, Monsieur le Curé... (elle baissa la voix) 11 lui a montré le discours qu'il a préparé pour les prix, avec des choses comme il en faut aujourd'hui sur le progrès des Idées, enfin des choses que nous voyons dans le « Manuel» et dans le bulletin de « l'Amicale . » Mon mari avait arrangé ça de son mieux, parce que nous aurons le délégué cantonal. Il présidera. 11 faut compter avec lui. « Mademoiselle » a écouté Malvergneen faisant la moue. Elle a repris ses phrases, mot par mot, et, finalement, tout s'est trouvé changé sans que rien ne puisse nous faire du tort... Ah 1 monsieur Desormes, conclut-elle en se tournant vers moi, vous qui êtes militaire, vous devez savoir combien il est difficile de se tirer d'alFaire, quand on a une place du gouvernement.
Le départ de madame Malvergne mit fin à notre réunion sous la treille. Déjà l'après-midi s'avançait. Je m'étais promis de faire un tour sur nos terres, monté sur une vieille bote de sang que j'ai beaucoup aimée et qui prend ses invalides à Laurière.
Depuis plus de six mois je n'avais pas parcouru le domaine, revu les terres et serré la main des métayers.
Au cours de ma chevauchée je remarquai des améliorations.
J'aime infiniment les prés, et j'eus plaisir à trouver en excellent état, à flanc de coteau, une étendue d'herbages qui, jusqu'alors, à cette époque de l'année, était toujours roussie après avoir donné une coupe médiocre. Je pouvais constater que ces prairies promettaient un abondant regain. De plus près, je vis qu'un habile travail d'irrigation était venu fertiliser le terrain.
Je ne tardai pas à rencontrer le tenancier de cette partie des terres et le félicitai.
— M'est avis, monsieur Raymond, répliqua le brave homme, que je dois être content de vos compliments sans éprouver trop de fierté... Vous n'êtes pas descendu dans le bas du pré jusqu'au ruisseau ?
— Ma foi ! non.
— Il faudra y aller. Vous verrez une petite machine américaine qui va toute seule, ne coûte, pas cher et qu'on appelle un « béher ». Grâce à elle nous avons pu faire monter l'eau jusqu'à un réservoir sur le plateau, d'où elle se répand, de rigole en rigole. C'est « mademoiselle » qui a eu cette idée. On vient vde loin voir notre « bélier » ; et l'autre jour, au comice agricole de Saint-Léonard, monsieur le sénateur Duchône m'a dit :
» — Toinet, tu préviendras mademoiselle de Méryl qu'au prochain comice je demanderai pour elle une médaille d'or .»
» C'est surtout aussi rapport à ce que fait Janicot. Avez- vous vu la métairie de Janicot, monsieur Raymond ?
— jNon, Toinet ; j'irai tout à l'heure.
— Il a de la chance, le Janicot. « Mademoiselle » lui a fait construire une porcherie si belle que, sauf votre respect, on voudrait vivre là dededans. Avec cela « mademoiselle » l'a fait soumissionner à Saint-Léonard pour Fenlèvement d'un tas de rebuts dont il nourrit ses bêtes quasi pour rien. Il gagne de l'argent gros comme lui, le brigand. Je ne parle pas par jalousie. « Mademoiselle » pense à tout : il a ses porcs, moi j'ai mon foin !
Je laissai mon homme et poursuivis ma promenade, un peu fâché que dans ses lettres, écrites par Noémi, ma mère, si fertile en détails, se fut abstenue de me prévenir des améliorations apportées à notre domaine. A la réflexion, je songeais qu'elle avait voulu, sans doute, me réserver une surprise. Je conviens que j'étais surpris, et, par surcroit, confus et agacé d'une prospérité que les circonstances me faisaient constater sans avis préalable. Etrange cachotterie, tout de môme. Qu'est-ce que cela pouvait signifier?
Mon cheval arrivait au milieu d'un troupeau de moutons paissant une lande. J'allais jusqu'à la bergère, une jolie fille que je ne connaissais pas:
— Bonjour, petite. De quelle métairie est ce troupeau ?
— De celle de Janicot, monsieur.
— Vous êtes depuis longtemps bergère?
— Il y a un an, monsieur.
— Vous ne me connaissez pas ?
— Oh ! si, monsieur ; vous êtes monsieur Raymond... Pardon! Monsieur Desormes, notre maître.
— Je ne vous ai jamais vue.
— Mais moi, monsieur, je vous ai vu, au printemps passé.
Elle parlait aisément, un peu confuse cependant. Debout, elle continuait, par maintien, à tricoter un bas avec activité.
— Où étiez-vous avant d'être ici ?
— Chez nous, dans la montagne.
Elle avait rougi. Je n'insistai pas. Je repris :
— Qui vous a placé chez Janicot?
— « Mademoiselle .»
— Mademoiselle de Méryl ?
— Oui, monsieur.
— Vous la connaissiez ?
— Non, je m'en allais ; elle m'a rencontrée. Elle baissa la voix, ses lèvres tremblèrent. Je
devinai une faute, un drame dans la vie de celte humble et je me sentis mal à l'ai se.
— Je m'en allais de notre maison, continuâtelle ; je ne savais plus que devenir, je m'étais perdue, je n'en pouvais plus; j'étais folle, u Mademoiselle )) m'a trouvée sur le grand chemin. Elle m'a consolée, elle m'a placée chez Janicol : J'aime les botes, je garde les moulons ; et voilà, je suis tranquille.
— Comment vous appelez-vous ? repris-je, après le petit temps qui me fut nécessaire pour dominer une certaine émotion.
— Germaine Lorel, monsieur ; je suis d'Eymoutiers.
— Eh bien! au revoir, Germaine... Je suis content de vous connaîti^e.
Je partis au galop, mécontent de moi-même. Quelle sotte idée j'avais eue de me faire raconter cette histoire pour bouleverser cette pauvre créature. Et quelle fatalité voulait que, depuis la veille, Noémi fut sans cesse évoquée devant moi ?
A chaque instant, j'entendais cette explicationà la lin obsédante : « C'est mademoiselle ». Tout le temps « mademoiselle ». Partout « mademoiselle ». Certes, elle était admirable. Je savais son mérite ; nous avions l'un pour l'autre une vieille amilié. Mais, j'avais d'autres soucis en tête. Je voulais penser à quelqu'un d'un attrait différent. Pourquoi et comment cette douce et pâle figure de devoir, de sacrifice, d'aflection se dressaitelle sur ma route, comme pour me détourner d'une autre figure dont ma pensée devait être entièrement occupée ? Elle n'en avait pas le droit ; c'était importun et absurde ! ..
Énervé, je finis par charger sur le plateau où j'étais arrivé. C'est une vaste lande qui domine la contrée et du haut de laquelle, par delà les croupes des montagnes, je voyais au bout de l'horizon un fond de brume, fait de la fumée de Limoges, — de Limoges où Josy arriverait le lendemain.