‹ RomanChapitre 108 sur 139 · GAVROCHE PROFOND CALCULATEUR · texte numérisé non relu

GAVROCHE PROFOND CALCULATEUR

Cosettc avait appelé «ce jeune ouvrier» et lui avait reinis cinq francs et la lettre, en lui disant : Portez cette lettre tout de suite à son adresse. Éponine avait mis la lettre dans sa poche. Le lendemain 5 juin, elle était allée chez Courfeyrac demander Marins, non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute âme jalouse et aimante comprendra, «pour voir». Là elle avait attendu Marins, ou au moins Courfeyrac, — toujours pour voir. — Quand Courfeyrac lui avait dit : nous allons aux barricades, une idée lui avait traversé l'esprit. Se jeter dans cette mort-là comme elle se serait jetée dans toute autre, et y pousser Marins. Elle avait suivi Courfeyrac, s'était assurée de l'endroit où l'on construisait la barricade, et bien sûre, puisque Marins n'avait reçu aucun avis et qu'elle avait intercepté la lettre, qu'il serait à la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle était allée rue Plumet, y avait attendu Marins, et lui avait envoyé, au nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener à la barricade. Elle comptait sur le désespoir de Marins quand il ne trouverait pas CosettC; elle ne se trompait pas. Elle était retournée de son côté rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait. Elle était morte avec cette joie tragique des cœurs jaloux qui entraînent l'être aimé dans leur mort, et qui disent : personne ne l'aura!

Marins couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il eut un instant l'idée qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit : Elle part. Son père l'emmène en Angleterre et mon grand-père se refuse au mariage. Rien n'est changé dans la fatalité. Les rêveurs comme Marins ont de ces accablements suprêmes, et il en sort des partis pris désespérés. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus tôt fait.

Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs à accomplir : informer Cosette de sa mort et lui envoyer un suprême adieu, et sauver de la catastrophe imminente qui se préparait ce pauvre enfant, frère d'Eponine et fils de Thénardier.

Il avait sur lui un portefeuille; le même qui avait contenu le cahier où il avait écrit tant de pensées d'amour pour Cosette. Il en arracha une feuille et écrivit au crayon ces quelques lignes :

« Notre mariage était impossible. J'ai demandé à mon grand-père, il a « refusé; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne t'ai plus «tiouvée, tu sais la parole que je t'avais donnée, je la tiens. Je meurs. Je « t'aime. Quand tu liras ceci, mon âme sera près de toi, et te sourira. »

N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna à plier le papier en quatre et y mit cette adresse :

A Madenioisdle Cosette fauch élèvent, chc"^ M. Yaucheltvent, rue de ÏRonniie- Armé, n" 7.

La lettre plice, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,

l'ouvrit, et écrivit avec le même crayon sur la première page ces quatre lignes :

« Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand- « père, M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, n" 6, au Marais. »

Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela Gavroche. Le gamin, à la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse et dévouée.

— Veux-tu faire quelque chose pour moi.'^

— Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'étais cuit.

— Tu vois bien cette lettre.^

— Oui.

— Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet, commença à se gratter l'oreille), et demain matin tu la reniettras à son adresse, à mademoiselle Cosette, chez M. Fauchclevent, rue de THomme- Armé, n" 7.

L'héroïque enfant répondit :

— Ah bien mais! pendant ce temps-là, on prendra la barricade, et je n'y serai pas.

— La barricade ne sera plus attaquée qu'au point du jour selon toute apparence et ne sera pas prise avant demain midi.

Le nouveau répit que les assaillants laissaient à la barricade se prolongeait en effet C'était une de ces intermittences, fréquentes dans les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement d'acharnement.

— Eh bien, fît Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin. ^

— Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloquée, toutes les rues seront gardées, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.

Gavroche ne trouva rien à répliquer, il restait là, indécis, et se grattant l'oreille tristement. Tout à coup, avec un de ces mouvements d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.

— C'est bon, dit-il.

Et il partit en courant par la ruelle Mondétour.

Gavroche avait eu une idée qui l'avait déterminé, mais qu'il n'avait pas dite, de peur que Marius n'y fît quelque objection. Cette idée, la voici :

— Il est à peine minuit, la rue de l'Homme-Armé n'est pas loin, je vai> porter la lettre tout de suite, et je serai revenu à temps.

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