‹ Roman pour ma fiancéeChapitre 8 sur 16 · TERS LE BUT ESPERE · texte numérisé non relu

TERS LE BUT ESPERE

Le mariage est rarement l'union harmonieuse de deux individus qui se trouvent être dans un même état de cœur. Ce n'est le plus souvent qu'un besoin de finir et un désir de commencer qui se rencontrent.

MADAME ACKERMANII.

Le lendemain, neuf heures sonnant,je montai à cheval et fis une longue promenade à vive allure. Ainsi remis d'aplomb, je gagnai Woodhouse avant le lunch, avec l'intention de n'en plus bouger jusqu'à la disparition des Mourier de Bluemanor.

Teddy m'accueillit avec sa cordialité ordinaire. De Josy, nulle apparence au salon. Lady Edouard m'apprit, en soupirant, que sa belle-sœur venait

de faire dire qu'elle était souiTrante et qu'elle ne paraîtrait pas au lunch.

— Ah ! observa Teddy, je la croyais sortie. Il m'a semblé, tantôt, l'apercevoir dans le parc.

J'étais peiné de cette absence qui ne devait être qu'une dérobade. Apparemment, Josy continuait de me tenir rigueur. Son frère, au fond, ne Tapprouvait-il pas ?

Je me sentais dans une situation fausse. Peu à peu, au repas, nos propos s'assombrirent. Nous étions dans le marasme, Teddy et moi, en passant au fumoir. L'arrivée de sir Archibald nous tira de notre torpeur. Mais l'agacement n'allait-il pas succéder chez moi à l'espèce d'inquiétude dont j'étais tourmenté? Le chirurgien ne pouvait manquer de parler de madame Amati. Teddy lui tiendrait tète bon gré mal gré. La rivalité ironique de ces vieux amis, toute à fleur de peau, d'ailleurs, et qui ne diminuait pas leur mutuelle affection, me causait quelque honte d'être tombé un moment au même terre-à-terre.

Lady Edouard vint heureusement nous proposer un tour dans le parc. Sa présence nous ramonait aux banalités reposantes. Nous voilj. dehors, marchant à petits pas. Un vent frais, qu: tempérait la chaleur estivale du soleil épanoui, venait de la mer peu lointaine.

Nous n'étions pas à cinq cents mètres du château, lorsqu'au détour d'une allée Josy nous apparut, de loin, marchant avec rapidité, la tête baissée. Elle venait des profondeurs du parc, si absorbée que, sans nous avoir aperçus, elle fut près de nous qui étions restés sur place, stupéfaits. A notre aspect, elle s'arrêta brusquement, puis acheva d'avancer, du môme pas pressé.

— Bonjour, dit-elle, j'ai unpeu de fièvre, je ne tenais plus en place, je me promène. Je ne suis pas mieux, je rentre chez moi.

Plus prompte encore, elle continua son chemin vers le château, sans se retourner.

Nous nous regardions, cherchant à comprendre.

— Elle a la lièvre, en effet, observa sir Archibald. Elle est très rouge.

— Ses cheveux sont défaits, ajouta sa bellesœur ; comment peut-elle se promener sans être convenablement coiffée ?

Teddy, silencieux, malaxait son menton, ce qui est, chez lui, l'indice d'une perplexité émue.

— Rentrons, dit-il. Ellen, vous aurez la bonté de vous occuper de Josy. Vous lui rappellerez qu'Archibald est à ses ordres.

Nous revenions. Le bruit du galop d'un cheval,

dans l'allée d'honneur, nous fît porter nos pas sur le devant du château, curieux devoir qui arrivait si rapidement,

C'était Michel. Il m'aperçut et picjua sur nous en homme qui apporte de pressantes nouvelles. Laissant sa bête à un domestique accouru, il expliqua qu'il avait une communication urgente à me faire et je revins avec lui dans le parc, tandis que Lady Edouard, son mari et le docteur allaient s'occuper de Josy.

Mon ordonnance parlait :

— Mon Capitaine, commença-t-il, j'ai un défaut, je le sais bien, vous me l'avez dit : je me mêle parfois de ce qui ne me regarde pas...

— Tu as fait quelque sottise?

— Oui et non. D'abord, je n'ai pas réfléchi ; c'est mon excuse.

— Tu es tout en nage. Qu'est-ce donc? Est-ce grave? Allons, dis vite.

— Dis vile, dis vite... Ce n'est pas commode à dire. Permettez-moi une question : est-ce que miss Josy est rentrée à Woodhouse ?

— Elle vient de rentrer. Mais que demandes-tu là? Tu arrives de Bluemanor. Elle était donc à Bluemanor ?

— Oui, mon Capitaine.

— Ce n'est pas possible.

— Je ne sais pas si ce n'est pas possible, mais elle était à Bluemanor.

— Depuis quelle heure?

— Depuis onze heures à peu près. Elle a dû venir à pied par les raccourcis et rentrer de même.

— Qu'a-t-elle fait chez nous ?

— Elle a fait une visite à madame Amati qui venait de selever, toute fraîche, toute pomponnée, toute fanfreluchée, toute en peignoir rose. C'était comme un bonbon...

— Abrège, que s'est-il passé ?

— Il s'est passé... dame! il s'est passé que quand mon Capitaine n'est pas là et qu'il survient quelque chose qui peut le concerner, Michel ouvre l'œil et le bon.

— Des faits, voyons, des faits.

— Attendez donc, mon Capitaine ! Je suis tout essoufflé. Des faits, ça ne manque pas.

' — J'attends. As-tu honte ? Tu es embarrassé. Aurais-tu écouté aux portes ?

— Je ne mange pas de ce pain-là. Ecouter, c'est bon pour la valetaille. Regarder par les fenêtres, c'est permis aux petits enfants. J'ai regardé. J'ai vu madame Amati et miss Josy. Elles étaient dans le grand salon du rez-de-chaussée. Je n'avais qu'à passer dans le jardin pour les voir. 11 m'a

semblé que madame AmatI faisait à miss Josy des protestations d'amitié. Je crois même qu'elle a voulu l'embrasser. Elles ont du finir par s'entendre puisque madame Amati a envoyé chercher son frère qui était allé se baigner dans la Blackwaler. Ce n'est pas un homme, c'est un canard. Malheureusement, je crois que maintenant il a du plomb dans l'aile.

— Michel, Michel, qu'est-ce que tu as fait? Je ne comprends rien à cette histoire.

— Qu'est-ce qu'il vous faut donc, mon Capitaine ? Je vous dis que voilà son frère (jui arrive. Miss Josy partait. Monsieur Gaston Mourier et sa sœur ont voulu lui faire poliment un petit bout de conduite. Madame Amati qui est une pauvre petite femme pas très forte s'est sentie bientôt fatiguée. Du côté du Banc du Roi, elle a déclaré qu'elle ne pouvait pas aller plus loin et elle a laissé son frère accompagner encore miss Josy, par politesse...

— Ah I vraiment?

— Oui, seulement, moi, comme par hasard, j'avais aussi à me promener dans le parc. J'étais comme qui dirait sur leur flanc droit, en éclaireur. Ils ne pouvaient pas me deviner sous les arbres. Je ne les épiais pas. Non, certes, mais enfin, quand je tournais la tote de leur coté, en écartant un peu les branches, je pouvais les voir.

— Et alors ?

— Eh bien ! alors, le jeune canard a voulu faire l'oison ou plutôt le cygne... Vous savez, mon Capitaine, le bel oiseau qui était amoureux d'une femme de l'antiquité. . .

— Et puis ?

— Il s'est avisé de prendre miss Josy parla taille.

— Oh!

— Mon Dieu ! oui. Ah ' c'est un garçon qui a du toupet. Je crois même qu'il allait un peu loin ; mais il a reçu une paire de gifles qui n'étaient pas dans une musette. Gela ne lui a rien fait. Il insistait. Il est solide, ce Champenois ; il a du tempérament. Mais subito, je ne sais pas comment, je me suis trouvé tout près de lui. Je lui ai dit : ^ Pardon, monsieur, vous avez appelé quelqu'un? » Ah I il faisait plutôt une tête... Il avait lâché miss Josy qui, sans demander son reste, filait sur Woodhouse. Mon jeune phoque n'était pas content. Il tenait une espèce de petit bâton à la main et il me répond : « Toi, mon ami, tu vas te faire caresser les oreilles. — Comment ? » que je réplique. Il lève le bras, je prends le bâton et...

— Et?

— Eh bien ! mon Capitaine, quand je suis parti,

il était sur l'herbe et il ne remuait plus. Je lui ai arrangé ça à la parisienne.

— Malheureux ! Tu l'as laissé sur place sans plus t'en occuper?

— Dame I pour ce qu'il vaut. Cependant je ne suis pas un Marocain. En parlant de Bluemanor, j'ai crié à William qu'il me semblait avoir entendu appeler au secours! du côté du Banc du Roi et d'y courir.

Le récit de Michel mêlait en moi l'effroi à la colère. Je revins rapidement vers le château sans raisonner ce que j'allais faire. Mon retour était opportun : on me cherchait. J'arrivais dans la cour d'honneur ; je vis sir Archibald monter en auto et partir. Teddy qui l'avait mis en voiture marcha promptement à ma rencontre.

— Vous n'avez pas de chance, mon cher, avec vos hôtes de Bluemanor, dit-il. On vient de téléphoner pour avoir le secours d'Archibald, sur-lechamp. Monsieur Gaston Mourier a fait une chute dans le parc. 11 est, paraît-il, grièvement blessé.

— Parbleu ! souflla Michel qui m'avait suivi, il préfère dire qu'il est tombé ; il n'est pas fier de ce qu'il a reçu, le pauvre garçon.

Nous rentrions. Je vis Josy devant moi dans le hall, suivie de Lady Edouard. Elle venait à nous,

plus calme en apparence, mais son allure avait quelque chose de saccadé qui révélait l'effort qu'elle faisait pour dominer son trouble intérieur.

— Raymond, prononça-t-elle, j'ai à vous parler.

C'était la première fois qu'elle m'appelait « Raymond » tout court, devant les siens. Teddy ne broncha point, mais sa femme affecta un mouvement de surprise exagérée et nous regarda comme si elle tombait des nues. Josy avait passé devant moi et arrivait près de Michel. Elle lui tendit la main. Il hésitait à la prendre. Lady Edouard n'en pouvait croire ses yeux. Josy insista et donna un cordial shake-hand à mon ordonnance.

— Je vous remercie, Michel, murmura-t-elle.

Puis elle passa. Je la suivis dans la bibliothèque. La porte se ferma derrière nous. Nous étions seuls.

La paix de ce lieu de méditation et de travail nous fut salutaire. Josy regarda les teintes polychromes des reliures qui s'étageaient jusqu'au plafond. Dans l'embrasure d'une fenêtre, une Bible monumentale était ouverte sur un lutrin antique. Un hors texte représentait le martyre des Macchabées. Les yeux de Josy s'arrêtèrent sur cette image... Je m'étais peu à peu ressaisi.

— Vous avez un gros chagrin, Josy, dis-je, en lui prenant la main.

— C'est votre faute, répondit-elle. Vous m'avez fait tant de peine, hier.

Alors je compris pourquoi elle était allée à Bluemanor.

— Je n'aime pas les situations fausses, expliqua-t-elle ; je hais les hypocrisies. Nous avons le droit d'être l'un à l'autre. Je n'ai pas craint d'aller dire à cette créature pour laquelle vous avez eu trop d'attention à Chelmsford et chez vous, que vous avez ma parole et que j'ai la vôtre.

— Quoi ! Josy vous vous êtes émue à ce point de ce qui n'était qu'un jeu ?

— Je l'ai jugé dangereux. J'ai désiré y mettre fin, de femme à femme. Je serai à vous ; vous serez à moi ; nous sommes liés. Je n'ai voulu entre nous ni d'une intrigue, ni d'une intrigante.

— Mais à quoi ne vous exposiez-vous pas ? Commentmadame Amati vous a-t elle accueillie?

— C'est une poupée de roman, tour à tour bonne ou mauvaise, par occasion. Elle a été parfaite, tout au moins en paroles. Reste à savoir si elle ne comptait pas sur son frère pour être vengée.

— Qu'est venu faire cet individu dans un entrelien aussi délicat et auquel vous auriez re-

nonce, je pense, si vous aviez attendu de me revoir. J'ai pu céder, hier, à la frivolité des circonstances et paraître attentif, quand je m'étais qu'amusé. Mais laissons cela. Je sais ce qui s'est passé entre monsieur Gaston Mourier et vous. Il est heureux que Michel ait deviné ce misérable et l'ait corrigé comme il le méritait.

— Mais quelles seront les suites de cette correction, Raymond? S'il y avait scandale, maladie, mort, — que sais-je! — qu'arriverait-il? Pensez à la gravité de ce qui vient de se produire, pour vous, pour moi, pour nous tous I

— Nous connaîtrons avant une heure l'état exact des choses, et j'aviserai.

— Vous aviserez? Que comptez-vous faire? Personnellement, vous ne pouvez intervenir.

— Ohl pardon, monsieur Mourier est hors de

page.

— Quoi ! Raymond, une dispute, un duel, entre vous et ce misérable gamin ? N'est-il pas assez puni? Vous oubliez, d'ailleurs, que j'ai un frère. Que dirait-il? Qu'avons-nous à lui dire? Réfléchissez, je vous prie : vous ne pouvez agir, Teddy étant là. Au surplus, la famille Mourier reçoit l'hospitalité que vous lui avez offerte. Il ne vous est même pas permis de la prier de quitter votre maison. Considérez enfin que les parents

de mon insulteur sonl d'un tel caractère que vous ne pouvez attendre d'eux qu'ils comprennent l'énormité de la faute de leur fils et qu'ils s'associent à votre indignation.

Je me croisai les bras et me mis à me promener de long en large à travers la pièce. La justesse des paroles de Josy m'exaspérait en même temps que je sentais plus vivement la situation absurde dans laquelle nous nous trouvions. Je fis un effort sur moi-même ; j'envisageai de tous côtés l'acte du jeune Mourier, et ses conséquences immédiates ou à venir. Pouvais-je, pouvions-nous jeter Teddy au travers de tout cela ? Devais-je rentrer à Bluemanor, la cravache à la main ? J'entendais déjà les cris de madame Mourier ; je devinais les pâmoisons de sa fille ! Tout .un drame dans l'honorable et sévère maison de Sir John Cliffon. Allons donc ! Impossible î Et si quelque chose s'ébruitait ! Si la Presse s'en emparait ! Que faut-il? Une indiscrétion de domestiques, une rumeur dans le pays. On sait Favidilé de certains journaux pour les scandales mondains. Josy avait raison : j'avais les mains liées. Je fis un geste furieux.

Elle était restée immobile près de la Bible et me regardait aller et venir, sans dire mot. j'eus un immense regret de ma légèreté de la veille, un très vif remords de la tentation que Josy

avait devinée. Oui, certes, ce qui arrivait était de ma faute. Si par mon attitude distraite à son égard, par l'attention irréfléchie accordée à madame Amati, je n'avais pas donné à penser à Josy que je subissais un autre charme que le sien, elle n'aurait pas tenté une démarche inattendue, mais que sa nature indépendante et primesautière expUquait.

— Josy, chère Josy, lui dis-je, je veux que vous me pardonniez. Si j'ai des torts, vous avez celui d'avoir pensé que madame Amati pouvait être pour vous une rivale.

— Je veux me persuader, Raymond, réponditelle, que mes soupçons étaient sans fondement. Votre attitude me le démontre. Mais, vous le savez, l'amour a ses nuages. Je suis une inquiète et une impulsive. J'ai douté de vous ; j'en suis punie.

Sa voix tremblait, ses yeux se teintaient de larmes contenues. Je pris ses mains qu'elle ne retira point, et longtemps, longtemps, je lui exprimai du mieux que je pus mes regrets et ma peine, l'affection profonde que je ressentais pour elle, et combien elle était pour moi l'unique, l'exceptionnelle créature, l'incomparable amie que ma fierté devait être de conquérir.

Ses aveux répondirent à mes aveux. Que dura

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ce mutuel abandon ? Je ne sais. Nous avions oublié l'heure et le lieu. Nous n'avions encore parlé que de nous-mêmes et mêlé nos baisers à nos cœurs, lorsque deux coups discrets, frap pés à la porte de la bibliothèque nous ramenèrent au sentiment de la réalité. Quelqu'un entra. C'était sir Archibald déjà revenu de Woodhouse. Teddy l'accompagnait.

Le docteur vint à nous d'un pas rapide et d'un air assuré. Son regard souriait. Il prit la main de Josy :

— Oh! décidément, elle a la fièvre... Quel pouls I quelle agitation... Je prie votre frère de vous accompagner jusqu'à votre appartement. Si vous me le permettez, je monterai vous y voir tout à l'heure. J'ai des nouvelles urgentes de Bluemanor à donner à monsieur Desormes.

Il m'emmena dans une pièce voisine, s'assura que les portes étaient closes et me fit asseoir près de lui sur un divan.

— Une cigarette ? dit-il.

— Non, merci.

— Si, si, prenez ; vous me comprendrez mieux. La fumée est bonne conseillère.

— Docteur, ne perdons pas de temps. Quel est l'état de monsieur Mourier ?

— Monsieur Mourier va confortablement. C'est

un très bon homme. 11 a massé lui-même son mécanicien qui souffre d'un rhumatisme à l'épaule.

— Je parle du fils Mourier, docteur, et vous m'entendez bien !

— Ah I vous parlez de monsieur Gaston Mourier ' Charmant garçon, n'est-ce pas? Jolie nature 1 Je suis facile de vous apprendre qu'il est un peu souffrant.

— Docteur, docteur, vous me martyrisez. Dans quel état est-il ?

— Calmez-vous ! Diable ! Quelle part vous prenez aux malheurs de vos amis. Voici tout ce que je peux vous confier, sans trahir le secret professionnel : monsieur Mourier chassait les papillons, les libellules, je ne sais quoi de capricieux, dans votre parc. Il s'échauffait, il bondissait, il avait pris le mors aux dents ; il n'a pas vu un obstacle, du côté du Banc du Roi. Il est tombé d'une manière si regrettable qu'il a les yeux en marme" lade, trois dents cassées, une côte démise et un poignet luxé. Il en a pour trois semaines.

— Il n'en mourra pas ?

— Quelle idée 1 N'exagérons rien et parlons d'autre chose. Connaissez-vous Lady Assler douairière ?

— Non ; pas encore.

— 11 faut la connaître. Elle habite à Londres, Clarence Terrace, 29, Park Lane. C'est une femnae admirable ; sa maison est superbe. Allez donc la voir demain. Vous avez certainement besoin de rentrer en France, ne serait-ce que pour vous marier... Vous êtes obligé de passer par Londres. Profitez-en pour faire à Lady Assler douairière une visite opportune.

— Mais, docteur, mais, docteur... si je comprends bien...

— Oui, oui, vous comprenez fort bien. Pensezvous que les médecins anglais aient des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre ? Parlez à la mère de Josy, vous dis-je, et que TeddyetJosy aillent parler à votre mère. Tirez Teddy des environs de Bluemanor ; ce sera prudent. Je m'occuperai pour vous du départ de la famille Mourier. Vous n'avez pas intérêt à poursuivre vos relations avec elle.

— Laissez-moi me ressaisir, docteur. Vous dites là, tranquillement, des choses qui décident de deux vies. Je ne sais pas, moi... Les mots me manquent...

Les mots me manquaient, en effet, la pénétration de sir Archibald, la netteté chirurgicale avec laquelle il débrouillait la situation, ordonnait, tranchait, opérait, me subjuguait un peu.

J'aurais voulu me rebeller, mais la stupeur l'emportait sur l'amour-propre, et, d'ailleurs, je sentais la sagesse de tout ce qu'il conseillait. Je me rendais à ses avis.

Le soir même, je partais pour Londres et expédiais Michel à Laurière, en courrier. Sir Archibald fut admirable. Teddy, sans oser aller au fond des choses, en raison même de la situation délicate dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de son ami qu'à tort ou à raison il soupçonnait d'être fort avant dans les bonnes grâces de la « Sirène, » acceptait d'aller excursionner sur le continent et de conduire Josy à Laurière.

Lady Edouard avait reçu de sa belle-sœur l'aveu de nos accords. 11 était convenu que, dès le lendemain, j'aurais, de Josy ou de Lady Assler douairière, à Londres, au Carllon, une invitation à me rendre à Clarence Terrace. Effectivement, le soir, le billet suivant me parvint :

« Cher Raymond,

» Soyez demain matin, à onze heures, à Westminster Abbey, du côté de la statue de Shakespeare, dans le coin des Poètes. En mémoire d'un

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anniversaire qu'il nous est doux de célébrer ainsi, nous irons, ma mère et moi, saluer la dalle funèbre de sir Henry Irving. Nous pourrons aller ensuite faire le tour de Hyde-Park, avant de gagner la maison oii vous prendrez votre lunch avec mes sœurs.

» Celle qui pense à vous, ami cher.

» JOSY. »

Je vis dans ce billet l'intention délicate de saisir une occasion de plaire aux sentiments spiritualistes que je me suis attaché à conserver et que j'ai défendus près de Josy. Aussi bien savait-elle que j'ai un culte pour Westminster.

Je n'entre jamais dans ce Panthéon de la gloire anglaise sans y sentir battre le cœur robuste de l'Angleterre. Je vénère la pensée, révélatrice d'une grande âme nationale, qui réunit dans un môme temple, sous l'égide d'un Dieu, un Comédien comme Irving et un roi comme Edouard le Confesseur. Quelle dilTérence entre ce Panthéon et le nôtre, halle glaciale d'où l'idée divine est exclue. Les morts y sont prisonniers de nos passions et de nos erreurs. Cette basilique où des profanateurs ont fait le vide, n'a plus d'autre écho que le néant d'un discours politique et le tumulte

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des haines des partis. Quelle tristesse de sentir que les grands hommes qu'on nous convie à honorer dans ce temple dévasté, se présentent à nous dans toute la misère des rapetissements humains, et non dans le lointain prestigieux du mystère de la mort, agrandi de la profondeur du ciel !

A l'intérieur de labbaye royale, les visiteurs étaient peu nombreux. Je m'arrêtai devant les monuments que je préfère ; je relus les noms que je respecte le plus.

J'allai vers Shakespeare, par le transept sud, un peu avant onze heures. Des réminiscences de l'immortel William hantaient ma pensée sous l'impression émue de l'admirable image qui rappelle sa gloire dans Westminster. Aux pieds de cette effigie du poète, inhumé à Strafford-sur-Avon où il naquit, reposent des comédiens qui s'illustrèrent, en ayant pour âme le reflet du feu du génie du grand homme : Garrick et sa femme, et l'artiste qui fut presque des nôtres par son amour des arts français, l'inoubliable Irving.

A l'heure dite, je vis paraître Josy accompagnée de sa mère. Un peu plus grande que sa fille, le port noble, un air de douceur et de gravité répandu sur ses traits, Lady Assler s'avançait en portant dans ses mains gantées de bianc un feuillage argenté, fleuri de roses et de lilas,

auquel s'ajoutait l'ornement d'un flot de rubans violets. La teinte de cette attache dominait dans son costume. Un vaste manteau de même couleur l'enveloppait ; sur ses beaux cheveux blancs sa coiffure rappelait encore cette nuance et complétait une toilette de demi-deuil, symphonie sur un mode mineur, en harmonie avec ce pèlerinage au Temple du souvenir.

J'attendis que Lady Assler eût déposé son tribut d'afTeclion. Elle le fit d'un geste simple. Quelques visiteurs s'arrêtèrent, respectueux. Elle contempla, immobile, tout ce qui reste de visible d'un grand artiste qui arracha des larmes de tant de regards admiratifs fixés sur lui dans la gloire de ses rôles : un nom et une date inscrits en lettres de cuivre sur la dalle d'une église ; puis elle vint vers moi. Josy la précédait. Elle m'avait fait signe d'avancer. J'étais déjà près d'elle ; je m'inclinais.

— Sortons dans le cloître, murmura t-elle.

Nous fîmes quelques pas, sans parler, jusqu'aux galeries en arceaux, qui avoisinent l'église et s'ouvrent sur la cour du chapitre de Westminster. Là, nous pouvions converser librement.

— Monsieur, dit Lady Assler, j'ai approuvé l'heureuse idée de ma fille ; je suis contente de

VOUS avoir vu pour la première fois dans le lieu où nous sommes. C'est d'un favorable augure.

Elle ajouta qu'en raison de la vieille amitié de Teddy pour moi, elle me connaissait depuis longtemps. Elle parla de Bluemanor, de sir John Cliffon et de sa femme qui avaient été ses amis. Elle évoqua mes cousins, d'un cœur attendri.

Nous traversions le cloître à petits pas ; nous sentions peser sur nous le passé austère que racontent les voûtes noircies, les arceaux en ogives, les verrières cousues de plomb. Nos âmes étaient plus sensibles, sous l'influence du recueillement de cette demeure consacrée depuis des siècles à la vie religieuse.

Sortis du cloître, nous retombions dans l'animation de la rue londonienne. Une auto électrique nous attendait.

Nous partîmes vers Hyde-Park. Lady Assler racontait pourquoi, chaque année, elle se rendait sur la tombe d'Irving. Elle commémorait ainsi le souvenir d'une bonne action à laquelle le grand artiste s'était associé, sur son désir.

Elle fut amenée à parler des orphelines abandonnées auxquelles elle se consacrait avec ses deux autres fdles, Elisabeth et Mary-Anne, que j'allais voir. Josy se taisait, souriante. Elle épiait sur mon visage les impressions que je pouvais

ressentir. Sa mère se révélait à moi telle que je la pressentais : très supérieure et très simple, toute orientée vers le bien, mais un bien pratique et salubre, celui qu'on fait soi-même, sans fausse sentimentalité. Sur le sol anglais, la bonté qui se donne est aussi celle qui se défend.

Mon esprit se reportait vers Laurière et les deux âmes d'élite qui auraient si bien compris Lady Assler. Mais pourquoi ne pensais-je pas seulement à ma mère en présence de la mère de Josy ; et pourquoi auprès de celle qui était déjà, en fait, ma fiancée, évoquais- je l'image de Noémi de Méryl ?

Qui expliquera le mystère de la pensée humaine, comment et par quel effet soudain, notre cerveau enfante une idée, une image du passé, de l'avenir ou d'un monde inconnu, dans le moment môme où rien ne semble la motiver ?

La résidence anglaise de la famille Assler est une honorable demeure qui compte dans ce (ju"on appelle à Londres « les dix mille du dessus » — The upperten thoiisand ». C'est une des

plus luxueuses habitations du Wost-End. La porte d'entrée s'ouvre sous un portique de style grec, sur un large vestibule au revêtement de marbres nnciens, rapportés à grands frais d'Italie. Unique ornement de ce seuil, la Diane de Ganova dresse sur une colonne la grâce de sa chaste déité.

Nous trouvâmes dans leur salon de prédilection les deux sœurs de Josy, ses aînées. Elles ont un même air de famille ; mais, en dehors d'une similitude de taille, d'allure et de son de voix, elles n'ont point de ressemblance avec Josy, ni dans les traits, ni dans le caractère. Je vis en elles des femmes^ de vraies femmes maternisées par l'amour des créatures ; des femmes faites femmes par le cœur, par l'âme, par la connaissance de la misère humaine, savante initiatrice de la vie. A les voir et à les entendre, j'allais sans peine au fond de l'existence de Lady Assler et de ses deux aînées, qui avaient subi l'emprise de son apostolat, tandis que la plus jeune, la dernière venue, enfant gâtée qu'on avait laissé se rendre indépendante, courait le monde avec Teddy, puis seule, et était pour ces trois femmes une surprise, une inquiétude et une adoration.

Dans la vaste pièce de réception, au premier étage de l'hôtel, devant les larges fenêtres ou-

vertes sur la splendeur des frondaisons de Hyde-Park, je parlais à présent de ma famille et de moi-même. Je disais que ma mère, éprouvée par la vie, condamnée à une quasi-immobilité, trouvait encore le moyen de secourir les autres, d'attacher son esprit perspicace et tendre à la connaissance des maux de son prochain eL aux soins d'y porter remède.

Ce terrain d'action dans le bien constituait pour nous un pays commun, une même patrie. J'étais tout à fait à mon aise. La sympathie d'un cordial accueil rapprochait nos cœurs.

Il n'est rien de plus doux, peut-être, que cette intime allégresse qui nous pénètre, quand nous sommes en communion d'idées avec des êtres que nous sentons supérieurs et respectables. Et vraiment, ces trois femmes, toutes trois graves et douces, si semblables, si uniformisées par l'habitude d'un même but, si détachées du luxe qui les entourait, si au-dessus et en dehors de leur fortune, m'impressionnaient intimement. J'aimais leur attention à mes paroles et leurs questions sur chacun des points qui pouvaient m'être chers. J'aimais par-dessus tout leur belle indulgence. Point de rigorisme chez elles, nulle bigoterie.

Lorsque nous fûmes à table, miss Elisabetli,

qui est de sept ans plus âgée que Josy, la querella plaisamment, car sa sœur, ses belles mains posées sur la nappe, négligeait de toucher aux mets qui lui étaient présentés. On me raconta ses étrangetés, depuis sa naissance jusqu'au temps présent. La mère et les filles rivalisaient d'anecdotes. Je sus ainsi l'histoire charmante de l'abandon des poupées de Josy sur la Serpentine River, gloire delIyde-Park.

Elle avait cinq ans ; on lui avait parlé de Moïse. Quoi que put dire sa gouvernante, celle-ci dut aider son élève à porter au parc cinq ou six de ses poupées préférées, chacune d'elle étant dans une corbeille. Il faisait du vent. Josy les abandonna sur l'immense pièce d'eau, puis les suivit du rivage, les imaginant sur le Nil fabuleux. Celle qui alla le plus loin fut pour elle la poupée du miracle, la seule qu'elle voulut recueillir ; les autres furent laissées aux petits pauvres, errants sur le bord de la Serpentine et intéressés à ce match inattendu.

Ainsi Josy sauva des eaux Moïse.

A ce récit, Josy s'animait, demandait grâce, rougissait, pâlissait, se fâchait presque. Et je démêlais combien son caractère énigmatique et fier, tout de sursauts inattendus, troublait une mère et des sœurs aussi aimantes ; combien, sans

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doute, elles avaient de peine à la voir errer, incertaine et secrètement désolée. Elles connaissaient ses crises de conscience ; elles avaient du s'épouvanter de la sentir menacée du spleen, rongée par l'âpre ennui qu'engendre la lassitude d'une vie sans but. Quelle souffrance pour elles de ne pouvoir l'associer à leurs œuvres, delà trouver insaisissable, si éloignée d'elles, et, cependant, bonne et noble aussi, à sa façon. Comment la convertir aux saines réalités, la décider à se choisir un mari ?

Miss Mary-Anne indiqua qu'Elisabeth et ellemême, entièrement vouées aux œuvres de leur mère, avaient, dès longtemps, renoncé à toute autre maternité que celle de l'adoption des déshéritées, tristes épaves arrachées à l'océan de boue des bas-fonds de Londres. Mais quel bonheur ce serait pour elles, le jour où Josy, enfin fatiguée de courir le monde, se fixerait sous un toit qui serait celui de sa seconde famille.

Ceci était dit posément, nettement. Ce n'était point un de ces artifices de petit esprit qui procède par allusions pour aborder le sujet délicat qui est la raison d'une entrevue. C'était le débat ouvert loyalement sur la question qui motivait ma présence. Nous avions parlé réciproquement de nous-mêmes et des nôtres ; les chilïres du

problème étaient posés : il fallait maintenant arriver au total.

Le lunch terminé, nous étions revenus au salon. J'étais près de Lady Assler ; Josy et ses sœurs examinaient à quelque distance des dentelles exécutées dans un des ouvroirs créés par la charité de leur mère. Celle-ci, les yeux fixés sur le parc, me disait gravement :

— Dès le début de votre rencontre avec Josy, à Paris, j'ai senti dans ses lettres qu'elle espérait trouver en vous celui qui serait digne d'elle.

— Yous savez, madame, que mon ambition est de la mériter.

— Et vous voyez, monsieur, par notre accueil, que nos vœux secondent vos désirs.

Nous échangeâmes un regard ; le sien rayonnait de confiante bonté ; le mien devait refléter une émotion contenue.

— Je peux donc considérer, repris-je, que j'ai l'honneur d'être agréé par vous ?

— Vous êtes ici le très bienvenu. Josy est libre ; vous l'êtes aussi. Votre âge à tous deux est celui de l'entière responsabilité de vos actes, Vous vous êtes mutuellement étudiés et compris. Mes enfants et moi-même nous vous approuvons l'un et l'autre de tout cœur.

Elle se tut ; j'imitai son silence, Josy et ses

sœurs entendaient-elles ? Je ne sais ; mais, à coup sur, elles devinaient.

Elles continuaient de parler entre elles, à voix basse, et soudain, de leur côté aussi, le silence régnait...

Lad y Assler rêvait, les yeux tournés vers l'extérieur. Je la vis hocher lentement la tête. Elle reprit doucement :

— La grande question, monsieur, est de ne jamais aller contre les volontés de la nature. J'ai élevé Tnes enfants dans le respect de ce qui est naturel et subordonné toutefois au contrôle de la raison. Il n'en est pas moins véritable que la principale sagesse est de tenir compte en tout de la terre et du ciel, car nous ne sommes faits que d'un peu de terre et d'un peu de ciel... Ce disant, je songe à la question délicate de la race. Il y a là un obstacle que vous surmontez en allant l'un vers l'autre, Josy et vous. J'y songe à la vue de ces arbres ([ue j'aperçois au dehors et qui me sont familiers ainsi que de vieux amis. Je les connais un à un. J'ai trouvé en eux des conseillers qui ne m'ont jamais trompée. C'est à l'abri de leur ombrage que j'ai appris à penser, et si vous saviez combien ils m'ont suggéré d'idées. Regardez-les, je vous prie : ils sont différents de vos arbres de France. Considérez que les arbres an-

glais, aussi bien ceux de ce parc que ceux que vous voyez, lorsque vous êtes en Essex, croissent en dômes arrondis. Leur feuillage, plus plein, plus serré, retombe alourdi vers la terre. Malgré la différence des essences, ils ont un même air de famille. Est-ce un effet de l'humidité, de l'atmosphère, une influence du sol ? Ils sont plus amples, ils sont plus pesants, ils sont plus semblables que leurs frères de France, qui paraissent légers, vibrants, disparates comme le sol où vous êtes né... Josy est un arbre d'Angleterre, quoiqu'elle semble ou veuille être, et vous êtes un arbre de France.

Elle cessa de parler ; ses yeux, fixés sur les miens, exprimaient une douceur qui se voilait d'un peu de tristesse.

— Madame, dis-je, je retrouve miss Josiane dans la mélancolie de vos paroles et dans la philosophie dont elles s'inspirent. Je me permettrai d'objecter seulement qu'il est plus facile et, partant, plus permis aux êtres humains de se transplanter qu'aux arbres des forêts. C'est du mélange des races que naîtra peut-être, un jour, le peuple idéal qui connaîtra ie bonheur et la paix.

— Ahî répondit-elle en souriant. Français, optimiste Français, vous avez toujours réponse à

tout, et je comprends bien l'espoir que ma fille a mis en vous.

Le soir môme, je quittai Londres pour gagner la France.

Teddy, suivi de son mécanicien, et Josy, accompagnée de sa femme de chambre, devaient passer la Manche le surlendemain.

Je ne fis que traverser Paris, à l'aube, et repartis par un train du matin vers Limoges. J'y étais à deux heures après midi. Je trouvai Michel au saut du wagon. Son premier soin fut de s'informer de M. Gaston Mourier. Je lui fis part des nouvelles que j'avais reçues de sir Archibald. Le jeune Mourier et sa famille avaient réintégré Reims sans esclandre et dans un équipage moins triomphant qu'à leur départ, L'aimable drôle était parti sur un brancard. J'appris aussi à Michel que Teddy et sa sœur allaient excursionner en auto sur le continent et passeraient incessamment à Laurière. Je croyais qu'il allait se réjouir. Je le vis au contraire, s'assombrir et me jeter un coup d'œil de travers. L'expression de sa physionomie me surprit. Mais nous arrivions à la voiture qui m'attendait. Nony, le vieux cocher factotum de ma

mère, les guides et le fouet correctement en main, tournait vers moi, du haut de son siège, un visage épanoui et s'efforçait en même temps de garder la rigidité d'une tenue impeccable.

Près de la Victoria quelqu'un était debout dont Michel ne m'avait pas dit la présence. Je fus stupéfait de voir Noémi de Méryl. Je m'empressai vers elle :

— Bonjour ! Comment, Noémi, vous êtes venue m'attendre ? Ma mère va bien, n'est-ce pas ?

— Madame Desormes va aussi bien que possible, monsieur Raymond. Je suis venue vous voir arriver parce que je pars dans une heure pour aller passer cinq ou six jours dans ma famille. Votre présence me permet de laisser votre mère aux soins qui sont pour elle les meilleurs. La voiture qui venait vous prendre ma conduite à la gare.

— Mais vous n'allez pas partir sans que je vous aie vue. Je suis impatient d'avoir des détails, de causer avec vous.

— Vous devez être encore plus impadent de quitter Limoges. La route est longue. Voici ce que je vous propose : une voiture de place va nous suivre ; nous ferons ensemble un peu de chemin, puis, lorsqu'il sera temps que je revienne

pour mon train, je vous quitterai. J'aurai eu le temps de vous donner des nouvelles.

Elle parlait avec grâce et netteté, suivant son habitude, et je la retrouvais telle que je l'avais quittée, toujours fidèle à ce mcme vêtement de deuil qui ne messied pas à sa pâleur. Sa chevelure blonde était mise en valeur par la paille noire dont elle était coiffée. Ses yeux, d'un bleu mat et luisant d'émail, semblaient plus bleus et plus profonds sous le trait sombre que le tulle de sa voilette traçait sur son front. Ils disaient éloquemment la sérénité de son âme. Je pris place à sa gauche ; la Victoria partit, suivie duferraillement d'un fiacre de louage que nous laissâmes bientôt, heureusement, à bonne distance. Noémi de Méryl avait regardé sa montre :

— Nous avons vingt minutes à nous. Que voulez-vous que je vous dise, monsieur Raymond ?

— Noémi, je vous en prie, c'est la seconde fois que vous me gratifiez d'un « Monsieur », de cérémonie, qui n'est pas de mise, de vous à moi. Je vous ai vue petite fille ; nous avons joué ensemble, nous nous sommes tutoyés, et ce n'es pas parce que vous êtes devenue l'enfant de la maison, à Laurière, que vous allez me traiter en ennemi.

Elle répondit avec gaieté :

— Je crois que je ne saurais jamais vous traiter en ennemi, si méchante que je puisse devenir ; mais je viens d'avoir vingt et un ans ; me voilà bien près de compter parmi les « dames âgées ». Je suis obligée à beaucoup de dignité.

— Nous ferons trancher cette question par ma

mère. Parlez-moi d'elle. Eles-vous contente de sa santé?

— Madame Desormes va bien. Elle a pourtant témoigné d'un peu d'agitation, ces derniers temps, ou plutôt d'un peu d'inquiétude.

— A quel sujet ?

— Le demandez-vous? Au vôtre.

— Je m'en doutais. La vie que j'ai menée, récemment, l'a troublée ?

— Vos lettres l'ont surprise.

— Que pense-t-elle de mes amis anglais, de la famille Assier? Vous avez du vous occuper beaucoup de miss Josiane? Gomment l'imaginez-vous? Gomment l'imagine-t-elle ?

Sa ligure gardait un sourire soutenu qui finissait par m'intriguer. J'étais habitué à un visage dont une douce mélancolie était l'ordinaire caractère.

— Quelle question ! répondit-elle avec enjouement. Nous ne savons pas, nous autres. Nous

avons feuilleté un album de portraits de l'école anglaise. Chaque fois qu'une belle ligure de femme nous a plu, nous avons dit : « Miss Josiane Assler est peut-être ainsi. »

— Elle est encore bien plus belle, Noémi; vous la verrez un de ces jours.

Elle sursauta légèrement :

— Vous attendez sa visite ?

— J'espère que vous la trouverez à Laurière en revenant.

Les chevaux allaient au pas. Nous avions déjà Limoges derrière nous, dressant à travers une brume transparente les tours grises de sa cathédrale et la boule dorée du clocher de Saint-Michel sur l'éparpillement des demeures aux toits de tuiles rouges que le temps noircit. Elles s'étagent et s'enchevêtrent au flanc des collines que la Vienne ourle d'un liséré d'eau claire. Devant nous commençait une longue côte.

— Si nous marchions un peu, dis-je.

Nous descendîmes. Nous étions plus libres pour causer. Et puis, j'étais heureux d'aller à pied, défouler le sol natal. Chaque détail du chemin m'était familier. Une tradition de Laurière est devenir me chercher à Limoges, si le temps est beau. A la mauvaise saison, je peux arriver jusqu'à ma porte par une petite ligne d'intérêt

local. Mais pour moi, l'été, le charme est si grand de refaire un voyage aimé de mon enfance, que trois heures de voiture me sont un enchantement.

— Dites-moi toute la vérité, Noémi, repris-je. Ma mère ne s'effraie-t-elle pas du bien que je lui ai dit de miss Assler ?

— La simple vérité, c'est que vos lettres les plus récentes ont paru l'étonner pour différentes raisons. Leur irrégularité, leur brièveté un jour, leur longueur le lendemain pouvaient la surprendre. Mais ses réflexions, si elle en a fait, sont restées secrètes. Elle vous dira elle-même ce qu'elle pense. Je n'en sais rien. Je veux seulement vous mettre en garde contre sa sensibilité qui va croissant avec l'âge. Vous ne sauriez trop prendre de ménagements avec elle, même et surtout pour l'associer à votre bonheur.

Sur ces paroles prononcées d'un ton plus grave que tout ce qu'elle avait dit jusque-là, elle consulta de nouveau sa montre, s'excusa d'être prise par l'heure, me tendit la main et me quitta pour rejoindre le fiacre qui venait de nous rattraper dans la côte.

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ou LES FAITS PARLE^T

Tous les raisonnements de rhomme ne valent pas un sentiment de la femme.

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