‹ RomanChapitre 107 sur 139 · L'AGONIE DE LA MORT · texte numérisé non relu

L'AGONIE DE LA MORT

— Votre frère? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus douloureux de son cœur aux devoirs que son père lui avait légués envers les Thénardier, qui est votre frère .^

— Le petit. "~^

— Celui qui chante?

— Oui.

Marius fit un mouvement.

— Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long à présent! Elle était presque sur son séant, mais sa voix était très basse et coupée

de hoquets. Par intervalles le râle l'interrompait. Elle approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle ajouta avec une expression étrange :

— Ecoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre à la poste. Je l'ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvînt. Alais vous m'en voudriez peut-être quand nous allons nous revoir tout à l'iieurc. On se revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.

Elle saisit convulsivement la main de Alarius avec sa main trouée, mais elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.

— Prenez, dit-elle.

Marius prit la lettre.

Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.

— Maintenant pour ma peine, promettez-moi... Et elle s'arrêta.

— Quoi? demanda Marius.

- — - Promettez-moi!

— Je vous promets.

— Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai morte. — Je le sentirai.

Elle laissa retomber sa tête sur les genoux de Marius et ses paupières se fermèrent. Il crut cette pauvre âme partie. Eponine restait immobile; tout à coup, à l'instant où Marius la croyait à jamais endormie, elle ouvrit lentement ses yeux où apparaissait la sombre profondeur de la mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déjà venir d'un autre monde :

— Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'étais un peu amoureuse de vous.

Elle essaya encore de sourire et expira.

GAVROCHE PROFOND CALCULATiX'R DES DISTANCES.

Marius tint sa promesse. Il déposa un baiser sur ce front livide où perlait une sueur glacée. Ce n'était pas une infidélité à Cosette^ c'était un adieu pensif et doux à une malheureuse âme.

Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'Eponine lui avait donnée. Il avait tout de suite senti là un événement. 11 était impatient de la lire. Le cœur de l'homme est ainsi fait, l'infortunée enfant avait à peine fermé les yeux que Marius songeait à dépher ce papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.

Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'était un petit billet plié et cacheté avec ce soin élégant des femmes. L'adresse était d'une écriture de femme et portait :

— A monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la Verrerie, n° i6.

Il défit le cachet, et lut :

«Mon bien-aimé, hélas! mon père veut que nous partions tout de suite. «Nous serons ce soir rue de l'Homme-Armé, n° 7. Dans huit jours nous « serons en Angleterre. Cosette. 4 juin. »

Telle était l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait même pas l'écriture de Cosette.

Ce qui s'était passé peut être dit en quelques mots. Éponine avait tout fait. Après la soirée du 3 juin, elle avait eu une double pensée, déjouer les projets de son père et des bandits sur la maison de la rue Plumet, et séparer Marius de Cosette. Elle avait changé de guenilles avec le premier jeune drôle venu qui avait trouvé amusant de s'habiller en femme pendant qu'Eponine se déguisait en homme. C'était elle qui au Champ de Mars avait donné à Jean Valjean l'avertissement expressif : Déménage'^ Jean Valjean était rentré en effet et avait dit à Cosette : Nom -partons ce soir et mus allons rue de l'Homme- Armé avec Toussaint. La seriiaine prochaine nom serons a Londres. Cosette, atterrée de ce coup inattendu, avait écrit en hâte deux lignes à Marius. Mais comment faire mettre la lettre à la poste .^ Elle ne sortait pas seule, et Toussaint, surprise d'une telle commission, eût à coup sûr montré la lettre à M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, Cosette avait aperçu à travers la grille Eponine en habits d'homme, qui rôdait maintenant sans cesse autour du jardin.

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