LA FABRICATION DU LIVRE
Lacroix qui allait, par cette publication, se mettre au rang des grands éditeurs, et dont le nom serait rapidement connu, n'a plus qu'une hâte, c'est de faire paraître cette première partie. II la lit avant de l'envoyer à l'imprimerie, et il est ravi ; s'il admire avec enthousiasme le début du roman , il se flatte aussi d'avoir été clairvoyant en mettant la main sur une œuvre qu'il croyait d'ores et déjà appelée à un grand retentissement.
Victor Hugo reçoit les premières épreuves le 9 janvier 1862 , douze feuilles d'un seul coup. Il en corrige quatre dans sa journée et les renvoie aussitôt; en même temps il remercie Lacroix qui lui avait adressé des éloges enflammés :
Vous me communiquez votre émotion avec une réelle éloquence et en termes qui honorent l'écrivain autant que l'éditeur. Vous avez écrit là, au courant de la plume, une fort belle page de haute philosophie littéraire et sociale.
J'ai reconnu en vous, du premier jour, une noble et chaleureuse intelligence.
Victor Hugo ne se doutait guère, au moment où il livrait la première partie de son roman , des graves difficultés qu'il allait rencontrer, et du travail considérable auquel il se condamnait.
II était à Guernesey et ne voulait pas quitter son île. Ses éditeurs étaient à Bruxelles. On imprimait à Paris et à Bruxelles, et Paul Meurice et Auguste Vacquerie revoyaient les épreuves à Paris; d'où voyages incessants d'épreuves, échange de longues lettres entre l'auteur, l'éditeur et les amis fidèles qui lui prêtaient leur concours. De plus , à peine la première partie du manuscrit avaitelle été remise à l'imprimerie qu'il fallait lutter contre la contrefaçon. La correspondance à ce sujet est particulièrement caractéristique.
Lacroix écrit de Bruxelles à Victor Hugo le 19 janvier :
Je vous transmets avec la présente une pièce rédigée en allemand pour la soumettre à votre signature. Voici ce dont il s'agit :
En Allemagne la contrefaçon est possible vis-à-vis des étrangers, mais ne l'est point vis-à-vis d'un allemand, éditeur patenté, et la législation sauvegarde les droits de propriété littéraire d'un état à l'autre; la Saxe seule a un traité avec la France. Si un éditeur avait acquis de vous, mon cher Monsieur, la propriété des Muérahles ou un droit sur les Mhérahks, directement, il se trouverait, par cela même qu'il est investi d'un droit acquis, en vertu du traité qui lie la France à la Saxe, littérairement, et par cela même qu'il est saxon et éditeur allemand patenté, à l'abri de toute contrefaçon en Allemagne, mais il faut qu'il soit l'éditeur ou censé l'éditeur et qu'il produise un titre lors du dépôt légal à effectuer. Nous avons donc pris nos mesures en conséquence pour l'Allemagne, et le gérant de notre maison de Leipzig consent à couvrir nos intérêts en Allemagne de son nom et de ses droits. Votre intervention est nécessaire. Ceci n'est en réalité qu'un contrat fictif, car M. Stcinacher-Einhorn nous donne une
NOTES DE L'EDITEUR
contre-lettre qui déclare que l'écrit ci-joint ne lui constitue aucun titre vis-à-vis de vous ni de nous : fictivement et pour ses confrères allemands, il sera l'éditeur ou censé tel et mettra son nom sur les exemplaires destines a l'Allemagne ainsi que sur la traduction allemande; — réellement il nous donne un acte qui reconnaît qu'il n'agit que pour notre compte et comme notre représentant.
Et Lacroix ajoute le texte de la pièce que Victor Hugo doit signer, mentionnant sous la forme de certificat le droit conféré à M. Steinacher-Einhorn.
Et il termine :
Vous apprécierez, cher Monsieur, l'utilité de cette pièce. Vous comprendrez ainsi les difficultés que nous avons à aplanir dans chaque pays pour empêcher les contrefaçons.
Nous avons reproduit cette lettre parce qu'elle établit nettement la question au sujet des contrefaçons.
Lacroix s'en inquiète; il remercie Victor Hugo , dans sa lettre du 23 janvier, de sa rapidité à renvoyer ses épreuves corrigées car il a appris que des contrefacteurs cherchent à avoir connaissance des Misérables et à se procurer des feuilles :
Or, maintenant que l'impression s'effectue, c'est par la rapidité d'exécution qu'il faut les surprendre, afin de lancer coup sur coup le plus de volumes possible, ce qui ne permet plus aux contrefacteurs de songer à réimprimer, à cause du temps qu'exige pour eux la fabrication de 3, 4 ou 5 volumes, temps plus considérable que pour un volume... C'est la même raison, vous le savez, qui nous détermine à ne point commencer trop tôt l'impression à Paris; observez que M. Claye m'a promis d'imprimer et de tirer un volume par cinq jours. . . Il sera largement temps de commencer l'impression à Paris quand nous approcherons de la fin de la première partie dans notre édition. En effet, si nous voulons empêcher et tuer la contrefaçon, il n'y a qu'un moyen, c'est de fournir les marchés étrangers où il n'y a pas de trai-
tés, tels que l'Amérique, la Suisse, l'Allemagne, la Russie, avant toute mise en vente en France et en Belgique. . .
Voici le cas : on guette des exemplaires, on cherche à s'en procurer. Supposez les Misérables en vente à Paris, au même moment où partent nos caisses pour le lointain. Le contrefacteur suisse, ou russe, ou allemand s'en empare; de Paris on lui envoie un exemplaire par la poste. Cet exemplaire lui parvient trois semaines, un mois avant notre caisse expédiée comme marchandise, et sur ce temps i! a fait une contrefaçon, approvisionné son marché et introduit peut-être en contrebande son édition dans des pays où la loi assure une protection littéraire...
Imprimer à Paris trop longtemps d'avance pour conserver les feuilles ou les volumes en magasin pendant quinze jours, c'est provoquer un abus, c'est le facihter. Nous avons déjà assez de peine à répondre de nos ouvriers ici; on a voulu en gagner un.
Victor Hugo n'expédiait pas la pièce demandée pour combattre la contrefaçon , mais il n'avait pas attendu cette lettre du 23 janvier pour se hâter et fournir de la copie, car ce même jour il envoyait le premier livre de la seconde partie, et le 29 janvier la fin de cette seconde partie. Le i" février il commençait la revision de la troisième partie Ma-
RIUS.
Malgré la célérité de Victor Hugo, Lacroix, toujours possédé par cette crainte d'être volé par les contrefacteurs, désireux par cela même de hâter la publication, avait insinué timidement à Victor Hugo que sa présence à Bruxelles serait nécessaire, qu'elle éviterait bien des retards dans la correction des épreuves. 11 attendait une occasion pour renouveler plus impérieusement ce désir. 11 la trouva, et le 3 février il écrivait :
Voici dix jours que nous n'avons plus reçu une seule épreuve. A quoi tient ce retard } nous l'ignorons. Les tempêtes y sont pour beaucoup probablement. Voilà, mon cher Monsieur, ce que je craignais. Chaque retard
HISTORIQUE DES MISEKABLES.
d'arrivée d'un paquebot à Guernescy, comme chaque retard dans le retour de ce paquebot à Southampton constitue une perte de trois à quatre jours pour trois ou quatre feuilles. Si ce retard qui frappe l'arrivée ou le renvoi de la première épreuve se complique de la cécessité du renvoi d'une seconde épreuve et que celle-ci subisse à son tour ce même accident de mer, immédiatement la perte de temps est pour un volume de dix ou douze jours. C'est pour cette raison que votre présence à Bruxelles eût été si utile, eût donné tant d'impulsion à la publication.
...La préface que vous comptez donner aux Aihérahles sera-t-elle étendue ? Nous augmentons le nombre de volumes, mon cher Monsieur, mais en diminuant le prix du volume qui de 7 fr. 50 va être réduit à 6 francs; cela fera excellent effet sur le public. En réalité le prix total des Miiérables restera à peu près le même. Seulement par cette combinaison, qui nous impose d'ailleurs un surcroît de dépenses de papier, l'édition sera plus belle, plus luxueuse et semblera moins coûteuse.
L'édition populaire aura, elle, un prix accessible à tous.
Lacroix se bornait, pour l'instant, à incriminer les tempêtes et les retards de paquebot pour décider Victor Hugo à s'installer à Bruxelles. Il avait glissé un mot sur l'augmentation du nombre de volumes que Victor Hugo lui avait annoncé et qui lui imposait un surcroît de dépenses.
Si Victor Hugo ne comprenait pas que , pour s'affranchir de tant de tempêtes et récompenser tant de sacrifices, il devait à son tour faire l'effort de quitter son île dans le but d'être agréable à Lacroix, c'est qu'en vérité il avait le cœur obstinément fermé à la mansuétude ! Lacroix n'osait pas encore dire que la correction des épreuves était retardée par le fait de Victor Hugo , et bien lui en prit, puisque , quatre jours plus tard, il était obligé de faire amende honorable et d'avouer que les envois d'épreuves étaient très réguliers et que les tempêtes n'étaient passibles d'aucun méfait, puisqu'elles n'avaient
pas visité Guerncsev; et voilà Lacroix obligé de vanter la parfaite exactitude de Victor Hugo :
Le timbre des lettres en fait foi, dit-il le 9 février. La faute est à la poste ou à des employés de la poste. Cette lettre, cette épreuve allant à Paris et nous revenant de là ouverte, lue, tout ceci est suspect.
Une lettre et un paquet d'épreuves avaient passé par Paris. Erreur de direction volontaire ou involontaire. Ce qui est certain, c'est que pareille aventure ne se renouvela pas , et Lacroix avait certainement raison — ce fait l'indique — lorsque, contrairement à l'avis de Victor Hugo, il avait tenu à ce que les corrections se fissent sur l'édition de Bruxelles ; aussi ne se prive-t-il pas de l'occasion pour ajouter :
Je me permets de différer d'opinion avec vous sur ce sujet et de me réjouir encore que vos corrections se fassent sur notre édition imprimée à Bruxelles. Que serait-ce en France ? Combien d'abus du gouvernement, s'il le voulait. La serait le danger. D'une part retards nombreux et longs peut-être — lecture dans les bureaux du ministère ou au cabinet noir de la poste à Paris — détournement de feuilles pouvant servir à la contrefaçon. Au moins, en Belgique ce danger n'existe point. La preuve c'est que c'est en France seulement qu'on a ouvert, retenu votre lettre et les épreuves à notre adresse, ce n'est point en Belgique.
Victor Hugo s'était aperçu, en revisant son œuvre , en l'augmentant de nouveaux chapitres, que le nombre des volumes serait plus considérable qu'il ne l'avait prévu et il demandait à Lacroix de diviser chaque partie en deux volumes.
Lacroix fait valoir ce lourd sacrifice : diminution d'un tiers dans la recette , augmentation des frais, obligation de donner des volumes de 400 pages au lieu de 300 , surcroît de dépenses de papier. Mais il pouvait se montrer bon prince , car si , dans son traité, il était question de sept
ou huit volumes, il en obtenait dix pour le même prix; il avait deux volumes pour lesquels, en réalité, il ne payait aucun droit d'auteur, cela valait bien un sacrifice de papier. Il le reconnaissait d'ailleurs : «Votre bonne promesse de dix volumes (chaque partie en deux volumes) est certes une compensation. »
Mais, saisissant le prétexte de la longueur inattendue du roman, il se crut autorisé, dans cette même lettre du 9 févier, à présenter des «observations timides et respectueuses», et à réclamer quelques mutilations. Il débute par les éloges :
Je ne connais rien d'égal comme puissance, comme drame, comme hauteur, comme pensée à la première partie des Alisérables. C'est une œuvre complète, parfaite, unique. Ce sera, à mon sens, un succès de fièvre et d'enthousiasme.
La seconde partie se présente après cette émotion immense, universelle ! Cette attente anxieuse du public va se jeter sur Cosette. Waterloo va électriser par l'audace du génie que vous y déployez et par la grandeur et l'éclat de la forme. — La fuite de Jean Valjean, Cosette recueillie par lui, la découverte de Jean Valjean par Javert, la poursuite de Javert, sont autant de drames tour a tour doux, tristes ou terribles. Mais, à ce moment, après la retraite au couvent, l'action s'arrête, et deux chapitres admirables, l'un de description, l'autre de philosophie, arrêtent la curiosité impatiente du lecteur, la refroidissent peut-être ! j'entends parler des lecteurs en masse, du grand public, non des gourmets littéraires. Je crains que cet arrêt prolongé ne lui fasse perdre de vue la beauté et la force de développement du drame même; d'autant plus que cette seconde partie compte ainsi trois livres en dehors de l'action proprement dite et en ralentissent le nœud : Waterloo qu'il faut garder, - le Petit PicpuSj - Parenthèse. Je mets en regard, d'une part, l'appréciation première du public qui dévore un livre et court au drame, et d'autre part, la matière assez étendue de la seconde partie, qui, telle qu'elle est, forcera, pour se restreindre à deux volumes, à donner des volumes bien forts pour un prix
NOTES DE L'EDITEUR
modeste, et je vous demande si, à votre avis, le système que vous avez suivi pour Notre-Dame de Part! ne serait pas le meilleur, savoir : réserver les livres Petit Picpiis et Parenthhe pour une seconde et troisième édition, comme il en a été de Ceci tuera cela, de Pariî a "jol d'oiieau. Ce serait une nouveauté pour les éditions subséquentes et un nouveau succès, tandis que le premier public n'appréciera point assez ces beautés hors ligne à cause de son ardeur à suivre l'action et le développement des héros et à attendre la venue de personnages nouveaux, de nouveaux misérables d'autre espèce. A moins encore que vous ne fassiez aboutir au chapitre du couvent une action qui se mêle au récit, à la description, à l'étude philosophique qui l'anime. . .
Et Lacroix profite de l'occasion pour réclamer encore la présence de Victor Hugo à Bruxelles ; on pourrait causer, se voir; on gagnerait du temps pour la rapidité de l'exécution. Ah! venez, vous seriez si tranquille :
Venez, venez, cher maître, que je vous dise toute mon admiration et que vous jugiez par mes sentiments, mes impressions, de l'effet énorme que doivent produire les Misérables.
Victor Hugo ne répond nullement à cet appel, mais répond aux critiques.
En somme Lacroix n'a lu que les deux premières parties : peut-il bien porter un jugement sur un roman aussi considérable, et surtout critiquer ce qu'il appelle quelques longueurs ?
C'est l'avis de Victor Hugo :
Je vous mettrai en garde contre vous-même. L'inconvénient de ce livre, pour ceux qui cherchent à s'en rendre compte, c'est son étendue. S'il pouvait être publié d'un seul bloc, je crois que l'effet en serait décisif. Mais, ne pouvant être encore à cette heure lu que morcelé, l'ensemble échappe. Or c'est l'ensemble qui est tout. Tel détail, qui peut sembler long dans la première ou la deuxième partie, est une préparation de la fin. Et ce qui aura paru longueur au commencement ajoutera à l'efFet dramatique du dénouement.
Comment en juger dès à présent? Vous-
même, avec votre intelligence si pénétrante et si ouverte, vous risqueriez de vous tromper, en essayant d'apprécier définitivement ceci ou cela. Et ne voyant pas la perspective du tout, vous commettriez une erreur d'optique. Ce livre est une montagne. On ne peut le mesurer ni même le bien voir qu'à distance, c'est-à-dire complet.
Victor Hugo pourtant, par curiosité, demande à Lacroix de lui indiquer les passages qu'il conviendrait de supprimer.
Lacroix, flatté mais très confus, débute par un exorde fort respectueux dans sa lettre du i6 lévrier :
Ma précédente lettre soulevait un point très délicat, je le reconnais, très cher maître, mais, aux temps anciens, le maître respecté développait ses idées aux disciples amis qui l'écoutaient, et le maître daignait en appeler quelquefois à l'avis humble et modeste du disciple...
Lacroix part de là pour expliquer qu'il y a le succès auprès de l'élite et le succès auprès des masses populaires, l'effet à produire, le grand coup à porter, et la nécessité de sacrifier provisoirement des beautés d'un ordre trop sévère.
Vous me demandez de vous marquer les passages que je voudrais voir écourtés dans les livres Petit-Picpiis ctParenthhe. Ah! c'est chose bien difficile. Vous-même êtes seul et meilleur juge.
Cependant Lacroix s'exécute , il signale longuement les coupures à opérer. Dans le livre k Vêtit Picpus, il couperait 59 lignes du chapitre 11 : l'Obédience de Martin Verga, et supprimerait le chapitre vi : le Petit coupent; deux pages dans le chapitre VII, Quelques silhouettes de cette ombre; le chapitre ix : IJn siècle souz une guimpe, et le chapitre x : Origine de l'adoration p:rpêtueUe. Soit environ dix -sept pages sur soixante-quatorze de l'édition originale.
Quant au Vivre Parenthèse, il lui semble
si admirable qu'il n'oserait pas lui enlever quelques pages, non; il préférerait le supprimer tout entier et le donner en primeur dans une seconde édition.
Lacroix conclut :
Décidez donc, cher et illustre maître, votre décision ne peut être que bonne étant raisonnée.
Il avait prononcé un peu imprudemment le mot de «sacrifice» au sujet de l'augmentation des dépenses par suite de rallongement du roman; il tient à se justifier :
Sans doute en nous donnant cinq parties de deux volumes, vous nous donnez un bénéfice. En parlant de sacrifice je ne voulais parler que du sacrifice résultant du surcroît de pages et de papier que nécessite chaque volume — par notre faute, je l'admets sans doute. Oh! combien nous vous remercions de ces cinq parties, de ces dix volumes et de votre bonté indulgente pour moi...
Et Lacroix glisse cette phrase à la fin :
Je crois toujours que votre présence peut seule permettre la rapidité de publication des parties suivantes.
C'est désormais le kit-motiv de toutes ses lettres. II le chanterait presque en cantique : «Venez, divin Messie, sauvez nos jours infortunés. »
Victor Hugo n'opère aucune des suppressions demandées, et persiste à rester à Guernesey.
Lacroix, toujours possédé par cette belle activité, par cette impatience fiévreuse qui l'aiguillonnent, qui le poussent à hâter la publication, a conscience de la grosse valeur marchande qu'il a entre les mains, et voit se dresser autour de lui toute une légion de contrefacteurs qu'il veut gagner de vitesse.
La pièce investissant ses correspondants de Leipzig de tous les droits de propriété sur les Misérables en Allemagne,
cette pièce signée par Victor Hugo, il la réclame instamment. Mais Victor Hugo voit en perspective des procès, des frais qu'entraîneraient ces procès, et il se tient d'autant plus sur la défensive que le traité reconnaissant à Lacroix tous ses droits de propriété lui semble une arme suffisante sans qu'il soit encore obligé de signer un nouveau papier. Lacroix lui dit alors : Donnez-moi au moins la préface pour que je puisse faire paraître la première partie au plus tôt et décourager ainsi les contrefacteurs qui nous guettent.
La préface devient nécessaire, cher maître, le temps est là, car il vous en faudra envoyer épreuve, et ce serait un retard pour l'apparition de l'ouvrage, si nous ne l'avons pas au plus tôt pour la composition.
Elle n'arrive pas, cette préface, et nous sommes au i6 février.
Neuf jours s'écoulent j toujours pas de préface.
Le 25 février, Lacroix adresse à Victor Hugo une lettre pressante :
L'impression à Paris est commencée.
M. Paul Meurice a reçu les bonnes feuilles. Je crains de voir la mise en vente retardée par la préface et la couverture et la table. Je pense cependant les recevoir demain avec le courrier de Guernesey.
Nous avons expliqué dans le volume précédent les causes de ce retard.
Lacroix devient nerveux ; il reçoit bien un courrier de Guernesey, mais c'est pour réclamer des secondes ou des troisièmes épreuves d'une feuille. Ah! s'il tenait Victor Hugo à Bruxelles, quelle perte de temps épargnée !
Une épreuve dont vous redemandez une seconde, écrit-il le 27 février, entraîne quinze jours, en triple entraîne trois semaines, et tout cela pour une feuille; vous ne sauriez croire, en vérité, combien le retard de la publication nous cause dé tournïents, de lettres de réclamations, de pertes même..'... C'est une si grave et Si importante affaire que les Mhémhks qu'il me semble que vous pourriez faire le
NOTES DE L'EDITEUR
sacrifice d'un déplacement à l'œuvre capitale do votre vie. Je ne puis assez vous prier, vous supplier instamment dans ce but. Ce n'est point un vain caprice qui me fait parler, mais la nécessité de ce voyage que chaque jour j'apprécie davantage. J'ai un pressentiment qui me fait entrevoir que ces retards nous causeront, à vous comme à nous, de sérieux embarras, nous créant chaque jour plus de périls quant à la contrefaçon.
Et Lacroix use tourà tour de la caresse, de la crainte, de la prière et de la séduction :
Nous avons à votre disposition une charmante maison, attenant à l'imprimerie, louée par nous et toute libre encore provisoirement en attendant que je l'habite; vous y serez seul, chez vous, en maître, et dans la tranquillité la plus entière avec une certitude d'un travail que rien n'interrompra. Alors tout marcherait rapidement.
. . . Votre présence devient encore plus nécessaire maintenant que la première partie va paraître et qu'il faudra faire suivre sans délai les parties suivantes, surtout la deuxième par la troisième, ou même lancer ces deux partiesla simultanément; elles devraient paraître du 10 au ij avril. Venez, venez, point d'issue, point de salut hors de là. Sinon chaque partie demande deux mois avant de paraître.
Victor Hugo ne se laisse toujours pas convaincre. Il travaille sans répit. Le 6 mars, il commence la revision de la quatrième partie des Misérables ; le 13 mars, il envoie à Lacroix la troisième partie : Marius.
LA PUBLICATION DE LA PREMIÈRE PARTIE : FANTlNE
Pour l'instant, il s'agit de la publication de la première partie. Il semble que l'opération ne souffre pas de difficultés; oui sans doute, pour un livre ordinaire, mais ici ce n'est pas le Cas, le livre doit paraître en même temps à Bruxelles et à Paris , et l'accord doit s'établir entre Paris
HISTORIQUE DES MISEKABLES.
et Bruxelles, Paris représenté par Paul Mcurice, Auguste Vacquerie, Pagnerrc ; Bruxelles représenté par Lacroix seul qui prend des allures de podestat. Or Lacroix a tout arrangé, tout combiné, tout org.iiiisé pour le 4 avril , et le 30 mars il apprend par une lettre de Paul Meuricc que la mise en vente ne pourra avoir lieu à Paris que le 7. Pour le coup, il s'agite comme un possédé, il écrit à Victor Hugo, il écrit à Paul Meuricc, il expose toutes les bonnes raisons qui s'opposent à un ajournement avec cette impétuosité habituelle qui ne trouble plus d'ailleurs nos parisiens. Après tout, se disait-on à Paris, il n'y a désaccord entre Lacroix et nous que pour trois jours, la belle affaire! Lacroix est un homme avisé, il sait que notre publicité dans les journaux est organisée pour le 7 et se résignera à attendre. Qui pourrait en douter ? Aussi, à Paris, on se préparait, en toute tranquillité et en toute sécurité, à mettre en vente la première partie le 7 avril. Vacquerie et Paul Meurice choisissaient les bonnes feuilles qu'ils allaient remettre dans quelques jours aux journaux; Claye achevait l'impression et s'occupait du brochage , Pagnerre débarrassait ses magasins pour recevoir les piles de volumes, et tout à coup une bombe, une formidable bombe éclate : aussitôt effarement, consternation, affolement. C'est un beau et unanime élan de colère contre Lacroix. Que
s'était-il donc
passe
Noël Parfait était accouru chez Paul Meurice et lui avait dit aussitôt :
— Vous savez la nouvelle ? les Misérables ont paru.
— C'est impossible,
— Je les ai vus.
— Où?
— Entre les mains de Siraudin.
— Et comment Siraudin. . .
— Il les a achetés à Bruxelles hier.
Les Misérables à Paris , Siraudin colportant cet exemplaire partout! Quelle aven-
ture! quel journaliste parisien voudra désormais publier des fragments d'un volume que la Belgique détient avant Paris ?
L'histoire à distance peut paraître assez plaisante, mais elle était grosse de conséquences, elle risquait d'amener la conspiration du silence dans les journaux. Car enfin si un exemplaire était entre les mains de Siraudin, il y avait de grandes chances pour que d'autres exemplaires fussent en d'autres mains. En effet Lacroix avait fait son petit coup d'ctat, il avait brusqué la publication à Bruxelles. Cet exemplaire de Siraudin avait mis le feu à toutes les poudres, à la librairie, à l'imprimerie. Paul Meurice, Vacquerie, Pagnerre, Claye étaient sur les dents. On était au 31 mars, il fallait, à tout prix, coûte que coûte, paraître le 3 avril, et en trois jours faire la besogne de sept jours.
M"" Victor Hugo raconte à son mari d'une manière pittoresque ces allées et venues, ces courses, ces conversations, ces visites. C'est un tableau plein de vie et on peut le dire, plein de mouvement. Voici un fragment de cette lettre :
[31 mars 1862.]
Auguste C nous apprend que les Misérables para'ssent som trois jours. Etonnement mêlé de satisfaction. Auguste me raconte qu'ils comptaient faire paraître les Mise'rables le 7 avril; que le matin Parfait était accouru effaré cliez Meurice lui dire qu'il sortait de voir aux mains de Siraudin un exemplaire des Misérables qu'il avait acheté la veille à Bruxelles; qu'il venait d'avertir Pagnerre. Pagnerre ahuri et désole s'était précipité aussitôt chez Meurice, la vente était pour lui déflorée et manquée. Les journaux de Paris ne se soucieraient pas d'annoncer le livre et de faire des citations après les journaux belges et de devenir leur déversoit et leur succursale. L'effet attendu ne pourrait avoir lieu. Pagnerre était atterré, Meurice consterné. C'était déjà difficile de paraître le 7. — Il faut faire l'impossible, avait dit M"" Mcu-
''' Auguste \'acqucric.
NOTES DE L'EDITEUR
ricc présente, paraissez le 3. — Pourquoi pas, ma foi? reprend Meurice. Essayons, monsieur Pagnerre. Allons trouver Auguste, allons trouver Claye, allons trouver les journalistes, tout de suite une voiture, ma femme.
Il était di.K heures du matin, Auguste était encore chez lui, il mange une bouchée, grimpe avec Meurice dans le fiacre, ils se précipitent chez Claye qui heureusement était aussi chez lui et qui trouve l'idée presque irréalisable, on le prêche et on le presse, il cède. Il sacrifiera des caractères neufs, on passera la nuit pour brocher, il se mettra en quatre, et l'on paraîtra le trois. — Maintenant occupons-nous des affiches et des journalistes, se disent Auguste et Meurice. Ils vont au Siècle, à la Presse, au Temps, aux Débats, les annonces en poche, les bonnes feuilles et les citations; ils trouvent toute la bonne volonté possible chez les journalistes qu'ils ont cette autre chance de rencontrer. Edouard "■, relancé jusque dans son atelier, a été charmant, il donnait à Janin l'autorisation de faire et de dire ce qu'il voudrait. Meurice prend le chemin de fer pour aller chez Janin, chez lui aussi. — Je ne puis parler du livre ce soir puisque je ne le connais pas, dit Janin, faites vous-même la chose, Meurice, ma femme écrira sous votre dictée. M"" Janin écrit sous la dictée de Meurice. Hier soir à dix heures Auguste portait l'écrit au Journal des De'bats; la Presse avait à la même heure sa copie. — Jamais publication n'a été mieux faite. Il est vrai qu'on a dépensé 9 heures de voitures, qu'on a parlé à gagner une extinction de voix. — Vous l'avez échappé belle, cher auteur, les belges ont tenté de jouer un tour que vous eussiez prévenu si vous aviez été à Bruxelles. Vous serez grondé pour votre peine.
Le « tour » de Lacroix avait valu à Victor Hugo de nouveaux reproches pour son obstination à rester à Guernesey. Sa réponse était d'ailleurs toujours prête. 11 fournissait sans répit de la copie.
Le 2 avril il envoyait à Lacroix les deux premiers livres de la quatrième partie, et dans ses carnets il annonçait :
3 avril. L^s Aliserabks (i" pzn'is. Fan fine) '■' Edouard Bcrtin.
paraissent aujourd'hui. Les journaux arrivent pleins de citations.
Le succès fut immense. Lacroix était venu à Paris; et triomphant, il écrivait le 3 avril :
Cher monsieur Victor Hugc ,
Grand jour! Triomphe éclatant! Enthousiasme complet! Nous avons fêté cette victoire, cher maître, par un charmant dlncf chez M. Meurice avec M"" Victor Hugo, votre fils, M. Pagnerre et M. Vacquerie. — On n'a parlé que de vous toute cette soirée.
— Partout à Paris, il est question de vous.
— Tous les journaux ont lancé avec éclat les Misérables. Les extraits ont été d'un effet énorme. — La vente est réellement pleine d'entrain.
On pouvait croire l'éditeur. En effet, depuis longtemps, il n'y avait pas eu un succès semblable en librairie. Lacroix, quoique étourdi encore du bruit de cette grande manifestation, ne perd pas son sang-froid, car, dans cette même lettre toute remplie de sa joie, il ne s'abandonne pas longtemps à la douce quiétude du triomphe, il ne veut même plus songer à cette minute inoubliable où l'auteur a été fêté et où lui , éditeur, a pris une petite part de sa gloire, il pense au lendemain; il a gagné la première bataille et veut poursuivre tous ses avantages : il profite de la circonstance pour relancer ^'^ictor Hugo et lui adresser la prière habituelle qui a cette fois des senteurs d'églogue :
Le tout est de paraître vite avec les parties suivantes :
— Cette fois z/ous devez venir à Bruxelles. C'est la condition de la rapidité, c'est la condition absolue du succès de votre œuvre complète — votre présence à Bruxelles sera même d'un heureux effet sur l'élan nouveau à donner au livre, parce que chacun vous saura plus près de lui pour ainsi dire. — Vous viendrez, n'est-ce pas, mon cher maître, vous vous rendrez cette fois à ma prière, a notre prière à tous ; vous vous rendrez à
l'évidence — faites-le pour Us Aliscrahles sinon pour nous — je vous le confirme : une maison vaste, bien aérée, à côté du Parc, avec vue sur le Parc — sans bruit — vous est réservée. Oui, venez, venez, il le faut. Un retard compromettrait tout et nous ne pouvons garantir rien sans votre présence...
J'ai voulu vous annoncer votre éclatante victoire simultanée en tous pays le jour même de la mise en vente à Paris, à Bruxelles, à Londres, à Milan, à Naples, à Saint-Pétersbourg. Ce succès me rend heureux et rayonnant pour vous autant que pour nous-mêmes. — Ma plume est bien mauvaise et rend illisible mon écriture, mais je tenais à vous raconter en hâte ce succès magnifique et à joindre aussi de loin mon acclamation à l'acclamation universelle.
Un autre éditeur voulait aussi joindre son acclamation, c'était Hetzel. Hetzel pouvait avoir quelque chagrin de n'être pas parmi les vainqueurs, pourtant, le 3 avril, il écrit une lettre pleine d'une affectueuse bonne humeur :
Je veux que vous sentiez que personne ne jouira plus que moi de votre succès. C'est une bataille irrésistiblement gagnée, car après ce second volume-la on mettrait sa culotte et ce qu'elle contient, moins sa tète et ses yeux, au mont-de-piété pour pouvoir se procurer le reste.
M"'° Victor Hugo complétait à son tour les renseignements sur le dîner du 3 avril chez Paul Meurice dans une lettre datée du 6 avril :
Nous dînions jeudi chez M"* Meurice. . . Des invités, il n'y avait donc, en dehors de nous, que Saint- Victor, Lacroix et Pagtierre, tous nos éditeurs, dis-jc à Meurice. — Oui, ce dîner est en l'honneur des Aliserables. Il était sept heures du soir, il n'y avait pas de lumière dans le salon, le visage jubilant de Lacroix et de Pagncrre éclairait la pièce crépusculaire. — hes Aliserables paraissent bien, interrogeai-je ? — Il y avait, Madame, répond Pagnerre, gonflant ses grasses joues, 3, 500 exemplaires dans les mains des lecteurs à quatre heures du soir. Pagnerre et Lacroix, assis l'un près de l'autre à dîner, se renvoyaient des
sourires de marchands satisfaits. On était content et bienveillant; Lacroix, absous, a plu à Auguste.
... Je sortais avant-hier et mangeais deux petits pâtés chauds, place de la Bourse, quelqu'un me prend le bras, c'était Hetzel. — Je vous tiens, dit-il, faisons quelques pas ensemble. Je viens de lire les Alis-.rableSj c'est merveilleux, d'une adresse de singe; il va sans dire que les amis seront contents, mais les récalcitrants aussi. J'ai vu Lacroix, et lui ai dit qu'il volait votre mari, que l'ouvrage valait six cent mille francs. Si je l'avais connu, m'a repris Hetzel, j'aurais trouvé ce prix. Hetzel qui a été du National et pour Ponsard n'a pas foi dans le grand, et attend le lendemain pour croire au succès de ce qui dépasse son horizon, mais il est délicat et du monde, à tout prendre un artiste et peu marchand. Il m'a dit tristement : Lacroix sera l'éditeur de votre mari, moi je serai toujours son ami.
Auguste écrit, je crois, de son côté. Il dira que l'édition est à peu près épuisée, et le serait complètement si Pagnerre n'avait haussé ses prix pour les libraires débitants. M"" Pagnerre, cette veuve blême, est transformée en soleil.
Le 10 avril, l'associé de Lacroix, Vcrboeckhoven, annonce que l'édition est épuisée à Paris et à Bruxelles, qu'on en tire une nouvelle chez Claye.
Le 12 avril, Victor Hugo dit dans ses carnets :
L,es Alise'rables sont à la 3° édition.
Le 13 avril Lacroix est revenu de Paris à Bruxelles, il confirme à Victor Hugo l'immense succès des Aiisérabhs ; plus de 5,000 exemplaires ont été vendus en France et pareil nombre à l'étranger. On manque la vente à Paris et à Bruxelles, et il donne les détails suivants :
Les pays où jusqu'ici la vente a été la plus forte en proportion de la population, sont suivant l'ordre de rang : 1° la Belgique; 2° la France; 3" le Portugal; 4° l'Italie; 5" l'Angleterre; 6° l'Allemagne; 7° l'Espagne où cependant on parle d'une saisie, ce qui serait un triste accident; 8° la Russie.
NOTES DE L'EDITEUR
Lacroix veut frapper de nouveaux grands coups, mais il réclame encore et toujours la présence de Victor Hugo à Bruxelles.
Ce que je prévois, cher maître, c'est qu'une interruption se produira, assez longue, entre le tome 6 et les tomes 7 et 8 et entre le tome 8 et les tomes 9 et 10, si vous ne venez à Bruxelles. J'ose à peine vous en reparler encore. Tant d'insistance de ma part peut vous déplaire. Cependant pardonnez-la en faveur du motif excellent qui me guide et du succès de votre œuvre que j'ai par-dessus tout en vue.
Mais Victor Hugo ne se laisse pas ébranler par toutes ces craintes. En définitive, il envoyait régulièrement sa copie ; l'imprimerie ne chômait pas un jour; il réexpédiait les épreuves corrigées aussitôt après les avoir reçues ^ l'événement devait démontrer plus tard que son absence de Bruxelles n'avait pas retardé la publication de l'œuvre, et qu'il pouvait travailler plus librement à Guernesey.
Lacroix d'ailleurs pardonne tout à Victor Hugo : il est grisé par le succès. Il écrit lettres sur lettres pour dépeindre l'enthousiasme de toute la presse, i'eiîct énorme produit.
Un entretien avait eu lieu entre Paul Meurice, Auguste Vacquerie et Lacroix, au sujet du livre de Waterloo. Il s'agissait de savoir s'il n'y aurait pas quelque danger à le publier en France, ou tout au moins s'il ne faudrait pas le modifier.
Lacroix écrit le 1 5 avril à Victor Hugo :
V^acquerie et Meurice sont d'avis que Waterloo peut être imprimé intact en France. Ce sera fait. Ulndépendance annonce aujourd'hui que les Mhérahles vont être saisis à Paris. — Je ne pais y croire encore.
Victor Hugo note dans ses carnets , le 15 avril :
Les journaux anglais et belges annoncent que /« Mhérahles vont être saisis.
Au fur et à mesure des envois, Lacroix poursuivait la lecture du roman ; le 15 avril , il écrivait :
... J'ai lu les trois premiers livres'" de la quatrième partie, je vous dis : ô maître, vous êtes grand! votre génie est souverain. Votre pensée est un monde. Jamais langue humaine n'a pu s'assouplir et devenir un chant véritable, comme vous avez su faire de la langue française où vous analysez l'amour naissant de Cosettc et de Marins, dans les pages où vous racontez la chaîne des forçats. Quel contraste! quelle puissance et quelle douceur! Je suis enivré, et je ne puis que vous le crier de bien loin, mais de tout coeur... J'aspire à continuer cette lecture splendide. C'est un émerveillement.
Victor Hugo avait envoyé le 17 avril les livres VII , VIII , IX de la quatrième partie. On voit qu'il ne perdait pas une minute, et l'imprimerie était largement pourvue; tout retard ne pouvait donc être imputé qu'à elle ou à la correction, ainsi qu'en témoigne cette lettre de M°" Victor Hugo à son mari :
Depuis la loge des portiers jusqu'aux chambres royales, on trouve les Mhérahks. On les lit, commente, admire, et la critique elle-même est en respect devant cet agenouillement universel. Claye, chez lequel Auguste a hier porté une épreuve, lui a dit que la seconde partie des Misérables ne paraîtrait pas à l'époque fixée s'il ne prenait son parti de s'établir à l'imprimerie depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir. La correction pèse sur Auguste pour l'instant, Meurice étant tout entier à sa pièce ^^\ qu'on joue, je voixs l'ai dit, samedi. A l'occasion de cette pièce, mon mari pourra facilement dire un mot de remerciement à Meurice.
On remarquera que M°" Victor Hugo dit volontiers : vom et mon mari. C'est que ses lettres étaient adressées en réalité à tous les habitants d'Hauteville-House.
A la même date, Lacroix annonçait
'■' Quelques pages d'hlHoire, 'Eponine, la Maison de la rue Pli: met.
'■^1 Les Beaux messieurs de Bois-Doré.
HISTORIQUE DES MISÈKABLES.
à A''ictor Hugo qu'il avait lu les six premiers livres de la quatrième partie et qu'il restait dans son émerveillement. Il ne s'était plus risqué, depuis sa première critique, à en adresser une nouvelle, ni à réclamer des coupures. Il se souvenait de la phrase de Victor Hugo ; «Ce livre est une montagne, on ne peut le mesurer, ni même le bien voir qu'à distance, c'est-à-dire complet. » Et il s'empare de cette phrase :
Vraiment j'entrevois les divers sommets de la montagne, et ce n'est qu'en s'élevant sur les cimes qu'on parvient à la bien dominer. Tout se tient en eflFet dans votre œuvre, et le moindre détail qui semble sans but aux premiers volumes acquiert toute son importance et a une portée considérable dans les volumes suivants. . .
La lettre est longue, dithyrambique.
Les mots merveilleux, prestigieux, lumineux, puissant, prodigieux, saisissant, ineffable, inimitable, pénétrant, enchanteur, se succèdent comme les grains d'un chapelet et viennent sous la plume de Lacroix avec une belle ardeur de conviction. Il éprouve le besoin de dépenser son enthousiasme, de communiquer ses impressions toutes remplies d'une débordante admiration. Ah !
comme il aime Cosette, comme il aime Marius, comme il est séduit par Gavroche !